P.VUL LE RAT
TIENS ! Ballard n'est pas encore rentré ? dit une voix dans le bureau.
Un employé leva la tête : — Je l'ai rencontré rue Montmartre ; il mangeait un petit pain d'un sou.
— Il ne déjeune pas tous les jours.
— A son âge !
j ' — Il a eu une belle position.
— Est-il marié ?
— Veuf. Il a deux filles.
— Girondes ?
— Connais pas, personne ne les connaît.
— C'est qu'on ne va pas loin avec 1,400 fr. ! Deux ou trois fois par semaine, le même
thème inspirait à ces messieurs les mêmes variations, sans éclairer d'un jour nouveau l'existence problématique de Ballard, que des blagueurs féroces appelaient Ballard la Disette, pour ridiculiser une frugalité sans causes connues. Que diable ! ses appointements si minimes qu'ils fussent, lui permettaient encore de faire deux repas par jour, à l'exemple de ses collègues que la fortune ne favorisait pas davantage .
Ballard, renfermé dans sa nullité de bureaucrate, son infériorité de surnuméraire, ne racontait jamais sa vie.
Il ressortait de son dossier, déposé au " Personnel ", que Ballard était veuf et qu'une faillite de la maison de commerce qui l'employait comme comptable l'avait jeté sur le pavé, brutalement. Six mois de courses, de démarches avaient absorbé ses économies, déjà battues en brèche par la maladie de sa femme. Il avait frappé à cent portes, exhibant acte de naissance, extrait du casier judiciaire, certificats, mais sous les réponses polies, les éconduites sèches
et les reconduites patelines jusqu'à la porte, il sentait la même réflexion : - Tu es trop vieux, mon brave homme ! »
Et quand un de ses cousins, chef du portefeuille dans une maison de banque, l'avait pris dans son bureau, lui offrant 1,400 francs " pour commencer ■', Ballard avait accepté, entendant encore sonner à ses oreilles ce glas de la misère dont le pauvre connaît bien la note désespérée, unique : Cherche !
Il arrangea sa vie.
Marthe, sa fille aînée, était placée dans un magasin de nouveautés, à la caisse, et assez bien appointée, outre le bénéfice de la nourriture et du logement. Quant à Irma, sa seconde fille, elle finissait son apprentissage de modiste, rue de Hanovre. Ballard lui laissait pour sa toilette la maigre rétribution qu'elle recevait. On lui avait promis trois francs par jour après le premier de l'an prochain ; il fallait patienter jusque là.
Ballard gagnait 116 francs 65 centimes par mois, cent quarante francs avec les heures supplémentaires de travail qui lui étaient payées un franc chacune, mais qui l'empêchaient de prendre une tenue de livres pour occuper les loisirs de ses soirées.
Or, le loyer et le blanchissage payés, la part
des faux frais faite, soixante-dix francs que recevait Irma pour ses repas du matin et du soir, mis de côté, il restait à peine quarante francs à Ballard. Il avait alors reconnu la nécessité de supprimer le déjeuner, de se contenter des dîners à vingt-trois sous, sur lesquels il réalisait même une économie, grâce au système des cachets, et du pain d'un sou avec une demi-tablette de chocolat, le matin. Quant aux vêtements, il comptait, pour les renouveler, sur sa gratification de fin d'année et, au pis-aller, sur un secours que Marthe ne refuserait pas à sa sœur.
Présentement il importait surtout qu'il ne mourût pas de faim absolument et que sa fille eût deux francs cinquante par jour pour ses deux repas.
— Vois-tu, Irma, disait-il souvent, tu es arrivée à cet âge où l'on doit se bien nourrir pour se faire un bon coffre.
Au fond, il était fixé sur la valeur réelle des fortifiants et des stomachiques de crémerie et sur l'efficacité des viandes hémoplastiques réconfortantes. Mais il connaissait par expérience toutes les tortures qu'un jeûne forcé ou une nourriture insuffisante font endurer.
Par une ironie du sort au moins cruelle.
Ballard était affligé du tyrannique appétit d'un homme qui nourrit un tœnia.
Cet appétit, que ses ressources restreintes ne lui permettaient plus de satisfaire, lui avait valu même les remarques aigres-douces — qu'on lui rapporta, — de la femme d'un vieil ami qui le traitait le dernier jeudi de chaque mois.
Elle disait à son mari : — Pas possible, il doit avoir un ver solitaire, ton Ballard! Je n'ai jamais vu une fourchette comme celle-là!
Ballard souffrit beaucoup, le premier mois, du régime qu'il s'était imposé. Son ventre criait : à midi, quand ses collègues partaient les dents longues; à deux heures, quand ils rentraient repus; l'après-midi, quand ils digéraient le cul écrasé sur leur tabouret, lui soufflant au nez une haleine qui puait le poisson et les choux.
Ballard, en sortant à midi, traversait la rue pour éviter un restaurant, la porte ouverte, infectant le trottoir du fumet des sauces graillonnantes. Il allait machinalement droit devant lui, au hasard. Il achetait chez un boulanger deux pains d'un sou qu'il mangeait par bouchées et cassait dans sa poche.
Quand il pleuvait, il faisait une fausse sortie et derrière les carreaux des fenêtres fermées
lf.6 UNE HISTOIRE BANALE
S amusait de l'animation de la rue. Des gens s'abritaient sous une porte cochère, des femmes prises d'hésitation s'arrêtaient devant les ruisseaux larges où tournoyaient des ordures.
Une voiture de maître immobile attendait. Le cocher, raide sur le siège, avait les mains croisées sur le ventre et le cheval pointait ses fines oreilles, saluant de la tête et du sabot, piaffant dans l'eau clapotante. Mais cette distraction des jours de pluie fut enlevée au bonhomme.
Au mois de novembre un charcutier vint s'établir en face du restaurant. Et la boutique avec sa belle glace, haute et large, et la tentation des viandes roses étalées, devint pour Ballard un supplice de toutes les heures.
Un jour, il s'esquiva vers trois heures, torturé par des crampes d'estomac. Un de ses collègues le vit, dans les cabinets, mangeant voracement, le dos tourné, le cou dans les épaules.
Alors des blagues bêtes eurent cours.
Il thésaurise, — disait-on; ou bien : — Il entretient une grue ! Et, soudainement réveillés par de sales histoires d'alcôve, des gamins de quinze ans levaient leurs faces blanches où
luisaient des yeux vicieux que des pollutions fréquentes pochaient.
Si Ballard n'avait pas quêté l'apitoiement de ses collègues sur sa misère banale, s'il jouait l'atroce comédie de l'homme qui, sans être riche, mange à sa faim, ce n'était point qu'il fit de ce trompe-l'œil une question de vanité bête, d'amour-propre ou de pose. Il désapprouvait la représentation sans dessous, la poudre aux yeux, les dehors captieux des pannes qui ne dînent pas pour acheter des gants. Sa nature timide plutôt que concentrée était peu propre aux expansions, aux confidences ; en outre, un sentiment d'une délicatesse plus intime l'avait empêché de confier à ses voisins l'extrême modicité de ses ressources. Il aurait fallu parler d'Irma, de l'argent qu'elle lui coûtait encore, bien que placée, et une pudeur le retenait. Sa conscience de père lui faisait un devoir de ne point nommer ses enfants devant des garçons qui sahssaient les femmes et ne pouvaient admettre qu'une fille de quinze ans " l'eût encore ■'. Or, comment, en restant muet sur sa famille, expliquer sa vie sans faire soupçonner chez lui des vices latents : l'ivrognerie ou des désirs de vieillard libidineux ?
D'ailleurs, ses collègues, pour la plupart
endettés, vivant au jour le jour, lui auraient ri au nez s'ils avaient su qu'il prenait sur ses repas pour mettre de côté, tous les mois, l'argent du terme.
— On emprunte !
Mais cette idée d'escompter des aui^mentations et des gratifications problématiques contrariait les principes de Ballard, des principes que son père, un petit commerçant mort pauvre, et sa femme n'avaient pas peu contribué à développer.
Madame Ballard, plus âgée que son mari, rigide, osseuse, d'une honnêteté inflexible, était arrivée par une économie constante à joindre les deux bouts exactement, pendant les premières années de ménage. Plus tard, la même règle fidèlement observée avait abouti au placement de sommes péniblement gagnées, à l'achat de valeurs à lots.
Et maintenant qu'il fallait revivre cette vie de gêne, de recommencement, se débattre dans ce bagne du petit employé qui a de la famille, une préoccupation unique : joindre les deux bouts quand même, obsédait Ballard comme un ressouvenir de la morte, l'appel désespéré d'une voix lointaine.
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PAR exemple, si le jeûne forcé du matin lui était pénible, il prenait le soir une rude revanche et la patronne du " Prix fixe », où il dînait, donnait le bonjour froid d'une bouche fermée, à ce goinfre qui raflait le pain si goulûment.
Après dîner, vers huit heures, Ballard se couchait sans bougie, s'interdisant la lecture au lit, par économie; ou bien il parcourait, debout, dans la clarté des boutiques ou sous les becs de gaz, des journaux récoltés dans le bureau, après le départ des employés.
Souvent aussi il tuait une heure en allant à la porte des théâtres regarder : la queue des
petites places; l'arrivée des voitures; les femmes en pelisse traversant le trottoir sur la pointe (lu pied, les municipaux, les artistes en balade sur le boulevard au milieu des gamins qui jettent leurs noms tout haut et des marchands de programme gueulant.
Tous les jeudis il allait embrasser Marthe à la sortie de son magasin. Les commis le bousculaient, lui lançaient des barres de fer et des volets dans les jambes.
Il avait proposé à Irma d aller tous les soirs l'attendre au coin de la rue de Hanovre, pour la ramener, mais elle avait déclaré que " ça ferait mauvais effet «.
Il insista. — Je croyais que ton père. ..
Elle répondit: — Non... Et puis on ne sait pas!
Alors, comme il était couché quand elle rentrait, elle eut sa clef.
Elle déjeunait à la crémerie, mais se couchait ordinairement sans dîner, quoique son père, dans la répartition du maigre budget, lui eût alloué pour son repas du soir une somme égale à celle qui lui était affectée pour son déjeuner.
L'économie qu'elle réalisait lui permettait d'acheter de menus objets de toilette. Il lui arrivait de manger sur un coin de table quatre sous de charcuterie, des raisins secs de chez
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l'épicier ou des restes du déjeuner qu'elle enveloppait dans son petit journal.
Maintenant des hommes la suivaient, le soir, allumés par son museau froncé de gamine précoce, sa bouche en moue, ses cheveux chcàtain clair, roux aux tempes et flamméchant sur son front. Elle se servait pour les tordre, tous les matins, d'une épingle à cheveux qu'elle tenait au-dessus d'une bougie allumée, patiemment. Mais un matin, en sortant de la crémerie, elle aperçut son père embusqué au coin de la rue de Hanovre et s'effaçant, disparaissant dès qu'il l'eût vue.
Elle prit ses précautions.
Depuis quelques jours, une souffrance morale plus cuisante que la souffrance physique endurée avec résignation, torturait Ballard.
Inconsciemment, ses collègues traversaient son repos d'une douleur sourde d'accouchée qui mord ses draps pour ne point crier.
Les femmes faisaient le fond de toutes les conversations de bureau. On les y déshabillait en imagination, en paroles, avec une volupté paresseuse. Un tel avait lâché la petite, une plumassière, chose en chauffait •' une » qui travaillait dans les fleurs, Machin reconduisait tous les soirs «la gosse», une ancienne au sous-
chef, qu'il avait " faite « avec deux cafés et un billet de faveur pour l'Athénée.
— Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, les modistes, couturières, fleurs-et-plumes, — c'est toutes des vaches ! »
Et ils racontaient les conversations d'ateliers de femmes, des boniments de guenons soûles, disaient-ils. Un catalogue de musée anatomique en main, un employé faisait un cours de pathologie ordurier. Encouragé par le succès qu'avaient obtenu des descriptions d'une éléphantiasis et d'un accident tertiaire, il s'attaquait à l'embryologie, panachant les détails prolixes de mots techniques et de vocables populaires. Il terminait en citant un cas phénoménal d'embryologie mentionné dans le catalogue, mais qu'il appliquait complaisamment à l'enfant d'une couturière, sa maîtresse.
Ballard écoutait, muet, vaguement inquiet au fond. Il lui semblait que quelque chose à quoi il se voulait raccrocher croulât.
Généralement, après quelques minutes d'abêtissement comme à la suite d'un mauvais rêve, il avait un geste de la main et un: « Dieu merci, mes filles... » mental, qui le rassuraient momentanément.
Mais un jour, après une conversation dégoûtante sur les petites ouvrières, à midi sonnant,
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il avait couru à la crémerie où déjeunait Irma, sans indices, avec la certitude même qu'il ne ferait aucune découverte alarmante. A compter de ce jour, desdoutes lui vinrent, et, ne croyant pas sou incognito trahi, il fit de fréquentes apparitions rue de Hanovre.
Il revenait par la rue du Quatre-Septembre, de midi trois quarts à une heure, pleine de filles en balade. Par bandes de six ou sept, sur un seul rang, elles enveloppaient les hommes de regards curieux, avec des fusées de rires ployant leurs tailles.
Des employés promenant leurs flânes de ce côté, les suivaient. Des rencontres se faisaient inévitablement devant les bijoutiers, les papetiers qui exposent des photographies d'actrices et des vues de Saint-Pierre de Rome dans leurs montres
Des gamins fredonnaient devant le portrait de Judic :
Pour ne pas affliger les belles, l.e miniss' dans la garnison...
Une grande rousse élevant la voix, disait : — Y a pas celle qu'a été assassinée par son
type!
Et des hommes leur parlaient dans le cou,
joue à joue, les yeux dans leurs yeux pleins de
1(>4 UNE HISTOIRE KANALE
coups de poing. Quelquefois un petit miche payait le café après le déjeuner, pendant dix semaines. Puis le miche disparu, les promenades recommençaient.
Ballard, si peu observateur qu'il fût, avait bien remarqué le manège de ces filles tenant tout le trottoir et parlant haut. Et son inquiétude, sesdoutes, venaient de ce qu'il ne pouvait pas, raisonnablement, empêcher Irma de prendre l'air pendant dix minutes, pour chasser les odeurs acres de sueurs de femme et de parfumerie louche qui traînent dans les pièces étroites oti les ouvrières travaillent.
Dieu merci ! avec Marthe il n'était pas ainsi toujours en transes. Il la savait menée au doigt et à l'œil, courbée sur des factures, écrivant sans lever la tête, de huit heures du matin à dix heures du soir. Elle couchait dans les combles, et, sa lampe allumée, s'enfermait pour faire elle-même ses chapeaux, sa toilette des dimanches. Cette fille longue, plate et lymphatique, ni belle ni laide, avait une vie réglée de vieille femme désabusée. Elle dévisageait les hommes avec des yeux sérieux ; et il ne venait pas aux jeunes gens l'idée de lui faire la cour. Elle avait des éruptions de boutons qui l'enlaidissaient, la fanaient prématurément.
Tousles dimanches, elle venait déjeuneravec
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son père et sa sœur. On passait l'après-midi aux Champs-Elysées. Marthe donnait le bras à son père, Irma marchait en arrière, n'ayant de regards que pour les voitures descendant ou remontant l'avenue et laissant entrevoir des profils de cocottes vautrées, des insolences de poitrines en ofï'rande, un luxe criard de fille.
Elle tenait en estime aussi les vieux à favoris souples bien peignés, le linge éclatant, dans une attitude pleine d'abandon étudié et de froideur haute.
Après dîner, à huit heures, on reconduisait Marthe à son magasin.
En rentrant, Ballard et Irma se couchaient ; mais elle, jusqu'à minuit, les épaules hors du lit et le coude trouant le traversin, lisait des romans. C'étaient : les "Echos des feuilletons, « les " Journal pour tous, " les « Romans populaires illustrés, » servant leur ragoût ordinaire, réchauffé, d'une fadeur écœurante. D'abord les romans historiques. Moyen-âge parce que le prénom Jean s'écrit par un h ; les croquemitaineries où des nains fatals à tète chevelue poursuivent des princes très beaux et très blonds, enlevant une vierge pâmée sur un cheval maigre, au pied d'un donjon. Puis la cuisine prétentieuse des romans de cape et d'épée : des
seigneurs élancés ferraillant, très fendus; le même Richelieu barbotant dans le sang, devant le même Louis XIII, en carton pâte; puis le Louis XV du Parc-aux-Cerfs, llanqué de ses entremetteurs Lebel et de Sartine, jetant des pucelles dans le lit du maître et ayant peine à suffire à la consommation effroyable qu'il en faisait, s'il faut en croire les historiens romanciers qui ont ^ puisé ces détails aux sources les plus pures. «
Toute une histoire enfin, à côté de l'histoire, un papotage de concierge désœuvré, pénible et gluant.
Les romans modernes apportaient aussi leur contingent de loques et de bouffissures. Irma avait accroché au chevet de son lit un portrait de Paul Saunière, qui la ravissait. Et elle aurait voulu, par désir de comparaison, qu'un journal illustré, en première page, profilât les dieux favoris : Richebourg, Zaccone et Montépin.
Une amie lui avait prêté des romans, pour la plupart traduits de l'anglais : la Jane Eyre de Miss Brontë, l'Allumeur de réverbères de Miss Commins, la Femme en blanc de Wilkie Collins. Mais Irma déclarait que « ça ne l'enlevait pas « et que " c'était écrit trop fin ! "
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La bougie éteinte, elle rêvassait; et devant ses yeux tatigués passaient des entreteneurs cocus, graves, et des amants râblés qui la prenaient sans lutte, irrésistiblement.
DEPUIS un mois, Irma rentrait tard.
Comme elle devait, pour gagner sa chambre, traverser celle de son père, Ballard, réveillé par le bruit de la clef tournant dans la serrure, disait :
— Tu as donc veillé, petite ?
— J'ai veillé.
— As-tu dîné ?
— J'ai dîné.
Il se rendormait, satisfait. Mais un dimanche il demanda des explications. Irma les avait ruminées. On travaillait beaucoup ; Madame avait refusé toutes les permissions jusqu'au jour de Tan ; les commandes pleuvaient.
Ballard n'insista pas.
Le samedi suivant, Irma, en se déshabillant, dit à son père, qui ne dormait pas : — Tu sais, nous travaillons demain toute la journée. Elle ajouta, ronchonneuse : J'en ai plein le dos, vrai ! C'est temps que ça finisse !
— Bah ! c'est un mauvais moment à passer.
. Irma, en chemise, s'était assise au bord de
son lit, déchiffrant un carré de papier bleu à
la lumière dansante de la bougie, qui brouillait
les lignes.
LE 30 novembre, à midi, Ballard, en sortant de son bureau, alla rue de la Michodière, à la crémerie, où il savait rencontrer Irma.
C'était une petite boutique étroite, peinte en vert, jetant au trottoir des odeurs fades de cuisine pauvre.
La carte-menu était collée à la porte, pour la commodité des ouvrières qui la consultaient avant d'entrer demander leur portion, qu'elles mangeaient à l'atelier. Dans la montre, à droite de la porte d'entrée, une crème tournait, des bois de raisins secs trouaient un sac gris flanqué de compotiers ; au fond, des boîtes
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de légumes conservés et des poireaux à barbe sale, pendante, étaient rangés.
La montre de gauche se trouvait en partie masquée par des arbustes poitrinaires, en boîte.
Dans leur entre-deux, une silhouette se dessinait : celle du chef, un garçon flegmatique, imberbe et frisé.
La cuisine était séparée de la première salle, courte, étroite et carrelée, par une cloison vitrée dans laquelle s'ouvrait un guichet.
La porte de communication avait été enlevée pour faciliter le service, mais l'encombrement persistait à cause des petites tables de marbre fixées au sol et du comptoir qui s'élevait à l'entrée. Au fond de cette salle, après avoir monté deux marches, on se trouvait dans une seconde pièce où d'autres tables basses étaient immobilisées, à droite, à gauche, dans des coins que la crasse des têtes grisaillait. Une vieille banquette, au delà de deux petites tables séparées permettait au patron d'user des rallonges et de caser quatre et même six personnes où trois se seraient touché les coudes.
La patronne, une grandejeunefemmerousse, zézayait, allait de la cuisine aux tables, très empressée, abandonnant le comptoir à quelque client qui n'avait pas trouvé de place ailleurs.
Même, sur la prière de la patronne, il rendait la monnaie, passait les desserts. Quelquefois une petite brune s'installait ainsi au comptoir. Alors les hommes s'attardaient, et leurs haleines ternissaient le tronc.
La première fournée, celle qui venait d'onze heures à raidi, était composée des habitués tranquilles, d'un âge mîlr et n'aimant pas la bousculade.
Il y avait dix minutes de répit, puis les petits employés, les jeunes, des garçons de recette, des commis, des courtiers; les ouvrières, des modistes, des plumassières, des couturières, des fleuristes, se bousculaient, en été dépêchant le déjeuner pour aller traîner le long des boutiques, sur le boulevard.
Mais l'hiver, hommes et femmes peletonnés mangeaient emmitouflés, le chapeau sur la tête, buvaient à petits coups, déjeunaient pendant une heure exactement.
Les jeunes gens, naturellement putassiers,se fourraient dans les jupes des femmes, mettant un empressement de calicot complimenteur à leur passer une salière ou la carafe. Les femmes riaient, mangeaient du bout des dents, cassant leur pain délicatement, le dos de la main en dehors.
Quand Ballard poussa la porte, Irma, qui
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était assise en foce d'un jeune homme, à une table du fond, baissa vivement la tête et dit : — P'pa ! avec un jeu des pieds sous les chaises. Ballard restait debout devant sa fille, toutes les places étant prises.
— Assieds-toi donc, p'pa, là... au bout... Elle ajouta, sans façon : On se serrera.
— Non, je n'ai pas le temps ; je venais te dire.. .
— As tu déjeuné?
— J'ai déjeuné .. heu... mais...
— Alors assieds-toi, tu ne rentres qu'à une heure, n'est-ce pas? Une chaise, madame !
Le père Ballard, gêné par le fumet des sauces et l'appétit glouton des déjeuneurs, s'assit au bout de la table, timidement, ne sachant où poser ses mains.
— Alors tu venais me dire?
— Ah! oui... C'est la fin du mois, l'échéance. Peut-être ne rentrerai-je pas avant deux
heures du matin.
— Voilà des désagréments que nous ne connaissons pas. Ah! c'est aujourd'hui la fin du mois? Savais pas.
Et comme le père Ballard ne répondait pas à cette invite du jeune homme assis en face d'Irma, elle noua la conversation.
— N'est-ce pas, monsieur Léon, que ces veil-
lées sont embêtantes? A lage de papa surtout. Papa a tantôt cinquante ans; il ne les paraît pas, hein? Ah! faut tout dire, vous avez les inventaires qui valent bien leurs jours d'échéance ! Et elle mit carrément les coudes sur la table.
— Monsieur Léon vient souvent à l'atelier pour les rassortiments, ajouta-t-elle; il fait la place pour ce grand magasin, tu sais, rue du Quatre- Septembre, tu sais bien ?
Monsieur Léon approuvait, l'air niais, très pâle avec des poils blonds naissants, sous le nez et aux tempes, un grand nez plat, des cheveux raides tombant très bas sur le front. La large échancrure du col découvrait une gorge, maigre où le cartilage-thyréoïde saillissait avec des sauts comiques lorsque Léon mangeait.
Irma ayant rompu la glace, malgré l'excessive réserve de Ballard, la conversation ne tomba point.
Léon s'informait du nombre d'employés qu'occupait la maison de Banque où travaillait le bonhomme, de la moyenne des appointements, de la liberté dont on jouissait.
— Fume-t-on ? A quel heure quittez-vous le bureau ? Devez-vous vous embêter là-dedans ! Pas trop rossards, les types ?
Ballard monosyllabait des réponses, risquait des «Je ne vous dirai pas trop, ma foi !... Ah !
c'est comme ça, chez vous ? •> Mais il était distrait par l'odeur des ragoûts, des rosbeafs pommes, un ! des " veau braisé marengo ! •' des " lardé choux ! •• qui lui passaient devant le nez, et dans le cou. Un malaise l'envahissait et des sauces rousses où des légumes nageaient lui faisaient venir aux lèvres des filets de salive.
— Vous prendrez bien une tasse de café avec nous, dit Léon.
Rallard se défendait.
— Mais puisque tu as déjeuné.
Alors devant l'insistance d'Irma et n'osant confesser qu'il n'avait rien mangé depuis la veille, il céda.
Léon avait allumé une cigarette qu'il fumait, les doigts délicatement écartés.
Cependant un grand vieux, tout blanc, cachant une guitare sous son mac-farlane, entra. Il chantait en s'accompagnant.
0 ma gondole, La brise est folle.
Vers mon idole Voguons ce soir.
Et il avait une petite voix maigre et chevrotante, toute de tête.
A la table du fond, les femmes riaient. Une
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grande blonde racontait qu'elle venait de lâcher sa mère, qui la cramponnait, et de se louer une chambre.
— Figure-toi, elle mangeait tous mes mois avec un type qui la battait. Le plus drôle, c'est qu'il voulait... Un rire la renversa sur sa chaise et elle acheva sa phrase dans l'oreille d'une voisine.
— Tu penses si je l'ai envoyé se baigner ! Le vieux chanteur lui mit son chapeau sous
le nez.
— T'nez, v'ià deux sous, mais vous nous chanterez l'heure du rendez-vous, pas ? vous connaissez l'heure du rendez-vous ?
Il répondit: Oui, mademoiselle, d'un air bien heureux, très flatté, et il attaqua immédiatement le refrain :
.. Je disais alors, ît ma belle au cœur tendre. Demain sous les bosqueis, loin des regardsjaloux, Quand sonnera minuit, seul, j'irai vous attendre, N'ailoz pas oublier l'heure du rendez-vous, N'allez pas oublier l'heure du rendez-vous.
Toutes les femmes applaudirent, et quand il fut sorti, elles se retrouvèrent devant le comptoir.
— Nous avons ? disait la patronne.
— Un gigot aux haricots...
UNE HISTOIRE lîANALE 177
— Dix.
— Une pomme sautée...
— Quatorze.
— Un demi-setier...
— Quatorze et quatre, di.x-liuit.
— Deux sous de pain et un brie.
— Dix-huit et cinq, vingt-trois. Merci ; et vous. Mademoiselle, nous avons?
L'additionfaite, elles sortaient et s attendaient sur le trottoir, devant la porte, se donnant des chiquenaudes sur le ventre et sur les cuisses pour déloger des miettes de pain. Les hommes levaient la tète.
Cependant Léon questionnait Ballard adroitement, suivant le til d'une idée.
— Alors vous retournez travailler après dîner, les jours déchéance... ce soir, par exemple?
— Mais oui, jusqu'à une heure du matin.
— Ah! Et vous n'avez jamais été attaqué?
— Non...
— Vous n'êtes pas armé ? Vous devriez être armé.
— J'ai une canne plombée...
— P'pa, c'est pas pour te renvoyer, dit Irma, mais il est une heure moins cinq.
Ballard se leva vivement :
— Irma, ne rentre pas trop tard. Tu as ta clef? — Oui. Au revoir.
Il serra mollement la main que Léon lui tendait et s'en alla ; au coin de la rue, il prit le pas accéléré pour signer la feuille de présence qu'on enlevait à une heure précise.
■Uif ^» ^ê^ ^4» **!► tàV ^aV 'W ^aV t»' -W tAV fAV TA*- ▼>*!►■
LE soir, à huit heures, Léon vint chercher Irma à son magasin. Il fumait des cigarettes devant la porte, une porte de derrière qui avait les apparences d'une " entrée des artistes ^ d'un bouis-bouis, avec son trou noir d'escalier, qui semblait s'enfoncer dans une cave, et les apostrophes voyoutes tracées à la craie sur des volets de marchand de vin, de hauts volets bruns que des tringles de fer scellées dans la pierre, tenaient plaqués sur le mur.
Irma rejoignit Léon au coin de la rue, et ils marchèrent côté à côte sans se donner le bras,
Irma relevant sa robe d'une main et de l'autre battant sa cuisse avec un petit sac vide.
Même, rue Richelieu, ils allaient, l'un suivant l'autre, à cause de l'encombrement des trottoirs étroits que des voitures rasaient. Ils traversèrent la cour du Louvre, toute noire, le pont des Arts, et, laissant l'Institut à gauche, ils se trouvèrent rue de Seine, où demeurait Ballard. A cinquante pas de la maison, Irma s'arrêta.
— Laisse-moi rentrer seule, à cause du concierge qui espionne; tu monteras dans dix minutes.
— Sais-tu où il y a un charcutier et un boulanger? demanda Léon.
— Oui. Elle lui donna des adresses, debout au milieu du trottoir, bousculée par les passants, puis elle s'éloigna et revenant sur ces pas presque aussitôt: — Ahlj'oubliais! Nemonte pas de vin, il y en a chez nous.
Léon profita d'une minute où le concierge tournait le dos pour s'engager dans une petite allée noire au bout de laquelle un escalier tournait. Des odeurs acres traînaient, des lavures de vaisselle s'épandaient sur les marches et il semblait qu'on eût oublié, dans quelque coin, des langes humides de caca d'enfant. Les murs, dans un suintement continu, se perlaient de
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gouttelettes sales, coulant en larmes, des ordures poissaient la rampe et le vent, s'engouf- Tiant dans l'escalier par un carreau cassé, répandait par toute la maison les émanations d'un plomb, écœurantes comme une haleine de fiévreux. .
Au quatrième étage, Léon s'arrêta essouflé.
Irma, qui tenait la porte entrebaillée, l'ouvrit toute grande, le fit entrer, le débarrassa d'un pâté et d'un pain d'une livre qu'il cachait sous son paletot. En l'attendant, elle avait mis le couvert dans la chambre de Ballard, la première des deux pièces dont se composait leur logement. Elle était très nue, avec un petit lit de fer dans un coin, une table et trois chaises. Un buff'et de cuisine, en bois blanc, dans le désordre d'objets pêle-mêle, montrait des assiettes, des verres, des outils de menuisier, des couverts d'étain dans des boîtes à savons, des litres vides au goulot coiffe de débris.
Le lit était défait ; Ballard le retapait tous les soirs avant de se coucher. Au porte-manteau, derrière la porte, des vêtements pendaient, puis, partout, sur les murs des images étaient épinglées. Des caricatures, desratichons penauds à manières obliques ; des ratapoils un gourdin sous le bras; un sourire et des jambes d'actrice entre la charge d'un maréchal et la
tête en poire d'un Louis XVIII prudhommesque ; enfin, dans les coins, comblant les vides, des cartes distribuées dans les magasins de nouveautés, des chromos violemment enluminées, des almanachs coloriés, et, dans le seul cadre qu'il y eût, une méchante lithographie représentant Mazeppa, attaché sur son cheval et traversant un bois feuillu d'aspect sauvage. Dans la chambre d'Irma, même désordre. Des filets, des cheveux, des pots de pommade vides, une verroterie de bazar dans un tiroir de table boiteuse. Une autre table de nuit béante, où s'étalait le roman lu la veille, avec la page où s'était arrêtée Irma, marquée par des cheveux en natte. Sur les murs, des carrés de glaces, des photographies souriantes, des têtes vissées; toute une bondieuserie bon marché : des Noëls avec les bras trop courts, une vierge sans torse, un Saint-Joseph d'une gravité excessive et des Dieu le Père riant dans leur belle barbe, l'air bon.
Le lit était assez grand, ayant été, à l'origine, acheté pour les deux sœurs.
Léon s'était arrêté sur le seuil de cette chambre, un peu gêné, pendant qu'Irma rinçait deux verres et les essuyait.
Ce rendez-vous avait été pris au restaurant, le matin même, après le départ de Ballard.
UNE HISTOIRE BANALB 183
A la tin, Léon était las des balades, le soir, de la reconduite avec les baisers volés dans les rues désertes, d'un pelotage énervant et excitant, de toute cette menue monnaie de l'amour qui donne appétit. L'occasion se présentait de se mettre franchement à table, il saisissait
occasion
Quant à Irma, elle avait accepté d'avance les conséquences de ce dénouement prévu: elle ne faisait rien pour en avancer ou en reculer le terme, voilà tout. Mais elle y pensait souvent le soir, dans son lit, et le matin au réveil, raisonnant sa chute, établissant le bilan de sa honte !
— C'est peut-être pour aujourd'hui!
Même, à deux reprises, elle avait trouvé à Léon des timidités incompréhensibles, une retenue que n'autorisaient pas les circonstances. Elle se rappelait leur promenade en fiacre, un dimanche ; bien sur, il avait des intentions ce jour-là et elle s'avouait à elle-même qu'elle avait cru que " ça y était! '> Eh bien, non! Il n'avait pas osé baisser les stores, en plein midi, et il s'était contenté des mêmes chatouilles, sous la robe, le long des cuisses, ne paraissant pas comprendre qu'elle l'attendait frissonnante, prête à le recevoir !
Quelquefois, elle cherchait des excuses à une
faute non encore commise. Elle ne s'amusait pas à la maison ; elle y était bien seule ; elle avait pensé au mariage, mais la tête pleine d'histoires romanesques, elle disait: Qui voudrait de moi, sans le sou? Puis, comme une de ses amies lui avait raconté une nuit sans joie passée avec un vieux, son collage avec un jeune la mettait, dans son estime, au-dessus des filles qui se vendent?
Elle, se donnait, pour rien, pour savoir et vérifier, en les faisant suivre d'exemples, des théories que les garces d'atelier lui avaient inculquées.
Elle n'obéissait pas à une passion délirante ; lorsqu'elle avait rencontré Léon à la crémerie, elle avait, la première, blagué la coupe de ses cols et le va-et-vient vraiment drôle de sa pomme d'Adam. Puis elle s'était amusée de son bagout de calicot faisant l'article, et elle le laissait pousser sa pointe, l'écoutant toute molle, lentement envahie, cédant peu à peu.
Et lui, après la scène du fiacre, se fichait des coups de poing, se reprochant de ne pas l'avoir faite, au fond novice encore, et donnant pour excuse à sa niaiserie l'étonnement que lui avait causé cette prompte capitulation.
Brusquement, à midi, il lui avait dit:
UNE HISTOIRE lîANALE i85
— Si nous profitions de l'absence de ton père pour dîner ensemble?
Elle avait répondu: — Oui... mais où?
— Eh bien, chez toi... si c'était possible. Elle se mordit les lèvres:
— Dame!... viens toujours me chercher à la sortie de latelier.
L'accord avait été tacite. Et Léon faisait cette réflexion en la quittant: -J'y gagne le dîner au restaurant et l'hôtel! •'
MAINTENANT ils étaient assis, côte-à-côte, sans appétit, devant le pâté dont il avait enlevé la calotte, découvrant une boule de chair pétrie. Léon cherchait à s'entraîner. II était vraiment un peu bebêt, malgré ses airs de tombeur, sa belle audace devant les femmes raccrochées dans les brasseries.
— Nous faisons la dînette, dit-il, en riant. Je verse à boire; coupe le pain.
Mais elle, renversée, les yeux au plafond, rêvait :
— Ça n'est pas beau ici, hein?
— Mais si, c'est très bien... avec toi! Et il
se ponclia pour la baiser, ravi de sa galanterie banale.
Comme elle restait muette, insensible à sa caresse, il se redressa, gêné : — Tu ne manges pas? •
Il lui versa h boire: — Qu'est que tu fais tous les soirs, en rentrant ?
— Je lis.
— Ah !.. . couchée ?
— Couchée...
Il y eut un grand silence. Leurs chaises se touchaient. Tout d'un coup, brutalement, il la prit dans ses bras, sans une parole. Alors elle ferma les yeux, docile, pendant qu'il dégrafïait le haut de son corsage, l'embrassant sur le cou, à pleines lèvres. Et dans ce dépoitraillement rapide, il était étonné de trouver une chair sans odeur, ne jetant pas au visagecette bouffée de parfums canailles qu'exhalent les seins des prostituées tout de suite déshabillées.
Mais, renversée avec Léon penché sur elle, ce dossier de la chaise lui cassait la taille. Elle murmura : Tu me fais du mal, retire-toi... Et, la tète fouillant sa poitrine, cherchant les seins sous la chemise montante, il ne l'écoutait pas, lui mangeant la chair sans parler...
Enfin il se redressa, très rouge.
— Couchons-nous !...
Elle ne dit pas non, se laissant enlever ; mais comme il faisait un pas vers le lit deBallard, elle l'arrêta :
— Non, pas là, pas là...
Il marcha droit devant lui, pénétra dans l'autre chambre et laissa tomber Irma sur son lit, haletant !
Alors, les yeux toujours clos, les mains croisées sur la poitrine, elle attendit qu'il fût deshabillé .
Vers une heure du matin, comme Ballard tournait sa clef dans la serrure, Irma se réveilla. Du coup, elle fut sur son séant, secouant Léon étendu à côté d'elle, le nez dans l'oreiller.
— P'pa, dit- elle, p'pa qui rentre !
Le jeune homme se dressa, ahuri, les mains battant l'air, cherchant ses vêtements. Il était déjà à genoux sur le lit, prêt à selaisser glisser sur le tapis; mais elle l'arrêta, comprenant qu'il voulait se cacher sous le lit.
Ballard avait ouvert la porte et pénétrait dans la première pièce. Il alluma la bougie ; on l'entendait marcher, d'autant que la porte de communication était restée ouverte. Il vit les deux couverts mis et pensa tout de suite que Marthe, par exception, était venue dîner avec sa sœur. Il lui vint à l'idée de s'en assurer en
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interrogeant Irma; il tit un pas vers sa chambre, hésita. Le pâté l'attirait maintenant. Ça tombait bien. Il avait faim. Elles n'étaient pas en appétit, les pauvres chéries ! Et il s'assit devant la table, épanoui, renonçant à réveiller Irma, gardant ses questions pour le matin, au réveil. Pendant dix minutes, il mangea sans boire, gloutonnement, comme un convalescent qui a connu toutes les tortures d'une diète prolongée. Il dévorait la viande du pâté, cassant des morceaux, de pain énormes, démolissant la croûte à coups de fourchette. Il n'avait jamais si bien dîné, même chez son ami Papillon.
Le profil en lame de couteau de madame Papillon le faisait sourire, maintenant qu'il pouvait reprendre du pain sans qu'un coup d'œil aigu le lui reprochât. Il avala la croûte sans souffler, avec des mâchoires chantant la revanche, r"autant de pris « sur les jeûnes futurs. Quand il s'arrêta, presque honteux d'avoir fait table nette, sa respiration était pénible et il se sentait un poids sur l'estomac. Il se leva lentement , la bouche ouverte, la tète lourde, et, son pantalon tombé, il s'appliqua les deux mains sur le ventre, frictionnant mollement. Puis il se coucha, après avoir soufflé la bougie, en murmurant :
UNE HISTOIRE RANALE
C'est drôle! ça ne passe pas ; bien sûr j'ai mangé trop vite !
Cependant Léon était resté au milieu du lit, à genoux, en chemise, l'oreille tendue. 11 n'osait bouger dans la crainte d'un craquement du lit qui eût pu les trahir, et pas un mouvement de Eallard ne lui échappait, quoiqu'il s'élevât un mur entre eux. Bien longtemps même, après qu'il eut éteint sa bougie, ils restèrent immobiles, raidis, avec leurs derniers baisers figés sur les lèvres. Ils semblaient, tacitement d'accord, éviter tout contact, redouter une surprise des sens qui les rejetât aux bras l'un de l'autre. Et pour résister à l'odeur d'amour, à la griserie de sueurs mêlées qui montaient des draps. ils pinçaient les narines, luttant contre cet entraînement brutal qui fait la chair forte et maîtresse .
Léon n'avait plus même la pensée de s'habiller et de partir. Il voyait Ballard derrière la porte, prêt à lui sauter à la gorge... A la fin, exténué, il se recoucha, grelottant! Ils ne s'adressèrent pas une parole, et il y avait entre leurs deux corps la large place d'une troisième personne.
La nuit fut longue. Enfin, vers sept heures, Irma se leva. Tous les matins elle allait, en chemise et les pieds nus, demander l'heure à
son père. Quand il dormait, elle se penchait sur son lit, étant un peu myope, et distinguant imparfaitement les aiguilles de la montre accrochée au mur.
' Elle entra dans la chambre de Ballard. Il était étendu sur le dos, les yeux ouverts ; entre ses lèvres un mince bout de langue pointait. Irma demanda : — Quelle heure est-il?
Et comme il ne répondait point, elle fit un pas vers le lit. Soudainement, elle se jeta en avant, sur son père, lui palpant la poitrine; puis aussi brusquement elle fit un écart de côté en criant : — Léon!... Léon!...
Lui, ne sachant pas, la croyant aux prises avec Ballard, restait saisi, cloué au lit...
Mais elle reprit: — Léon!... p'pa... viens vite, p'pa est mort!...
Il se leva précipitamment et accourut.
Irma, adossée à la porte d'entrée, n'osait plus bouger, plus pâle que le cadavre.
Léon restait au milieu de la chambre, les jambes nues, sa cravate, en corde, pendante. Il dit : — Vrai... tu es sûre ? Ce n'est peut-être qu'un évanouissement.
Le chat de la fable lui revenait en mémoire : cet enfariné guettant les souris et faisant patte basse sur les inexpérimentées qui trottaient menu autour de lui. Mais Ballard ne bou^-ea
pas. Alors elle courut follement, avec des yeux fixes, sans larmes, les cheveux dénoués, ses maigres épaules frissonnant !
Il dit : — Du vinaigre.. . avez-vous du vinaigre ? Il ne la tutoyait plus, comme si Ballard eût pu les entendre. Elle lui apporta une burette, se reprenant à espérer, mais elle n'osait plus s'approcher du lit pendant que Léon, le bout des doigts mouillé, frottait les tempes et le front du bonhomme. Mais les yeux du mort avaient une fixité froide et calme qui le déconcerta. Elle, vit l'inutilité du remède, et, comme Léon allait se trouver mal, sèchement, du coup ayant aussi oublié le tutoiement, elle lui dit : — Habillez-vous !
Ils retournèrent dans la chambre d'Irma, s'habillant cûte-â-côte, sans parler, subitement envahis par une pudeur tardive qui leur interdisait tout rapprochement, tout regard même.
Ce grand silence lui détendit les nerfs, et comme elle mettait son jupon, son désespoir éclata. Elle pleurait la poitrine secouée, le nez rouge, des mèches de cheveux raides dans les yeux.
Elle donnait des explications, prenant des temps. C'était le pâté... il s'était étouffé... Il avait dîné en rentrant. . . la digestion ne s'était pas faite !...
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Elle ne trouvait pas un mot de regret caressant, une parole venue du cœur, un de ces riens très bêtes qui tireraient des larmes à des .huches.
Léon dit : — Qu'est-ce que nous allons faire?
Elle répliqua: — A liez-vous-en d'ahord; quand vous serez parti, je courrai chez la concierge, chez la voisine, partout ! Ah ! il faudrait voir ma sœur ; avez-vous le temps ? Si vous pouvez aussi passer chez madame... au magasin ?
— Qu'est-ce que je dirai ?
— A Madame ? vous lui direz ce que vous voudrez : que vous êtes un voisin, n'importe quoi... Mais que Marthe vienne tout de suite, qu'est-ce que je deviendrais ? — Vous savez, c'est sur le boulevard... vous ne pouvez pas rester vous, oui, je comprends... Vous savez bien ? où nous sommes allés un soir? Mou Dieu, vais-je avoir affaire !
Il disait toujours oui, de la tête. Il était habillé, elle le poussa vers la porte, et il détournait la tête pour ne point voir le mort.
Les deux amants se quittèrent, sans une parole, sans un serrement de main. Elle resta penchée sur la rampe, deux minutes, puis elle frappa à la porte d'une voisine.
Léon se trouva dans la rue, étourdi comme un homme ivre, courbaturé, pâle, avec des
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douleurs dans les genoux et dans les cuisses Il respira la bouche grande ouverte.
Peu à peu, il se dégrisait et des souvenirs de sa nuit s'éveillaient dans son esprit, nettement.. C'étaient: la prise de possession brutale, et sans précédent pour lui, d'un corps neuf; puis le combat d'amour, la défense molle et les sanglots du vaincu d'avance; puis la rentrée subite du père, les angoisses des heures passées dans ces draps chauds d'amour. 11 avait encore dans les oreilles le cri d'Irma : Viens vite, p'pa est mort ! Et il la revoyait, affolée, avec, sous sa chemise, la saillie du ventre et le dessin des cuisses.
Un vent froid piquait et de gros nuages charbonnant le ciel bas roulaient sous la poussée ardente d'une haleine formidable, comme la fumée des pipes qu'un courant d'air emporte.
Maintenant, le sang à la peau, il marchait moins vite et de bonnes pensées lui venaient. Bien sûr, il viendrait en aide à la pauvre fille. Il avertirait sa sœur et sa patronne ; il pouvait perdre une matinée après tout, il devait bien cela à la petite... Dame ! on est toujours un peu reconnaissant aux femmes des moments agréables qu'elles vous ont fait passer !
Il était arrivé sur les quais: il regarda
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l'heure à une station de fiacre et fut étonné qu'il lui restât une heure à perdre. Il avait le temps de faire les deux commissions d'Irma avant d'aller au magasin ; il évitait ainsi une démarche appréhendée auprès d'un patron grincheux, ennemi juré des permissions de congé.
Tiens ! c'était à considérer ! La fin de l'année approchant, la moindre infraction à la discipline et les demandes intempestives servaient de prétexte au patron pour rogner les augmentations et les gratifications. Vraiment oui, c'était à considérer!
Une à une, ses bonnes pensées s'envolaient.
Aussi bien tout l'agaçait, contribuait à cette tension des nerfs, résultat d'une douleur physique et d'un trouble moral combinés, d'un mécontentement de tout et de soi. Il s'en voulait de l'indécision qui le prenait soudainement, de la perturbation apportée dans ses idées par des phénomènes extérieurs dont il ne se rendait pas compte. Il ne pouvait arriver à résumer exactement la situation pour prendre un parti.
Maintenant, des aiguilles glacées que chassaient des rafales lui cinglaient la figure, par grands coups. Et, chaque fois, il croyait que des gamins embusqués venaient de lui jeter
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une poignée de sable. En traversant les Tuileries, il fut aveuglé: un vent aigu le giflait, l'obligeant à des volte-face, la main au chapeau, les oreilles lardées de piqûres d'épingles.
Alors ses belles résolutions, tout d'un coup, tombèrent. C'était pour lui une question d'avenir, pensait-il ; on ne rate pas avec sa position pour un béguin, c'est bête! Il faisait le compte de ce qu'Irma lui avait coûté : les petits cadeaux des premiers jours, les déjeuners, le café pendant trois semaines, etc. Il avait bien payé cette nuit passée avec elle. Et quelle nuit ! Il finissait par n'être pas bien sûr, au contraire, qu'elle ne lui dût rien, après les transes dans lesquelles il avait vécu!
11 avait ralenti son pas, argumentant, luttant, cherchant à sa rupture des raisons décisives, scrupuleux au point de se donner d'abord tous les torts pour les écarter ensuite victorieusement et conserver, à ses yeux, un haut prestige.
Dites donc, mais Irma allait se trouver seule, presque sans ressources! Une maîtresse à entretenir? ah ! non ! Il n'allait pas se flanquer celle-là sur les bras! Pas si bête; amant, oui, miche non pas! Et puis, d'ailleurs, ils iraient loin avec ses dix-huit cents francs. Quoi, son lâchage ça n'était pas la misère pour Irma,
la sœur était là, une pioclu^use qui devait avoir dos économies ! C'était décidé, il allait prévenir Marthe et la patronne d'Irma, et puis bonsoir ! On lui frappa sur l'épaule.
— Tiens, Louis!
— Léon ! ça va ? A propos , chauflës-tu toujours la petite?
— Irma?
— Oui, la gosse du restaurant.
— Non.
— Tu ne la vois plus ?
— Je ne vais plus à la crémerie.
— A la bonne heure. D'abord, mon vieux, quand on en a fait une, le mieux est encore de la plaquer pour en faire une autre. Les collages qui rouillent, c'est daim !
Ils entrèrent chez un marchand de vin, causant debout devant le comptoir. Mais neuf heures sonnant, ils se séparèrent.
Au coin de la rue du Quatre-Septembre, Léon s'arrêta. La rencontre qu'il avait faite, «n le retardant, lui interdisait, avant son arrivée au magasin, les visites à la patronne et à la sœur de la petite. Peu à peu la phrase qu'il avait lâchée inconsciemment, sans savoir pourquoi, s'affirmait dans son esprit avec la persistance d'une résolution froidement prise.
" Je ne vais plus à la crémerie ! "
Parbleu, c'était une inspiration. « J'éviterai ainsi, pensait-il, les reproches, les lamentations de femelle — et le reste! Quant à Marthe, elle" apprendra toujours trop tôt la mort de son père. Il était arrivé devant son magasin; il y entra en saluant un gros homme, qui, les mains en croix dans le dos, surveillait l'étalage, à la porte.
Tout de suite, Léon donna le mot d'ordre : Si une femme venait le demander, on devait répondre qu'il n'était pas là, qu'il avait négligé même de motiver son absence.
Mais au bout de huit jours, personne n'ayant paru au magasin, Léon ressentit un violent dépit de cet abandon qu'il avait provoqué, de ce détachement sans lutte. Il s'attendait à un relançage immédiat, à des visites de femmes, guettant sa sortie sur le trottoir ; il avait réglé une mise en scène qui n'eût pas manqué de le poser; cette belle indifférence de fille lâchée froissait son amour-propre. Elle était peut-être malade ?
Alors, pour en avoir le cœur net, il alla rôder autour de la crémerie. Une couturière qu'il rencontra, un soir, lui apprit qu'Irma était rentrée au magasin, le lendemain même de la mort de son père. Cette catastrophe
paraissait même n'avoir pas changé ses habitudes; elle avait seulement déménagé.
Léon n'osa demander sa nouvelle adresse et s'éloigna, — très vexé.
ARSÈNE ! cria Adèle, du seuil de la chambre, Arsène ! va chercher ton père !
L'enfant, qui jouait aux billes sur le palier, accroupi et le cou tendu, se redressa, et répondit, l'air maussade : — Tout à l'heure. Alors elle sortit courroucée, l'empoigna par le bras, le secoua rudement et d'une gifle le jetant dans l'escalier : — Tout de suite, cria-t-elle, tout de suite !
Et comme l'enfant, hésitant, la regardait en dessous, le bras replié, le coude à la hauteur
de la tête, prêt à parer des coups, Adèle lit mine de le poursuivre. Mais il sauta des marches, le corps en avant, s'accrocliant à la rampe, et, rageur, mâchant des injures.
Adèle, madame Jean, comme on l'appelait dans le quartier, vivait maritalement avecJean Pouttier depuis deux ans. Pouttier, mouleur en cuivre, était veuf depuis six mois quand il avait rencontré Adèle, qui demeurait dans sa maison. Il avait eu de sa femme un garçon, — Arsène. Sa voisine avait une fille, — Louise. Souvent les deux enfants jouaient ensemble, le soir, devant la porte. On s'était connu ainsi, rue de la Glacière, quand, pendant les longues soirées d'été, les locataires, les bonnes des voisins et les petits commerçants apportant leur chaise, venaient causer, en demi-cercle, devant la loge du concierge. Pouttier se rapprocha de sa voisine, lui fit la cour ouvertement, assidûment. Au bout du deuxième mois, il couchait avec elle.
Alors, peu à peu, Adèle cessa de travailler. Elle se levait tard, buvant, couchée, le café que lui montait la concierge; elle s'habillait lentement, descendait, s'attardait chez les fournisseurs, dans la loge, et, vers midi, jugeant qu'il était trop tard pour commencer la journée, décidait qu'elle n'irait pas à l'atelier. Son
patron se l'àcha. Elle le prit de haut, et fut remerciée. Alors, Pouttier vécut avec elle définitivement. Elle donnerait congé pour le prochain terme et viendrait partager sa chambre. Il avait réfléchi. Il y trouvait une économie, après tout. Il ne mangerait plus à la gargote et ne serait pas obligé de s'occuper de l'enfant. Adèle ne travaillant plus ferait marcher le ménage et élèverait les mioches. Elle accepta. Alors, elle vendit, de son mobilier, tout ce qui n'étant pas de première nécessité eût été encombrant dans la chambre de Pouttier.
Elle n'y transporta que deux chaises, un matelas pour les enfants, qui coucheraient ensemble, et des menus objets de toilette.
On jeta le matelas dans un cabinet noir, sans air, étroit, et que Pouttier, couchant avec son fils, avait transformé en chambre de débarras. D'ailleurs, Pouttier et Adèle avaient tout pesé, longuement. Arsène ayant neuf ans et Louise étant d'un an plus jeune, après réflexion, leurs parents, qui eussent pu étendre le matelas dans la chambre, avaient jugé plus convenable surtout dans les premiers temps de leurs amours, de les faire coucher dans le cabinet noir. Plus tard, on verrait.
Les voisins s'étonnèrent à peine de ce rap-
prochement prévu. Les enfants n'y prirent pas garde.
Mais Pouttier, pendant son veuvage, ne rentrant plus pour les repas, seul le soir et s'ennuyant, setait mis à boire. Il y eut des scènes. Il rapportait sa paie de la semaine à peine entamée ; le dimanche même, il était facile de le retenir à la maison, mais le lundi, il était intraitable et rentrait régulièrement soûl. Encore fallait — il qu'Adèle l'envoyât chercher par Arsène chez Béchamel, le patron de la gargote où il déjeunait avant son mariage et pendant son veuvage.
Le petit Arsène, les deux mains dans ses poches, descendit lentementle boulevard Arago. Il connaissait le chemin, et il avait des révoltes intérieures qui lui faisaient monter de petits frissons aux cheveux, des grognements brefs d'enfant vexé, eu pensant qu'il lui fallait relancer chez Béchamel, son pochard de père. Il se voyait, traînant l'ivrogne, sous les regards ironiques des passants, et le ramenant à sa maison, dans son triomphant abêtissement d'homme soûl. Alors une répulsion instinctive, malgré l'habitude, l'étreignait. C'était, quand il entrait dans la boutique, un rire qui courait, faisant lever les têtes. Et l'enfant, sous ce coup de fouet qui lui cinglait le visage, n'osait pas
LUNDI «n
s'approcher de son père, accroupi sur une table. Mais on criait : Pouttier !... ton fils !
Pouttier, debout, ricanant, prenait l'enfant sous les bras, l'enlevait et, bouche à bouche, lui soufflait son haleine empuantie en disant : — Ta mère qui t'envoie, hein ? L'enfant, qui détestait cette femme autant pour les coups qu'il recevait que pour les corvées dont elle le chargeait, — répondait : — Oui, c'est elle !
Pouttier ricanait : — Eh ben, disy zut !
Et la même scène se renouvelait chaque lundi, invariablement. Mais l'enfant allait avoir 11 ans, et cette sale noce l'écœurait. Il s'arrêta. Des gamins jouaient aux billes : une tentation lui vint.
Il pouvait bien faire une partie ; on ne l'avait pas suivi. Et puis, quoi ? il dirait que son p'pa n'était plus là et qu'il l'avait cherché ailleurs... Pour sûr, il ne serait pas démenti par le père, car il était crânement plein quand il rentrait.
Le gamin, machinalement, remuait ses billes dans sa poche; puis, brusquement, tirant un des joueurs par sa manche : — J'y vais de quatre !... dit-il. — Il y eut un échange de billes. — Hors trois !...
Et le petit Arsène, à genoux dans la poussière, ramassa les billes, sans parler, mais la
figure éclairée, ne pensant plus à Pouttier, ni à l'autre !...
Tout à coup, un enfant lui jota ces mots, dans le cou : — Ta mère !
Arsène fourra ses billes dans sa poche, précipitamment, se redressa, et s'en alla, indifférent, très lent, avec un air sucré d'innocence feinte, sans regarder derrière lui. Comme il arrivait à l'angle de la rue Ferrus, Pouttier déboucha sur le boulevard, absolument ivre et battant les murs.
— Ah ! t'arrives bien, p'tiot, cria-t-il, le père Béchamel m'a foutu à la porte; viens ici... et donne-moi le bras.
L'enfant obéit, sans mot sonner, traînant son père avec cette lenteur indifférente qu'ont les conducteurs d'aveugles Pouttier monologuait : — C'est une rosse, Béchamel ; et l'éternelle phrase lui montait aux lèvres dans un bavement : Ta mère qui t'envoie, hein ? L'enfant se mangeait les ongles et suivait Pouttier dans ses zigzags de soûlard.
Non ! ce qui l'embêtait, c'était de passer devant ses camarades... Ils se ficheraient de lui... Il voulut traverser le boulevard pour les éviter, mais Pouttier, avec l'entêtement froid des brutes, s'y refusa.
Et le petit Arsène, tout rouge, les yeux
baissés, passa devant les gamins que ce spectacle de leur camarade remorquant l'ivrogne, amusait énormément. Même, du groupe, une voix cria : — Hé ! Arsène, tu ne fais pas une partie ? — Alors il se révolta, crispant les poings, secouant son père, trouvant une vengeance âpre dans l'ascendant passager qu'il prenait sur lui, le jetant sur les murs, avec sa puissance nerveuse de gamin, sa rébellion d'humilié éclatant.
Des passants se retournaient, et l'enfant se hâtait. — Mais Pouttier résistait, les jambes molles, s'abandonnant, très lourd. Et c'étaient des luttes où le petit Arsène épuisait sa force rageuse.
Enfin ils arrivèrent. L'escalier était raide. L'enfant monta le premier, tenant la rampe d'une main, de l'autre tirant Pouttier. Mais au quatrième étage, l'escalier, devenant trop étroit et formant une espèce de boyau ouvrant sur un palier, le gamin lâcha son père et monta seul. L'ivrogne, sans une parole, fit un tour sur lui-même et tomba.
Arsène appela : — M'man ! m'man ! Sur le palier, venaient aboutir, de droite et de gauche, deux couloirs obscurs où glissait, dans les beaux jours, une nappe lumineuse par l'entrebâillement d'une porte brune, numérotée.
Arsène éleva la voix : — M man, viens !
Une porte s'ouvrit et une petite fille, pâle, avec des lèvres très rouges et des yeux noirs qu'une fine ombre soulignait, parut sur le palier. C'était l'enfant d'une voisine.
— Elle est là, m'man ? dit Arsène.
— Non, elle est au marché avec Louise.
— P'pa vient de tomber dans l'escalier, regarde.
La petite fille se pencha par-dessus la rampe ; il reprit :
— Faudrait l'aider à monter, Fifine ; veuxtu essayer ?
Les deux enfants descendirent. — Prends- le par les jambes, dit Arsène, et ne le lâche pas, surtout.
Raidi, tenant Pouttier sous les bras, l'enfant réglait ses mouvements sur ceux de Fifine, qui montait, lentement, à reculons. Mais à la sixième marche, ils durent s'arrêter, essoufflés, les bras veules! Ils lâchèrent Pouttier, le reprirent et le traînèrent enfin dans sa chambre, le cognant aux marches, aux murs, aux meubles! Puis ils le hissèrent, somnolent et cuvant son vin, sur le lit bas orné d'un vaste couvre-pieds à fleurs vertes.
Alors les deux enfants demeurèrent devant le lit, tout haletants, gênés par la respiration
bruyante de l'ivrogne, et les sifflements qui chantaient dans son nez. Il faisait très chaud. Une grosse mouche volait, se cognant aux vitres, et ce grand silence des maisons endormies dans la lourde atmosphère des après-midi chaudes, leur tombait sur les épaules et les troublait. Une machine à coudrejetait, comme une obsession, le bruit ininterrompu de ses notes énervantes, et il leur arrivait, en pleine figure, des bouffées tièdes sentant les sueurs et le renfermé malsain des ménages d'ouvriers.
Une fine poussière miroitait dans les lignes lumineuses qui raj'aient le parquet, se brisant à l'angle des meubles et qu'un vol rapide de mouche fendait parfois.
Alors les deux enfants s'assirent par terre, dans la chambre. Le petit Arsène avait les pommettes fleuries, des gouttes de sueur très fines naissaient à la racine de ses cheveux, courts, en brosse. Les yeux flambants, il regardait Fifine avec une expression indéfinissable de curiosité vicieuse et de désir incertain.
Elle, en robe courte, les genoux droits, en pointe, tirait son jupon, se couvrant les jambes, avec des reculs et des offrandes de buste réguliers.
— Alors elle est au marché? dit Arsène, pour parler.
— Oui; elle est furieuse, parce que tu joues dehors au lieu de faire ses commissions.
— Qu'est-ce qu'elle a dit?
— Elle a dit comme ça qu'elle te ficherait une danse quand tu rentrerais.
Mais lui se révolta. Il se plaindrait à p'pa. P'pa le soutenait quand il n'était point soûl; il voyait bien qu'elle ne l'aimait pas, lui, le fils de l'autre.
Fifine demanda :
— Alors, c'est pas ta mère?
— Non.
— Elle était gentille, ta mère?
— Elle ne me battait pas.
— Elle était grande?
— Oui, et très maigre. Elle ne sortait jamais, même que ça faisait crier p'pa.
Il y eut un silence, puis, sans transition, elle demanda :
— T'as quel âge?
— Onze ans... et toi?
— Moi?... j'ai eu... — elle chercha, — j'ai eu dix ans le... le 3 avril.
Arsène s'était rapproché de Fifine et lui caressait les genoux, de la main. Il l'interrogea :
— Elle t'aime bien, ta mère? Et comme elle disait oui d'un mouvement de tête, il ajouta : Je t'aime bien aussi, moi, Fifine.
Il lui tàtait les cuisses, avançant les lèvres, très allumé.
Mais elle minauda, allongeant ses jambes, changeant la conversation, parlant d'école, de sœur une telle...
Lui, ne l'écoutait pas, raidi dans son froid entêtement de gamin vicieux, se frottant à elle, la sentant, perdant ses mains dans les plis de sa robe, tourmenté d'un besoin de savoir qui lui séchait la bouche et lui mettait derrière les oreilles des picotements brefs comme des frissons.
— T'es bête ! Tu me chatouilles ! Et elle se pelotonnait, fermant les yeux, lui donnant des tapes sur la tête, très contente.
Alors, il s'enhardit et lui embrassa les cheveux; mais soudain il fut sur pieds, tout d'un coup, pâle, écoutant.
Et la voix d'Adèle monta dans le grand silence, Glapissante et sonnant faux.
— Ah ! il est là-haut ! A quelle heure est-il rentré ?
La concierge répondit ; — Dame ! Marne Jean, il était quatre heures.
— Quatre heures ! et il croyait que ça passerait en conversation !
Rageuse, elle monta, traînant sa fille.
Fiflne était partie, mais elle écoutait, réfugiée au fond du couloir.
Adèle entra dans la cliambre, suffoquant.
— Ah! tu es là, saloperie! Et elle tomba sur le petit Arsène, le giflant, lui allongeant des coups de poing dans la figure et des coups de pied dans les jambes. — Tiens, saleté, tiens, ça t'apprendra! Ah! tu joues aux billes au lieu d'aller chercher ton père, salop ! L'enfant essuyait la bordée sans" cris, sans larmes, levant seulement les bras pour parer les coups.
Mais elle s'arrêta ; elle était bête de se meurtrir ainsi les mains à le frapper. Elle prit la corde avec laquelle sa fille jouait et cria : — Attends, je vais te cingler les fesses, cochon!... L'enfant esquiva le coup et, comme il s'était réfugié au chevet du lit, la corde fouetta le bras de Pouttier.
Il se réveilla, moins soûl, mais hébété, et balbutia: — Ah! ça... ah! ça.., la bouche pâteuse, ne trouvant pas autre chose à dire.
Alors, Arsène, très fin, très rusé, donnant cours à sa malice d'enfant précoce, se mit à gueuler, la poitrine secouée. Pouttier comprit. — Qu'est-ce qu'il y a, nom de Dieu ? Est-ce que vous allez vous chamailler longtemps encore tous les deux ? Et comme l'enfant beuglait, se frottant les bras, Pouttier se mit sur son séant. Vrai ! il fallait en finir, il en avait assez de cette vie ! Mais Adèle éleva la voix. C'était
aussi son avis, ce crapaud-là ne voulait pas lui obéir, et jouait dans la rue avec les voyous quand elle le chargeait d'une commission.
Arsè'ne eut une pensée méchante, pour détourner l'orage : — J'ai joué, — et il regardait Adèle en dessous, — j'ai joué, parce que papa m'a dit qu'il ne voulait pas être embêté quand il était avec des amis...
— Ah ! la sale bête ! cria Adèle, le bras levé, et flairant la malice du gamin.
Mais Pouttier se leva.
— Ça va finir, hein ? Eh bien, oui, le gosse a raison, je ne veux pas qu'on me relance chez Béchamel. Est-ce que tu as l'intention de me faire passer pour un chaufFe-la-couche ! Ah ! bien, non, ça n'entre pas dans mes vues ? Et puis, je te défends de le battre, entends-tu?
Adèle se révolta. Non, elle n'obéirait pas à ce gamin, elle montrerait que, dans la maison, on devait aussi compter arec elle. Puis elle se planta devant Pouttier : — D'abord, toi, je ne te comprends pas ; tu donnes raison à ton fils, parce que...
Il la regarda bien en face : — Parce que je suis soûl, hein ? Dis-le donc !
Du coup, il fut debout. Ah ! ça, on se foutait de lui ! Mais elle lui faisait tète, traînant, accrochée à sa robe, la petite Louise qui se sau-
vait de Pouttier, toute blanche de peur. Arsène ne pleurait plus et regardait Adèle effrontément, avec un mélange de satisfaction extérieure et de crainte louche, avalant le relent de ses pleurs salés.
Cependant Adèle et Pouttier se jetaient au visage des hottées de reproches et d'ordures.
— Ne me pousse pas à bout, criait Pouttier, je vais me fâcher !... Elle ne l'entendait pas; il pouvait lui flanquer des coups, ça ne serait pas la première fois, mais ce serait peut-être la dernière. Après tout, ils n'étaient pas collés pour la vie !
Elle trouverait d'autres hommes, quand elle voudrait, et des hommes qui ne se soûleraient pas et la rendraient heureuse. C'était peut-être amusant d'élever les enfants des autres ! Elle détacha cette phrase, méchamment, en femme qui l'avait réservée pour la fin comme argument péremptoire.
Pouttier répondit : — Et ta fille? Est-ce toi qui la nourris? Est-ce toi qui nourris Arsène? Ils ne te coûtent pas cher, hein? Tu les soignes? Eh bien, dis-moi donc un peu ce que tu ferais de tes dix doigts si tu ne t'occupais pas des enfants? Est-ce que je t'ai prise pour que tu me regardes travailler avec des airs dégoûtés de bourgeoise fainéante? Ah! mais non!
Elle regimba : — Je n'ai rien apporte peutêtre? dit-elle en lui parlant sous le nez, très hargneuse et sans peur. La moitié de ce qui est ici m'appartient. Eh bien, et l'argent des meubles et de tout ce que j'ai vendu en me mettant avec toi^ Je l'ai mangé toute seule, dis?
— Ah! c'est comme ça? cria Pouttier, dégrisé, mais toujours baveux, ah! c'est comme ça? Eh bien, prends tout, mais fous le camp, sale goton !
Elle recula lentement. Il répéta : — Va-t-en !
— Si je veux.!
Il l'empoigna brutalement, et la gifla à deux reprises. La petite Louise criait : — Maman ! maman! Arsène se rongeait les ongles sournoisement.
Pouttier tenait toujours Adèle; il la regarda dans les yeux, sur le seuil, au moment de la jeter dehors. — Reste ou part, mais tais-toi, dit-il, ou je recommence ! Elle ouvrit la bouche, il leva la main, prêt à la claquer. Alors elle se dégagea de son étreinte, mollement, toute remuée, les lèvres pincées, les manches de sa camisole relevées, découvrant ses bras, où des meurtrissures bleuissaient dans la chair froissée.
Lui, alla se recoucher, tranquillement, sou-
lagé. Il aperçut le petit Arsène et lui cria : — Va jouer sur le palier! Le gamin sortit, passant vite et la tête basse sous le regard haineux d'Adèle.
Cependant celle-ci préparait le dîner.
Elle n'emportait de cette scène qu'une haine plus forte pour Arsène, un besoin constant de lui faire sentir le poids de ses rancœurs amassées et de sa tyrannie lâche et bête.
Elle ne pouvait pas le souffrir ce gamin ; elle avait oublié la soulographie de Pouttier, ses emportements, ses gifles, mais elle se rappelait encore le regard de joie malicieuse et sournoise que l'enfant lui avait lancé pendant que son père la battait.
Et elle allait de ci, de là, mâchant sa colère, assourdissant sa haine, renfonçant les mots cruels qui lui venaient à la bouche. Chaque fois qu'elle passait devant Pouttier, assoupi, elle lui fouettait la figure du vent de ses jupes et du frôlement de ses reins. Et elle trouvait un plaisir âpre à satisfaire son envie débattre quelqu'un en jetant les chaises par terre d'un coup de pied, en renversant ce qui lui tombait sous la main, secouée de rages brusques.
Mais Pouttier se fâcha : — Est-ce fini?
Veux-tu me laisser dormir, mauvaise gale ?
Kilo ronchonna, prit un seau et sortit on faisant claquer la porte.
Alors, il se recoucha.
L'instant d'après, Adèle rentra, exaspérée, la bouche tordue. Ah ! cette fois, il ne le défendrait pas, son Ai'sène, un gamin précoce qui puait le vice.
Pouttier s'était assis sur le lit, elle continua : — Je sais bien. Tu ne me croiras pas. Il faudra que des étrangers viennent se plaindre de ce morveux pour que tu le mouches.
Elle appela : — Mame Petit !
La voisine, une femme rougeaude et grasse, entra. Pouttier s'était levé, remontant sa culotte, qui tombait et demandant: — Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a?
Adèle reprit : — Il y a qu'on vient de trouver encore ton Arsène au grenier avec la petite de madame...
La voisine appuya : C'était la troisième fois! Ce méchant gamin débauchait sa fille. On les avait déjà vus dans la cave, un soir...
Pouttier l'interrompit. Que faisaient-ils dans la cave?
— De vilaines choses ; c'te question ! dit Adèle, ce crapaud-là en sait plus long que père et mère. D'ailleurs, il n'y a, pour s'en con-
vaincre, qu'à regarder ses yeux. Elle joignit les mains,
— Mais où peut-il apprendre tout cela?
Et obsédée par son idée fixe de femme têtue, elle ajouta: — Ah ! si son père lui défendait de jouer dans la rue avec les voyous!
La voisine approuva. Il fallait surveiller les enfants, leur donner une bonne éducation. C'était tout de même embêtant pour elle de ne plus pouvoir sortir sans enfermer sa gamine. On la lui avait gâtée. Maintenant, elle courait après les garçons. Il n'y avait plus d'enfants, parole d'honneur ! Voilà à quels désagréments on s'exposait en les laissant abandonnés à euxmêmes !
Mais Pouttier, sentant l'allusion, eut une révolte. — Est-ce que vous dites cela pour moi, hein? Elle protesta, il poursuivit: D'abord, si vous ne laissiez pas traîner votre fille dans l'escalier, Arsène ne la rencontrerait pas. Je lâche mon coq, enfermez vos poules.
Elle prit un air digne: — Monsieur Pouttier. . .
Il lui coupa la parole, d'un geste:
— Allons donc ! ce n'est pas à dix ans qu'on est vicieux à ce point. A d'autres, ces blagues! ^ 11 s'était approché de Madame Petit, et lui parlait dans la figure: — Vous saurez qu'il n'y a, dans ma famille, que des honnêtes gens!
Elle recula étourdie par les fumées d'alcool (ju'il lui souillait, mais sur le seuil, elle lui tint tète: — Je vous dis qu'ils font des choses pas propres; je les ai vus; votre Arsène est un cochon !
Et craignant un retour offensif de Pouttier, elle sortit précipitamment, pendant qu'il lui criait dans le dos : — Vieille guenon ! en refermant la porte.
Il y eut un silence, puis Adèle tira la table au milieu de la chambre et s'assit en disant : — On dîne !
Pouttier cria : — Arsène ! L'enfant rentra, penaud, mais le visage brûlant. Ils se mirent à table, silencieusement, la petite Louise à côté de sa mère, Arsène dans les jambes de son père.
Ils mangeaient sans appétit, les bras mous, avec des coups de fourchette indifférents, mâchant laborieusement, la bouche ennuyée, les dents malades. Et ils avaient des yeux vagues qui ne voyaient pas.
Tout à coup, la fourchette d'Arsène glissa et raya l'assiette avec un bruit aigu de scie. Alors Adèle, les dents agacées comme par une morsure d'acide, grimaça et lança à l'enfant un regard fielleux.
Elle murmurait : Le salop ! oh ! le salop ! il l'a fait exprès !
2î2 LUNDI
Le dîner achevé, ils restèrent sans parler, digérant, roulant des mies de pain entre leurs doigts et, de la pointe de leurs couteaux, dessinant sur la vieille toile cirée, grattée, tachée de plaques jaunes, des quadrilatères vagues et des arabesques fantaisistes .
Des mouches voletaient sur les restes, au fond des verres, avec des envolements subits et des indécisions qui planaient.
Il y avait, dans une assiette, une mince traînée de confiture; deux mouches y revenaient sans cesse, effarées, engluant leurs pattes, les ailes battantes. Puis, elles repartaient au plafond, décrivant mille courbes, se posant partout sans rester nulle part, laissant sur les glaces, sur le papier peint des murs, des fientes pareilles à des grains de poivre.
Une lourdeur tiède entrait par la fenêtre et les oppressait... Il y avait, suivant l'expression populaire, de l'orage dans l'air.
Pouttier, très calme, leva les yeux et dit :
— Allons-nous faire un tour aux fortifications?
Elle répondit: Oui, du bout des lèvres. Il reprit : — Nous emmenons les enfants ?
— Si tu veux.
Ils se levèrent. Les enfants descendirent, Adèle les suivit, en camisole. Pouttier prit sa
LUNDI itA
casquette et resta le dernier pour fermer la porte. Ils marchaient côte à côte, sans se donner le bras, lentement, avec des mouvements de tète qui disaient bonsoir, aux fournisseurs prenant le frais à la porte de leurs boutiques et se levant comme mus par un ressort pour servir le client. Et ils s'effaçaient, souriant bêtement. Puis, c'étaient des: " Il fait crânement chaud! des " Ça va toujours comme vous voulez? « qu'on se jetait pour dire quelque chose. De grosses femmes s'effondraient, suant, avec des rires qui laissaient des plis dans leurs joues molles. Des concierges causaient politique, l'air convaincu, les bras croisés avec importance et se parlant sous le nez.
Puis des gamines dansaient sur la chaussée et des chiens au poil sale tiraient la langue, haletants, étendus sur le flanc et bavant sur le pavé.
Pouttier, la pipe aux lèvres, crachait mollement, la moustache poissée de salive chiqueuse.
Il était huit heures. Ils arrivèrent aux fortifications et montèrent sur le talus.
Des ouvriers traînant leurs femmes se promenaient, poussant des mioches. Des employés, leur journée finie, des petits rentiers en veston léger, sans gilet, sans cravate, la chemise bail-
lant, venaient se délasser, les uns d'un accroupissement de dix heures dans des bureaux empuantés, les autres d'un désœuvrement pesant dans des petits logements sans air où ils s'amollissaient. Cette herbe, maigre, rôtie, pisseuse, leur procurait la sensation dilatante de l'herbe fraîche des sous-bois de la vraie campagne. Ils s'étendaient sur les talus, soufflant à culotte déboutonnée, s'abandonnant, sur le dos, les yeux au ciel. Puis ils se retournaient, allongés, se couchaient sur le ventre, et leurs joues cherchaient des fraîcheurs dans l'herbe foulée. Des femmes en camisole, en cheveux, respiraient longuement et se vautraient sans gêne, avec des écrasements de poitrine et des saillies de ventre sous la robe. Leurs pieds passaient et leur jupon trop court découvrait une blancheur à la naissance de la jambe. Des petits vieux venaient là, lire leur journal.
Des gamins couraient, roulant dans les fossés. Ils avaient des cheveux droits mouillés et des pantalons où s'étalaient des taches vertes. Des parents suivaient, jetant des appels brefs, noyant leurs reproches, quand, après les chutes, les enfants revenaient avec des morsures de chardons aux mains, des bosses au front et des accrocs à la culotte . Une marchande de plaisir toute vieille et toute cassée, traînait sa grande
boîte et rentrait Au fond, quand on se retournait, le grand Montrouge se drossait dans la tombée de nuit, avec ses façades de maisons toutes blanches et ses larges toits rouges, puis, émergeant comme un squelette sans bras, son clocher d'église où luisaient, au milieu ; un trou d'horloge. Ce n'était plus Paris et ce n'était pas la campagne.
Mais, vers la porte de Châtillon, ils trouvèrent le talus désert. Ils passèrent devant le cimetière. Au pied du mur très bas, un homme assis mangeait de la charcuterie. Et par-dessus le mur, on voyait le front des monuments très simples et des bras de croix tout noirs où le vent mettait des balancements de couronnes dont le jaune cru éclatait sur le vert foncé des arbres.
L'été, pendant les grandes chaleurs, des miasmes se répandaient, chassant les promeneurs. On eût dit, avec l'église au fond, d'un petit cimetière de campagne, si le coup de corne des tramways passant sur la route de Châtillon n'eût jeté sa note enrhumée dans le silence de cette fin de journée accablante .
Adèle et Pouttier rebroussèrent chemin. En passant devant la porte de Montrouge, ils virent des employés qui rentraient. Et les gens de l'octroi, sans les connaître, les saluaient
d'un bonsoir, car tous les jours, à la même heure ils les voyaient venir, l'air rechigné, essouflé, maladif !
— Où donc sont les enfants? dit Pouttier.
Et ils les retrouvèrent plantés devant un vieil homme à peau tannée qui, assis au bord du talus et serrant un tambour entre sesjambes pendantes, étudiait des roulements, la figure luisant d'un contentement réel et lançant, ;iux enfants rangés autour de lui, des regards en dessous, pleins de révélations !
Un cor de chasse, au loin, jetait à l'écho des fossés une sonnerie banale. Puis comme, peu à peu, la nuit tombait, des couples sur le talus, dans l'herbe, se tenaient enlacés avec des appels de lèvres, des torsions de hanches et des abandons pleins de désirs.
Pouttier remarqua surtout deux amoureux couchés et se parlant à l'oreille. L'homme était étendu aux pieds de la femme, la tête sur ses genoux, dans ses jupes, caressant d'une main curieuse sa poitrine et son ventre. Elle, pâmée, s'abandonnait, fouillant l'herbe du bout des doigts, très amoureuse. Seulement, quand des gens passaient avec une lenteur indiscrète et un rire muet, elle prenait un air indiâérent et lançait à son amant une phrase banale, à haute voix, pour qu'on l'entendît.
Cependant des clartés mettaient dans l'ombre leur scintillement d étoiles tombées. Un allumeur de réverbères passa très vite, en sifflant. Et une lumière tremblait sur sa tète, au bout d'un bâton. Parfois il montait de l'herbe une odeur fade d'ordures évaporées.
Alors Adèle prit le bras de Pouttier.
Mais il lâcha un gros rire et, s'arrètant au bord du fossé, il cria : — Eh bien, ne vous gênez pas, les p'tits agneaux ! faites comme chez vous !
Adèle se pencha et, dans le trou d'ombre, elle vit deux formes, n'en faisant qu'une, et roulant, tordues.
Comme un drapeau, une camisole flottait. Des claquements brefs de baisers s'envolaient. Mais au cri de Pouttier, les formes s'immobilisèrent, toutes droites, et deux têtes piquaient l'ombre, vaguement. Pouttier s'éloigna avec un : " Vous dérangez pas! " gros d'intentions polissonnes. Et il se retourna plusieurs fois, mis en joie par cette blancheur de camisole qui déchirait l'ombre.
— Si nous rentrions? dit Pouttier.
Adèle répondit : — Rentrons. Elle avait peu parlé, mais depuis leur départ de la maison, des paroles qu'elle retenait, lui montaient aux lèvres. Tout à coup, ralentissant
le pas et se faisant très douce, elle dit : — Sais-tu?
Il la regarda, surpris. " — Quoi? «
— Je pense à une chose... mais tu vas encore crier. . . Elle se serra contre lui, parlant bas : — Eh bien, nous ne devrions plus laisser coucher Arsène avec la petite...
Il s'arrêta : — En v'ià une idée!
Mais elle poursuivit : — Non, sérieusement, c'est pas raisonnable; ils ne sont plus assez gamins pour coucher ensemble. Louise a huit ans, ton fils en a dix...
Il l'interrompit : — Vrai ! t'es drôle !
Alors elle donna des détails : il ne pouvait pas avoir une idée du vice d'Arsène ! La découverte qu'elle avait faite dans la journée, lui avait remis en mémoire bien des choses...
Elle s'anima : — Tu sais, dit-elle, je n'ai pas voulu t'en parler plus tôt, mais je suis fixée depuis longtemps. Elle racontait des histoires. Dans les premiers temps de leur cohabitation, le soir, pendant leurs caresses, elle fermait, par pudeur, la porte du cabinet où dormaient les enfants. Puis elle se levait, en chemise et les pieds nus et allait rouvrir la porte pour que Louise et Arsène n'étouffassent pas. Or, une fois, elle avait trouvé Arsène, blotti derrière la porte, le cou tendu, très rouge! Main-
tenant (|uandils se rapprochaient, la nuit, dans renfiovrenient dossens, par paresse, ils laissaient la iiorto ouverte, l'habitude leur enlevant toute pudeur.
Elle conclut : — Vois-tu, ce gosse-là ira loin, je t'en réponds !
Mais Pouttier, brusquement, lui lîlcha le bras : Est-ce que ça allait recommencer, la scène à propos du petit? Est-ce qu'ils sortaient pour s'engueuler? C'étaient des contes de portières, des potins de voisines. Enfin, où voulait-elle qu'il eût appris ces saletés? Chez les Frères?
Elle répondit : — Dame! je ne sais pas!...
— Eh bien, alors?...
Elle s'accrochait à son idée, n'en démordant pas. Et elle s'entêtait, non pour le plaisir de remuer ces ordures et d'étaler la lubricité de ce vice, mais par désir de persuasion, par besoin de basse vengeance.
Lui, s'était radouci et songeait. Elle lui reprit le bras, parlant toujours.
D'ailleurs, il était bon qu'il y réfléchît.. Mais il fallait prendre un parti : séparer les enfants...
Il se récria: — Comment veux-tu que je fasse... Je ne gagne pas des mille et des cents, moi! Je mettrai Arsène en apprentissage l'année prochaine... Il faut patienter encore un peu...
Est-ce qu'ils pouvaient déménager? et de l'argent! De l'argent pour payer le loyer de deux chambres, pour acheter un lit...
Merci ! il ne pouvait pas s'esquinter le tempérament, il ne le pouvait pas; c'était au-dessus de ses forces! Plus tard, on verrait. Elle insista mollement, sentant bien qu'il leur était impossible d'ajouter, sans s'endetter, une charge à celles qu'ils supportaient déjà malaisément. Ils rentrèrent dans Paris. Alors, Adèle lança les dernières fusées... — Vraiment! ca n'était pas raisonnable, et ils auraient peut-être lieu de se repentir plus tard.
— Que veux-tu? répondit Pouttier, c'est pas possible... Et puis, je te dis que t'es bête, c'est des enfants! Maintenant, si t'as des scrupules, eh bien, nous fermerons la porte de leur cabinet tous les soirs !
Ils étaient arrivés devant leur maison.
De larges gouttes de pluie tombaient, et s'écrasaient en claquant. Pouttier passa devant la concierge : — Ça va tomber, la mère, ça va tomber?
— Pas vrai? m'sieu Jean, répondit la grosse femme, c'est tout de même une fière orage qui se prépare ! . . .
Et ils rentrèrent.
NESTINE
IsTESTIH^E
LA vieille marchande rêvasse dans sa petite baraque de l'avenue des Champs- Elysées. Devant elle traînent encore les miettes de son déjeuner frugal, laboîte en fer-blanc qui le contenait et le demi-verre de café... Dans sa face en casse-noisette, jaune, sèche et ridée comme une vieille pomme de reinette , ses yeux mettent deux taches brunes pareilles à celles qu'on voit sur ces fruits blets, tombés de l'arbre, et dont les bonnes femmes disent qu'ils ont reçu un coup ! Et avec son corps ratatiné, sa mince bouche pincée, ses jambes et ses bras trop courts, elle a l'air d'un pantin.
234 NESTINE
choisi parmi los jjIus grands et commis à la garde de ceux qui se balancent à l'ondjro de la devanture relevée. . .
La vieille marchande rêvasse dans sa petite baraque !
Autour d'elle pendent des chariots d'enfants, des seaux en zinc, des pelles, des râteaux, l'éternel omnibus, toujours complet avec ses tètes peintes sur les glaces; les cerceaux, les raquettes, les ballons...
Au premier plan, sur une nappe bien blanche, sans plis, sont rangés les nougats, les nonnettes, les sucres d'orge en bocaux, les fondants, les caramels sous verre, les pastilles et les pâtes inofFensives.
Au-dessus, s'élève la barricade des pains d'épices, dans lesquels, comme des éclats de pavés, blanchissent les amandes ; et par des ouvertures habilement ménagées, les bâtons de réglisse qu'on aperçoit semblent des fusils en faisceaux... Cà et là, devant la barricade qui répare ses brèches, des galettes, des gâteaux mous étoiles d'anis et d'angélique s'étalent et se dressent comme d'épais matelas où, pareils à des houppes de laine, fioconnent de petits nuages de farine.
Au troisième plan, enfin, les goulots des litres de sirop surgissent, poisseux, entre les
NESTINE 235
carafons de limonade... Au fond, à gauche, devant la petite porte de sortie, étroite et basse, entr ouverte, des verres sans pieds, le cul en l'air, garnissent une petite table sous laquelle, dans un seau plein d'eau, baignent des carafes énormes de coco !
La vieille marchande rêvasse ! ...
Tout à coup, elle lève la tète. Une grande jeune femme brune, fanée par une noce de tous les jours, l'air fille, a poussé la petite porte et dit, sans entrer :
— T'as pas un peu de café de reste, m'man?
C'est Nestiiie. Le père mort, elle a mal tourné. Une honte!... Un homme marié, leur voisin, l'a enlevée un beau matin.
Pendant six mois, les deux amants n'ont pas donné signe de vie... Désespérée, seule, pas riche et déjà mûre, autant pour augmenter une petite rente que lui font les anciens patrons de son mari, que par crainte de l'oisiveté dans un veuvage plus pesant et plus triste depuis la fugue de sa fille, la mère Pierre a succédé à une bonne femme morte de vieillesse dans sa baraque des Champs-Elysées.
Lui parlait-on de Nestine alors, c'étaient des réponses vagues appuyant une indifférence jouée, dénotant une mémoire rétive à dessein. Qui ça, Nestine ? Sa fille ?
230 NESTINE
Elle s'était juré de ne plus la revoir, de la laisser faire la planche dans son eau sale et de lui refuser la perche, si jamais, lasse ou dégoûtée, elle appelait à l'aide.
Mais un soir, Nestine est revenue en piteux état, presque haillonneuse, sans gîte, lâchée ! C'est son enfant, après tout !
La mère Pierre a ouvert sa porte, — sinon ses bras !...
Pendant huit jours, les deux femmes ont vécu comme autrefois, côte à côte, partageant la table, le lit;... la fille reprenant des forces, la mère bercée par des souvenirs anciens glissant à une lâcheté faite d'indulgence et de pardon.
Le neuvième jour, Nestine s'en est allée, reprise par un désir de noce bête, de balades, l'appétit nostalgique du clinquant, de la vie à bâtons rompus, qui est la vie de bâtons de chaise, dans le langage des concierges.
Maintenant la mère Pierre " a pris le pli, " comme dit sa fille. Celle-ci vient quelquefois passer deux heures dans la baraque. Après une semaine d'absence, elle entre, sans un bonjour, pour se recoiffer ou pour siroter sa demitasse...
La mère Pierre, habituée au manège, s'abandonne, heureuse au fond de ces hasards qui rompent un peu la monotonie de sa vie et lui
NESTINE 237
rappellent sa maternité. Elle s'eflace alors, se tait petite dans son coin, rêve une boutique plus grande où Nestine, qui lui fouette la l'ace du vent de ses jupes, pourra trôner sans se retrousser, servir les clients debout sans que les plumes de son chapeau époussettent le plafond de la boîte.
Nestine adore jouer à la marchande, une marchande en robe de soie fanée, limée à la place où les seins pointent. Les fanfreluches, la verroterie dont elle enveloppe ses dessous louches de fille mal entretenue, que les passants habillent et déshabillent, font songer à ces murs blanchis à la chaux qu'on décore de festons et de draperies pour honorer les visiteurs attendus.
Enfin, son café bu, elle est sous les armes, prête à partir, le buste offert, les reins souples, l'ombrelle haute !
Mais des gamins, leur sou dans la main, demandent des verres de coco. Alors la fille pose son ombrelle, retrousse ses manches et, les doigts délicatement écartés, plonge dans le seau d'eau les verres qu'elle rince consciencieusement. Elle ramène, avec de jolis gestes, sa robe entre ses genoux, se penche, fait craquer les baleines de son corset, souriante. Les gamins partis, les dernières égouttures
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des verres soigneusement essuyées, Nestine donne de légères tapes à sa jupe, dont la soie crie; elle adresse à sa mère un salut de la tête et s'éloigne lentement, paradant avec des torsions de hanches et des œillades provocantes.
Et pendant qu'elle remonte l'avenue des Champs-Elysées, la mère Pierre la suit des yeux, le chef branlant. Quand elle a disparu, la pauvre vieille a pour toutes ces choses que sa fille vient de toucher, un regard mouillé où elle met ses amours et ses faiblesses. C'est la boîte aux caramels encore ouverte, dans laquelle ?sestine a fouillé ; c'est le seau où ses doigts poisseux ont trempé, et, concentrée dans cette contemplation béate, la mère Pierre s'oublierait ainsi pendant des heures, n'était un groupe de mioches qui font sonner les grelots d'un pantin de l'étalage.
Et quand, à la nuit, la vieille aperçoit de l'autre côté de l'avenue, — une délicatesse, un reste de pudeur, dont elle sait gré à sa fille, — celle-ci au bras d'un monsieur bien mis et correct, une flamme éclaire un moment ses yeux, ses rides, sa binette jaune...
Elle se soulève, repousse son pliant et marmotte : Elle a du goût... Pas elle qui s'encanaillerait... Elle a toujours eu beaucoup de goût, la gueuse!...
Et l'on sent, tlans sa voix, à la fois tant do tristesse résignée et de fierté contenue, qu'on ne sait pas et qu'elle ne sait peut-être pas ellemême, s'il y a dans son cœur plus de désolation de voir tomber sa fille si bas, que d'orgueil de la voir tomber si bien!