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Le calvaire d'Héloïse Pajadou. Avec 3 eaux-fortes

IL la poursuivait depuis huit jours, lui parlait dans le cou derrière les portes, l'attendait blotti dans les acculs de la blanchisserie. Le premier jour qu'elle y travailla il la voulut. Ses bras nus, très blancs, l'allumaient. Mais la fille, qui se laissait embrasser les poignets et la nuque, refusait ses lèvres opiniâtrement. En

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traversant un couloir, brus(|uoraent, elle sentait des agrippoments hardis qui la dépoitraillaient. Elle criait : Non! finissait toujours par se dégager, soit qu'elle lui coulât entre les doigts, soit que la mère Vaillant, toujours à l'affût, mît entre son gendre et l'ouvrière sa chair débordante et ses yeux tbuilleurs.

A la fin, Pajadou se fâcha. Fallait qu'il l'eût ou c'était pas un homme ! Alors il l'attendit, le soir, dans une chambre où l'on entassait le linge, avant le triage, et où les ouvrières s'attifaient en partant .

Léontine arriva, molle et lasse. Des gouttelettes de sueur, comme de fines têtes d'épingles, luisaient sur sa gorge.

Pajadou avait saisi la femme par les poignets. Elle, n'étant point étonnée qu'il fût-là, le regardait froidement, mais avec un recul de tout le corps.

— J'te veux, dit-il, impérativement cette fois. Une résolution têtue lui pinçait les yeux : Tu comprends ! j'suis l'patron, alors j'peux vous flanquer toutes à la porte. N'en manque pas d'ouvrières qui ne demanderaient pas mieux que d'y passer! Y en a deux quim'ont résisté... des cruches! Elles ont déguerpi, ça n'a pas traîné !

En parlant à la fille, il convoitait sa chair de

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garce puissante aux cheveux lourds, moites de sueur, et il la désirait àpreraent malgré des imperfections : le nez très gros, les lèvres épaisses, avec les trous noirs de deux brèches dans l'arcade dentaire. Les pommettes , sous des yeux glauques, étaient criblées de taches rousses très nettes sur sa peau pâle de blonde fadasse.

Pajadou l'étreignit. Elle défaillit, s'affala sous sa poussée brutale, le dos enfoncé, perdu dans du linge.

La nuit tombait ; des renflements ondulaient par toute la pièce et l'ombre des paquets pêlemêle charbounait sur le mur des profils de ventres énormes.

Depuis une minute, la mère Vaillant était sur le seuil, les yeux rapetisses, cherchant à voir dans la nuit.

Pajadou aperçut sa belle-mère, et, calmé subitement, sans humilité d'écolier pris en faute, il passa devant elle et sortit, désireux d'éviter une scène, laissant la grosse femme interdite de tant d'audace.

Mais tout de suite elle eut sa revanche. Deux gifles retentirent et Léontine fila, reconduite avec des poussées et des mots crus.

La fille expulsée, la mère Vaillant s'arrêta, toute secouée, les poings sur les hanches. Une

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hésitation la prenait. Dirait-elle l'histoire à sa îille? Non, conclut-elle, c'te bète d'Héloïse se mangerait encore les sangs!

Pajadou, d'une fenêtre du second étage, regardait avec un rire muet Léontine plantée au milieu de la cour, tapotant ses jupes et jouant de la croupe comme un chien mouillé après l'ondée.

HÉLoïsE Vaillant avait épousé Pajadou un an après la mort du père Vaillant, qui tenait avec sa femme une blanchisserie à Cachan. La mère et la fille avaient compris tout de suite qu'elles ne pourraient supporter, seules, les charges qui leur incombaient; la présence d'un homme dans la maison était indispensable.

Comme la clientèle était excellente et la position des Vaillant susceptible de s'améliorer encore, les prétendants à la main d'Héloïse ne manquèrent pas. Mais la jeune fille surprit tout le monde, et sa mère plus que personne, en choisissant un garçon qu'on employait à la

blanchisserie, Elicnne Pajcadou. Il était de treize ans plus âgé que sa femme, point beau et jouissait, dans le pays, d'une réputation de juponnier fini. Pour sûr, il avait enjôlé cette belle brune de vingt-deux ans, avec ses longs yeux noirs très doux, sa poitrine grasse, son visage frais de vierge chaste. On se demanda longtemps comment avait manœuvré, en cette occurrence, ce gaillardquise vantait de n'avoir jamais " foutu un sou aux femmes » et de les posséder toutes pour peu qu'il se donnât la peine de les appeler. Ces capitulations promptes avaient lieu d'étonner quiconque connaissait l'homme. Tel il était le jour de son mariage, à peu près tel le retrouvait Héloïse après dix ans de cohabitation. Trapu, bas sur pattes, de taille moyenne pourtant, étant tout en buste, il avait un cou de bœuf, des attaches solides, et malgré une apparence torpide, une grande force musculaire.

Le mariage, une vie régulière, avaient accentué l'empâtement auquel les traits étaient naturellement enclins. Maintenant, toute la face présentait une bouffissure violâtre et les joues, élargies, amincissaient les yeux jusqu'à n'en plus faire que deux barres gris-bleu, luisantes. Les favoris maigres grisonnaient, ainsi que les cheveux, et les lèvres soigneusement

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rasées, épaisses et humides, avaient, aux commissures, ces baves mousseuses dont les gens prognathes sont quekiuefois afiligés.

En l'espace de cinq ans, Pajadou fit quatre enfants à sa femme. Ce furent, malgré les fatigues de la maternité, les meilleures années de la vie à deux d'Héloïse.

Etourdi par un coup de fortune inespéré, Pajadou, la première ivresse dissipée, examina froidement sa situation. Il n'était pas entré de plain-pied dans la blanchisserie, il s'en rendit compte au bout de quelques jours. La mère Vaillant paraissait décidée à lui disputer la position, d'oCi elle le dominait forte de son autorité ancienne, qu'elle ne voulait pas abdiquer. Cette grosse femme, très vivante, très remuante maigré ses hanches roulantes et ses seins lourds, avait plutôt subi qu'accepté le mari de sa fille. Il fallait un homme à la maison, c'était indiscutable, mais encore eût-elle désiré le choisir de pâte tendre, malléable, disposé à subir une couvaison lente.

C'eût été sa chose, son aide, un aide qu'elle s'adjoignait à regret et que, seuls, les événements lui auraient imposé.

Dès le début, Pajadou et sa belle-mère furent ennemis irréconciliables; seulement Pajadou, en convive qui arrive tard, se dissimula.

observa, fut circonspect. Il vit que la patronne ne se laisserait pas fiicilemont circonvenir et il se fit patelin, s'effaça avec une finauderie sournoise. Parbleu! il savait bien que la mère Vaillant ne l'accepterait jamais carrément, aussi était-ce i)lutôt l'entourage, sa femme d'abord, les ouvriers et les voisins qu'il s'efïoryait do gagner.

Il affectait non point des airs de parvenu pétant sec, mais une bonhomie doucereuse et tenace qui désarmait. Il travaillait comme un simple ouvrier, mais désirant avant tout qu'on prît l'habitude d'avoir affaire à lui, il obtint d'aller reporter le linge aux clients, tous les lundis.

Sa femme lui fut tout de suite acquise; il eut sur elle un ascendant inéluctable, qui devait faire pencher la balance du côté du mari, au cas probable d'une discussion avec sa bellemère. Peu à peu, sans éclat, sans coups d'audace, il mettait les atouts dans son jeu. Maintenant tout le pays était de son bord : un garçon si doux, si obligeant ; pas capable de faire du mal à une mouche ! Même des histoires de coureur de filles qu'on mettait sur son compte étaient abandonnées comme des anciennetés fastidieuses.

Mais ce fut à l'issue des dernières couches

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il'Holoïse, qu'il s"iin[)laiita vrritabloment dans la blanchisserie. On l'appela : patron, et l'aut(>rité lie la mère Vaillant en fut définitivonient aimnndrie. Elle n'étaitplus que l'ancienne, une gueularde dont la nature en dehors avait pour contraste tout indiqué la mellifluité onctueuse de son gendre.

Elle ne s'avoua pas vaincue. Sa rancœur sourde nourrie de griefs trop vagues n'attendait qu'une occasion pour s'affirmer péremptoirement. Aux compliments que des gens bénins lui faisaient de Pajadou, la mère Vaillant répondait par des hochements de tête dubitatifs. A quelques intimes elle confiait même qu'elle avait connu des particuliers dont la sucrerie apparente était du fier jésuitisme. D'ailleurs, on verrait bien !

La réserve des premiers jours faisait placf à une méfiance haineuse, d'instinct. Les intérêts communs les rapprochaient seuls ; les demandes et les réponses, comme de fines lames bien trempées, cliquetaient avec un bruit sec et clair; et leurs bouches soufflaient du froid et de l'amer.

La mère Vaillant eut plus d'une révolte! Elle avait été, de fait, la maîtresse à la blanchisserie pendant dix ans; elle avait porté la culotte, ravalé son mari, commandé, plié le

Iiersoiinel à ses fantaisies, et voilà qu'un intrus s'introduisait chez elle avec de belles idées d'améliorations, un plan de réformes dont la hase était l'emploi de la vapeur dans une mesure plus large et l'adoption d'un nouveau modèle d'essoreuses.

La blanchisseuse se rabattit sur sa fille, dans l'espoir qu'elle lui fournirait matière à reproches, motif à haine. Héloïse resta muette avec une tristesse douce, qu'on ne pouvait pas même prendre pour de la résignation.

Ses quatre accouchements successifs l'avaient épuisée, vieillie prématurément Le croup lui avait enlevé les deux aînés de ses enfants, et c'était miracle qu'elle-même eût réchappé d'une péritonite que ses dernières couches avaient déterminée.

Elle sortit de cette maladie, pâle et maigre, les joues fanées, la poitrine plate, le dos arrondi dans un affaissement de tout le corps, une lassitude qui lui déjetait la taille.

Elle comprit, au lendemain de son mariage, la haine jalouso qui divisait ses proches et une pensée de dédommagement, une délicatesse que son mari ne comprit pas, lui fit adopter une humilité, un plat-ventre de chien docile comme palliatif à l'humeur hargneuse de sa mère.

Pajadou vit immédiatement tout le parti

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qu'il pouvait tirer de cette soumission, eiilin il acheva d'être éclairé sur les sentiments intimes de sa femme après une scène violente où, dans un accès de colère, le seul qu'on eût à lui reprocher, il avait failli tuer un ouvrier.

Héloïse fut frappée, moins du nouvel aspect sous lequel Pajadou lui apparaissait, que du scandale qu'une pareille scène pouvait entraîner. Elle avait en haine tout ce qui appelait l'attention sur eux, tout ce qui, dans leur vie, prêtait aux commentaires. Elle craignait pardessus tout les cancans et les papotages qui déshabillent une femme, trahissent les secrets du chez soi et notent les torsions de reins dans lalcùve. Elle accordait l'effacement de sa vie avec l'effacement de sa personne et rêvait une intimité à portes closes, un coin où rien du dehors n'entrât.

Pajadou, quand il tint dans sa main tous ces fils conducteurs, fut le maître à la blanchisserie. Il travailla moins, sans souci des deux femmes attelées à une rude besogne et bûchant sans trêve. Enfin, comme les affaires prenaient de l'extension, il alla à Paris deux fois par semaine avec la voiture, le lundi et le vendredi.

UN jour qu'elle allait faire une course à Paris, la mère Vaillant se trouva, en tramway, à côté de Madame Ledieu , une vieille cliente qui avait souvent tenu Héloïse sur ses genoux quand, encore gamine, elle accompagnait son père dans sa tournée du lundi.

Soudainement, Madame Ledieu avait retiré sa pratique aux blanchisseurs. Elle donnait, pour expliquer sa décision, des raisons vagues, disait Pajadou qui, un soir, en rentrant, avait apporté cette nouvelle. C'était une perte. Madame Ledieu, une jolie petite vieille, très pieuse, était dame patronnesse de toutes les œu-

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vres de charité de son arrondissement. Sa recommandation avait ouvert à la mère Vaillant les portes des sacristies et l'avait fait agréer dans deux pensionnats de jeunes filles et dans un asile de vieillards.

La défection de la bonne dame entraîna le départ des curés et des maîtresses de pension. La mère Vaillant, que ce procédé avait vexée, ne paraissait point disposée à lier conversation avec son ancienne cliente, mais Madame Ledieu alla s'asseoir auprès d'elle s'enquérant gracieusement de l'état de leur santé à tous. Elle avait une jolie voix de tète caressante et musicale, qui faisait dire qu'elle vous aurait arraché l'aveu de péchés non commis.

La mère Vaillant, qui s'était d'abord montrée poliment réservée, s'abandomia, sembla prendre intérêt aux histoires de la sainte dame. Elle était toujours très occupée par les visites aux pauvres, aux malades, aux nourrices; oui, aux nourrices ! La Société protectrice des enfants du premier âge avait sollicité son concours. Alors, c'étaient des dérangements à n'en plus finir. Justement elle venait de payer, de ses beaux deniers, des petits bonnets pour les mignons de ces chères nounous. Et elle exhiba toute une lingerie, des brassières, des bavettes et les fameux bonnets dont elle coiffait sa main

fermée. Ces attifets amenèrent la mère Vaillant à parler de la rupture de leurs relations.

Ah! ça, pourquoi ne leur confiait-elle plus son linge?

Madame Ledieu feignit une grande surprise.

— Comment! votre gendre ne vous a pas dit?...

— Ben oui, des pauvres gens à qui vous voulez faire gagner quelques sous , mais c'est pas la bonne raison...

— Si, vraiment.

— Auriez-vous à vous plaindre de nous? On ne vous a jamais rendu le linge en mauvais état; on ne le garde pas longtemps.

— Mais non.

Madame Ledieu, sérieuse maintenant, baissait les yeux, enveloppait ses layettes lentement.

— Y a quéque chose que vous ne dites pas pour sûr, reprit la blanchisseuse, s'entêtant.

Madame Ledieu s'était levée; elle descendait là. Et la mère Vaillant la suivit, comprenant que la petite vieille ne voulait point parler dans le tramway.

Sur le trottoir, après un silence de deux minutes, madame Ledieu, mise en demeure de s'expliquer, s'exécuta.

— Eh ! bien, je vais vous dire...

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Alors posémont, cherchant dos mots congrus, sans embarras pourtant, elle raconta que, rentrant chez elle à l'improviste, un lundi, en plein midi, elle avait trouvé Pajadou couché avec la bonne.

— Dans ma chambre, sur mon lit! Vous comprenez ! j'ai mis la fille à la porte et j'ai dit à votre gendre que, désormais, je me passerais de ses services. Là, entre nous, pouvais-je faire autrement?

La mère Vaillant devint toute blanche, puis écarlate l'instant après. Elle suffoquait, ne trouvant pas un mot à répondre.

D'ailleurs, madame Ledieu, le fait constaté, en tirait mille conséquences.

— Vous devez comprendre, disait-elle, que nos relations sont devenues impossibles. Oh ! je le regrette infiniment ; je vous plains, vous et Héloïse... Mais mon devoir, la prudence, me conseillaient d'avertir ces demoiselles du pensionnat... Oh ! à mots couverts ! Dame ! il aurait pu se passer, chez elles, une scène du genre de celle que j'ai surprise. Voyez-vous le scandale! Hé ! votre gendre est, paraît-il, contumier du fait... Oh! je n'affirme rien... On m'a dit qu'une cuisinière... mais ce sont des cancans! C'est tout de même bien contrariant pour vous !

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Et sa jolie voix était une caresse qui s'efforçait d'adoucir l'amertume des révélations. Elle s'en servait à merveille de cette voix, atténuait la hardiesse de certains mots par des notes de flûte qui allaient à l'âme.

Madame Ledieu s'arrêta, rue Denfert-Rochereau, à la porte d'un couvent. Mais avant d'y rentrer elle conclut.

— Vous ne m'en voulez pas, dites? Oli! c'est très, très malheureux ! Chacun porte sa croix en ce monde !... Nous avons tous notre calvaire auquel nous montons.

Elle mettait des larmes dans sa voix, la mouillait d'une sensibilité contenue, et une joliemoue lui fronçait les lèvres. Puis, tout d'un coup, changeant de ton :

— Surtout ne mêlez pas mon nom à toute cette affaire. Je ne voulais rien dire. J'ai les cancans en liorreur !

Elle modula un : Au revoir, chère dame! dans les notes élevées et passa, souriante et mignarde, devant le portier qui lui ôtait sa casquette.

UAND la mère Vaillant rentra chez elle, ses courses faites, les mille idées qui s'embrouillaient dans sa tête la laissaient indécise sur le choix d'une ligne de conduite.

Elle avait prise sur son gendre ! C'était sa pensée dominante, le cri de victoire qui lui bourdonnait aux oreilles. Elle en oubliait l'injure faite à sa fille, le préjudice qui pouvait résulter pour la maison de la débauche du patron, et tous les griefs qu'elle amassait convergeaient au même but : convaincre Pajadou d'ingérance, le reléguer au second plan, ressaisir enlin cette autorité qui lui échappait.

Seulement, devait-elle mettre Héloïse dans le secret des amours de son mari?

Elle était bonne femme au fond et adorait sa fille, mais d'une façon particulière.

Elle avait l'enveloppe épineuse, le geste bourru ; elle aimait comme elle parlait, comme elle marchait, -- rudement. Elle dégageait le bruit comme certaines femmes dégagent l'amour. Des chosettes, des détails puérils prenaient une importance extraordinaire par la vie exhubérante qu'elle mettait alentour. Le moindre de ses mouvements trahissait un besoin de dépenser des forces vives de femme pléthorique.

Il n'était pas jusqu'à ses silences qui ne devinssent bruyants par la fagon dont elle agitait les bras, tournait la tête, s'asseyait.

Elle eût donné ses yeux pour qu'Héloïse fût heureuse et des rages l'étranglaient à la voir si calme avec sa figure blanche, ses gestes mesurés, sa tranquillité douce. Alors la mère Vaillant disait volontiers que " c'était tout son père! — de la cire molle, pas de caractère ! »

Par exemple, elle reconnaissait également qu'Héloïse tenait de sa mère une âpreté têtue au travail, une honnêteté inflexible, et pardessus tout le désir de conserver la maison — la maison du père, — débout et intacte!

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Héloïse repassait du linge, au rez de chaussée, quand la mère Vaillant rentra. Elle se laissa tomber sur une chaise avec un geignement et de suite le silence se fit, mais un de ces silences menaçants, comme, seule, la mère Vaillant savait en ménager.

Les bandeaux plats de la repasseuse luisaient, et par un bâillement de la camisole, un coin de chair moite entrevu palpitait. De temps à autre, elle approchait le fer de sa joue. Mais l'attitude de sa mère l'inquiétait ; elle demanda : Qu'est-ce qu'il y a encore ? — Y a, répliqua la mère Vaillant, que les femelles sont des dindes de s'esquinter le tempérament pendant que le mâle cocoricote en ville!

Héloïse, les cils battants, ne comprenait pas.

L'autre reprit : — V'ià, quand on reste enfermée ainsi des semaines, on ne sait pas... Si tu savais ! . . .

Héloïse cette fois avait interrompu sou travail.

Elle posa son fer et regardant sa mère, sans éclat, elle souffla: Si je te disais que je sais ?

Mais, debout, les poings aux hanches, le cou tendu, la blanchisseuse doutait. — Tu sais qu'il te trompe ? cria-t-elle, se trahissant sans y penser.

Héloïse répondit, la voix baissée tout d'un coup.

Oui, elle les avait surpris en train de s'embrasser derrière une porte.

— Surpris!... qui?... A son tour, la mère Vaillant embrouillait les deux histoires, celle qu elle savait et celle qu'elle prévoyait.

Héloïse avait repris son fer et continuait, les yeux fixés sur sa table à repasser :

— Je m'en doutais depuis longtemps, depuis ma péritonite, qui m'a alitée pendant deux mois. Quand j'ai pu me lever, j'ai bien remarqué qu'il était toujours fourré dans les jupes de la grande rousse, de c't' effrontée putain de fille... ça ne pouvait pas finir autrement !

La mère Vaillant était outrée du calme avec lequel sa fille contait ces choses.

Elle gronda:— Alors, c'est la grande rousse ?

Ah! bien, attends !...

Mais comme elle atteignait la porte, ses seins énormes roulant furieusement secoués dans son corsage, Héloïse l'arrêta d'un battement de cils. — Pas de scène, je t'en prie, murmura-t-elle ; demain tout le pays saura que Pajadou couche avec ses ouvrières.

Du coup, la grosse femme éclata. Sa colère s'accroissait d'un dépit: comment n'avait-elle

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pas, la fiirotouso, découvert cette liaison à deux pas d'elle, sous son toit ?

Elle se soulagea, cria : Canaille! canaille! canaille! On lui avait bien dit, d'ailleurs, ce qu'était Pajadou : un putassier, pas autre chose! Ah! elle savait bien que le mariage ne le corrigerait pas ; c'était dans le sang !

Héloïse protesta, plaidant l'entraînement, une provocation continuelle do la fille...

Alors la mère Vaillant s'oublia, confondit les deux histoires, excitée par la contradiction.

— Bien oui, dit-elle, je t'abandonne celle-là. Et les autres? La bonne de Madame Ledieu, et la cuisinière, et les garces qu'on ne sait pas ! C'est-y elles aussi qui l'ont enlevé, hein?

Héloïse répétait machinalement; Madame Ledieu... la cuisinière... sans comprendre, mais devinant vaguement. Sa mère l'étourdissait. Elle allait, venait, roulait, donnait des coups de poing sur la table avec des exclamations sifflantes. — C'est du propre ! Et tu l'excuses !

J't'ai pas dit, au fait. . .

Alors elle raconta d'une voix tremblante, mais assourdie, la scène dont elle tenait l'histoire de Madame Ledieu. Mais l'instant d'après une colère furieuse la reprit Elle cria :

— Veux-tu savoir ? Ben, y nous mettra tous sur la paille, aussi vrai que j'te l'dis !

Héloïse eut une défaillance. Des barres, comme celles qui, sur les images, figurent les éclairs, zigzaguaient devant ses yeux, et elle dut s'accoter contre le mur pour ne point tomber.

Les deux femmes se turent, une paix subite les endormait dans une lâcheté bienheureuse, un découragement amollissant.

Héloïse s'était rassise. Ainsi cette honte domestique qu'elle connaissait, qu'elle pouvait toucher du doigt et qu'elle avait, par pudeur, gardée au fond d'elle-même, enfermée à triple tour, cette saleté transpirait au dehors, courait les rues ! Elle passait à côté de l'offense, allait droit au scandale et à ses conséquences probables : une défection des clients entraînant la ruine de la blanchisserie. Elle n'était pas une bourgeoise, une mijaurée se lamentant sur la trahison de son mari, cherchant des pièges et des interventions pour l'arracher aux bras des filles ! Que demandait-elle à son homme, maintenant que la somme de fidélité qu'on en pouvait exiger lui était connue ? Est-ce qu'elle s'était lancée à travers ses amours de la blanchisserie? Les lui avait-elle reprochés? Non pas ; elle avait espéré, en fermant les yeux sur

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ses liaisons avec les ouvrières, le dégoAter des noces de la rue, crapuleuses et compromettantes. Et voilà que des clients le trouvaient dans leur lit avec dos bonnes !

La mt>ro Vaillant demanda soudain : — Veuxtu (luoje lui parle!

— Non, répondit Iléloïse ; demain, nous verrons.

— Demain ! Tu es bien la fille de ton père ! Pas ça de volonté !

Héloïse eut un geste suppliant qui signifiait : Ah! si vous me harcelez tous !...

Toute remuée, elle avait une respiration pénible et des yeux d'aveugle. Elle ne remarqua point le départ de sa mère, mais soudain une dispute éclata au-dessus d'elle. Le mot : garce ! garce ! que la mère Vaillant jetait à plein gosier, dominait le tumulte.

Héloïse, quittant son travail, s'engagea dans l'escalier, où les phrases lui arrivaient plus distinctes. Pajadou et sa belle-mère donnaient de furieux coups de gueule. La blanchisseuse venait de gifler la grande rousse en lui criant de ne plus refîchor les pattes dans la maison, et Pajadou n'admettait pas qu'on renvoyât les ouvrières sans le consulter. Qui était le maître? Lui ou elle ? Il se contenait pourtant; il prenait le parti de s'en aller pour éviter une scène,

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mais d'un mot sa ])elle-mère l'arrêta : — Eh bien ! c est ca, allez retrouver votre guenon rousse! Elle lui jeta la phrase dans le dos, rageusement. Pajadou s'était retourné ; il hésita, puis, se voyant seul à seule, il eut une brusque colère, à voix sifflante, il se découvrit. Oui, il avait couché avec la rousse. Après? C'était pas la première, ni la dernière non plus, et ceux que ça fâcherait viendraient le lui dire!...

— Je crois que Madame Ledieu s'est chargée de la commission, répliqua la mère Vaillant.

Il eut un léger sursaut et reprit, méprisant :

— Madame Ledieu ? Cette ratichonne ! Une punaise à lit de curé!

Après ces deux coups de boutoir, la blanchisseuse pensait qu'une pointe de sentiment aurait bon air.

— Vous devriez être honteux, dit-elle, apaisée, honteux de mener une vie pareille devant vos enfants et votre femme!

Sa femme! Ce mot l'exaspéra. — C'est elle qui vous envoie, hein?

Il pinça les yeux méchamment, heureux de se venger sur la fille des coups droits de la mère. — Dites à Héloïse que je vais chercher dehors ce que je ne trouve pas chez moi! J'suis pas encore vidé, moi... J'suis pas d'bois comme vot' fille, savez-vous? Nous couchons

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ensemble pour la frime; elle sent la vieille femme!

Il sortit. La blanchisseuse lui cria : Jésuite! Mais comme elle se disposait û le suivre, elle vit Hèloïse qui, cachée au fond du corridor, n'avait pas perdu un mot de leur conversation. Les deux femmes mirent toutes leurs angoisses, toute leur désespérance dans le regard qu'elles échangèrent. La mère Vaillant eut un bel élan de tendresse maternelle, un de ces rares écroulements qui la crevaient, lui tiraient un fleuve des yeux et lui faisaient sauter la poitrine à coups brusques, à sanglots bruyants ! C'était encore une faconde dépenser sa vie débordante.

Pendant une heure, un vieil amour pour l'enfant qu'il y avait derrière la femme mal mariée et larmoyante, bousculait les rancœurs amassées, perçait quand même. Elle saisit Héloïse à pleins bras ; et elle lui embrassait les cheveux, pleurait dans son cou. Soudainement elle la couvrit de son corps, s'efforçant de lui boucher les oreilles, afin qu" elle n'entendit pas Pajadou qui sifiiait un air dans la cour.

A dater de cette scène, la vie à la blanchisserie fut pour les deux femmes une inquiétude, un éveil de tous les instants. La mère Vaillant, comme pour se punir de n'avoir pas, la première, percé à jour les ruses de son gendre, organisa un espionnage en règle, un harcèlement sans trêve. Elle roulait autour de Pajadou avec des yeux furieux, un souffle de machine et le vent de ses jupes en coup de balai. Il la trouvait partout, dans les combles, à la cave, au séchoir, à l'atelier et ce filage muet l'exaspérait comme une menace de danger dont un ennemi retarde l'effet pour prolonger le plaisir âpre de la vengeance. Jamais elle

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ne s'attaquait à Pajadou diroctoment,mais elle claquait les tilles qui sortaient chaudes encore et rouges de ses bras !

C'étaient alors des batailles sourdes, des prises aux cheveux, des coups d'ongles et de becs terribles !

La fille n'^en restait pas moins à la blanchisserie, jusqu'à ce que le patron eut tiré de ses charmes toutes les jouissances qu'il s'était promises.

Le Pajadou intime avait jeté le masque, mais au dehors ou bien à la blanchisserie devant des étrangers, l'homme se transformait avec une souplesse féline. C'était un bon enfant à paupières lourdes, la face bouffie, ensommeillée, un inoflénsif parlant avec mesure, caressant ses enfants, saluant sa femme d'un mot aimable.

Héloïse, avec une pénétration profonde, une connaissance secrète de son mari, une observation muette et enveloppante, était la seule qui pilt dire, rien qu'à voir Pajadou, quelle femme il convoitait. Devant cette femme, il se peletonnait, avec des yeux mi-clos de chat lascif, une atonie de la face, le jeu des paupières des gens que l'éclat d'un lustre aveugle. Et il séchait ses lèvres à petits coups de langue, replié sur lui-même, confit dans une quiétude qui lui élargissait les joues.

Héloïse, sous un air de détachement résigné, souffrait mille morts. Cette femme de trentedeux ans avait un corps de duègne, ridé des pieds au front. Quand elle suspendait, à de rares moments de repos, le travail de hôte qui assourdissait sa douleur, endormait son mal, c'était pour s'enquérir des remarques dont elle croyait qu'ils faisaient l'objet dans le pays.

Elle fut malade pendant deux jours en apprenant qu'une ouvrière, la maîtresse de Pajadou, avait conté l'histoire de ses amours un peu partout, de dépit que son amant l'eût quittée.

Ce cancan venant corroborer certains bruits, que les méchantes langues avaient répandus, causa un étonnement dans la commune.

Comment! monsieur Pajadou!

C'était maintenant monsieur Pajadou, patron.

Le maître de la blanchisserie avait tué le trousseur de filles, le cavalier seul irrésistible des anciens bals de la fête. Alors il retourna chez le marchand de vin, qu'il avait un peu délaissé depuis son mariage . Il appelait les passants à l'heure de la verte, payait une tournée. Adroitement il manœuvrait pour que les femmes fissent le sujet de la conversation, et, assis sur un coin de table, avec des sous-entendus finauds il en arrivait à raconter lui-même sa liaison.

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avec la fille qui avait bavardé. Mon Dieu, oui ; il n'en faisait pas mystère! Quoi! il n'avait pas dit son dernier mot, — heureusement! D'ailleurs c'était, le sang; le sang l'avait toujours gêné !

On ne pouvait vraiment tenir rigueur à un homme qui se livrait ainsi, confessait ses légers coups de canif dans le contrat. Et même on riait quand il insinuait que sa femme, — oh! une brave et bonne femme ! — toujours malade, de sang pauvre, se dérobait aux devoirs du mariage, dont ses appétits d'homme solide réclamaient l'observation stricte.

Il contait ces choses posément, lâchait un mot cru pour faire image et aider à la compréhension de la confidence. Et les rieurs étant de son côté, il avait aisément gain de cause. Toutes les femmes furent pour lui. Elles détestaient Héloïse et sa mère, des taupes qui ne voisinaient jamais. Une blanchisseuse, longue et plate, fit même cette remarque: que bien des femmes s'estimeraient heureuses d'être mariées avec un tel mâle !

Alors Pajadou, fort de l'appui qu'il trouvait au dehoi's en payant d'audace, posséda toutes ses ouvrières. Il avait deux maîtresses à la fois, bouleversait le travail pour en jouir. Il avait pris un second garçon et ne travaillait plus,

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bornant ses fonctions à une seule surveillance qui autorisait les flânes, les chuchotements, le pelotage derrière les portes,

A Paris, où il allait deux fois par semaine, il emmenait un petit garçon qui gardait la voiture pendant sa visite aux clients. Héloïse interrogea le gamin. Elle apprit que Pajadou restait souvent une heure dans une maison de la rue Grétr}', en face de l'Opéra-Comique. Elle consulta les livres. Ils n'avaient pour clients, dans cette rue, que les dames Josèphe, trois femmes seules, sans profession. Héloïse ne crut pas devoir questionner l'enfant davantage, mais un soir au dîner, elle ris(j[ua une observation :

— Tu sais que les Josèphe doivent 80 francs ? Pajadou, interpellé, répondit:

— Ah!... Rien ne presse! Elles paieront, parbleu !

Héloïse n'insista pas ; elle demanda simplement à sa mère, le lendemain, qui étaient ces dames. La bonne femme ne savait pas; des clientes amenées par Pajadou, sans doute.

Maintenant, la vie pour Héloïse devenait intolérable entre son mari et sa mère. Elle redoutait surtout l'heure du repas qui les réunissait autour de la table. Tous mangeaient sans parler, gravement. Mais la mère Vaillant avait une physionomie d'une mobilité si exprès-

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sivo, elle trouvait do telles intonations pour demander du pain, avec accompagnement de coups d'œil fulgurants, que souvent Héloïse, repoussant son assiette, écœurée, demeurait les yeux au plafond, pleins de rêve. Ou bien elle disait à sa mère : Je t'en prie, change de figure, tu me coupes l'appétit !

Alors la grosse femme se levait, la bouche tordue ! C'est bon ! Du moment que je te gènei Elle emportait son couvert et, dans la cuisine, achevait de dîner sur un coin de table. Mais un bourdonnement continu, un bougonnement obsédant de vieille femme têtue, perçait les murs comme un refrain qu'un orgue a moulu et qui chante dans la tête longtemps après qu'on l'a entendu.

PAJADOU, depuis quelque temps, se donnait des journées entières de congé. Outre les voyages forcés du lundi et du vendredi, il allait à Paris tout à coup, dans l'après-midi, sans rien dire. Léontine, qu'il avait alors pour maîtresse à la blanchisserie, s'étonnait que leurs amours, à peine nées, fussent ainsi interrompues. Héloïse, très inquiète, flairait une nouvelle tuile. La mère Vaillant, sur des indications vagues, avait fait deux voyages à Paris, sans résultat. Enfin elle usa d'un subterfuge pour s'introduire naturellement chez les dames Josèphe. Elle leur reporta elle-même une camisole qu'elle avait retirée à dessein du paquet

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de linge rendu par Pajadou. Elle fut reruo par une vieille femme à tire-bouchons gris et à peignoir ramage. Une autre femme plus jeune, en peignoir aussi, mais tout blanc, à manches très courtes, entrebailla une porte, montra sa tête ébourift'ée et disparut en criant : Te dérange pas, c'est personne !

La mère Vaillant, fort bien reçue d'ailleurs, ne remarqua, dans la seule pièce ofi elle fut introduite, qu'une image encadrée représentant un cygne énorme, le bec voluptueusement coulé entre les seins nus d'une femme vautrée. Mais dans la rue, en levant la tète, la blanchisseuse aperçut à une fenêtre une jeune femme, sa troisième cliente, sans doute, qui cousait. Elle portait, comme un drapeau, une de ces longues camisoles, appelées matinées, et jetait au trottoir, fréquemment, de longs regards qui enfilaient toute la rue de Marivaux, jusqu'à l'angle de l'Opéra-Comique.

Un soir, en rentrant, Pajadou se coucha et demanda qu'on fit venir le médecin. Les deux femmes ne furent pas admises à la consultation qu'il donna au blanchisseur. Pajadou garda le lit pendant deux mois. Des boutons poignaient, en couronne, sur son front ; des cheveux tombaient. On vint le voir et on le plaignait d'autant qu'il geignait à chaque mouvement qu'il

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faisait, parlant d'un effort qu'il avait attrapé en déchargeant des paquets de linge. Le médecin appelait son mal une... une hernie... Ah ! pas de médicaments, pas de drogues, des bandages, voilà tout !

Aussi bien les tables n'étaient pas encombrées de fioles et de produits pharmaceutiques, — devant les visiteurs du moins. Mais Pajadou qui; en réalité, suivait un régime, faisait préparer à Paris les ordonnances du médecin et les observait à la lettre, mais à portes closes, sans que personne s'en doutât.

Un détail avait frappé Héloïse. Son mari, au début de sa maladie demanda de but en blanc : Les Josèphe ont-elles payé ?

Non, elles n'avaient pas payé. Il s'emporta, jura, les traita de garces qu'on devrait foutre en prison... ou ailleurs! Mais il regretta tout de suite cette addition à sa phrase et, pour donner le change sur son allure équivoque, il ajouta que " ses moyens ne lui permettaient pas deperdre ainsi quatre-vingts francs." Enfin, un lundi, la mère Vaillant, qui faisait la tournée de son gendre, rapporta la réponse de ces dames : Que Monsieur Pajadou vienne luimême, nous nous arrangerons ensemble ! Il ne répliqua rien et n'en reparla plus.

Son inquiétude des premiers jours, dissipée

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par le médecin, renaissait h certains moments. Alors les paroles d'un ami qui avait mené avec lui la vie de garçon lui revenaient en mémoire. Toi, disait l'ami en lui tapant fcimilièrement sur le ventre, un peu bas, c'est par ce bo3'au-là que tu te videras !

A la fin du deuxième mois, il entra en pleine convalescence. Il se levait, restait assis devant la fenêtre des journées entières, s'ennuyant terme. Enfin, guéri, il put vaquer à ses affaires. Et ses cheveux repoussaient avec un crespèlement qu'ils n'avaient pas avant sa maladie.

Il sortit peu, d'abord, rangea sa vie. Aux avances de Léontine, il opposa une froideur oublieuse qui la déconcerta. Dépitée, elle s'absentait maintenant plusieurs jours de suite. Héloïse en était venue à se réjouir de cette maladie, qui semblait lui rendre son homme corrigé. Aussi n'osa- t-elle profiter des absences de son ouvrière pour la renvoyer, de peur qu'un éclat ne rejetât le patron aux bras de la fille, en attirant à nouveau son attention sur elle.

Elle fit bien. Un samedi soir, Léontine vint elle-même au devant de son désir.

— J'm'en vas, réglez -moi !

Héloïse, heureuse au fond, crut devoir feindre une surprise.

— J'm'en vas, quoi ! payez-moi, dit l'ouvrière.

Elle s'en alla sans dire adieu, sans chercher à voir Pajadou. Elle rejoignit, le soir tombant, sur la route d'Orléans, un homme coiffé d'une casquette à haute forme qui l'attendait.

Alors, côte k côte, ils s'enfoncèrent dans le sombre.

HÉLOÏSE eut quelques bons mois. Pajadou semblait avoir fait vœu de continence et la mère Vaillant se relâchait de sa surveillance de chien de garde que rien n'autorisait plus.

Héloïse n'exigea pas de son mari qu'il retravaillât immédiatement; il se pouvait faire, pensait-elle, que le frottement journalier aux ouvrières vînt encore fouetter sa chair et son sang dans toute la force du terme. Pajadou put donc se livrer à la quiétude de ce qu'il appelait un repos réparateur. Il y gagna une habitude de désœuvrement et de bien-être égoïste parfaitement en harmonie avec son

tempérament et des projets anciennement formés.

Iléloïse, après une rude journée de travail, aimait à Tenir s'asseoir dans la cour, qui formait un carré long séparant la maison principale, ayant sa façade sur la rue, des ateliers construits à l'opposite. Son enfance heureuse s'était écoulée là. Elle accrochait un souvenir à chacun de ces trois étages, au rez-dechaussée où se triait le linge et où les ouvrières le repassaient, puis, au-dessus, dans les chambres qu'ils habitaient; dans le grenier enfin, formant un vaste séchoir qu'elle adorait et qui était bien la ph3'sionoraie de la maison avec ses fenêtres sans croisées, ses larges poutres, où pendaient et couraient des cordes minces, et ses perches allongeant dans le vide, entre les fenêtres, leurs bras maigres de squelette.

Elle revivait ses heures d'école, voyant encore la bonne sœur récitant le : Je vous salue, 3/am... Elle rentrait à la blanchisserie, donnait un coup d'œil au hangar, aux pieux soutenant des traverses pour étendre le linge, et courait à l'atelier, qui l'attirait avec ses deux vastes cuviers, le réservoir et la boîte à laver que faisait tourner le cheval. Puis elle revenait, dans la cour, aux cabanes à lapins, et elle avait avec eux, en frisant leurs fines

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moustaches. OU avec le chien, ou avecle cheval, des conversations interminables, interprétant leurs étonnements muets, combinant les demandes et les réponses. Quelquefois elle disputait aux poules, qui grattaient l'herbe sale de la cour, une tartine de confitures chancies qu'elle finissait parleur abandonner, les mains déchirées.

C'étaient des heures joyeuses ! Elle avait poussé au soleil dans l'odeur des lessives, et l'acre parfum des buées chaudes que mettent dans l'air les fumiers en fermentation, le long des terrains de maraîchers.

Sa mère était toujours la même femme derrière laquelle, intimidé par son embonpoint, sa largeur de reins vraiment imposante, s'effaçait, disparaissait, le corps étroit, veule et court, le front bas et le nez en lame de couteau. Monsieur Vaillant, son père.

Héloïse avait encore devant les yeux les effarements du pauvre homme, son air humble de chien battu, vivant dans l'ombre du maître. Jamais une révolte ! Il pliait sous sa femme, comme sous les paquets qu'il portait, — par habitude. C'était cet annulé moralement qui, à son lit de mort, déclarait, les mains de sa femme dans les siennes, que la chère créature l'avait rendu bien heureux 1

LE CALVAIRK

La blanchisserie restait aux mains des deux femmes. Héloïse revivait la journée tout enti^re où elle avait remarqué Pajadou parmi les ouvriers; ils échangeaient un regard et elle sentait vaguement que ce regard les liait, les rivait l'un à l'autre, à jamais. Ils ne s'étaient pas adressé une parole pendant quinze jours ; ils évitaient même de se rencontrer. Seulement Pajadou, pour donner un démenti aux insinuations des gens qui faisaient de lui un juponnier dépensant en noces et en tentatives de levages toutes les heures de loisir que lui laissait la blanchisserie, afïecta les allures paisibles d'un garçon rangé. Il passait tous les soirs dans la rue, la cigarette aux lèvres, l'air absorbé.

Et derrière une fenêtre du second étage, une ombre glissait, qui disparaissait lorsque Pajadou était hors de vue. Puis un jour, sans préméditation, ils s'étaient trouvés face à face et seuls. Il l'avait prise dans ses bras et serrée longuement sur sa poitrine sans un mot.

Toute autre qu'Héloïse " y aurait passé, " pour employer l'expression de Pajadou; il la respecta, par calcul, voulant la prendre non quand elle se donnerait mais quand on la lui donnerait.

On la lui donna. Héloïse, maintenant qu'elle

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se rappelait la sct'ne qu'elle avait eue avec sa mère, était étonnée d'avoir montré cette fermeté, cette énergie dont elle ne se sentait plus capable aujourd'hui. La mère Vaillant, il est vrai, n'avait consenti au mariage que la main forcée, disait-elle. Informations prises, elle ne pardonnait pas aux trente-cinq ans de Pajadou, les débauches dont elle eut lavé un jeune homme inexpérimenté et curieux.

Ou avait même, charitablement, signalé à Héloïse plusieurs liaisons que Pajadou avait eues avait des femmes d'Arcueil, mais la jeune fille avait reçu ces confidences et ces avertissements avec le beau dédain de la femme qui se sait présentement aimée. Sa droiture naturelle lui faisait un devoir de n'être pas jalouse du passé de son mari, une flamme morte qu'il enterrait sous les cendres tièdes du mariage sans songer à la rallumer jamais.

Les premières années de ménage avaient été heureuses avec les quatre accouchements qui, malgré leur succession fatigante, étaient encore des joies. Héloïse ne s'était pas aperçue que la maternité la flétrissait, lui fanait le teint. Le travail rendu chaque jour plus âpre par l'extension que prenaient les affaires, les exigences des enfants qu'elle avait nourris, ne lui laissaient pas le loisir de passer des heures

devant la glace à chercher le moyen d'atténuer la griffe des pattes d'oie, les plis précoces du nez, le hàle des joues.

Chez elle, l'âme seule recevait les impressions, ressentait les piqûres et les froissements, l'enveloppe demeurait impénétrable, le masque n'avait pas un froncement, mais sous le masque la chair saignait, criait, bouleversée. L'hostilité sourde qui régnait entre son mari et sa mère l'avait peu inquiétée. Elle pensait que le temps aurait raison de cette rancœur basse et réunirait ces deux ennemis, ces deux forces qui se compléteraient pour la plus grande gloire de la blanchisserie. Car Héloïse sentait bien qu'elle était, entre eux, le bras qui travaille, non la tète qui pense, l'initiative qui décide. Le sang du père coulant dans ses veines avait eu sur son organisation une influence trop grande pour qu'elle pût se soustraire à cette hésitation continuelle, l'amenant à tout accepter sans lutte ou du moins sans défense efficace. Aussi travaillait-elle sans relâche, comme une bête, et c'était pour l'observateur une surprise que ces contrastes : le sj'stème physique acceptant vaillamment la bataille de la vie et faisant figure dans la mêlée, et le système moral veule, impuissant, nul; cette extrême sensibilité du cœur et cet abandon du moi intellectif, en dérive.

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Avec la preniiùre faute de Pajadou, che?: qui l'appétence charnelle devnit reprendre le dessus inéluctablement, Hélo/sc commença de monter au calvaire. Le coup fut violent, mais l'hémorrhagie interne. Elle mit, pour les voisins, un masque à sa douleur, afin d'éviter le scandale et les papotages faisant la tache d'huile. Elle n'avait point lutté, comprenant qu'elle était vaincue d'avance dans ce combat inégal de sa féminéité malléable contre la rouerie expérimentée de Pajadou.

Et c'était à ces choses que rêvait Héloïse, le soir, dans la cour de la blanchisserie. Maintenant que Pajadou lui semblait corrigé, elle se reprenait à espérer. L'âge aidant, la chair calmée, il gardait son rang, et menait entre sa femme et ses enfants la vie familiale.

Un serin, dans une cage pendue au mur, lançait des cui!... cui! .. cuiî... perçants, couronnés de roulades et de trilles; un souffle animait des plantes maigres en bordure, derrière une rangée de briques couchées, et une vigne poitrinaire courait au milieu des clous à fortes têtes et des fils de fer tordus sous le zinc des conduites.

M'sieu Pajadou !... Hé ! patron !

Pajadou se retourna et vit Carniche qui, du seuil de sa porte l'appelait. Le blanchisseur revint sur ses pas.

Carniche était journalier à Gentilly. Il y occupait avec sa femme et sa fille un rez-dechaussée composé de deux pièces petites, très propres. La première était celle où le ménage travaillait ; on y dressait le soir un lit pour la petite. Dans la seconde chambre couchaient les parents.

Carniche était un type, le type du bûcheur, endurci, têtu, âpre au gain, mais d'une honnêteté stricte. Il ne se donnait pas, par jour,

en dehors des repas, une demi-heure de repos. Il travaiHait chez les maraîchers, toute la semaine; le dimanche, les bourgeois l'emploj'aient pour retourner leurs jardins, et à de menus ouvrages. Enfin chez lui, le soir, il faisait des caisses d'emballage pour un confiseur, ou des filets de pèche. Il s'interdisait, comme un passe-temps portant préjudice à ses intérêts, la lecture des journaux et les flânes chez le mastroquet, et il n'admettait pas que sa femme et sa fille restassent devant lui les bras ballants. Madame Carniche était une petite créature pâlotte, humble, effacée, qui faisait des ménages, soignait les malades, gardait les enfants et aidait son mari dans la fabrication des filets. Elle avait une figure résignée, tranquillement triste, où éclataient, comme deux fleurs bleues, des yeux très doux. Mais avec sa bouche édentée, elle paraissait plus vieille que son mari, quoiqu'elle eût trente-six ans à peine.

— Qu'y-a-t-il pour votre service, père Carniche? dit Pajadou en entrant.

Alors, pendant que sa femme allumait la lampe, Carniche conta son affaire. Il avait décidé que leur petite ne retournerait plus à l'école; en l'y envoyant jusqu'à treize ans, il croyait avoir fait son devoir. Bref, il voulait

placer la gamine, quelque part où elle serait Joien et où elle apprendrait un métier.

— Chez vous, par exemple, Monsieur Pajadou, comme apprentie...

Sa demande lâchée carrément, Carniche, estimant qu'il avaii perdu dix minutes, saisit une poignée de clous qu'il mâchonna, puis, le marteau à la main, frappant à petits coups afin de ne point couvrir sa voix, il continua, en tournant autour d'une caisse : — Voyez-vous, M'sieu Pajadou, à c' t' heure faut que tout le monde travaille chez nous; la p'tite comme la mère! J'travaille bien, moi! Vous pensez que nous ne pouvons pas la garder à rien faire; c'est pas une bourgeoise. Alors elle en saura toujours assez long pour servir honnêtement ses maîtres et gagner sa vie. J'ai déjà fait crédit d'une année à la mère, qui trouve Reine délicate, pas formée...

Des bêtises ! Le travail la développera ; faut qu'a travaille!

Mais il aperçut devant lui Madame Carniche rêvant, les yeux noyés...

— T'as rien à faire, femme ?

Elle baissa vivement la tête, sans récriminer, et fit trotter ses doigts agiles, qui tremblaient un peu. La porte s'était ouverte. Reine entra.

D'HELOISE PAJADOU

Elle (lit bonjour sans embarras h. Pajadou, qu'elle connaissait.

— J"ai pensé, dit Carnicho au blanchisseur, j'ai pensé .. enfin, ça vous va-t-il?

— Vous comprenez, répondit Pajadou, faut que j'en parle à Héloïse, mais je crois bien qu'elle consentira à prendre votre gamine en apprentissage. Il se tourna vers Reine :

— Serais-tu contente de travailler chez nous ?

Elle murmura : Oui, Monsieur.

— Eh! bien, j'arrangerai cela; envoyez-la demain matin à la blanchisserie.

Pajadou s'en allait, les mains croisées dans le dos, lentement.

Carniche avait ressaisi sa caisse ; il regarda Reine plantée devant lui, songeuse, et gronda : Viens ici! Tiens! tu vas coller du papier sur cette boîte... ce sera toujours plus utile que de faire de l'œil aux mouches qui dorment !

LE lendemain matin, Madame Carniche accompagna Reine à la blanchisserie.

Pajadou était absent, elles furent reçues par Héloïse, que son mari avait avertie.

Reine n'avait pas encore quatorze ans ; elle en paraissait douze à peine. Elle était petite, toute mignonne, d'une joliesse infiniment douce. Ses cheveux très blonds et très fins disparaissaient sous un petit bonnet blanc qui lui couvrait les oreilles. Mais ce qu'elle avait de particulièrement beau, c'était le teint. Sa peau blanche, d'un blanc transparent délicatement rosé, sur lequel ses cils faisaient de l'ombre, lui donnait un visage lumineux : elle

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