LA TELEGA
Heï ! mes petits pigeons, ici ou là, qu'importe î Partout le bouleau croit pour l'ombre et le repos Et la mort va toujours frappant de porte en porte, 1 leï ! mes petits pigeons, la neige nous lient chaud.
Heï ! vous ne savez pas, Gregor aux cheveux d'orge Qui vous menait si mal et qu'on croyait perdu } Il revient de Moscou ce soir, mes rouges-gorges, C'est un filou, mais c'est Stepan qu'on a pendu.
Vous secouez la tète ? Et moi, votre vieux frère, Qu'en devrais-je penser ? On y pense pour nous ; Dieu et les employés et notre petit père Le Tzar dont tout chrétien doit baiser les genoux.
Mes gentils pigeonneaux c'est demain jour de fêle, Maroussia va pleurer en cachant ses rubans Et Grégor sera soûl à s'en cogner la tête Sur la face de Notre-Dame de Kazan.
Ah I c'est ainsi la vie et je serai bien aise
Si je puis dépenser trois roubles pour Noël :
Nous boirons la wodka, le ventre au creux des chaises,
En écoutant mentir Gregor le criminel
Qui dira si Stepaii a baisé les images Et s'il fît la grimace aux soldats en mourant ; J'entends crier le bois des portes du village, Bien couru, mes pigeons, votre père est content.
Les employés ont fait un rapport, c'est la règle... Si Stcpan fut pendu c'est que Dieu le voulait Et puis quoi ce Stepan, après tout ?... un espiègle ! La neige vous amuse ? Heï ! mes petits poulets.
Gorskina 1899 — Paris 1909.
ALLEGORIES
A mes soupers Saint Jean-Baptiste Figurait pour que Salomé, Ouvrière de morts artistes, Charmât mon cœur en mal d'aimer.
Quand au matin mouraient les flûtes, Lorsque les lévriers chassaient Un rat gourmand parmi des chûtes De cristal au fond du palais,
On trouvait, couronné de lune Et du soleil sur ses pieds droits, Martyr de ma propre infortune, Un petit page mis en croix.
J'ai fait trois jours sonner les cloches. J'ai fait trois jours sonner des glas, J'ai fait trois jours sonner les cloches, J'ai fait chanter Alléluia !
J'ai chassé l'esclave poète Aux pires caprices soumis Et dont la lyre ailleurs répète L'éloge de mes faux amis.
Le marchand de femmes entraîne Les courtisanes au marche.
Elles dansent; le son des chaînes Répond à la paix des clochers.
L'azur enchante Feau des lustres, Le jour pavoise les balcons, La chanson d'aurore des rustres Coule comme For des flacons.
Et tu es nue et sur ta bouche Je goûte le plaisir nouveau Du silence que rien ne touche Et de la tombe et du berceau.