Le Caire, le Nil et Memphis
Il n'est pas sur la surface de la terre de fleuve plus mystérieux que le Nil, ni qui ait exercé sur l'imagination des hommes un plus puissant attrait de curiosité. Il est sans doute, par la longueur de son cours, qui ne mesure guère moins de quinze cents lieues des grands lacs africains aux bouches de Damiette, le ])lus grand fleuve du globe. Jusqu'aux temps les plus modernes, l'humanité avait ignoré ses origines, et était arrêtée devant cette énigme troublante de pareilles masses d'eaux venues de contrées inconnues, troublées par ce limon qu'elles roulaient avec elles. Ces masses elles-mêmes variaient tic volume selon les époques, et, soumises à des lois bien difficiles à préciser, elles grossissaient, s'enflaient, débordaient, puis décroissaient lentement et progressivement, déposant sur le sol en se retirant tout ce limon qu'elles contenaient en suspension, et qui formait une couche de terre grasse, véritable engrais pour les terrains api)au\-ris par le sable du désert.
« I/Hgypte est un i)rrscnt du Nil •> Kilo n'existerait pas, en effet, sans le fleuve qui, pendant quatre mois d'été, l'inonde et l'enrichit. Aussi les peuples riverains l'ont-ils toujours adoré « comme le créateur du blé, le producteur de l'orge ■>, celui sans lequel « les dieux tomberaient sur la face, et périraient les humains ». Il est le grand régulateur de la vie, et c'est d'après son régime que tout en Egypte s'est toujours réglé, les travaux des champs, comme les fêtes religieuses ou civiles. La crue annuelle, qui fait renaître la Nature, et qui pour les Anciens était comme la résurrection d'un Dieu, est un phénomène d'une grande régularité.
C'est presque toujours vers le lo juin que le fleuve commence à croître en roulant les caiix vertes, chargées des décompositions herbeuses des grands lacs équatoriaux. Mais la montée en est presque insensible, et ses eaux sont alors insalubres. C'est au milieu de juillet que la crue s'affirme par les eaux ronges provenant de la désagrégation rocheuse des torrents d'iùhiopie que les formidables orages d'été viennent de précipiter vers le Nil. Le fleuve bat son plein à la fin d'août, et maintient son point le plus élevé jusque vers le 7 octobre. Puis la descente se fait graduellement, et sans brusques oscillations.
Comme dans toutes les vallées d'alluvions, le Nil a ses berges plus élevées que les plaines qui s'étendent de chaque côté de son lit, et qui s'inclinent vers les chaînes montagneuses bordant le désert. L'eau débordant du fleuve tendrait donc à se précipiter vers les terres basses qu'elle transformerait en lacs immenses. De temps immémorial, les hommes qui ont vécu sur cette terre, ont paré à ce danger en établissant tout un sys-, tème de canalisation qui permet de retenir l'eau de crue d'abord dans les parties les plus élevées des canaux, puis ensuite dans les parties inférieures, afin que ces canaux gradués apportent successivement aux terrains altérés de la plaine, le liquide épais et nourricier. C'est ainsi que tout ce pays forme un vaste damier de cultures divisé à l'infini par des saillies qui sont les levées de terre, et des creux c^ui sont les canaux; sorte de grand s3-stème artériel qui permet à l'eau du Nil de circuler à travers l'Egypte, comme le sang dans le corps d'un animal. Mais cet organisme artificiel est lui-même d'une extraordinaire sensibilité, et la moindre lésion y peut causer des calamités terribles. Aussi le fellah est-il astreint à une surveillance de tous les instants.
Le limon du Nil, de couleur brune, est le seul engrais de la terre. Il en est peu d'aussi riches en substances organiques décomposées, et il constitue un sol arable d'une fécondité prodigieuse. Quand l'eau a été absorbée ou évaporée sous le soleil, ce limon se durcit comme la pierre.
LE NIL
LE FLEUVE ET LA VALLEE
et se crevasse profondément. Modelé en briques ou en vases, il n"a pas besoin du feu pour fournir une cohésion et une solidité à toute épreuve.
Remonter le Nil est devenu le plus facile des voyages, après avoir été Tun des plus difficiles et des plus coûteux. Il y a quarante ans, il fallait
Le Nil aux environs du Caire.
fréter une barque, embaucher un équipage, s'exposer aux lenteurs d'un voyage, où le vent, les courants, les bancs de sable étaient autant d'éléments hostiles avec lesquels il fallait compter. Seuls les grands seigneurs, et quelques artistes fastueux et fous pouvaient se permettre cette fantaisie, et toute une littérature nous a vanté les agréments d'un vo3'age que les hommes ne connaîtront plus, où l'inattendu était un stimulant de tous les instants, où le rêve solitaire sous le plus beau climat du monde s'extasiait des paysages les plus merveilleux, et des monuments les plus saisissants où l'idéal humain ait tenté de s'exprimer.
Aujourd'hui l'Agence Cook se charge de tout. Elle vous prend un homme de bonne volonté, le transporte, le loge, le nourrit, le tient en constant enthousiasme ])ar les soins de ses guides; il peut se fier à elle ; du Caire à Siout, de Siout à Louqsor, de Louqsor à Assouan. d'Assouan à Khartoum, il trouvera partout son lit préparé, la table mise, l'àne sellé, un service empressé, une propreté méticuleuse, et une extrême courtoisie chez tous les gradés de cette immense entreprise.
Le labour dans la vallée du Nil.
Maîtresse du Nil, par le monopole de ses bateaux et de ses hôtels, elle se prête même à l'inégalité des fortunes; ses bateaux-touristes .sont des yachts luxueux, et ses bateaux-poste avec un confort un peu moindre, ont le grand avantage de laisser à leurs vo3'ageurs une plus grande indépendance.
La flotille est ancrée un peu en avant du pont de Kasr-en-Nil, et les bateaux portent des noms historiques, qui les font filleuls des plus célèbres Pharaons, des plus fameuses reines de l'Egypte. Ils se nomment Ramsès, Sésostris, Nefertari, Hatasoo.
L'impression est saisissante quand on s'éloigne du port, et que peu à peu se perdent dans le lointain et s'effacent les mosquées du Caire. L'espace s'ouvre devant vous, cet immense espace fait de ciel et d'eau.
LE NIL
LE FLEUVE ET LA VALLEE
entre deux rives verdoyantes où s'essaiment les villages de fellahs. Tel le Nil apparaît dès les premières heures qui suivent le départ, tel il apparaîtra aux heures suivantes, jusqu'au terme du voyage. Les deux chaînes arabique et lybique limitent à l'orient et à l'occident un horizon où les yeux s'habitueront et se plairont à suivre aux différentes heures les jeux changeants de la lumière. Les rives fuiront à chaque tour de roue, révélant d'harmonieuses courbes, de grands tournants où le fleuve \'(jus réserve
Sebil de la mère dAbbas Pacha.
la surprise de sa direction; elles seront verdovantes. couvertes de bois de palmiers, animées de villages grouillants d'indigènes, ou bien fauves de sables, dominées par des falaises de rochers rouges d'où les dunes glissent en longues pentes fluides. L'eau tantôt coulera impétueusement, tantôt s'étendra en nappes languissantes et lentes. Et cependant, jamais cette monotonie des choses ne lassera. Du premier au dernier jour, l'oi'il suivra sans fatigue cette succession de paysages, identiques en apparence, et cependant d'une infinie diversité. Ils vous deviennent familiers, font partie de votre vie, participent constamment au rêve où peu à peu vous inclinent la sérénité de la nature, la solitude et le grand silence. On les retrouve chaque matin avec joie, on les quitte chaque soir à regret.
Kt puis de quelle vie le fleuve est animé ! Il n'est guère d'heure oi!i l'on ne croise quelques barques aux grandes voiles latines triangulaires, qui glissent à la surface de l'eau comme de grands oiseaux blancs, remontant le courant sous le vent qui gonfle leurs toiles, ou se laissant dériver avec une heureuse quiétude. Elles descendent le fleuve, lourdes de chargements ; leurs bords au ras de l'eau bourbeuse, donnent la crainte d'une submersion prochaine. Elégantes et fines de loin, elles apparaissent de près terriblement vieilles et vermoulues; et cependant elles portent des charges formidables. Les unes ont pris à Girgeh des cargaisons de gargoulettes en poterie, régulièrement disposées par lits, en hauts édifices fragiles ; les autres sont chargées de blé, et c'est comme une lourde masse d'or qui flotte; d'autres transportent d'immenses cubes laborieusement égalisés de paille hachée. — On les voit filer, les grandes barques, entre les deux rives; les bateliers qui les montent se livrent au gré du fleuve, insouciants de l'arrivée, laissant les jours couler, attendant que le vent les pousse. Ils vivent entre le ciel et l'eau, dormant, jiriant, chantant, rêvant. Mais parfois le l)anc de sable est sournois et la barque s'enlise, il faut alors se mettre à l'eau, tirer à la cordelle. comme des chevaux de hâlage. Parfois aussi on croise des barques pleines de gens et de bêtes : on entend des chants monotones et lents qui peu à peu s'éloignent et se perdent dans la brise ; c'est le passeur qui Iransjîorte d'une rive à l'autre les gens des villages opposés qui rentrent du marché. Les ânes sont toujours tassés à l'avant, attendant patiemment les débarquements bruyants pleins de cris et de coups de matraques.
D'autres fois, les bateliers se sont attendus, afin de faire de conserve cette longue descente du fleuve; c'est alors une navigation joyeuse, pleine de chants, d'interi^ellations de barque à barque, en escadrilles cinglant vers des destinations lointaines. Dans cet air si lumineux et si pur, joie des yeux et joie des poumons, où les grandes voiles blanches en ailes de goélands sont l'incessante vie du fleuve, on pense revivre alors une minute de cette antiquité si reculée dont les plus anciennes peintures nous offrent des images toutes semblables.
Le vapeur va doucement; le j^ilote indigène, attentif aux nuances changeantes de l'eau, suit les mouvements du sondeur qui, jour et nuit, debout à l'avant, plonge, de minute en minute, une longue perche dans l'eau; il tâte les fonds, et avertit le pilote, quand les profondeurs diminuent. Le Nil n'est pas sûr, et demeure une perpétuelle énigme; ses grands bancs de vase se déplacent sans cesse, et il n'est guère de chenal où le passage soit constant et assuré. L'enlisement est parfois brusque; le
LE NIL
LE FLEUVE ET LA VALLEE
sondeur n'a pas eu le temps de prévenir le pilote; le bateau touche, fait machine en arrière, se dégage, cherche de droite et de gauche sa voie, puis continue sa route. Il est rare qu'il soit assez profondément engagé pour rester en détresse.
Hammam au Caire.
Souvent de grands bancs de sable émergent, grandes îles qui divisent alors le Nil en plusieurs bras; il en est qui sont cultivées, et présentent une végétation verdoyante. Sur les plages de sable fauve, une multitude de points noirs apparaissent, qui commencent à se mouvoir dès qu"a]i-
l.IC CAIR
proche d'un ])cu près le btiteau. Ce sont les échussiers qui pèchent en euu vaseuse, ou dcjrment sur une patte, la tète sous l'aile : flamants, pélicans, grues, hérons se rassemblent en bandes innomlirables; les ibis roses y sont fort nomV)rcux aussi, bien qu'ils tendent à rejoindre vers les solitudes
Type (Je femme du Caire.
de la Xubie, les crocodiles c[ui jadis peuplaient les eaux du Xil moyen. Bien que la voie ferrée aille maintenant jusqu'à Assouan. le bateau est demeuré le moyen de transport préféré de l'indigène qui a un longtrajet à parcourir. N'étant jamais pressé, il aime à vivre les longues heures de désœuvrement sur le pont inférieur; les femmes sont à l'arrière, les hommes à l'avant, causant, fumant, dormant, tirant, aux heures des repas, de frugales nourritures d'un coin de serviette, un oignon, une
LE NIL. — LE FLEUVE HT LA VALLÉE
Hémali. (Les hcmalis donnent souvent gratuitement l'eau aux passants.
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galette, un fruit. Un petit fourneau constamment allumé, entretient le feu sacré de tout l'Orient, celui qui fait bouillir le café.
Mais la sirène fait entendre un long mugissement ; on approche d'un ponton. Un village apparaît pittoresquement perché sur la berge, ou caché derrière un rideau de beaux arbres. Le ponton est couvert d'une multitude compacte, qui ne se compose pas seulement des partants, mais encore de tous ceux (jui les accompagnent ; il y a aussi les gens qui ayant c[uelque marchandise, seraient fort heureux de la présenter aux passagers. Si bien que le bateau à peine amarré, une Ijousculade effroyable se produit entre ceux qui d'un côté de la passerelle veulent débarquer, et de l'autre embarquer. Les femmes qui portent leur enfant sur l'épaule poussent des cris perçants, les marchands avec l'équilibre instable de leur charge fut la tète, font des prodiges pour ne pas être culbutés : parfois un audacieux, cherche à s'accrocher au bastingage et à l'enjamber, mais les hommes de l'équipage veillent à le rejeter au ponton. Il se peut que leur résistance aient été un peu rude, et que le malheureux soit tombé à l'eau : ce sont alors des cris terribles d'adjuration au capitaine pour qu'on lui jette une perche. JMais tout à coup le tumulte devient inexprimable ; on voit un homme fendre la foule, son bras armé d'une courtache s'abat régulièrement et furieusement sur les épaules, les têtes, les visages. Il tape à tort et à travers, et personne ne lui résiste. En un clin d'œil, le ponton est nettoyé. Et l'agent de police, très tranquille, vociférant quelques paroles sans doute terribles, à l'adresse de ses victimes, reste seul maître de la place. Ses victimes ne semblent pas lui en garder rancune, car maintenant sur les berges tout ce monde est très joyeux, et manifeste par ses rires la joie profonde d'avoir fait partie de ce tumulte ; pauvre peuple naïf et bon enfant, que tant de siècles de bastonnade ont façonné à l'accoutumance d'être battu.
Chacune de ces escales est une joie nouvelle, et leur répétition ne lasse pas; le spectacle en est toujours animé et turbulent ; seule y manque cette couleur qu'on rencontre dans toutes les Echelles du Levant. Ici la terre est noire, l'eau bourbeuse et sale, les costumes sombres ; cela fait une gamme de couleurs sourdes. Il vaut mieux alors oublier les merveilleuses navigations dans les mers de SaHc, les débarquements à Rhodes, à Chypre, sur des mers de lapis et des plages d'or fauve, dans le golfe d'Alexandrette aux cascades argentées tombant de falaises roses couronnées d'arbres toujours verts.
Aux bords du Xil les oppositions de mouvement et de vie, et de solitude absolue sont continuelles. On quitte un village, entouré d'une
LE NIL
LE FLEUVE ET LA VALLEE
verte oasis de dattiers, et de champs cultivés de maïs, de canne à sucre, et de coton. Puis brusquement la végétation cesse ; le sable affleure la rive, les berges sont désertes, une des deux chaînes de montagnes a forcé le fleuve à décrire une grande courbe au pied de ses falaises ; puis peu à
Sebil d'Abder Rahman Bey.
peu il s'en éloigne, elles se perdent dans le lointain. Le pays alors devient plat, aucun détail ne s'y accuse, et bien loin devant les yeux l'énorme coulée du fleuve monstrueux confond son horizon avec celui du ciel. Il semble sortir du vide, s'écouler des profondeurs du ciel. Seule parfois une voile blanche très lointaine, vient briser cette illusion, détail précis et net sur ce fond plein de mvstère.
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iVilleurs la végétation est maynitique ; les palmiers forment des bois touffus abritant de leur ombre des champs ensemencés ; un arbre d'une essence iiarliculière a])]iarail, donl le tronc se bifurque en deux branches à peu de distance du sol, et dont les feuilles se déployant en éventails, forment de véritables glaives. C'est le palmier-doum. On commence à le rencontrer en amont de Siout et il est bien particulier à ri"'gypte.
Sebil du sultan Mahmoud.
Tout le long des rives se fait entendre le grincement continu des chdcioiif's ; c'est comme l'éternelle plainte du fellah dont la vie est vouée à arroser cette terre sur laquelle ne tombe jamais la pluie du ciel. Il est l'esclave du fleuve. Par couples de deux, on les voit debout dans l'étroite brèche dont la rive est creusée, à un mètre au-dessus de son niveau. D'un effort régulier et mécanique ils abaissent vers l'eau un sac de cuir suspendu à une longue poutrelle perpendiculaire à une autre sur laquelle elle bascule. Le sac touche le fleuve, s'y remjilit d'eau ; un contrepoids formé
LE XIL. — LE FLEUVE ET LA VALLEE
d'une lourde pierre, le fait remonter, l'attirant à hauteur de la lieree, où il se déverse dans un petit canal (|ui porte cette eau à la jdaine. La quantité d'eau puisée chaque fois est infime, les champs sont altérés, et l'on est pris de pitié à la pensée du travail de forçat auquel cette race est vouée depuis ses plus lointaines origines.
Les hommes y tra\'aillent nus, et sous le soleil ardent leur peau ruisselle de sueur. Sans cesse leur corps se plie, se relève et se courbe de nouveau, et leur chanson, lente et mélancolique mélopée, se mêle avec insouciance à la iilainle grinçante de la poulie. La régularité de l'effort, l'assouplissement du mouvement ont donné à leurs corps une harmonie souveraine, comme le brûlant soleil a apporté à leurs peaux la plus belle des patines. Ils aj^paraissent ainsi dans la lumière r()mi5arables à de beaux bronzes florentins.
Les heures passent, dans l'alternance des longues rêveries bercées par les battements réguliers des roues. aux(iuelles succèdent les débarquements pour la visite de quelque temjjle ou hypogée voisins. La pensée s'endort peu à peu sous ce ciel tranquille et pur, dans cette atmosphère légère et transparente. .Sans qu'on s'en rende compte, elle vous pénètre d'un bien-être physique, où les nerfs se détendent peu à ])cu. Respirer cet air, jouir de cette lumière, il semble bientôt qu'il n'est rien de meilleur dans la vie. Et quand on est revenu à des climats moins cléments, on n'oublie jamais ce vaste ciel d'Egypte, qui semble plus haut, plus vaste que les cieux d'Europe, où chaque matin se préparaient lentement des levers de soleil délicats et nuancés, ou chaque soir l'astre disparaissait dans des triomphes de pourpre et d'or.