ANVERS
A Lucien Dwxys.
Comme les grands oiseaux prisonniers au jardin, Dans le port sans amour les steamers se balancent, Leurs mats font sur la mer ilamber des fers de lances Et leurs poumons ouverts marquent l'azur marin
Des signes absolus attestant la hantise Des iles où les fruits ont les vertus du feu. Hélas ! le lourd désir que des nains noirs aiiiscni N'est rien qu'une fumée éparsc à travers cieux.
C'est à V Estaminet de V Etoile Polaire^
Tenu par une veuve hilare et sans pudeur,
Que se vend le bon schnik dont la flamme sait plaire
A ceux-là dont les gueules de requins rêveurs
S'affinent à mâcher tous les jurons du monde ; L'un qui revient du bagne de Poulo-Condor Et ne saura jamais ce qu'on nommait la honte, Ecrase dans son poing d'ange ivre une fleur d'or.
Les Belges rient tout bas et les Anglais attendent, Un Français de Paris crache des calembours Et, dans le plus bas coin, deux chauffeurs de Hambourg Palpent, sournois et lents, la molle chair flamande.
Les Russes font en chœur gémir l'accordéon. Chantant, ivres d'amour désespéré, la gloire Du bouleau languissant qui des plaines du Don Se traîne, chétif, jusqu'à la mer pour y boire.
98 LE CALUxMET
« Soirs de Sébastopol î Nuits de Nagazaki ! Hélas ! j'ai tant péché, Saint Wladiroir m'assiste, J'ai beaucoup fait pleurer mais je ne sais plus qui, Lorsque j'ai trop prié je forfais étant triste. »
« La vieille attend toujours au faubourg St-Martin^ Elle me croit cncor soldat dans les Antilles, Ses cheveux en argent flottent sous sa mantille, Elle a contre son lit mon portrait au fusain. »
« J'ai, près de Singapoor, un fils qui me ressemble,
Le prénom de sa mère est gravé sur mon cœur
En bleu et, par les soirs baignés de vents hurleurs,
Mes poils lui tiennent chaud quand on navigue en-
[semble. »
Ces mesureurs du monde ont noce chez la mort, Ils suivent le délire ailé d'un éphémère, La flamme où doit mourir le papillon solaire Flambe en leur œil nocturne où pointe un réveil d'or
La veuve n'a jamais vu de soir sans querelle, F*aradis du marin, vestibule d'enfer Et cabaret propice ! Au loin la cloche épèle La prière du soir sur les prisons d'Anvers.
Pequct, lambic, whisky, rhum, gin et wambrechic, Il flotte des parfums d'opium et de gros sous, C'est une soûlerie énorme et réfléchie Dans ce Nord barbouillé de Chine et de Pérou.
Or, le plancher si propre a rougi sous la table. Quelque chose d'énorme est tombé sur le sol, Un long halètement de bêtes à l'étable Met un voile aux carreaux plus brillants que l'alcool
Paix ! et que le Français dise la vie gourmande De Master John Urchin, Jonas-lc-Hérisson, Qui fit pour le Japon trois ans la contrebande, Aimant bien, après Dieu, l'éther et les garçons.
Anvers, 1906.