I.E CALVAIRE DHKI.OISl-: TAJ VDOl
était une gerbe liée par des mains d'enfants qui auraient oublié à dessein, pour fleurir les regards, les yeux en bluets et les lèvres en coquelicots dans la pousse folle des boucles blondes s échappant du bonnet.
Telle quelle, avec ses jambes de coq, ses bras en lattes et son corps sans lignes arrêtées de l'enfant qui grandit, elle plut tout de suite à Héloïse. Le lendemain, elle entrait à la blanchisserie. Elle venait de Gentilly le matin, en traversant Arcueil. Son père l'accompagnait et venait la chercher le soir; mais il en résulta pour lui une perte de temps assez sensible pour qu'il renonçât à s'arrêter chez Pajadou, avant de rentrer à Gentilly. La petite s'en allait seule alors, quelquefois une ouvrière d' Arcueil la reconduisait.
Un soir, Léontine se présenta à la blanchisserie, disant qu'elle désirait voir la patronne. Reine alla la chercher et laissales deux femmes seules, sous le hangar.
La fille avait quitté la maison depuis deux mois; Héloïse crut qu'elle venait demander qu'on lui rendît sa place, mais elle fut tout de suite désabusée. Léontine exposa les faits, crânement. Elle était grosse. Le père de son enfant n'était pas loin; cette particularité lui avait donné à penser qu'Héloïse ferait quelque chose
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pour elle... Elle n'était pas exigeante. Qu'on la laissât accoucher tranquillement, dans un lit d'hôtel n'importe où , c'est là tout ce qu'elle demandait. Sinon, dame ! la première marche de la porte d'entrée lui servirait de traversin ! Héloïse, frappée, protesta néanmoins :
— Allons donc ! mon mari...
Alors la fille, qui ne s'était pas prononcée catégoriquement, affirma nettement la paternité de Pajadou. On pouvait le questionner. Il ferait beau voir qu'il niât ! Elle ajouta :
— Ce qui est passé est passé ! seulementjene peux pas accoucher comme une chienne, sur la route, pas vrai ? Je ne travaille plus depuis trois jours et je n'ai pas le sou. -Si je ne donne pas d'acompte on me flanque dehors. Ah ! j's'rai forcée d' venir vous demander un lit !
Héloïse était démontée, elle voyait la fille s'installant chez eux, et elle la savait capable de traîner son enf;\nt dans tout le pays en proclamant les liens de parenté qui l'unissaient à Pajadou.
Léontine attendait immobile, sans confusion, avec un aplomb de garce roublarde. Elle était le chat qui retourne froidement la souris ; elle n'avait pas fait effort pour voir le patron; mais si Héloïse voulait l'appeler, elle était libre!
DHEI.OISE PA.IADOU
La fille ne devait pas mentir. Elle poussait devant elle un ventre énorme, et elle avait une figure ravagée, les traits tirés, la peau jaune.
— Combien vous faut-il ! demanda Héloïse. Léontine répondit : — M'faudrait cinquante
francs.
Un mioche c'est des frais! pas vrai! et puis une personne naturelle n'accouche pas comme une bête !
Héloïse dit: Attendez. Elle disparut et revint l'instant d'après avec un billet de banque qu'elle donna à la fille; mais comme celle-ci tournait les talons sans dire adieu, ni merci, la blanchisseuse inquiète la rappela et, sans se douter qu'elle se livrait, lui fit jurer le secret.
— Tiens ! c'te bêtise ! ricana l'ouvrière.
En sortant, elle se croisa avec Pajadou et fit mine de ne l'avoir point vu. Elle rejoignit, dans l'avenue de Cachau, un homme, son amant, qui l'attendait. C'était un nommé Pavanne, un gaillard de trente-cinq ans, laid, grêlé, la moustache en brosse, le nez camard, les yeux vitreux, les cheveux, rares sur le front, ramenés vers les tempes, plats et luisants. Le type du camelot, du mariol, voyou, agile comme un clown, retors comme un policier, avec son rire de singe montrant ses dents gâtées, son boniment de saltimbanque, une dexté-
ne LE CALVAIRE
rite qu'il cachait ainsi que son infernal bagou sous un nonchaloir feint, une voix nazillarde et traînante, un abandon de baguenaudeur.
Il avouait tous les métiers sans en pratiquer un seul. Léontine lui était solidement attachée depuis qu'elle l'avait vu travailler à la fête de Neuilly. Bonneteur émérite, il l'avait empaumée, en lui vidant ses poches gentiment d'abord, ensuite en plumant des oies comme elle que l'imperturbable aplomb du joueur, sa blague féroce, tenaient sous le charme.
Il s'était, ce jour-là, montré généreux. Après avoir dévalisé la fille, comme elle restait plantée devant lui, avec une admiration muette dans les yeux, il lui avait offert la pâtée et le lit. Maintenant, c'était elle qui l'entretenait, aux jours de noire dèche. Si délicat d'ailleurs ! Il n'exigeait pas qu'elle les fît vivre du produit de ses bonnes fortunes de trottoir, un travail honnête et lucratif lui convenait mieux. Il avait ainsi les bénéfices de son emploi, non les charges!
Ils redescendaient tous les deux vers la barrière.
— Elle a aboulé? demanda Pavanne.
Elle répondit : Oui.
— Cinquante?
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— Cinquante.
Elle vit sa main tendue et elley glissa le billet.
— Tiens! il te devait bien cela, le dab de ton salé !
Elle répéta : Le père!... le père!... comme si un doute se fût élevé subitement dans son esprit; et elle le regardait avec des yeux d'amoureuse, très bavards.
Mais il se défendit : — T'es bête! Mettons que c'est de lui... Ils casqueront!
Elle demanda : — T'iras à la fête de Nogent, lundi?
— P't'ètre.
Alors elle promit de l'aller voir travailler. C'était une fantaisie qu'elle se passait souvent. L'effarement des jobards, la façon dont il vous les tondait, la flattaient, lui donnaient une crâne idée de son homme.
Pajadou, qui avait vu sortir Léontine de la blanchisserie, s'informa de ce qu'elle y était venue faire.
— Elle est sans place , dit Héloïse ; elle demande qu'on la reprenne.
— Tu as répondu non, j'espère?
. — J'ai répondu non.
Ce " j'espère «, ainsi détaché, lui semblait la condamnation d'un passé mauvais, la promesse d'un avenir meilleur. Elle sentit une chaleur
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qui descendait en elle et la pénétrait d'un grand bien-aise. Ce seul mot avait eu refficacitii d'un dictame pour fermer la plaie que la folle venait de rouvrir. Puis, n'était-ce pas une blessure déjà ancienne? Et, toute réconfortée, Héloïse se disait qu'elle venait de payer cinquante francs l'enterrement, l'enfouissement à jamais d'un passé dont on n'entendrait plus parler.
Le lendemain, qui était un vendredi, Madame Carniche vint, en cachette, voir sa fille à la blanchisserie.
— Eh bien. Madame Pajadou, ètes-vous contente de la petite? Elle n'est pas encore ben forte àc't'heure...
Timidement, elle insinua que les gros ouvrages l'écraseraient, mineraient sa santé, — et, tout de suite, craignant d'avoir été trop loin, elle ajouta qu'elle était bien tranquille d'ailleurs et que Reine ne pouvait trouver de meillears patrons.
Héloïse avait pris l'enfant en amitié. Elle s'amusait de sa candeur tranquille, de ses yeux d'une efï'ronterie chaste.
— Reine est pleine de bonne volonté, ditelle.
La voiture venait d'entrer dans la cour. Pajadou était furieux. — Tu sais, Héloïse, cria-t-il, j'ai emmené le petit Gervais pour la
DHELOISE PAJADOi: 5'.l
dernit're fois. Est-ce que ce crapaud-là, au lieu de garder la voiture pondant que je monte chez les clients, ne s'ainuse pas à jouer sur le trottoir avec des voyous! ,I'ai prévenu son père !
— C'est contrariant, remarqua Héloïse; par qui te feras-tu accompagner?
— Bah ! nous avons le temps d y songer. Tant que je n'aurai trouvé personne autre, jReine viendra avec moi. Tu veux bien, petite?
Elle sauta de joie et dit : Oui, avec des yeux reconnaissants.
Pajadou, pour la forme, consulta. Madame Carniche : — Vous n'avez rien à objecter, la mère ?
Elle répondit qu'elle était bien heureuse, au contraire, de cette combinaison qui assurait à Reine deux jours de quasi repos par semaine.
— C'est donc convenu, conclut Pajadou; seulement je dois vous prévenir que, au cas où Reine ferait les tournées avec moi, elle serait forcée de coucher ici le lundi. Nous rentrons trop tard pour qu'elle puisse retourner seule chez vous.
La mère Carniche approuva, promit le consentement de son mari et emmena la petite,
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que la perspective de ces promenades en voiture ravissait.
Elle se demandait déjà quel nom elle donnerait au cheval.
e^jpTt)^
LE lundi et le vendredi étaient les jours que la [letite des Carniche préférait. Elle avait eu, à ses premières sorties, mille étonnements, mille menus bonheurs qu'expliquaient la connaissance imparfaite qu'elle avait de Paris, où sa mère la conduisait rarement.
Ç'avaient été : le départ, l'arrêt à l'octroi pour la visite de la voiture, puis la cohue, le grouillement des gens, des bêtes et des choses dans les rues, la gaieté, le mouvement de la foule, les riens qui arrêtent le regard, un moment; puis, ces banalités qui font événement : des soldats sortant de la caserne, deux voitures qui s'accrochent, un cheval mort atten-
(!ant réqu;iri.s.seur au milieu de deux cents personnes, très attentives, se haussant sur la pointe des pieds pour mieux voir.
Reine avait toutes les surprises de la gamine parisienne, quoiqu'elle fût plutôt de la campagne. Un singe grimaçant sur un orgue la laissait béante et charmée. Elle adorait l'instant où Pajadou montait chez les clients. Alors, elle prenait possession de la voiture, étalait sa petite robe sur la banquette et, les mains en croix, restait droite et grave avec un air absorbé de grande personne qui rêve à des choses.
C'était à elle la voiture et les paniers qui s'entassaient à l'arrière, à elle le cheval lourd et tranquille. Quelquefois, elle descendait, se plaçait à la tête de la bête avec l'idée vague qu'elle la faisait respecter. Mais l'heure de la journée qu'elle préférait entre toutes, c'était l'heure du déjeuner. Pajadou la conduisait dans un restaurant de la rue Feydeau.
Le restaurant ! Elle ne le connaissait que par ouï dire et, quand son secret désir d'y manger avait été satisfait, elle s'était demandé si elle ne faisait pas encore, tout éveillée, ce rêve qu'elle avait jugé irréalisable ! Ils se plaçaient près de la porte d'entrée, afin de pouvoir surveiller le cheval et la voiture arrêtés le long
D'HELOISE PAJADOU
(lu trottoir. Et Reine enveloppait dans la même déférence, les clients, des gens de bureau habillés de noir, l'air ennuyé, et les garçons ([u'elle croyait devoir remercier avec une admiration muette, de longs silences ravis qui lui coupaient l'appétit. Elle rougissait, honteuse, sous les regards des messieurs, ou quand les garçons lui redemandaient le nom d'un plat (ju'elle avait murmuré.
Pajadou était très bon pour elle; il lui pariait peu, l'air préoccupé. Elle avait pour lui un respect considérable et craignait toujours de perdre, en lui étant désagréable, le bénéfice de ces bonnes promenades du lundi et du vendredi.
Pajadou, c'était le patron, l'homme tout-puissant qui pouvait d'un mot la renvoyer chez ses parents. Et elle le trouvait très bon, parce qu'il voulait bien la garder.
Le lundi, ils ne rentraient pas à la blanchisserie avant neuf heures et demie. Après le dîner, Héloïse congédiait la petite, à qui elle avait fait un lit, dans une grande chambre, où, l'hiver, fonctionnaient les essoreuses. C'était le moment que Reine appréhendait le plus. Elle frissonnait, seule au fond de la cour, au-dessus de l'atelier, dans cette vaste pièce où, l'été, on étendait un peu de linge, quand le grenier et les séchoirs étaient pleins. Elle se couchait,
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fermait les yeux, souhaitant dormir tout de suite. Puis le sommeil tardant à venir elle était prise de peurs subites. Ses somnolences alors, traversées par des fantômes, la terrifiaient. Les longues chemises de femmes semblaient des corps de pendus se balançant au bout des cordes; il y avait des pendus qui se détachaient, marchaient sur elle avec un cliquetis d'os sous l'étoffe flottante... Des choses froides la frôlaient; peu à peu, autour d'elle, toutes ces choses prenaient une forme accentuée : des bras désespérés et mous surgissaient des paniers, des corps décapités roulaient, dansaient la danse infernale devant le lit. Et les mouchoirs comme d'énormes phalènes, les ailes étendues, planaient un moment et s'abattaient sur sa face épeurée... Elle poussait un léger cri, se cachait la tète sous la couverture et finissait par s'endormir, le corps moite et secoué de frissons.
Tu aimes bien les éclairs, je crois, dit Pajadou.
La voiture s'était arrêtée, il en descendit, entra chez un pâtissier et rapporta le gâteau à Reine, surprise. On repartit. Pajadou, ordinairement peu causeur étonnait l'enfant. Elle avait remarqué, après déjeuner, qu'il vidait le carafon d'eau-de-vie, dont il ne prenait qu'un petit verre, habituellement.
Quand ils eurent dépassé les fortifications, il mit le cheval au pas. Il faisait nuit.
— Diable ! dix heures, dit Pajadou, qui avait consulté sa montre. Pourvu que nous ayons le temps de rentrer avant l'orage.
Reine eut bonne envie de lui dire, puisqu'il lui tardait d'être arrivé, de fouetter le cheval au lieu de ralentir son allure; mais Pajadou devina l'observation.
— Dommage que le cheval soit fatigué, fit-il. A la chaleur accablante de la journée, avait
succédé un vent âpre, aveuglant, qui ramassait la poussière, la chassait tourbillonnante avec un bruit de feuilles sèches froissées. C'étaient de courts silences pendant lesquels les grelots du cheval sonnaient, puis un formidable coup de balai nettoyait la route, mettait le long des trottoirs des trainées de fumée... En passant devant les fortifications, sur le talus et dans les fossés, des couples couchés sur le ventre se soulevaient, inquiets, songeant au départ. Maintenant des ombres filaient, les croisées claquaient; çà et là, dans la façade des maisons noires, éclatait un carré lumineux.
Il y avait au ciel une course folle de nuages épais qui se pourchassaient, se heurtaient, entraient les uns dans les autres. Soudain, à l'horizon, d'autres nuages massés élevèrent en travers de la route un haut mur sombre.
Reine et Pajadou causaient.
Elle racontait les terreurs de sa mère quand il tonnait ; elle se cachait dans la ruelle du lit...
— J'ai connu avant mon mariage, dit le
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blanchisseur ; j'ai connu une femme qu'un orage faisait tomber en pâmoison, même...
Il coula un regard vers Reine et noya la fin de sa phrase dans un rire muet qui semblait refouler le souvenir de choses que les enfants ne doivent point connaître.
Il y eut un silence ; des filles passaient en courant ; l'une d'entre elles, s'étant arrêtée, cria :
— Ah! zut! J'ai de la poussière pleins les yeux !
Elle était restée au milieu du trottoir, décoiffée; le vent la troussa et les taches blanches de ses bas piquaient l'ombre. Les autres filles avaient fait halte, l'attendaient plus loin avec des fusées de rires canailles^ un dégingandement d'échappées de fabriques.
Pajadou reprit : — Sale temps ! On ne pourra pas étendre le linge dans la cour. Sans transition, il ajouta : — Vrai, à nous voir, on nous prendrait pour mari et femme, n'est-ce pas, Reine ?
Elle leva les yeux sur lui; sa barbe lui effleura le front et elle baissa vivement la tète, ne le croyant pas si près d'elle.
Ils ne rencontraient plus personne. A leur gauche s'ouvraient bien encore quelques portes de bibines, mal éclairées, lépreuses; mais à
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droite, soudain, la ligne des maisons fut interrompue. C'étaient maintenant des champs, des jardins de maraîchers qui, de ce côté, bordaient la route. La masse sombre des fumiers mettait dans l'ombre des renflements tumulaires et le manche d'une fourche plantée au sommet semblait une croix amputée de ses deux bras. Puis, le fort de Montrouge se découpa en silhouette, mais vague, comme écrasé par les nuages, amoindri sous l'aplatissement du ciel bas.
Maintenant ce n'étaient plus que des champs qui bordaient la route, à droite et à gauche.
Deux soldats la traversèrent, devant la voiture, et s'engagèrent dans un petit sentier qui conduisait au fort. Ils marchaient vite, rapetisses à mesure qu'ils s'enfonçaient dans la nuit ; à la fin, leurs larges dos ne furent plus que deux points noirs qui disparurent à un coude du sentier.
Reine poussa un cri ; elle crut qu'un cahot de la voiture venait de la renverser en arrière. Son bonnet tomba et elle sentit passer sur ses cheveux la chaleur d'une haleine. Pajadou avait lâché les rênes... il était debout devant elle, les mains égarées...
Reine put croire que c'était un écart du cheval, non une chute volontaire qui le jetait à
D'HELOISE TAJADOU CD
cO>té d'elle, dans le fond de la voiture, sur les paquets de linge. Et sa tète perdue lui semblait être l'énorme cloche où s'accrochaient et tintaient continûment les grelots du cheval.
REINE eut à son réveil, le lendemain, le regard vague et stupidement étonné des gens qui cherchent à mettre d'accord, dans leur esprit, les souvenirs de la veille et les rêves de la nuit.
Peu à peu, cependant, ses yeux se dessillaient et les événements de la journée mémorable s'enchaînaient, se déroulaient nettement, aboutissant au cri qu'elle avait poussé en tombant.
Au moment où Pajadou s'était abattu à côté d'elle, il lui avait semblé qu'elle perdait pied, qu'elle était précipitée d'une hauteur vertigineuse. Et le fond de la voiture se dérobait
LE CAIAAIRK DHELOISE PAJAUOU
comme un plancher machiné, avec une traîtrise de trappe.
Une voix monta de la cour. ,,
— Va donc réveiller la petite !
Pajadou cria : — J'y vais !
Alors elle s'habilla hâtivement, les mains maladroites. Une pudeur s'éveillait en elle, et, subitement, lui soufflait qu'il ne devait point la trouver couchée, demi nue...
Quand il entra, elle était vêtue, debout.
— Tiens ! t'étais levée ? dit-il. - .. Elle répondit : — Oui, monsieur.
— Y a pas de monsieur, murmura-t-il. Il la prit dans ses bras, l'embrassa sur les cheveux. Il lui parlait dans l'oreille : Tais-toi, pas d'bêtises, hein !
Ils descendaient. :
Au bas de l'escalier, Rose rencontra la patronne et n'osa lever les yeux, de peur qu'on n'y lût sa faute. Une gène paralysait ses mouvements les plus naturels ; elle avait une honte à marcher devant quelqu'un. Il lui semblait qu'on dût remarquer dans sou allure, dans la gaucherie de ses bras ballants, quelque chose d'imprévu, ellenesavaitquoi, qui n'y était point la veille. Et elle allait, à pas précipités, enviant les grandes personnes dont les robes longues cachent les pieds. Une ouvrière l'ayant
plaisantée sur la maigreur de ses jambes, elle devint pourpre. Maintenant des mots bêtes, des remarques qu'on faisait tous les jours devant elle, la laissaient confuse, le sang aux pommettes. Chez elle, par bonheur, on se couchait après dîner, un repas bref où l'on causait peu. Elle évitait ainsi les regards qui cherchent les vôtres pour ponctuer une interrogation. Elle éprouva pendant plusieurs jours un embarras extrême devant les ouvrières. Elle se surprenait à jalouser leur force, leur épanouissement de santé et jusqu'à cette belle indifférence qui leur faisait accepter l'homme comme une corvée plus embêtante que les autres, — par habitude ou par intérêt. Ily avait des choses entrevues, et des choses innommées qu'elle désirait ardemment connaître ; des conversations de filles lui donnaient des heures de rêverie, une tension de l'esprit cherchant un sens intime aux phrases, soulevant le voile des mots, doucement, avec à la fois le désir et l'appréhension, la joie et la peur de voir le sous-entendu qu'elle cherchait se dissiper en fumée, sans livrer son secret. Elle trouvait une profondeur à des demandes niaises, un sens occulte à des réponses saugrenues. Elle attendit avec des alternatives de craintes et d'impatiences, le jour où, pour la deuxième
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fois, elle devait accompagner Pajadou à Paris. Elle eût voulu qu'un prétexte, une maladie, la retînt à Cacliau, et elle sentait les larmes lui monter aux yeux à l'idée que son amant ne l'emmènerait pas.
Il l'emmena le vendredi, puis le lundi, puis tous les vendredis et tous les lundis qui suivirent. Reine glissait au vice insensiblement, avec plus de curiosité que de plaisir. Elle subissait Pajadou avec la pensée que la connaissance de l'homme hâterait le développement de son corps à peine formé, la rendrait semblable à ces filles dont les hanches roulaient librement.
Elle restait maintenant de longues minutes devant la glace à regarder pousser ses seins...
— T'es un peu pâlotte, disait sa mère, ne te fait-on pas trop travailler ? Non ? C'est la croissance, alors !
Elle ne grandissait plus, cependant.
— Tiens-toi donc droite, reprenait madame Carniche, ton dos fait l'arc.
La vérité, c'est que Reine remontait ses épaules étroites croyant, en conscience, se donner une carrure. Elle vivait depuis sa chute dans une torpeur, un ensommeillement de l'être, une mollesse lâche qui la jetait au vice journalier, aux excès sans joie. Mais, dans la honte de ce monstrueux accouplement, elle
gardait un profond respect pour Pajadou, presque de la reconnaissance. Elle l'aimait un peu comme le chien aime le maître, dispensateur des joies et justicier suprême. Il avait sur elle, outre l'ascendant de l'homme qui sait sur la femme qui veut savoir, l'autorité du patron sur l'apprentie, autorité qui, chez la petite, primait toutes les considérations. Aussi bien, logiquement, ce qui l'attachait à Pajadou, en dehors des liens de la chair, devait la courber devant Héloïse, la pénétrer d'une humilité de servante. Elle trouvait, dans la situation qui lui était faite auprès de sa patronne, l'occasion d'aflBrmer son dévouement et son respect où une garce émérite, une Léontine, n'aurait vu que le plain-pied, le rapprochement familier, qu'établissait entre elle et Héloïse son concubinage avec Pajadou.
Le blanchisseur, tacitement d'accord avec l'enfant, et, d'ailleurs, rendu circonspect par les scènes qui lui rappelaient ses dernières amours, traita Reine, àlablanchisserie, comme une gamine, la gosseline, disaient les ouvrières. Ils semblaient absolument étrangers l'un à l'autre.
Un lundi pourtant, Pajadou quitta sa femme au milieu de la nuit et alla retrouver Reine dans sa chambre. Héloïse, en se le vanta quatre
DHELOISE PAJADOU
heures, fut surprise de ne point voir son mari à côté d'elle, mais, comme elle ouvrait la fenêtre, elle Taperçut qui fumait dans la cour.
Jamais il n'est debout si tôt, pensa-t-elle.
Et elle lui en fit la remarque.
— Une colique, dit-il.
C'ÉTAIT le lundi suivant, vers huit heures. — Marne Pajadou, y a en bas quéqu un qui veut vous parler.
Héloïse descendit. Pavanne ôta sa casquette, regarda autour de lui. Personne n'étant aux écoutes^ il commença : — Via, j'suis envoyé par Léontine. Elle a eu son p'tit jeudi dernier. Elle espérait retravailler cette semaine, mais paraît, à c'qu'a dit l'médecin qu'y a une complication, j'sais pas quoi.
Alors elle est sans ressources, vous comprenez ?
Pas le sou !
Héloïse le regarda, méfiante.
Pavanne baissa la voix : — J'ai pas fait d'mander l'patron, pacque...
Héloise lui donna vingt francs.
— Vrai , c'est pas d'ia blague, conclut Pavanne, en empochant l'argent; même elle m'a dit d'vous laisser son adresse pour que vous veniez la voir, ma pauv'voisine. Elle no veut pas que vous pensiez que c'est des menteries.
Il lui tendit un chifï'on de papier et sortit à reculons, en saluant.
REINE et Pajadou rentraient. Elle descendit de voiture, entra dans la salle à manger et déposa sur un coin du buffet un paquet qu'elle tenait à la main. Mais Pajadou, qui dételait le cheval, appela Reine, Finvita à venir Faider.
Héloïse, qui mettait le couvert, prit le paquet et le défit machinalement. Il renfermait un pantalon de petite fille roulé.
Reine rentrait.
— C'est à vous ceci ? demanda Héloïse en désignant l'objet réempaqueté à la place où l'enfant l'avait mis.
LE CALVAIRE DHÉLOISE PAJADOU IV
— Oui, Madame, répondit Reine, devenue subitement toute rouge.
Deux jours après pendant une absence de Pajadou, la mère Vaillant, d une fenêtre de la chambre où couchait Reine tous les lundis, appela Héloïse, qui traversait la cour.
— Héloïse ! C'que ton mari ne te demandait pas, ce matin, un bouton de manchette qu'il a perdu ?
— Oui.
— Ben, c'est p't'ètre celui-là. Elle jeta un bouton en os dans le tablier que lui tendait sa fille.
— C'est bien ça, fit Héloïse.
— Ben, j'I'ai trouvé sous l'iit d'ia p'tite, en balayant.
Héloïse, saisie, s'était appuyée contre le mur, et elle eut au cœur une douleur aiguë qui lui arracha un léger cri. Brusquement, trois nuages qui étaient, tout à l'heure, à peine trois points noirs à l'horizon, accouraient, se heurtaient etcrevaient sur sa tête. Elle revit, en une minute, Pajadou fumant dans la cour, à quatre heures du matin. Reine confuse en reprenant son paquet sur le buffet et la mère Vaillant faisant sa trouvaille sous le lit de l'apprentie. Ces trois faits, qui, en apparence, n'avaient entre eux aucun point de contact.
s'élevaient tout d'un coup dans son esprit, l'emplissaient tout entier, comme un dernier argument réquisitorial, ramassant dans une phrase les charges qui pèsent sur l'accusé, les met habilement en lumière de façon qu'elles entraînent logiquement et implacablement sa condamnation,
— Où vas-tu ? demanda la mère Vaillant à Héloïse, qui sortait.
— J'vas au devant d'eux, répondit-elle avec une indifférence feinte. Mais comme ses enfants voulaient la suivre, elle leur commanda de l'attendre devant la porte de la blanchisserie. Il était neuf heures et demie. Des lumières pâlissaient au rez-de-chaussée des maisons où des repasseuses s'attardaient et derrière les vitres des boutiques où des buveurs riaient, attablés. Elle quitta la grande rue et s'engagea dans la rue des Deux Parcs, au bout de laquelle elle trouva l'avenue de Cacliau. Toutes deux étaientabsolument désertes, la première bordée à droite et à gauche par les murs de clôture des deux parcs qui lui donnent son nom ; l'avenue s'élargissant entre deux lignes de maisons noires qui s'ouvraient, à droite, à la hauteur du pont du chemin de fer, pour montrer, barrant l'horizon, la masse sombre de l'aqueduc avec ses hautes arcades. Comme elle passait sous le
DIIELOISE PAJADOU
pont, un roulement sourd l'ébranla et l'instant d'après le train venant de Sceaux s'arrêta à la gare d'Arcueil-Cachau, qu'ollo laissait à droite. Alors Héloïse se mit à courir, toute seule dans la nuit, haletante. Elle atteignit ainsi la route d'Orléans et descendit vers la barrière. Des frissons la parcouraient et une envie de pleurer qui lui serrait la gorge depuis le matin lui secouait la poitrine. Les dents claquaient, quoique des gouttes de sueur, grosses comme des larmes, coulassent le long de ses narines jusqu'à ses lèvres. Un bruit de grelots l'arrêta. Et elle reconnut leur voiture, qui tenait le milieu de la route et n'était encore qu'un gros point noir dans la nuit sans lune. Elle quitta le trottoir, alla au-devant de la voiture, le cou tendu, avec circonspection.
Le cheval, les rênes flottantes sur sa croupe, s'avançait d'une allure égale avec un balancement de la tête et du poitrail dans un rythme de roulis. Derrière lui, sur le siège, personne n'était assis... Héloïse eut envie de sauter à la tète du cheval, de monter sur le marche pied, de fouiller la voiture.. . Une rage la prenait de les crever à coups de talons, à coups de poings, de les tenir la tête basse, le nez dans leur ordure... Puis, devenue folle, elle laissa passer la voiture, s'accrocha à l'arrière. Elle
fouettait sa douleur, l'avivait, la saoulait des soupirs qu'elle entendait de l'autre côté de la mince cloison qui la séparait des deux amants !
Mais déjà Pajadou était sur le siège.
— Encore quelque gamin, fit-il.
Il se pencha hors de la voiture et lança un coup de fouet à grande volée...
Une plainte rompit le silence et, dans la nuit, un corps s'abattit sur les genoux, derrière la voiture.
Pajadou cria : — Mets des gants, voyou!
DÈS lors, commença pour Héloïse la montée au calvaire, pénible et lente:
la montée avec les stations où elle se meurtrissait les genoux, avec l'écroulement du corps sous le poids de la croix et l'effarement des paupières dans la face larmoyante. Mais la première station fut marquée par une révolte de la chair froissée, du cœur saignant !
Quelques minutes après l'arrivée de Pajadou à la blanchisserie, Héloïse y était rentrée à son tour, les doigts bleuis par le coup de fouet, le front et les cheveux pleins de terre.
Le dîner fut silencieux; mais quand la petite eut quitté la table, Héloïse , avec une autorité
résolue que sa mère ne lui connaissait pas, dit à la vieille blanchisseuse, en lui désignant du geste Pajadou : — Va-t'en; nous avons àcauser ensemble.
Il avait levé la tète pendant que la mère Vaillant s'éloignait. Alors ils restèrent face à face, avec la table desservie entre eux. Héloïse mena l'attaque résolument, de front. C'était pour elle une bataille décisive, son va-tout. Elle se sentait une énergie extraordinaire. Elle s'était entraînée en revenant, parlant toute seule dans la nuit, les dents serrées, avec de grands gestes menaçants. Il répondrait ceci, parbleu! et encore ceci... D'un mot, elle le clouait au pilori, écrasé, bavant, vaincu!
Elle se leva et, sans préambule, lui jeta ces mots dans la figure : — J'sais tout ! Tu couches avec la petite !
Il ne nia pas, conserva un sang-froid magnifique, et dit simplement : — Après?
Après!... Elle avait saisi, par le goulot, la bouteille d'eau-de-vie restée sur la table et elle la brandissait... Puis, soudainement calmée, elle se rassit. — C'est bête, tout ça, causons. Mens pas! Aimes-tu cet enfant-là? Non, c'est pas possible ; tu satisfais un sale désir avec elle comme tu ferais avec la première fille venue. . . Ça va bien, parce que tu as celle-là sous la
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main ; c'est plus commode. Dis donc pas non;... j'te connais!
Il ricana, ce qui la mit hors d'elle.
— Alors, t'faut des enfants à présent ! On ne trouve pas assez de vaclies sur les trottoirs. Les parties de jambes en l'air, en ville, ne te suffisent plus ; tu prends des gamines de treize ans parce que t'es las des pourritures qui te flanquent leur mal ! A c't'heure, y t'faut des enfants qui ne sachent pas ce que c'est? Canaille !
Elle posa ses deux mains sur la table, le buste tendu vers lui et, baissant la voix, elle ajouta : — Veux-tu que j'te dise où ça te conduira ta sale noce ? Au bagne !
— Est-ce que tu aurais l'intention de me dénoncer? demanda Pajadou.
Elle balbutia : — J'veux... j'veux que tu la quittes, ou je la mets à la porte.
Il dit tranquillement : — Je la suivrai.
— Je préviens les parents...
— Je l'enlève.
— Elle ne te suivra pas...
— Elle me suivra. Il répondait froidement, plein d'assurance, et chacune de ses répliques était un coup de fouet qui arrachait une plainte sourde à Héloïse.
Elle mouilla sa voix, chercha des notes tendres.
Il avait des enfants, des p'tits aussi... Voyons, si, au lieu d'élever des garçons, il élevait des filles et qu'on vînt les lui prendre à quatorze ans, les lui souiller, que dirait-il? Est-ce que c'étaient des amours de son âge?
Il fredonna :
11 est des amours de tout âge Et des fleurs...
Mais elle s'était levée, il changea de ton.
— Quand tu diras : Je l'ai, je la garde !... Cette blague cynique fouetta la chair lâche
d'Héloise; frémissante, elle courut à la porte et reprit : — J'appelle! je raconte tout... je fais constater par un médecin .. tout!
Il la rattrapa, mais elle se débattait, sans crier, avec des coups de tête dans la poitrine de son mari, qui cherchait à lui saisir les poignets. Quand sa gorge égratignée saigna sous sa camisole en lambeaux, il lui tenait les deux mains écrasées dans les siennes, alors, il murmura méchamment :
— Appelle si tu veux, nous verrons ! Ah ! ça, tu ne sais donc pas que tu as tout le pays contre toi ; les hommes, les femmes,... tous! On dira que c'est un complot, une invention de ta mère pour me chasser d'ici, oùj'ai pris sa
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place! Et le médecin, qu'il vienne! La petite est dépucelée, après? Elle avouera un amant, Pierre ou Paul, Cherche. Ni vu ni connu !... Une enquête ? Eh ! bien, soit, j'suis arrêté, condamné, foutu ! Et tes enfants, t'en parles plus à c't' heure ? Des gosses de forçat, j crois bien !
Il la repoussa : Tu n'appelles pas? Non. Alors ne fais pas la méchante, ou je file demain avec Reine et vous ne nous revoyez plus.
Elle pleurait maintenant , disait : — Enfin , qu'est-ce que tu me reproches ?
Il répondit : — Crois-tu que je m'amuse avec toi? J'ai dû, pendant cinq ans, pied à pied, minute à minute, prendre possession de votre boîte, ofi ta mère m'avait reçu comme un voleur. Aujourd'hui je suis le maître, je m'offre du bon temps !
— Bien oui, continuait Héloïse, mais il y a des filles pour ça, pour s'amuser. Est-ce que jamais, quand tu prenais tes maîtresses à la blanchisserie, je t'en ai fait reproche ? Mais cette petite ! Est-ce que tout ne se découvre pas, un jour? Elle a des parents ; c'est le bagne, quoi!
Il se leva, visiblement agacé : — T'as fini ?
Elle cria, crânement : — Non !
Il ouvrit la porte : — Alors je vais la rejoindre !
Mais Héloïse l'avait prévenu ; elle traversa la cour et alla retrouver Reine dans sa chambre, au-dessus de l'atelier, pendant que Pajadou, qui désirait simplement que la scène eût une fin, rentrait dans la salle à manpçer.
Bien sûr, la petite était restée aux écoutes, après dîner! car, quoiqu'elle fût partie depuis une demi-heure, elle se mettait seulement au lit et n'avait pas encore éteint sa bougie quand Héloïse entra.
Elle alla droit au lit de l'enfant, se faisant tout de suite très douce dans la crainte d'épeurer la petite et de donner à Pajadou l'occasion d'intervenir.
— Reine, faut que tu t'en ailles, dit-elle, je ne peux pas te garder.
— M'sieu Pajadou n'voudra pas...
— Mais tu ne sais donc pas que si l'on vous surprenait ensemble,... — oui, je sais tout, — il irait en prison ?
— Pourquoi ?
Du coup, Héloïse fut désarmée par cette naïveté, cette question d'enfant, du genre de celles qui laissent les mères perplexes, en quête d'une échappatoire congrue. Héloïse chercha des mots pour hiénager cette pudeur
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do déflorée encore chaste. Pourquoi ? mais parce qu'elle n'était qu'une petite fille. Est-ce qu'ils se cacheraient, d'ailleurs, s'ils ne faisaient pas le mal ?
Cet argument la frappa. Aussi bien Reine n'avait jamais appréhendé cette catastrophe : leurs amours découvertes. Pajadou l'entretenait à dessein dans cette quiétude ignorante.
Certes, elle avait bien remarqué le soin qu'il prenait d'éviter, devant les éti\angers, toute parole, tout frôlement, sur lesquels l'équivoque pût mordre; mais ils étaient, sur ce point, tacitement d'accord, et, seul à seule, jamais Pajadou ne lui avait soufflé qu'une imprudence pouvait les perdre. Parbleu! oui, elle savait bien leur conduite inavouable, puisqu'ils s'aimaient dans la voiture, dans les cours ; mais était-il vrai que leur faute rendît Pajadou passible d'une condamnation à la prison? Maintenant elle en doutait; un revirement s'opérait dans son esprit. Elle flairait un piège que la patronne lui tendait pour l'enlever violemment à son mari. Et elle sanglotait, saisie malgré tout par cette menace : la prison, mais partagée, au fond, entre la crainte des gendarmes et l'idée d'une machination ourdie par Héloïse.
Celle-ci était plus désarmée, plus vaincue,
})ar ces larmes de gamine grondée, que par le cynisme et la brutalité de son mari.
Elle s'était assise aux pieds de Reine :
— Voyons, promets-moi que tu partiras, que tu retourneras chez tes parents.
Héloïse, ù son insu, venait de faire vibrer la corde sensible. Le désespoir de l'enfant éclata : Son père la battrait; elle aimait mieux mourir!
— Mais nous ne te renvoyons pas, reprit la blanchisseuse ; nous te trouverons une autre place.
Reine gémit :
— M'sieu Pajadou m'a dit qu'il serait partout où j'irais.
— Malheureuse petite ! Si pourtant ton père connaissait cette liaison...
— Il me tuerait...
— Tu vois bien.
— Oh ! mais M'sieu Pajadou a dit que nous nous sauverions, que nous nous cacherions quelque part, bien loin, et qu'il me défendrait.
— Tu l'accompagnerais donc?
— Oui, Madame.
— Tu l'aimes donc?
— Oui, madame.
Mais il y avait, dans la seconde de ces réponses, murmurée avec des yeux noyés,
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plus de crainte que d'amour. Du coup, Héloïse comprit que Pajadou dominait sa maîtresse comme il l'avait subjuguée, elle, sa femme ! Elle comprit qu'il partirait comme il disait, au cas oii leurs amours seraient ébruitées.
Reine s'était pelotonnée dans les draps, pleurant sur l'oreiller. Elle disait : — J'vous promets d'être bien sage, de bien travailler... mais n'me chassez pas; j'dirais tout chez nous, alors on m'tuerait!...
— Mais tu vas avec lui, pourtant...
— C'est m'sieu Pajadou qui veut, j'vous jure. Madame!... moi, ça me rend malade!...
Hélo'ise était remuée par ces larmes, elle comprenait maintenant que l'enfant succombât, poussée au mal par une force irrésistible. Reine lui inspirait une immense pitié, non de la haine; elle souffrait de voir cette jeunesse dans les bras de son homme, parce qu'elle sentait qu'il n'aimait pas plus sa nouvelle maîtresse qu'il n'avait aimé les anciennes. Sa femme, ellemême ? C'avait été la maîtresse glorieuse qu'on montre et par qui l'on arrive, voilà tout! Il y avait une révolte de sa nature honnête et droite à la pensée que les quarante-cinq ans du misérable dont elle portait le nom, débauchaient les quatorze ans de ce bout de femme, dont la
naïveté perçait quand même sous toutes les souillures !
La bougie s'éteignait et, soudain, la chambre devint noire...
Reine sanglotait toujours dans ses draps. Une grosse peur la prit quand la nuit se fut faite autour d'elle. Elle crut que sa patronne allait, à la faveur de l'obscurité, lui sauter à la gorge, l'étrangler, la piétiner rageusement ! Et elle sentait qu'elle n'aurait pas même la force de crier !
Mais Héloïse restait immobile, assise au pied du lit, les coudes sur les genoux et le menton dans les mains.
Maintenant des draps très grands qui séchaient, au fond de la chambre, semblaient des murs très hauts de prison. La corde où ces draps étaient accrochés figurait la crête du mur, et, par-dessus, des ombres passaient, grimaçantes!... Puis des portes s'ouvraient...
Un coup de vent poussa la croisée mal fermée; alors les draps frissonnèrent; et les murs, comme des murs de théâtre glissant dans des rainures, se déplacèrent. La danse du linge étendu recommença!
Reine, affolée, ne voulait point s'endormir. Héloïse, pensait-elle, attendait ce moment pour l'étouffer! Mais un souffle du dehors la glaça...
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Elle se blottit sous les couvertures, glissa au sommeil lentement et finit par s'y abandonner, accablée et lasse de lutter, ayant fait le sacrifice de sa vie !
Toute la nuit Héloïse veilla sur l'enfant, somnolent, sans songer à fermer la fenêtre par où du vent s'engouffrait.
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LA vie devint intolérable. En six semaines, Héloïse et sa mère vieillirent de dix ans.
La mère Vaillant surtout était méconnaissable. Ses joues molles et tombantes semblaient fluer; la pauvre femme se fondait en bile. Elle n'avait plus de vivants dans la face que les yeux, des yeux de fièvre agrandis et profonds. Reine l'eut constamment sur ses talons. Elle roulait dans les couloirs, exerçait sur l'enfant une surveillance têtue. Mais avec son embonpoint, sa belle santé, ses forces s'en allaient. Elle avait maintenant des essoufflements, des halètements, des geignements de vieille ma-
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chine surmenée. Comme elle sortait à peine, elle restait des journées, en camisole, sans corset, la poitrine eli'ondrée, les seins ballants. C'était une ruine. Héloïse, comme au temps de ses premiers chagrins, se jeta, tète baissée, dans le travail à toute outrance, acceptant, recherchant les plus rudes corvées qui lui endormaient la pensée. Elle était debout à quatre heures, couchée la dernière. Elle ployait tous les paquets, lavait, repassait sans un temps d'arrêt, sans une plainte ! Elle se dépensait en tâches de bète de somme, inutiles et écrasantes, sans s'apercevoir du tort qu'elle faisait aux affiiires, prises dans leur ensemble, sans remarquer que la blanchisserie, privée d'une direction intelligente, périclitait.
Des plaintes continuelles- amenaient les clients à Cachau ; les retards qu'on apportait dans le renvoi du linge provoquaient des réclamations courroucées. Puis des créanciers se présentèrent à l'improviste, et, se heurtant contre la belle indifférence du patron, relancèrent les deux femmes. La mère Vaillant faillit mourir de saisissement la première fois qu'on lui réclama une dette contractée par son gendre.
Elle fit une scène terrible à Pajadou, retraça le passé de la maison que Monsieur Vaillant
avait fondée, raconta les hésitations, les premières luttes, l'énergie déployée pour mettre la blanchisserie sur un bon pied !... A la fin, elle jeta le mort à la figure de son gendre comme le prototype de la probité commerciale, l'homme qui n'a jamais dû un sou ! Et elle jouait du cadavre, s'en servait comme d'une arme oflensive pour assommer Pajadou !
Maintenant il passait ses journées au café. C'était là qu'il retrouvait les gens dont il voulait capter la confiance et les naïfs ou les flatteurs qu'il apitoyait sur son sort. Le soir, entre deux parties de billard, il s'abandonnait. Il disait les dernières scènes que sa femme et sa belle-mère lui avaient faites et il ajoutait, bon enfant, que « ça ne l'empêchait pas de les aimer ! » Il feignait de pardonner à l'une, son retour d'âge qui la tourmentait, croyait-il; à l'autre la revendication des droits qu'elle n'avait jamais abdiqués. Le point de la question ainsi déplacé, il arrivait au café, bouleversé, ramassait les consommateurs par sa tristesse résignée, son accablement muet. Peu à peu, il s'animait. Il avait encore été forcé de s'en aller ! On lui rendait la vie insupportable !
Les serrements de mains, les banalités qui l'exhortaient à la patience, les apitoiements quêtes semblaient l'amollir. Il s'asseyait dans
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un coin, mais on avait besoin d'un partenaire au billard où d'un quatrième au piquet; il se levait, jouait, perdait toujours et payait les consommations avec une bonne grâce qui lui gagnait tous les cœurs !
C'était une comédie, car les deux femmes lui avaient épargné les reproches depuis la scène qu'Héloïse lui avait faite à propos de Reine. Les repas seuls les rapprochaient, réunissaient autour de la même table, les lundis et les vendredis, la femme légitime et la maîtresse. Toutes deux en souffraient également. Reine s'était d'abord refusée à suivre Pajadou dans ses tournées, mais il s'emporta, cria qu'elle pouvait s'en aller... Alors elle se vit, rentrant chez ses parents, entre Carniche impassible et sévère et sa mère, d'une tristesse douce, mais monotone ; elle recommençait sa vie entre le père, qui la battrait, et la pauvre femme, qui n'avait pour la défendre que des larmes furtives et des caresses peureuses, — et cette existence en perspective lui donna des idées de suicide. Elle rumina des projets, les abandonna; enfin elle retomba au vice sans joie, à la débauche bestiale.
Elle avait maintenant des yeux battus, un teint plombé par les fatigues de la chair, les insommies hantées par des génies à têtes de
gendarmes. Elle commençait toujours par refuser Pajadou avec une terreur grandissante, une appréhension qu'il ne pouvait vaincre. Elle le recevait enfin, mais avec quelles peurs folles l II s'en exaspérait, quoique la possession eût pour lui un charme de plus, ainsi fouettée par les refus, les obstacles qui énervaient son désir, sans cesse.
Deux ou trois fois, le père Carniche, en passant devant la blanchisseuse, demanda à Héloïse si Reine la satisfaisait.
Héloïse répondait : Mais oui... Et elle se mettait les poings dans la bouche, pour ne point crier: — Reprenez-la! Vous ne voyez donc pas que nous vous la tuons? Est-ce que nous pouvons trahier plus longtemps cette honte après nous ?
Elle était arrêtée aussi par la peur d'un scandale qui envoyait au bagne le père de ses enfants.
Puis, cette petite avait avec elle, par sa nature, plus d'une affinité. Héloïse se retrouvait dans cette gamine que sa veulerie d'esprit, un besoin stupide de soumission humble, jetaient dans les bras de Pajadou. Une commisération l'envahissait, et elle en était venue à plaindre l'apprentie dont le père disait: Marne Pajadou, si vous n'êtes pas contente
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d'elle, renvoyez-la-moi; jo me charge do lui donner le goût du travail!
Héloïse, d'ailleurs, inquiétait sa mère. A l'activité excessive qu'elle avait déployée pour endormir sa douleur, sans y réussir, avait succédé une lâcheté physique qui concourait avec une torpeur morale naturelle à l'état morbide des deux systèmes. Héloïse restait des heures, béante, sur une chaise. Elle somnolait debout, à table, en marchant, partout. Elle se levait le matin avec la lassitude résultant d'une sorte d'hypnophobie semblable à celle qui peuplait les rêves de Reine de forçats traînant leurs chaînes et de fantômes solennels, les yeux lumineux et dansants !
Souvent, la nuit, elle descendait, en chemise, dans la cour, et ouvrait la porte à des êtres imagmaires qu'elle saluait avec des courbettes de petite fille. Quand elle ne s'enfuyait pas, aflolée par l'éclair de sabres nus ou l'ombre vague que des bicornes fantastiques mettaient sur le mur, elle s'arrêtait, pénétrée par cette paix qui tombait du ciel. Dans la rue, les perches des blanchisseries s'allongeaient, semblaient sortir de l'ombre des fenêtres avec une raideur menaçante, et laissant pendre à plis droits, à plis de suaire, les draps très blancs et démesurément longs qu'un souffle léger enflait.
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Une foule invisible grouillait, clamait, boulait... Alors Héloïse rentrait, saluant à leur départ les visiteurs qu'elle avait introduits, et regagnant son lit d'un pas tranquille. Pajadou eut peur et s'enferma. Depuis quelque temps, d'ailleurs, il ne couchait plus avec sa femme, ayant scrupule à quitter le lit conjugal pour rejoindre sa maîtresse, sous les yeux d'Héloïse, qui, ces nuits-là, s'enfonçait des épingles dans les cuisses pour combattre le sommeil .
Et ils ne vivaient plus, appelant de tous leurs vœux une crise décisive, une de ces crises impatiemment attendues, qui sauvent le malade ou le condamnent irrémédiablement !
SUR ces entrefaites, Léontine se présenta à la blanchisserie. Elle avait mis son enfant en nourrice à Rueil, mais la nourrice avait exigé le paiement immédiat du premier mois. Léontine demanda une avance d'argent que la blanchisseuse lui fit. Quant à la reprendre elle hésitait. Mais la mère Vaillant eut une inspiration. Qui sait? Pajadou aurait peut-être un revenez-y pour cette fille ; il établirait une comparaison à l'avantage de Léontine, entre la plénitude de formes de celle-ci, sa chair affriolante de femme faite, et le corps grêle, les cuisses maigres de Reine. L'accident, après tout ne compromettrait personne qui ne fût
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déjà compromis. Héloïse en arriva à accueillii" avec une joie secrète la rentrée à la blanchisserie de l'ancienne maîtresse de son mari. Il lui fallait une femme! On lui jetait celle-là, — comme un os déjà rongé qu'il devait revenir flairer, sinon reprendre en bouche.
Héloïse, pourtant, comptait sur une résistance, des observations, toute une comédie dont elle n'eût pas été dupe, mais qui, étant donné le jésuitisme de l'homme, eût assuré le succès de la ruse. Elle fut déçue. Si le retour de Léontine suggéra des réflexions à Pajadou, il n'en laissa rien paraître. Sa passion pour Reine grandissait, excitée qu'elle était par les terreurs de la petite, qui refusait des rendezvous, se donnait avec mille réticences. Il avait dû renoncer aux visites qu'il lui faisait quand elle couchait à la blanchisserie. Ces visites l'affolaient; derrière son amant surgissaient Héloïse et sa mère amenant les hommes de police !
Puis Pajadou ne laissait pas d'être inquiété par la fréquence et l'acuité de douleurs arthritiques qu'il endurait depuis deux ans.
Soudainement, un rhumatisme articulaire l'alita. Ses cris, ses jurons retentissaient dans toute la maison. Une irritabilité d'humeur causée par la maladie le rendit insupportable.
D'HÉLOISD l'AJADOU
Il voulait voir Reine tous les jours, s'imaginant qu'on profiterait do l'absence du patron pour la renvoyer. Deux ou trois fois, Léontine traversa la chambre de Pajadou.Il la regarda sans étonnement, sans mémoire.
PAJADOU avait dit à l'issue de la visite du médecin : Je me lèverai demain. Il ne souffrait plus, redevenait gaillard, agité sur son lit par des désirs, un formidable appétit de convalescent. Le féminin, le mâle sensuel renaissait aussi avec ses ardeurs, ses convoitises, un immense besoin de dépenser à nouveau des forces que le rhumatisme avait neutralisées. Léontine venait encore de demander une avance. C'était le refrain de tous les samedis. Le petit avait besoin de vêtement, le petit demandait ceci, la nourrice cela; l'enfant poussait mal, on aurait de la peine à l'élever, n'importe, elle voulait n'avoir rien à se reprocher.
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etc.. .C'était un chantage parfaitement organisé, car l'enfant étant mort-né, tout l'argent allait à Pavanne, qui vivait grassement et n'avait plus recours au bonneteau pour se passer ses fantaisies d'arsouille. Mais il commit l'imprudence devenir rôder autour de la blanchisserie, et, du coup, Héloïse flaira une infamie. Léontine eut beau dire que Pavanne était un ancien voisin qui venait lui donner des nouvelles de son enfant, Héloïse refusa net la nouvelle avance que l'ouvrière demandait, La fille n'insista pas, mais elle se promit de consulter son amant et d'aviser. Lui, d'ailleurs, trouvait que la patronne ne rapportait plus assez et qu'il fallait taper le patron.
Héloïse, de son côté, se rendit auprès de Pajadou ; assez valide maintenant pour qu'une explication nette et franche ne le fatiguât pas. Il était assis sur son lit. Héloïse ferma la porte et conta son histoire, sans préambule. Elle avoua les avances faites à Léontine ; Pajadou l'interrompait souvent : — T'es bête, disait-il, jamais d'argent, jamais! L'as-tu vu, le gosse? On te m.onte le cou! Et il se faisait très doux, parlait posément, étonnait sa femme, qui s'attendait à des reproches, une violence d'emportement rejetant tous les torts sur elle pour faire
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oublier qu'il était, lui seul, la cause de ces désordres.
Quand elle eut tout dit, il lui saisit les mains, la dévisageant ardemment avec un désir subit qui lui allumait la face et lui mettait une bave aux lèvres. Elle recula, mais il la tenait par les poignets, renversé sur le flanc, l'attirant vers soi, l'invitant des yeux à s'étendre à côté de lui. — Elle s'y refusait, écœurée, répugnant à ce commerce dont elle avait perdu l'habitude et qui, d'ailleurs, ne lui avait laissé que du dégoût. Pajadou s'entêtait pourtant et, sans la lâcher, criait : Je veux!... je veux!... Elle répondit : Non ! se dégagea les bras meurtris et, d'un bond, gagna l'extrémité de la chambre, décidée à se jeter dans l'escalier s'il voulait la reprendre.
Il s'était levé, solide sur ses jambes, pris d'une rage froide. Il répéta : Tu ne veux pas ? Fais bien attention! Tu ne veux pas? Elle dit: Non, d'un mouvement de tète. Alors il s'habilla, les mains égarées par une colère sourde, une envie de la battre qu'il contenait.
Elle crut qu'il allait se jeter sur elle, la posséder de force mais, sans un mot, la repoussant d'un geste brutal, il passa devant elle, ouvrit la porte et descendit dans la cour.
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La nuit tombait; toutes les ouvrières venaient de partir. Pajadou cria: — Reine!
Léontino, qui s'était attardée, s'arrêta pour (lire que l'enfant venait de quitter la blanchisserie.
Pajadou en parut contrarié ; puis, après une minute de réflexion, il accosta son ancienne maîtresse, et ils avaient le geste et le visage animés de deux finauds qui débattent les conditions d'un marché. A la fin, il eut raison des hésitations feintes ou réelles de la tille. Bahl Il savait bien que l'histoire de son enfant était une blague ; n'importe, il donnerait l'argent que sa femme avait refusé.
Léontine ne partit pas.
A l'heure du dîner, Héloïse ne descendit point redoutant une explication devant sa mère. Elle se coucha, prétextant une migraine. Mais elle ne dormait pas encore quand, vers dix heures, Pajadou entra dans sa chambre. Héloïse ne comprit pas d'abord pourquoi Léontine l'accompagnait. Il ferma la porte quand elle en eut passé le seuil et, sans paraître remarquer la présence de sa femme, il dit à l'ouvrière :
— Déshabille-toi!...
Du coup, Héloïse fut sur son séant, pourpre, révoltée! Elle cria : Tu veux... mais elle
s'étranglait ; une stupeur la cloua au lit. Léontine elle-même, malgré sa crânerie de fille et toute sa rancune d econduite, hésitait, demeurait les bras ballants, l'air stupide.
Pajadou répéta : Déshabille-toi. Il eut un rire faux: Tu comprends? J'ai une femme qui ne veut pas coucher avec moi, autrement dit, j'ai faim et je ne trouve rien à manger à la maison. Comme je ne veux pas sortir, il faut bien qu'on îu'apporte mon dîner du dehors, pas vrai ? Une joie mauvaise lui enfla les joues, puis la fille, plantée au milieu de la chambre, l'impatienta... Brutalement il la dépoitrailla, fit sauter le peigne et les épingles de ses cheveux qui s'épandirent, épais et gras de pommade, sur ses épaules.
Léontine murmura : Ma foi, tant pis ! — et ses jupes tombèrent.
Héloïse sauta â bas de son lit, et s'élança sur elle, mais Pajadou s'interposa, sans se départir d'ailleurs de son beau calme, relevé par une pointe de gouaillerie à froid qui exaspérait. II avait pris sa femme par les poignets et il lui parlait dans la figure : — Ça t'offusque, ma chaste? Pourquoi que tu te lèves ? Est-ce que le lit n'est pas assez grand pour nous recevoir tous les trois?
Un sifflement dans la gorge lui changea
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la voix : il continua : — J'te l'ai dit ! Tu l'as voulu, du reste; est-ce moi qui ai fait rentrer Léontine à la blanchisserie? Maintenant, reste ou va-t-en, mais fiche-nous la paix !
Il vit la fille, en chemise, les pieds nus sur la descente de lit; alors il ajouta : Couche-toi donc! j'suis à toi tout de suite; le temps de reconduire madame!
Mais Héloïse lui sauta à la figure, crachant sur le lit, où son ouvrière prenait sa place encore chaude. Dans la lutte, sa chemise glissait et ses maigres épaules, sa gorge plate remontaient, exagérant la cavité des clavicules, deux trous que des poings d'enfant auraient comblés. Elle résistait, coulait entre les doigts de Pajadou, bondissait vers le lit avec des coups d'ongles et des morsures terribles. Lui prolongeait le jeu, prenait plaisir à ce contact d'une chair tiède sortant des draps, au frôlement de cette nudité fleurant bon et donnant appétit. C'était le hors-d'œuvre précédant le plat de choix qu'allait lui servir la fille vautrée dans l'alcôve !
Jamais il n'avait vu sa femme dans un pareil état de surexcitation ; elle écumait , la bouche tordue , les yeux sortis des orbites. Les injures qui lui montaient aux lèvres, râlaient, mouraient, passaient dans ses gestes fous. Et
cet étranglement des cris qu elle eût voulu pousser, le mutisme dePajadou, qui se contentait de parer les coups, et l'hébétement de la fille, qui faisait galerie, réduisaient le bruit de la lutte à un piétinement étouffé, un halètement sourd.
Mais il fallait en finir. Pajadou saisit Héloïse à bras-le-corps, l'emporta, la poussa dans l'escalier, lui jetant la porte dans le dos. Un verrou claqua.
Héloïse se trouva dans la cour, la tète perdue, folle. Ce fut alors, par toute la maison, comme un galop de bête lâchée. En chemise, les cheveux dénoués, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée. Parfois, dans un couloir, elle s'arrêtait devant une porte, collait son oreille à la serrure et repartait en courant. Des gouttelettes de sueur pointaient sur sa chair et elle faisait pour crier des efforts inouïs, sans parvenir à desserrer les dents ; elle avait une barre dans sa gorge, qu'elle pétrissait à pleines mains, rageusement! Dans la chambre où couchait Reine, le lundi, elle était tombée en arrêt devant le lit vide ! Elle le bouleversa, d'un piétinement furieux, traîna le matelas éventré, qu'elle mordait, la bouche pleine de crin ! Dans les chambres, où du linge séchait sur des cordes, des draps lui fouettaient
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l;i figure, une l'raîcheur taisait passer des frissons sur sa peau moite. Puis l'atelier traversé, une porte poussée, elle se trouva devant la Bièvre, qui coulait un peu en contrebas de la blanchisserie. Des planches soutenues par des pieux formaient au-dessus du cours d'eau une sorte de promontoire, où traînaient encore les sabots d'une des femmes qui mouillent le linp:e avant sa mise dans la boîte à laver. Héloïse perdit pied et tomba sur les genoux . Tout de suite un grand froid la saisit et une petite pluie fine comme un brouillard lui glaça les moelles. Un silence régnait, la campagne , au delà de la Bièvre, s'étendait triste et nue, barrée par une rangée d'arbres maigres, chevelus au faîte et qui semblaient de longs plumeaux que la terre poussait vers le vaste plafond de nuages lourds et noirs. Le hurlement d'un chien s'éleva, au loin. C'était une plainte profonde, un sanglot prolongé d'enfant qui souffre. Héloïse l'écoutait, la tête penchée... Mais une trépidation la secoua, et elle comprit vaguement que ses pieds baignaient dans une flaque. Une fraîcheur entrait en elle, lui courait sous la peau, de la nuque aux talons.
Une voix avinée, le heurt d'un homme qui ■ bat les murs, sonnèrent.
La voix jeta le premier vers d'un refrain inepte :
Y n'a pasd'parapluie...
Et, soudain, la plainte lointaine du chien devint déchirante hoquetante, par moments, puis stridente, éclatant dans la nuit comme un appel désespéré, les notes de clairon d'une sonnerie suprême !
La voix acheva le refrain, dans l'éloignement :
Il est trempé jusqu'aux os !...
Et, tout de suite, comme pour donner raison au pochard, le ciel creva. La pluie cliquetait dans la Bièvre, battait les vitres, chantait son chant clair dans la paix de la nuit. Le chien s'était tu... Alors, comme si les hurlements avaient pour Héloïse un charme que leur roulement éteint rompait, la blanchisseuse se releva, la chemise collée à la peau. Mais comme elle rentrait, une conduite creva sur sa tête, la couvrant d'eau trouble qui rigolait dans son dos avec un clapotis de cascade.
Quand la mère Vaillant se leva, le lendemain matin, elle trouva pelotonnée, blottie contre sa porte, Héloïse demi nue et dormant !
LA fièvre s'était déclarée, le délire ne quitta plus la pauvre femme. La mère Vaillant s'était installée à son chevet; Pajadou avait condamné la porte de la malade dans la crainte que le bavardage incohérent d'Héloïse ne lui jouât un mauvais tour. Les visiteurs, d'ailleurs, étaient rares, les deux femmes ne voisinant pas. Aux personnes qui, en passant, se croyaient obligées de demander des nouvelles de la blanchisseuse, Pajadou répondait: — Ne m'en parlez pas! Du diable si je sais où elle a attrapé ce chaud et froid ; le médecin a bon espoir de la sauver ! La chambre dans laquelle il se tenait n'était séparée que par le mur de celle où cou-
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chait Héloïse. Et il recevait les visiteurs l'air sérieux, avec une voix mouillée d'émotion contenue, parlant bas. Ah! il perdrait beaucoup si le malheur voulait que sa femme lui fût enlevée. Il n'avait pas vécu douze ans avec elle sans qu'elle lui fût attachée par d'autres liens que ceux de la chair!
Des amis que sa comédie du café avait touchés, risquaient des allusions discrètes aux scènes qui troublaient le ménage.
Ils disaient, comme si Héloïse ne laissait déjà plus, dans la mémoire, que le souvenir d'une mort ancienne :
— Est-ce qu'elle n'était pas un peu... acariâtre?
Pajadou hochait la tête. Bien, oui, il n'avait pas toujours été très heureux ; mais ça ne faisait rien... il la regrettait tout de même. Pour lui, comme pour ses amis, sa femme avait vécu; leurs phrases l'enterraient, chaque mot qui tombait de leurs lèvres était une pelletée de terre jetée dans la fosse ouverte. Quand le médecin eut condamné Héloïse, Pajadou se; décida à doubler la mère Vaillant d'une voisine qui avait ofîert ses services.
Maman Lapointe était une petite femme vieille et sourde qui vivait d'une rente que lui faisait un de ses frères établi en provmce. Elle
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n'avait jamais eu, n'avouait du moins, que deux passions qui s'étaient partagé sa vie : le théâtre lorsqu'elle était jeune; la lecture depuis que sa surdité lui fermait les salles de spectacles. Elle faisait une consommation effroyable de romans, menait de front quatre feuilletons publiés par des petits journaux, mettait à sac les cabinets dits littéraires.
Elle arrivait tous les matins chez les Pajadou, avec, sous le bras, un lot d'histoires terribles découpées par des mains complaisantes au rez-de-chaussée des feuilles à un sou. Elle s'asseyait devant le lit, n'interrompant sa lecture que pour égrener un chapelet de remèdes extravagants dont les héros de Dennery avaient éprouvé l'efficacité. La maladie d'Héloïse la frappa, éveilla dans son esprit mille souvenirs. Elle repassa tous les cas de folie qu'elle connaissait. Elle avait vu, dans sa jeunesse, la " Grâce de Dieu, « « Marie- Jeanne, " la ^ Tireuse de cartes, « dix autres drames des célèbres escamoteurs habiles à faire partir la muscade. Alors, regardant la mère Vaillant pardessus ses lunettes, elle disait, en désignant Héloïse : — Voyez-vous, faudrait la faire pleurer ; si elle pleure elle est sauvée ; c'est comme je vous le dis !
Seulement elle hésitait entre les vingt
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moyens que le charlatanisme dramatique mettait à sa disposition, à l'effet de tirer des larmes aux fous. Il y avait bien les diguedons (les clochers ou encore les tintins des sonnettes d'enfants de chœur. Il y avait aussi les chants des moines ou des religieuses, les ronflements d'orgue... mais le moyen infaillible, à son avis, c'était le retour inespéré d'une personne bien aimée, depuis longtemps absente.
— Voyons, Mame Vaillant, cherchez bien.
Vous n'avez pas dans votre famille une personne qui remplirait ces conditions? C'est fâcheux : des larmes et elle est sauvée !
Elle baissait la tète, s'absorbait dans la lecture du " Ravin des Torrents, « pleine de mépris pour la mère Vaillant, que laissaient froide ces remèdes de bonne femme ou de dramaturge en quête d'un dénouement!
Héloïse ne reconnaissait plus personne, et sa mère, qui ne la quittait pas, avait peine ellemême à débrouiller le fil des idées dans les mots sans suite qu'elle lâchait. On avait dû décrocher du mur deux lithographies, le Départ et le Retour, d'après la permission de dix heures du peintre Gérard. La mère Vaillant crut comprendre qu'Héloïse voyait tantôt Reine et tantôt Léontine dans la fille pendue au cou du garde-française. Mais la moribonde
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poussa des cris d'écorchée vive quand on voulut, du même coup, faire disparaître une bondieuserie encadrée : Image synoptique de la religion catholique. Dans un ovale, des communiants étaient agenouillés, les mains jointes et levant vers le prêtre des faces onctueuses. Alentour, dans l'encadrement, riaient des têtes ailées, des roses ouvertes, des lys et des colombes. Des cœurs de Jésus et des cœurs de Marie semblaient pleins detoupe enflammée. A côté du baptistère, où une femme à qui sa crinoline formait des hanches invraisemblables, tenait un enfant sur les fonts, s'élevait l'autel. C'était le moment où les communiantes mettaient, le long de la sainte table, des blancheurs idéales qui semblaient des fumées d'encens. Mais ces vierges exaspérèrent Héloïse après l'avoir amusée. On enleva l'image.
La mère Vaillant avait des étonnements continuels. Elle faisait effort pour comprendre les mots que disait sa fille : parapluie... jusqu'aux os..." revenant sans cesse dans tous les tons avec un dodelinement de la tête. Alors la mère Vaillant prenait Héloïse dans ses bras, la berçait comme un petit enfant. Elle seule conservait encore des doutes illusoires sur la gravité du mal qui tuait sa fille.
« Les paroles musicales lui feraient du bien. '•
Et la mère Vaillant contrefaisait madame Ledieu, cherchait à retrouver les caresses et les modulations de sa voix de flûte. Elle susurrait, entrecoupait de trilles et d'appoggiatures des phrases comme celles-ci qui lui revenaient en mémoire : Nous montons tous au calvaire, ma chérie, chacun porte sa croix en ce monde... Le bon Dieu ne nous abandonnera pas, va !...
Mais sa nature reprenait le dessus; des colères assourdies, bougonnes, passaient dans sa voix; puis elle se calmait encore une fois. Elle guérirait, pardié ! Elles quitteraient la maison ; elles vivraient toutes les deux dans un coin, avec les petits... Seulement fallait boire ga... et puis ça encore !...
Et la pauvre vieille devenait un peu folle elle-même. Elle parlait à Héloïse dans le langage petit nègre des enfantelets et des femmes amoureuses, avec des chansons de nounous endormeuses comme des baisers, des risettes de maman, des ratisses taquines. Elle réunissait leurs deux tètes sur l'oreiller, disait : Comme nous sommes sages 1 Loïse bien gentille... boira tisane ! Nous sommes de grandes filles que l'on couche de bonne heure, parce que nous devons aller promprom, demain...
Et elle chantonnait : Dormez, mademoiselle;
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qui va faire un bon dodo ? c'est Tenfant à sa mfTo !...
Mais Héloïse, un moment assoupie, se dressait, bégayait : Parapluie !... parapluie !... Et la mère Vaillant s'écroulait, ravalant ses larmes, se mordant les poings pour ne pas éclater ! . . .
Pajadou, qui était aux écoutes derrière la porte, entendit un grand cri...
Il pensa : " Ça y est ! » — et il entr'ouvrit la porte doucement.
Sa belle-mère, assommée, sanglotait sur la poitrine de la morte. Maman Lapointe, le regard perdu, roulait dans sa tète un cinquième acte de mélo... et une caresse de violons trémolisant l'endormait dans une béatitude intime et quiète !
CARNiCHE,du seuil de saporte.hêla Pajadou. — Entrez donc ; on ne vous voit plus !
Pajadou revint sur ses pas. Le journalier reprit : C'est pas parce que vous avez été obligé de nous rendre la petite qu'il faut passer sans nous dire bonjour. Parbleu! nous savons bien que le nouveau blanchisseur a ses créatures . Ah! ça, qu'est-ce que vous faites à c't'heure?
Pajadou raconta qu'il avait vendu la maison, ne gardant que sa voiture et son cheval, qu'il louait à des collègues dont il faisait les tournées. Mon bénéfice est plus clair et j'suis plus tranquille, conclut-il.
— Et les enfants? demanda Carniche?
— Ils vivent avec leur.grand'mère.
— Ils ne travaillent pas encore ?
— Ils sont bien jeunes ! dit Pajadou.
— Ah ! voyez-vous, s'ils prennent le goût du désœuvrement, de la faignantise, c'est fini! Tenez ! depuis que la petite est ici, je l'emploie à la fabrication des filets... Seulement, je préférerais la voir placée, vous comprenez... Mais entrez donc un moment...
La nuit était tombée. Pajadou devina, dans l'ombre du fond de la chambre. Reine assise, une navette entre les mains, les yeux baissés sur son ouvrage. En face d'elle, la mère Carniche, ployée en deux, coulait dans un moule des petites balles de plomb.
— Dame ! continua le père de Reine, elle s'ennuie ici, seule... La mère et moi, nous sommes dehors toute la journée...
Il secouait une caisse énorme, la couchait, la retournait, disparaissait dedans. A la fin, il se redressa et demanda carrément : — Vous ne pourriez pas faire entrer la petite chez un de vos collègues?... je n'osais vous en parler... j'ai peur d'abuser...
Pajadou, adossé contre le mur, réfléchissait, semblait chercher une combinaison qui satisfît Carniche. Des souvenirs d'un passé peu ancien faisaient descendre en lui un grand bien-être ;
il avait, à fleur de peau, un léger chatouillis qui le troublait comme des caresses de femme. Reine ne levait pas la tête, et il la devinait plus qu'il ne la voyait, songeuse aussi, remâchant des mots et des baisers.
Il sentait vaguement qu'il n'avait qu'à étendre la main pour la reprendre. Tout la lui donnait. Le passé, l'ennui, un travail bête qui la cloîtrait... Alors il rêva de nouvelles amours auxquelles la séparation, des chaînes rompues, une liberté recouvrée, donnaient un regain de jeunesse. Il avait encore quelques bonnes années devant lui, les noces crapuleuses ne le tentant plus, l'idée d'un bonheur calme l'amollissait... et il se réfugiait dans cet amour, savourait les délices d'un revenez-y qui était comme le couronnement de sa vie d'action, le passage transitif de l'âge mûr à la vieillesse.
Carniche l'interrogea des yeux et sa femme risqua une courte suspension du travail, attendant une réponse.
Pajadou, l'air bonhomme, se prononça. Il verrait, ça pouvait se faire. Il avait même une bonne maison en vue. . . La petite y serait bien. . . Il intriguerait pour qu'on la laissât venir à Paris avec lui, ce qui la distrairait. Carniche lui serrait les mains : — Ah! merci! Il chercha une phrase qui fût l'expression exacte de sa
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pensée et il accoucha de ce phœbus : Voyezvous, les bouches qu'ont pas de bras pour les nourrir, c'est des bouches inutiles!,.. Faut qu'à travaille!
Et il avait repris sa caisse furieusement, lui faisant payer cher le moment de répit qu'il s'était donné.
Pajadou sortait...
La mère Carniche, qui s'était glissée derrière lui, l'arrêta sur le seuil :
— J'vous en prie. M'sieu Pajadou, placez-la chez de bonnes gens, — elle était si bien chez vous !
Frères GRAVOLLET
TROIS fois par an, le jour de leur fête et le premier janvier, les vieux donnaient à dîner à leurs enfants.
Le père Gervais et la maman Balbine avaient amassé dans la mercerie de petites rentes qui leur avaient permis, ces enfants mariés, de se retirer dans un coin de Paris et d'y vivoter bourgeoisement, à proximité des fortifications.
Des deux fenêtres basses de leur petit logement, on apercevait un horizon de toits et de cheminées d'usines ; sur le trottoir, devant la porte, des arbres tristes poussaient vers le ciel
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leurs bras maigres et brûlés ; le soir, un réverbère emplissait de lumière pâle la chambre à coucher et mettait sur les draps le tremblottement d'une flamme de bougie.
Le père Gervais avait eu deux enfants.
Du garçon, l'aîné, un être souffreteux, hémoptique,il avait fait un employé à 1,800 francs qui, jeune encore, s'était mis sur les bras une femme tout fiel et ongles, retrempant sans cesse dans la légitimité de son mariage une domination acrimonieuse.
Quant à leur fille, belle d'une beauté lymphatique de petite bourgeoise, les vieux l'avaient mariée avec un relieur d'origine suisse : Fritz Schweizer.
Mais c'avait été une union ratée.
Quand la petite dot de sa femme vint s'ajouter à ses épargnes de garçon, produit d'un froid entêtement de tète carrée, Schweizer crut pouvoir s'établir à son compte.
Il ouvrit dans un quartier excentrique une petite boutique de libraire-relieur. Mais l'affaire, qui semblait excellente, périclita et, un matin, Fritz se retrouva relieur comme devant avec un millier de francs de dettes criardes et la perspective du retravail chez les autres, indéterminément.
Il y avait entre les deux beaux-frères,
DINER DE FKTE \^i
Schweizer et Louis Gervais, mais surtout entre les deux belles-sœurs : Claire, la femme de Louis, et Simonne, madame Gervais jeune, une animosité sourde, une jalousie bète, qui prenait, avec les années, la force d'une haine âpre, sans raisons plausibles.
Louis et sa femme enrageaient de n'avoir point d'enfants comme les Schweizer, cependant que le relieur faisait sonner haut ses charges de toute sorte. Est-ce que le chômage existe pour l'employé? Est-ce que la maladie, les fantaisies et les désirs de liberté qui font les jours de iième empêchaient Louis de toucher ses cent cinquante francs à la fin du mois? Pas malin ! Pas malin de se faire des rentes avec une dot bien placée, quand on n'a pas à payer l'instruction et l'entretien de deux enfants !
Et les deux femmes, sous des airs contrits et des paroles sucrées, faisaient saigner la plaie vive de leur rancœur.
Les vieux, à leur insu, ou obéissant à un penchant naturel qui donnait à leur fille tout le bénéfice de leur affection, de leur indulgence, envenimaient encore la jalousie qui divisait les deux ménages. Simonne arait toujours souffert de cet amour exclusif qui frustrait son mari. C'était leur enfant, après tout!
Le jour de la fête du père Gervais, la vieille Balbine, dès le matin, courait au marché, sautillante, le nez au vent, avec une bouche édentée qui riait. Elle rangeait sur le buffet de la cuisine les provisions toutes fraîches. Et cette cuisine éclatait de propreté, nettoyée, lavée, ses carreaux rouges à peine secs. Des piles d'assiettes à fleurs bleues garnissaient les armoires ; une large soupière de campagne avait sur le ventre une rose énorme.
La petite vieille, ces jours-là, amusait par ses effarements naïfs, ses craintes de Vatel en jupon, son cou tendu qui cherchait, et sa vue faible qui ne trouvait plus.
Vers deux heures, Claire arrivait avec ses deux enfants, Georges et Lina. Alors les deux femmes allumaient les fourneaux, allaient, épluchaient, lavaient, plumaient, toutes rouges, devant le feu clair où des sauces chantaient.
Il y avait invariablement : un pot-au-feu, un rôti, des liqueurs et le dessert que les enfants apportaient.
Et c'était plaisir d'entendre Balbine, avant de se mettre à table, dire de sa voix flûtée, doucement fausse : — Vous savez, mes enfants, je n'ai que la soupe et le bœuf à vous offrir! Mais le petit Georges se récriait : — Grand'mè, et la cocotte? T'oublie la cocotte!
C'étaient des joies aussi quand les enfants du relieur déposaient sur la table, en arrivant, les sacs blancs rayés de ficelles bleues, et qui montraient, dans un éventrement brutal, des petits fours d'épicier, des biscuits rougis.
Le soir, Madame Louis apportait un caba qu'une rose mal peinte décorait. Car Simonne et son mari venaient au moment de se mettre à table seulement.
Cette année encore, les vieux ont donné leur dîner, à la fête du père Gervais. Claire est arrivée à deux heures, et les enfants, quand leur grand-père est revenu du square où il va lire son journal, ont tendu vers lui leurs museaux roses : — Te souhaite une bonne fête et une bonne santé, grand pè...!
Alors le vieux Gervais, pendant que sa femme et sa fille préparent le dîner, amuse les petits avec un air fin qui sait des choses et des ronronnements qui sont des chansons. A six leures, Louiset safemme.qui ont eu une scène, 5ont arrivés, se boudant. Et tous, y compris 5ch\veizer, ont apporté dans ce logement tout 'iant de la gaieté des bambins et du vieux, a note grise des souhaits indiflérents qu'on ette au grand-père comme une aumône qui îst en même temps une corvée embêtante. Tout de suite en entrant, Simonne a dit, les
lèvres et les yeux animés : — Faites donc taire ces crapauds-là !
Et Balbine, appelant les enfants, leur fait goûter les sauces, pendant que le grand-père provoque des galopades dans la chambre.
Quand le relieur arriva, le dernier, la soupe fumait sur la table. Balbine avait allumé la lampe; la conversation tomba. Schweizer ruminait une demande qui l'embarrassait dans sa forme. Louis, encore secoué par une scène de ménage, mangeait du bout des dents, digérant mal. Et les deux jeunes femmes, d'un bout à l'autre de la table, s'envoyaient des banalités, des remarques bêtes sur des amis communs, sur les toilettes de telle et telle.
Le père Gervais causait, lui. Il racontait des choses. Il avait lu ce fait dans le journal, et cette nouvelle qui l'étonnait. Etait-ce vrai? On parlait d'un nouveau crime. Et ce crime lui rappelait vingt causes célèbres. Il avait vu Troppmann, en allant livrer une commande, quand il était dans les affaires. Il avait bien une tête d'assassin, ce Troppmann !
Les deux hommes écoutaient, muets, ennuyés. Alors, le bonhomme parla politique. Girardin dînait souvent dans la maison que lui, Gervais, habitait. Puis sans raison, à travers mille coq-à-l'âne, il donna son opinion sur
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les tramways à vapeur. Du coup, Balbine l'approuva. On avait bien fait de supprimer ces machines-h\. Elle n'osait plus sortir. Et l'histoire des vieilles femmes et des petits enfants renversés revenait fatalement. Claire et Simonne monosyllabaient des approbations, mais ces fables de commère leur mettaient du plomb dans la tète, du sable dans les yeux.
Au dessert, Fritz et Louis allumèrent des cigares, les trois femmes entourèrent les enfants, parlant pour parler, pour vaincre une lourdeur de somme qui se manifestait par des moiteurs aux pommettes et des picotements à la racine des cils.
Pendant que Sclivveizer, préoccupé, fumait gravement, Louis, assis, les jambes croisées en face de son père, racontait d'éternelles histoires de bureau. Et c'était une kyrielle de lieux communs, débités d'une voix molle avec cette amertume mouillée des pauvres employés s'apitoyant sur leur sort de nègres.
Louis afïectionnait ce sujet, le traitait sans cesse, lui donnant l'appui de sa parole râlante de poitrinaire, de ses bras veules qui menaçaient de foutre des leçons aux chefs. Ce '' fiévreux, sans initiative, cette poire molle, disait Schweizer, pétrie par sa femme, ce malingre qui se faisait petit et se secouait sous
les scènes comme un chien mouillé, parlait de rindépendance qu'il s'était créée dans les bureaux où ses collègues étaient menés au doigt et à l'œil. Ses colères grondaient, le ramenaient à des rages froides d'impuissant contre ceux qui pelotaient les chefs, quêtant des augmentations, aumônant des indemnités ! Un tas de lèche-pieds et de jésuites ! Des expectorations de glaires l'arrêtaient, époumonné, la gorge sifflante.
Soudainement il se leva, prit un bougeoir sur la cheminée, décrocha une clef qui pendait au mur, et disparut en froissant un papier dans sa poche.
Alors Scliweizer se leva, jeta son cigare, et, brusquement, à voix basse :
— Père Gervais, j'ai deux mots à vous dire; si nous passions un moment dans la chambre ?
Il en ouvrit la porte, qu'il referma après avoir fait entrer son beau-père.
Cependant Louis reparut, en soufflant la bougie.
Simonne l'entraîna dans l'embrasure de la fenêtre : — Tu sais, il lui emprunte encore de l'argent ! C'est révoltant, à la fin ! Elle lança un regard fielleux à Claire. — Ça a des porte-bonheur et pas le sou; tu comprends, ils
scrutent ([ue les parents ont des rentes. Ça n'est pas la première fois qu'ils y mordent ! Tiens ! \ oux-tu que je te dise ? Eli bien, tu es trop bète !
Du coup il se révolta. Trop bète ! Comment l'entendait-elle ?
Hargneusement, ils se déchiraient à voix basse, se parlant dans la figure. Mais comme dans la chambre des voix montaient, de temps à autre, ils écoutaient, essayant de constituer des phrases avec les monosyllabes qui leur venaient à l'oreille.
Schweizer avait besoin d'argent pour payer un billet. C'était encore de la faillite ; il lui fallait deux cents francs.
Il s'était assis en face du père Gervais, sur le parpaing de la fenêtre, tournant le dos à la rue.
Le vieux refusa net.
— Mais vraiment, Schweizer, on dirait à vous entendre que je n'ai qu'à ouvrir mon tiroir pour vous donner ces deux cents francs. Je ne les ai pas, non vrai ! Où voulez-vous que je les trouve ? "
Schweizer l'interrompit. 11 ne demandait pas un cadeau ; il rendrait la somme et les prêts aussi qu'on avait faits à sa femme le mois dernier. Il comptait sur une commande sérieuse,
un travail supplémentaire qu'il dépêcherait en dehors de ses journées et qui lui permettrait d'acquitter ses dettes.
Et il ne parlait pas des vingt francs, des cent sous, des menues sommes que Claire avait reçues des vieux ; il ne parlait pas des factures soldées par eux, de l'argent donné pour l'habillement des enfants et de la mère, — par amour pour elle !
Mais le père Gervais, dans sa probité aveugle et têtue de vieux bourgeois, dans ses calculs mesquins d'homme à principes, n'avait jamais pardonné la faillite à son gendre. Et s'il l'avait aidé à désintéresser ses créanciers, c'avait été moins pour le tirer d'un mauvais pas que pour éviter à Claire des scènes qui la torturaient et lui cernaient les yeux.
Non ! jamais il n'avait digéré cette faillite^ le vieux. Pour finir ainsi, il fallait être noceur, gaspilleur ou fainéant. Il ne mettait pas en ligne de compte, l'ingérance, l'incapacité commerciale, aveugle et inavouée, les seules causes pourtant du désastre de Schweizer. Excellent ouvrier, il avait fait un détestable patron, ne sachant pas établir la balance entre le prix de vente et le prix de revient, se laissant bêtement rouler par les gens qu'il occupait et qui , flairant la déconfiture prochaine, tiraient la
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couverture à soi, en haine de tout ce qui est patron.
Enfin, on ne pouvait pas lui reprocher l'inconduite, la noce, la soulographie, c'était un piocheur. Eh! bien, quoi alors?
Mais le pf're Gervais refusait toujours.
— Je vous ferai un billet payable fin août.
— Je ne peux pas, non. Vraiment, vous abusez, je ne peux pas, Schweizer. Et puis, vous savez, il est inutile que vous envoyiez Claire chercher demain les deux cents francs; ma résolution est prise et définitive.
— C'est bien, n'en parlons plus!
Puis, naturellement, se faisant très doux, le relieur ajouta en rentrant dans la salle à manger.
— Une belle soirée, hein ? On passerait la nuit à la croisée.
Louis avait repris son cigare; les enfants lançaient avec un canon de bois des mies de pain sur des soldats minuscules.
Mais tout à coup, sur une phrase du père Gervais qui avait dit au petit Georges : — Ne coupe pas la nappe avec ton couteau, on parla des enfants, de la façon de les élever.
— Moi, si j'avais des enfants!...
Et Louis, méchamment, avec une intention louche mal dissimulée, prit le contre-pied de ce
qu'il savait être les idées de son beau-frère à cet égard. Il critiqua sournoisement ses paroles avec des « moi, vous savez, ce que j'en dis... (ja ne me regarde pas... Mais il me semble... <• qui étaient des réticences habiles, un baume sur une blessure sans cesse rouverte, des pattes de velours sur des coups d'ongles.
Schweizer fumait, crachant avec mépris.
Il sentait les pointes et les déchirures, dédaignant son adversaire, ce Trompe-la-Mort, qui crachait le sang et qu'il eût écrasé d'une chiquenaude.
Mais le vieux donna son avis. Louis avait raison, on ne devait pas brutaliser les enfants, mais plutôt les remettre dans le droit chemin par la persuasion. Les claques rendaient hargneux, dissimulés.. Lui, Gervais, par la douceur et le raisonnement, s'était toujours fait respecter.
— Ah ! ça, est-ce pour moi que vous dites cela? cria Schweizer.
Secrètement, il était heureux de saisir au passage cette occasion de se venger du refus qu'il avait essuyé : — Vous savez, j'ai la prétention d'élever mes enfants aussi bien que vous avez élevé les vôtres ! Vous me prenez donc pour un imbécile? D'ailleurs, j'ai quelque part les donneurs de conseils, et si Claire
inecoutait, elle no vous hiisserait jamais les mioches !
Le père Gervais se récria : — Il n'en, ferait pas des mauvais sujets, on pouvait les lui confier.
Mais Schweizer reprit : — Avec votre système d'éducation, ils me diront : Zut ! au premier jour.
Le vieux pinça les lèvres et se renfermant dans sa dignité froissée de probe parvenu :
— Môssieu Scliweizer, j'ai élevé mes deux enfants...
Le relieur lui coupa la parole :
— Mes compliments! ah! ouiche! Voulezvous que je vous dise, moi, ce que vous faites de ces enfants doucement persuadés ? Des poules mouillées! — Il répéta : Des poules mouillées!
Le père Gervais se leva : — Je ne comprends pas, môssieu ; si c'est une allusion...
— C'est ce qu'il vous plaira que ce soit. Ah! ça, vous figurez -vous que mes affaires auraient mal tourné si j'avais eu une femme de tète qui me soutînt et montrât un caractère et des sentiments à la hauteur de la situation?
Il éprouvait une joie âpre à mortifier ces deux vieux dans leurs plus chères affections.
— Tenez, foutez-moi la paix! On élève ses
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enfants comme on peut. Je n'ai pas de rentes qui me lassent des loisirs pour sermonner mes mioches !
— Enfin, Monsieur, interrompit Gervais, vous êtes le premier qui, devant moi, traitiez mes enfants de poules mouillées. Je souhaite que vous ne fassiez pas des vôtres...
— Des faillis, quoi! dites donc! Nom de Dieu ! Parce que vous avez amassé quatre sous dans l'épicerie, la mercerie, je ne sais pas, voilà-t-il pas de quoi faire le bénisseur et le maître d'école !
Balbine éleva la voix : — Ne coupe donc pas la nappe, mon petit Georges.
Et Schweizer cria: — Coupe-la, au contraire graine de failli, fils de fainéant. Les grands parents t'apprendront à ne voir en ton père qu'un imbécile de qui l'on ne doit point recevoir de claques sans se rebifïer!
— Schweizer ! . . . Schweizer ! . . . disait la vieille toute pâle et les mains jointes.
Mais le père Gervais, les lèvres tremblantes :
— Laisse donc, Balbine. Môssieu me donne une leçon.
- Certainement! Et puis j'en ai assez de cette vie-là... Claire, mets ton chapeau. Quand je refoutrai les pattes ici, il fera chaud ! Allons, habille les enfants, et ho!...
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Louis et sa femme se parlaient bas, avec des yeux joyeux, Schweizer prit son chapeau, dit un bonjour sec et sortit le premier; Claire le suivit après avoir embrassé les vieux, son frère et sa belle-sœur.
Alors ils restèrent tous les quatre, silencieux.
Simonne leva la tète : — Eh bien, comment trouvez-vous sa sortie?
Le père Gervais répondit : — C'est un goujat.
— Pauvre Claire ! soupirait Balbine.
— Pauvre Claire! Ah! bien, elle les avait peut-être soutenus, ses parents, dans leur discussion avec le relieur !
Et Simonne, les doigts irrités, battait un pas de charge sur un coin de la table. — Non, je ne vous comprends pas, continua-t-elle, ils nous traitent comme les derniers des derniers etvous leur donnez raison, quoi qu'ils disent, n'est-ce pas, Louis .
Il eut un rire bête : — Il y a des gens qui aiment cela ; j'ai un chef à mon bureau...
Elle l'interrompit : — Enfin, avouez qu'elle n'a rien fait pour calmer son mari ; — pas un geste! On aurait pensé même qu'elle était, au fond, satisfaite qu'il vous donnât une leçon.
— Il paraît décidément que c'était une leçon, dit le père Gervais.
Mais Balbine se récria. Pouvait-elle croire cela?
Claire, avec le caractère autoritaire de son mari, était incapable d'une initiative quelconque. Et elle ne prétendait pas soutenir sa fille de pai'ti pris.
— Alors, admettons qu'elle a raison ! Allonsnous-en Louis, il est tard.
Les ailes du nez plissées, immobilisée dans sa raideur anguleuse de femme plate, elle entraîna Louis, qu'une quinte avait repris et secouait dans l'escalier.
Et la porte cochère refermée les vieux, restèrent seuls, accablés, face à face.
La lampe fumait ; Balbine regardait vaguement une assiette où des quartiers de poire jaunissaient. Des serviettes roulées traînaient sous la table, et une grande tache rouge aux bords tirant sur le violet s'élargissait sur la nappe, à côté de taches plus petites dessinant, autour des verres, la pointe des couteaux et des branches de fourchettes . 11 y avait encore, devant la place que le petit Georges avait occupée, la grande chaise à bras couverte de mies de pain, avec des virgules de doigts gras et des baves d'enfant.
Une voiture passa, un fiacre, dont les roues sonnaient sur le pavé.
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Ralbino murmura : — Mon pauvre homme!
oh ! mon pauvre homme !
Mais il restait muet; elle ajouta :
— C'est comme si nous n'avions plus d'enfants.
A propos de quoi, mon Dieu, cette scène qu'il nous a faite?
— Il est encore sans le sou, et je lui ai refusé de l'argent.
— Il lui fallait beaucoup?... Combien?
— Deux cents francs.
— Doux Jésus! Où les trouvera-t-il?
— Nous ne pouvons pas, pourtant, nous mettre sur la paille pour ce... Monsieur !
— Il ne reviendra pas. Pourvu qu'il ne l'empêche pas de nous voir, elle! Pauvre Claire!
Ah ! nous sommes bien seuls, va !
Mais une main tira sa robe, par derrière.
— J'ai sommeil, grand'mè....
Elle se retourna et vit le petit Georges que Claire avait oublié, peut-être avec une arrièrepensée de consolation et de rachat.
Alors, devant cette tête blonde aux yeux ensommeillés, les vieux reprirent courage. On avait encore besoin d'eux ! Cet enfant, c'était quelque chose de leur fille, la chair de sa chair, c'était elle qu'ils embrassaient en lui; ces deux êtres, dans leur esprit et dans leur cœur, n'en
faisaient qu'un sur qui ils avaient placé tout l'amour dont ils étaient capables.
Balbine déshabillait le petit, passant au père Gervais les vêtements de poupée. Le vieux, dans ses pauvres mains jaunes, crevassées, avec mille précautions tenait le tablier blanc, le bonnet, la robe où s'étalait un nœud de ruban fripé.
Quand le petit fut debout, en chemise, sur les getioux de Balbine, ils demeurèrent béats, en extase devant sa gorge et ses épaules potelées, ses bras troués au coude, les bourrelets de chair qui bracelétaient ses poignets et ses petons, roses au talon, tout impatients.
Ils le portèrent dans leur chambre, sur leur lit, le couchant entre eux.
Et comme ils le regardaient dormir, mille ressouvenirs chantaient dans leur mémoire; des détails, des chosettes intimes, toutes jolies, apportant un parfum de fleurs fanées retrouvées des relents de moisissure douce d'armoires de campagne .
C'était Claire qu'ils revoyaient toute petite et qu'ils gardaient avec eux la nuit, quand des peurs l'éveillaient. Et les bonnes parties sur le lit, le matin ! Les cache-cache sous les couvertures, les chatouilles dans l'édredon ! Le petit Georges leur faisait revivre cette vie ! Non! ils
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avaient beau se raisonner jamais ils ne s'étaient senti pour leur garoon cette affection pénétrante qui les parcourait. Ils aimaient Louis d'une façon particulière. C'était un sentiment tempéré, amorti, fixé, non susceptible de s'étendre en tache d'huile comme l'amour que Claire leur inspirait.
Ils avaient soufflé la bougie. Soudainement, on frappa à la porte.
— Ne te dérange pas, dit Balbine, je vais demander qui est là.
Elle se leva, en chemise, sans lumière, se heurtant contre les meubles. Elle traversa la salle à manger, le petit couloir d'entrée, s'arrêta, tendit l'oreille et demanda: — Qui est là?
La voix profonde de Schweizer répondit :
— C'est moi !
Alors, sans s'informer du motif qui le ramenait :
— Attendez une minute.
Elle revint dans la chambre à coucher et dit simplement : C'est Schweizer .
Le vieux s'était mis sur son séant, répétant :
— C'est Schweizer ?
Cependant, elle passait un jupon et allumait la bougie. Puis, elle alla ouvrir la porte. Le relieur entra.
— Je viens chercher le petit .
— Mais...
— Je viens chercher le petit, je vous dis.
— Je vais l'habiller.
— C'est bien, j'attends!
Elle sentit des larmes qui lui venaient aux yeux.
Elle alluma une seconde bougie pour ne pas laisser Schweizer dans l'obscurité, mais quand elle rentra dans la chambre, elle fut surprise de la pâleur de son homme, assis sur le lit, le regard perdu, la bouche ouverte.
Elle réveilla le petit Georges : — Ton père vient te chercher, mon chéri, il faut te lever.
Il repoussait sa grand'mère, pleurant, gigotant, les bras raides. Schweizer cria : — Qu'estce que c'est que ça? Faut-il que j'y aille?
L'enfant avala ses larmes, se laissant habiller docilement. Ce fut long. La vieille tremblait et ses doigts cherchaient les boutonnières. Quand elle lui eut mis son chapeau : — Embrasse ton grand-père, dit-elle. Il l'embrassa et elle remarqua que le vieux ne lui rendait pas sa caresse. Alors, elle conduisit le petit Georges à son père.
— Il est à peine reveillé, vous ne le ferez pas marcher, Fritz?
Il sourit méchamment et s'en alla, le chapeau sur la tête, en faisant claquer la porte.
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Balbine ouvrit la fenêtre; elle vit sortir Scluvei/.er, marchant vite et donnant la main à l'entant. Elle referma la fenêtre à bout (le forces, la poitrine fouettée par la fraîcheur (le la nuit. Avant de se recoucher, elle s'assit au chevet du lit, attendant une parole de son liomme, renfonçant sa douleur près d'éclater.
Mais le père Gervais, appuyé contre son oreiller très haut, était comme paralysé, l'intelligence alourdie par un bourdonnement continu qui chantait dans ses oreilles.
Balbine se coucha ; elle entendit sonner une heure, la demie d'une heure, puis deux heures, et enfin elle s'endormit; mais, au milieu de la nuit, elle sursauta. Sa main avait rencontré une main froide, inerte.
Elle se frotta les yeux et appela, inquiète : — Gervais ! Gervais ! Elle le secoua : — Es-tu malade ? Réponds donc ! Elle se pencha sur lui, visage à visage, et elle ne le voyait pas, enveloppée d'ombre, le palpant seulement.
Tout à coup la lueur dansante du réverbère éclaira la tète du vieux. Et elle vit quïl était très grave, couché sur le dos, le nez pincé, les yeux fixes, grands ouverts, les bras le long du corps.
Elle lui mit la main sur la poitrine, à la place du cœur, et, comme elle ne le sentait
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point battre, elle comprit enfin ! Alors mille pensées, mille désirs se heurtèrent en une minute dans son esprit. Elle voulut à la fois appeler, enjamber ce corps glacé, demander de la lumière, un médecin, mais une force surhumaine, instantanément, inexorablement, la cloua au lit, les bras morts, la voix brisée.
Un frisson la parcourut tout entière, et, la face en avant, la coucha sur le cadavre, les yeux pleins de nuit.
Même il avait un visage si reposé, le vieux, en dormant son éternel sommeil, qu'on eût cru volontiers qu'il allait se réveiller, surpris de trouver ce corps sur son corps et cette tète sur sa poitrine.