‹ Le Caire, le Nil et MemphisChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE CAIRE PITTORESQUE ANCIEN ET MODERNE

Armoirie.

Il faut se hâter d'en jouir : dans vingt ans il ne restera pour ainsi dire rien du vieux Caire. Sans doute, les mosquées qui ont échappé à la destruction sont sauvées, grâce à la vigilance d'un comité des biens de mainmorte, les Wakfs, qui en ont assuré la conservation. JMais elles apparaîtront isolées, monuments de curiosité, entourées de constructions neuves, qui ne seront pas en harmonie avec elles, en bordures de larges boulevards, elles qui étaient nées, entourées d'échoppes, au milieu de leurs quartiers grouillants. Elles seront alors semblables à nos cathédrales gothiques, autour desquelles n'existent plus les milieux qui leur étaient contemporains.

On assainit le Caire: chaque année les démolisseurs crèvent un nouveau quartier, v percent une avenue toute droite et rectiligne, et puis on y fait passer le car électrique. Les canaux eux-mêmes, tel ce Khalig, qui devait être si curieux et d'un charme tout vénitien, avec ses moucharabiehs, ses fenêtres grillées et ses ponts en dos d'âne, sont maintenant comblés, excellentes voies de circulation que l'indolence musulmane laisse toutefois aussi mortes que si l'eau y coulait encore lentement. Car il ne faut pas croire que devant ces transformations de la voirie, les habitants aient senti le besoin ou la commodité de s'ouvrir sur la nouvelle rue une porte de sortie, que pendant tant de siècles le canal a\'ait rendue inutile. Malgré tout, les villes d'Orient ne se transforment pas aussi rapidement que les villes d'Occident. Les besoins de confort y sont moins impérieux, les habitudes et les traditions s'y maintiennent avec plus d'obsti-

LE CAIRE PITTORESQUE ANCIEN ET MODERNE

nation. Le Caire conservera encore longtemps quelques vieux quartiers, sortes d'ilôts au milieu des nouveaux. Et le curieux, celui qui laissera errer au hasard sa flânerie, y trouvera des joies exquises, et regrettera de voir peu à peu disparaître une ville qui fut sans doute, avec Damas, la plus merveilleuse de tout l'Orient.

Mosqute de Mchemct-Ali, ,1 la citadelle.

Le centre du Caire c'est rEsbek3-eh. Jadis, à la fin du xV siècle, l'Emir Esbeky, général du Sultan Kaït-Bey y élevait une mosquée en mémoire de ses victoires sur les Turcs. La mosquée fut ruinée, et il fut un temps peu éloigné où les crues du Nil faisaient de cet endroit un lac ombragé de vieux s\comores noueux et tordus, à l'ombre desquels Marilhat et Félicien David aimaient à venir promener leurs rêveries. Pendant les nuits du Rahmadan et du Ijaïram, des fêtes l'animaient des mille feux de barques illuminées. Il y a trente ans, c'était encore un lieu vague, fort peu sûr pendant la nuit. C'est aujourd'hui un splendide jardin, riche des plus

LF. CAIRK

belles essences d'aiijres tropicaux, entouré comme les Tuileries et Hyde Park d'une imposante grille contre laquelle vient battre la \ie moderne ainsi que rue de Ri\-oli ou à Picadill\ .

Canal au Caire.

De l'Esbekyeh rayonnent de nombreuses a\'enues à travers des quartiers qui du temps d'Ismaïl étaient encore d'immenses solitudes s'étendant jusqu'au Nil. Là s'élèvent aujourd'hui les \illasde la colonie européenne, ses agences diplomatiques, ses grands hôtels cosmopolites, ses clubs, ses temples protestants, ses casernes.

La plupart de ces avenues convergent vers le grand Pont, le seul qui

LE CAIRE PITTORESQUE ANCIEN ET MODERNE

fasse communiquer le Caire avec la rive gauche du fleuve, avec Ghizeh, avec la route des Pyramides, avec Ghéziréh, ancien palais khédivial, aujourd'hui l'un des jilus vastes et somptueux hôtels du monde.

Qiuutier Nahazin au Caire.

Long de 390 mètres, le grand pont de fer de Oasr en Nil s'ouvre chaque jourvers une heure aux bateaux dont les vergues sonttrop hautes pour passer sous son tablier. La vue du fleuve en est tout à fait admirable; surtout en amont, où décri\ant une courbe grandiose, il roule d'une force calme et lente, l'eau limoneuse descendue des hauts jjlateaux éthiopiens.

Le pont franchi, c'est l'île de Boulacj avec ses magnifiques allées

d'acacias qui sont, la promenade favorite de la société élégante du Caire. De vastes pelouses permettent à la colonie anglaise d"y pratiquer ses sports favoris; des cavaliers à vestes rouges, montés sur de vigoureux diuil)les poneys y jouent au polo, à côté de robustes gars en maillots

Quartier Gamalihye.

occupés au foot-ball. Puis au delà, c'est la jjlaine de Choubrah dont les avenues plantées d'acacias lebbackh, et de sj^comores aux dimensions gigantesques, font de grandes voûtes d'ombre.

Mais à l'est de l'Esbekyeh c'est tout autre chose; n'étaient le boulevard Mehemet-Ali (|ui mène à la citadelle, ou le MouskA-, assez large rue très commerçante, qui a coupé le Caire en deux, il faudrait pénétrer dans la ville arabe j^ar une de ces innombrables ruelles tortueuses et de sol

LE CAIRE PITTORESQUE ANCIEN' ET MODERNE 19

bossue, qui font du Caire comme de toute ville d'Orient un véritable labyrinthe.

A quelque heure qu'on le parcoure, mais surtout dans la matinée, le Mouskv offre une extraordinaire animation ; ancien quartier franc, il est

Portail d'un palais au Caire.

occupé aujourd'hui par le petit commerce grec et syrien. C'est ici la vie même du Caire. Les trottoirs étant fort étroits, la circulation ne se fait que par la chaussée encombrée de piétons, de voitures et de cavaliers. Jadis on ne circulait à travers le Caire qu'avec des ânes, en l'absence pour ainsi dire absolue des voies carrossables. Aujourd'hui, les ânes sont devenus plus rares, et des victorias généralement bien attelées vous portent à

peu près dans toutes les directions. Le cocher d'une voix rauque domine le tumulte, demande place « Rouah, rouah! t^-uarda. balek (prends garde) « chemalek! (ta gauche), yeminek! (ta droite), ouarek (de côté). » La foule est obéissante, et se range surtout à l'appel des Sais ; les élégants coureurs précèdent les voitures de maîtres, pieds et jambes nus, tunique blanche et flottante serrée à la taille, coiffés du tarbouch au long gland sautillant, et portant une longue canne levée à la main. Ils sont un des derniers grands luxes que les familles aristocratiques du Caire aient conservés.

Un des curieux caractères de la rue au Caire, c'est l'activité, si l'on peut dire passive de ceux qui la parcourent. Ils marchent, vont droit devant eux, absorbés en un rê\e intime cjue \'ient brusquement troubler l'appel d'un cocher ou d'un ânier. Ils s'écartent, puis d'un pas égal, reprennent possession delà chaussée, prêts à l'obstruer de nouveau.

Les alentours de l'Esbekyeh sont le rendez-vous de tous ceux qui comptent sur la badauderie et sur l'innocence des flâneurs étrangers pour placer leur marchandise. On les voit croiser devant les cafés : c'est le marchand de cannes, le marchand de nattes, le fleuriste, le vendeur de chapelets ou d'éventails ; leur insistance fatigue, jusqu'à ce que par l'excès, elle soit devenue totalement indifférente.

Puis c'est le mendiant, qui a le tort de \-ous exhiber parfois une horrible infirmité, quelque lèpre où quelque moignon d'un aspect repoussant. Le cireur vous guette, avec l'idée bien arrêtée qu'il finira bien par cirer vos bottes : il profitera même parfois de votre distraction pour commencer son travail sur un pied dont il ne semble pas redouter assez les représailles.

Des baladins cherchent aussi à retenir la foule devant leurs boniments ou leurs tours. Des psylles charment des serpents qu'ils montrent entourés autour de leurs bras ou de leurs cous. D'autres traînent derrière eux de grands cj'nocéphales. Le porteur d'eau marche à demi courbé sous le poids de l'outre emplie d'eau qui suinte, et palpite comme un ventre de bête. Un épais tablier de cuir le garantit de l'humide contact. Le marchand de boissons, d'une voix nasillarde et traînante, offre sa marchandise contenue dans le barillet de verre qu'il porte le ventre en avant. Des blocs de glace y fondent, et rafraîchissent une limonade que le ballottement à troublée. Les passants semblent s'arrêter rarement au tintement des gobelets cju'il fait sonner de sa main demeurée libre. Les

Ph

22 i.r: CAIRE

petits débitants que le commerce retient à leurs boutiques semblent être surtout ses clients habituels.

Si vous traversez la rue, l'ânier vous jjoursuit de ses offres : « Bon baudet ! bon baudet ! Moi connaître français, Moussu ! bon baudet ! ». Il ira même jusqu'à pousser l'animal devant vous pour vous barrer la route. Lui aussi semble avoir trop oublié qu'une canne, en Kgypte, se transforme très vite en arme défensive. Les plus paisibles promeneurs s'en débarrassent d'ailleurs aisément en prononçant d'un ton bref le « La ! amchi » (fîche-moi la paix) qui fait taire les plus tenaces.

On a beaucoup vanté la beauté des ânes d'Egypte, et avec raison c'est assurément la plus belle espèce qui soit au monde; de forte taille, très musclés, très rapides, ils ont une endurance, et une souplesse de caractire remarqua1)les. Ils tendent de plus en plus à disparaître du Caire, où les moyens de communication seront bientôt presque exclusivement mécaniques. Il fut un temps encore peu éloigné ou l'on ne pouvait s'en passer; et dans les campagnes en dehors de la voie fluviale, ils sont demeurés les montures les plus usuelles. Les gens de qualité en prennent d'ailleurs grand soin, et l'on en rencontre souvent dans les quartiers arabes du Caire, tondus de près, luxueusement harnachés, tenant fièrement la tête haute, et forcés, par la bride courte à s'encapuchonner. Chaque âne est toujours suivi de son ànier, poussant sa bête aux plus vives allures, et courant derrière elle sans jamais perdre le souffle.

Dans tout le quartier neuf, devant les portes des immeubles construits à l'européenne, sont constamment assis, durant le jour, des groupes de quatre ou cinq indigènes : ce sont les portiers. Si l'on se présente, l'un d'eux se détache du groupe, précède le visiteur, le conduit à l'étage qu'il demande, sonne à la porte et l'introduit. Durant la nuit, l'un d'eux, roulé dans des couvertures, dort étendu sur les dalles du vestibule, c'est le chien de garde du logis.

La rue d'El-Ghouryeh coupe transversalement le Mousky. A gauche c'est le Khan-Khalili, le bazar des tapis, des armes, des cuivres, des étoffes, où s'empilent toutes les marchandises dont rêvent les amateurs, et qu'ils ont actuellement tant de peine à y rencontrer. Puis par les rues obliques qui par parties ont conservé leur pur caractère de jadis, avec de belles portes finement sculptées, de beaux moucharabiehs débordant des murailles, des fontaines de fondation pieuse, on arrive au splendide groupe de mosquées des sultans Kalaoun, 31ohamed El-Nasser, Barqouq. A droite par des rues tournantes, entre-croisées à l'infini, où s'activent en de petites boutiques les mille métiers d'artisans groupés par corpora-

Page 1