‹ Le calvaire d'Héloïse PajadouChapitre 1 sur 15 · Le calvaire d'Héloïse Pajadou · texte numérisé non relu

Le calvaire d'Héloïse Pajadou

IL la poursuivait depuis huit jours, lui parlait dans le cou derrière les portes, i'atteodait blotti dans les acculs de la blanchisserie. Le preniier jour qu'elle y travailla il la voulut. Ses bras nus, très blancs, l'allumaient. Mais la fille, qui se laissait embrasser les poignets et la nuque, refusait ses lèvres opiniâtrement. En

s LE CALVAIRE

traversant un couloir, brusquemeat, elle sentait des agrippements hardis qui la dépoîtraillaient. Elle criait : Non! finissait toujours par se dégager, soit qu'elle lui coulât entre les doigta, soit que la mère Vaillant, toujours à l'afiùt, mit entre son gendre et l'ouvrière sa chair débordante et ses yeux tbuilleurs.

A la fin.Pajadou se fâcha. Fallait qu'il l'eût ou c'était pas un homme! Alors il l'attendit, le soir, dans une chambre où l'on entassait le linge, avant le triage, et oii les ouvrières s'attifaient en partant .

Léontine arriva, molle et lasse. Des gouttelettes de sueur, comme de fines tètes d'épingles, luisaient sur sa gorge.

Pajadou avait saisi la femme par les poignets. Elle, n'étant point étonnée qu'il fût-là, le regardait froidement, mais avec un recul de tout le corps.

— J'teveux,dit-il, impérativement cette fois. Une résolution têtue lui pinçait les yeux :

Tu comprends ! j'suis l'patron, alors j'peux vous flanquer toutes à la porte. N'en manque pas d'ouvrières qui ne demanderaient pas mieux que d'y passer! Y en a deux qui m'ont résisté... des cruches! Elles ont déguerpi, ça n'a pas traîné!

En parlant à lafllle,il convoitait sa chair de

I1HÉL0I3E PAJADOD 7

garce puissante aux cheveux lourds, moites de sueur, et il la désirait àprement malgré des imperfections : le nez très gros, les lèvres épaisses, avec les trous noirs de deux brëclies dans l'arcade dentaire. Les pommettes, sous des yeux glauques, étaient criblées de taches rousses très nettes sur sa peau pâle de blonde fadasse.

Pajadou l'étreignit. Elle défaillit, s'afiala sons sa poussée brutale, le dos enfoncé, perdu dans du linge.

La nuit tombait; des renflements ondulaient par toute la pièce et l'ombre des paquets pèlemôle charbonnait sur le mur des profils de ventres énormes.

Depuis une minute, la mère Vaillant était sur le seuil. les yeux rapetisses, cherchant à voir dans la nuit.

Pajadou aperçut sa beUe-môre, et, calmé subitement, sans humilité d'écolier pris en faute, il passa devant elle et sortit, désireux d'éviter une scène, laissant la grosse femme interdite de tant d'audace.

Mais tout de suite elle eut sa revanche. Deux gifles retentirent et Léontine fila, reconduite avec des poussées et des mots crus.

La fille expulsée, la mère Vaillant s'arrêta, toute secouée, les poings sur les hanches. Une

hésitation la prenait. Dirait-elle l'histoire à sa fille? Non, coQclnt-elle, c'te bête d'Héloïse se mangerait encore les sangs!

Pajadou, d'une fenêtre du second étage, regardait avec un rire muet Léontine plantée au milieu de la cour, tapotant ses jupes et jouant de la croupe comme un chien mouillé après l'oudée.

HÉLoïSB Vaillant avait épousé Pajadou ud an après la mort du père Vaillant, qui tenait avec sa femme une blanchisserie à Caclian, La môre et la fille avaient compris tout de suite qu'elles ne pourraient supporter, seules, les chaînes qui leur incombaient ; la présence d'an homme dans la maison était indispensable.

Comme la clientèle était excellente et la position des Vaillant susceptible de s'améliorer encore, tes prétendants à la main d'Héloïse ne manquèrent pas. Mais la jeune fille surprit tout le monde, et sa mère plus que personne, en choisissant un garçon qu'on employait & la

blanchisserie, Etienne Pajadou. Il était de treize ans plus âgé que sa femme, point beau et jouissait, dans le pays, d'une réputation de juponnier fini. Pour sûr, il avait enjoIé cette belle brune de vingt-deux ans, avec ses longs yeux noirs très doux, sa poitrine grasse, son visage frais de vierge chaste. On se demanda longtemps comment avait manœuvré, en cette occurrence, ce gaillard qui se vantait den'avoir jamais " foutu un sou aux femmes " et de les posséder toutes pour peu qu'il se donn&t la peine de les appeler.Ces capitulations promptes avaient lieu d'étonner quiconque connaissait l'homme. Tel il était le jour de son mariage, à peu près tel le retrouvait Héloïse après dix ans de cohabitation. Trapu, bas sur pattes, de taille moyenne pourtant, étant tout en buste, il avait un cou de bœuf, des attaches solides, et malgré une apparence torpide, une grande force musculaire.

Le mariage, une vie régulière, avaient accentué l'empâtement auquel les traits étaient naturellement enclins. Maintenant, toute la face présentait une bouffissure violâtre et les joues, élargies, amincissaient les yeux jusqu'à n'en plus faire que deux barres gris-bleu, lui* santés. Les favoris maigres grisonnaient, ainsi que les cheveux, et les lèvres soigneusement

D'HKLOISE PAJADOU 11

rasées, épaisses et humides, avaient, aux commissures, ces baves mousseuses dont les gens pn^athes sont quelquefois affligés.

En l'espace de cinq ans, Pajadou fit quatre eaiants à sa femme. Ce furent, malgré les fatigues de la maternité, les meilleures années de la vie à deux d'Hélotse.

Etourdi par un coup de fortune inespéré, Pajadou, la première ivresse dissipée, examina froidement sa situation. II n'était pas entré de plain-pied dans la blanchisserie, il s'en rendit compte au bout de quelques jours. La mère Vaillant paraissaitdécidéeàlui disputer la position, d'où elle le dominait forte de son autorité ancienne, qu'elle ne voulait pas abdiquer. Cette grosse femme, très vivante, très remuante malgré ses hanches roulantes et ses seins lourds, avait plutôt subi qu'accepté le mari de sa fille. U fallait UD homme à la maison, c'était indiscutable, mais encore eût-elle désiré le choisir de pâte tendre, malléable, disposé à subir une couvaison lente.

C'eût été sa chose, sou aide, un aide qu'elle s'adjoignait à regret et que, seuls, les événements lui auraient imposé.

Dès le début, Pajadou et sa belle-mère furent ennemis iiTéconciliables ; seulement Pajadou, en convive qui arrive tard.

observa, fut circonspect. Il vît que la patronne ne se laisserait pas âcilemest circonvenir et il ae fit patelin, s'effaça avec une finauderie sournoise. Parbleu! il savait bien que la mère Vaillant ne l'accepterait jamais carrément, aussi était-ce plutôt l'entourage, sa femme d'abord, les ouvriers et les voisins qu'il s'efforcait de gagner.

II affectait non point des airs de parvenu pétant sec, mais une bonhomie doucereuse et tenace qui désarmait. Il travaillait comme un simple ouvrier, mais désirant avant tout qu'on prtt l'iiabitude d'avoir affaire h lui, il obtint d'aller reporter le linge aux clients, tous les lundis.

Sa femme lui fut tout de suite acquise; il eut sur elle un ascendant inéluctable, qui devait faire pencher la balance du côté du mari, au cas probable d'une discussion avec sa bellemère. Peu à peu, sans éclat, sacs coups d'audace, il mettait les atouts dans son jeu. Maintenant tout le pays était de son bord : un gurçoii si doux, si obtitreant ; pas capable de faire du ma! à une mouche ! Môme des histoires de coureur de filles qu'on m(;ttait sur son compte étaient abandonnées comme des anciennetés fastidieuses.

Mais ce fut à l'issue des dernières couches

D-HÉLOISE PAJADOU 13

d'Héloïse, qu'il s'implanta véritablement dans la blanchisserïe. On l'appela : patron, et l'au* torité de la mère Vaillant en fut définitivement amoindrie. Ellen'étaitplusquerancienne.

une gueularde dont la nature en dehors avait pour contraste tout indiqué la mellifluïté onctueuse de son gendre.

Elle ne s'avoua pas vaincue. Sa rancœur sourde nourrie de griefs trop vagues n'attendait qu'une occasion pour s'affirmer péremptoirement. Aux compliments que des gens bénins lui faisaient de Pajadou, la mère Vaillant répondait par des hochements de tête dubitatifs. A quelques intimes elle confiait même qu'elle avait connu des particuliers dont 'a sucrerie apparente était du fier jésuitisme.

D'ailleurs, on verrait bien !

La réserve des premiers jours faisait placn à une méfiance haineuse, d'instinct. Les intérêts communs les rapprochaient seuls ; les demandes et les réponses, comme de fines lames bien trempées, cliquetaient avec un bruit sec et clair ; et leurs bouches soufflaient du froid et de l'amer.

La mère Vaillant eut plus d'une révolte!

Elle avait été, de fait, la maltresse à la blanchisserie pendant dix ans; elle avait porté la culotte, ravalé son mari, commandé, plié le

Page 1