‹ Le calvaire d'Héloïse PajadouChapitre 14 sur 15 · LUNDI · texte numérisé non relu

LUNDI

ARSÈNE ! cria Adèle, duseuil de la chambre, Arsène ! va chercher ton père !

L'enfant, qui jouait aux billes sur le palier, accroupi et le cou tendu, se redressa, et répondit, l'air maussade : — Tout à l'heure.

Alors elle sortit courroucée, l'empoigna par le bras, le secoua rudement et d'une gifle le jetant dans l'escalier : — Toutdesuite, cria-t-elle, tout de suite !

Et comme l'enfant, hésitant, la regardait en dessous, le bras replié, le coude à la hauteur

de la tète, prêt à parer des coaps, Adèle fit mine de le pounnivre. Mais il sauta des mardiies, le corps en avant, s'accrochant à la rampe, et, rageur, m&chant des injures.

Adèle, madame Jean, comme on l'appelait dans le quartier, vivait maritalement avec Jean Pouttier depuis deux ans. Pouttier, mouleur eu cuivre, était veuf depuis six mois quand ÏI avait rencoutré Adèle, qui demeurait dans sa maisoD. Il avait eu de sa femme un garçon, — Arsène. Sa voisine avait une fille, — l^ouise. Souvent les deux enfants jouaient ensemble, le soir, devant la porte. On s'était connu ainsi, me de la Glacière, quand, pendant les longues soirées d'été, les locataires, les bonnes des voisins et les petits commerçants apportant leur chaise, venaient causer.en demi-cercle, devant la loge du conciei^e. Pouttier se rapprocha de sa voisine, lut fit la cour ouvertement, assiddment. Au bout du deuxième mois, il coucbait avec elle.

Alors, peu à peu, Adèle cessa de travailler.

Elle se levait tard, buvant, coucbée, le café que lui montait la concierge; elle s'habillait lentement, descendait, s'attardait chez les fournisseurs, dans la toge, et, vers midi, jugeant qu'il était trop tard pour commencer la journée, décidait qu'elle n'irait pas à l'atelier. Son

patron se f&cba. Elle le prit de haat, et fut remerciée. Alors, Pouttier Técut avec elle dAfiuitivemânt. Elle donnerait congé poar le prochain terme et viendrait partager sa chambre. 11 avait réfléchi. Il ; trouvait une économie, après tout. II ne mangerait plus à la gai^otâ st ne serait pas obligé de s'occuper de l'enfiant. Adèle ne travaillant plus ferait marcher la ménage et élèverait les mioches.

Elle accepta. Alors, elle vendit, de son mobilier, tout ce qui n'étant pas de première nécesàté eût été encombrant dans la chambre de Pouttier.

Elle n'y transporta que deux cbaises, un matelas pour les enfants, qui coucheraient ensemble, et des menus objets de toilette.

On jeta le matelas dans un cabinet noir, sans air, étroit, et que Pouttier, couchant avec son fils, avait transformé en chambre de débarras. D'ailleurs, Pouttier et Adèle avaient tout pesé, longuement. Arsène ayant neuf ans et Louise éttmt d'un an plus jeune, après réflexion, leurs parents, qoi eussent pu étendre la matelas dans la chambre, avaient jugé plus convenable surtout dans les premiers temps de leurs amours, de les faire coucher dans le cabinet noir. Plus tard, on verrait.

Les voisins s'étonnèrent à peine de ce rap-

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prochemeDt prévu. Les enfants n'y prirent pas garda.

Mais Poattier, pendant son veuvage, ne rentrant plus pour les repas, seul le soir et s'ennujant, s'était mis à boire. Il ; eut des mènes. Il rapportait sa paie de la semaine à peine entamée; le dimanche même, il était facile de le retenir à la maison, mais le londi, il était intraitable et rentrait régulièrement soAl. Encore fallait — il qu'Adèle renvoyât chercher par Arsène chez Béchamel, le patron de la gargote où il déjeunait avant son mariage et pendant son veuvage.

Le petit Arsène, les deux mains dans ses poches, descendit lentement le boulevard Arago. Il connaissait le chemin, et il avait des révoltes intérieures qui lui faisaient monter de petits frissons aux cheveux, des grognements brefs d'enfant vexé, en pensant qu'il lui fallait relancer chez Béchamel, son pochard de père, lise voyait, traînant l'ivrogne, sous les regards ironiques des passants, et le ramenant à sa maison, dans son triomphant abêtissement d'homme soAl. Alors une répulsion instinctive, malgré l'habitude, l'étreignait. C'était, quand il entrait dans la boutique, un rire qui courait, faisant lever les tètes. Et l'enfant, sous ce conp de fouet qui lui <»nglait le visage, n'osait pas

s'approcher de son père, accroupi sur une table. Mais on criait : Pouttier !... ton âls !

Pouttier, debout, ricanant, prenait leufant sous les bras, l'enlevait et, bouche à bouche, lui soufflait son haleine empuantie en disant : — Ta mère qui t'envoie, hein î L'enfant, qui détestait cettefemraeautantpour les coups qu'il recevait que pour les corvées dont elle le chargeait, — répondait : — Oui, c'est elle !

Pouttier ricanait : — Eh ben, disy zut !

Et la même scène se renouvelait chaque lundi, invariablement. Mus l'enfant allaitavoir H ans, et cette sale noce l'écœurait. Il s'arrêta. Des gamins jouaient aux billes ; une tentation lui vint.

Il pouvait bien faire une partie; on ne l'avait pas suivi. Et puis, quoi ? il dirait qne son p'pa n'était plus là et qu'il l'avait cherché ailleurs... Pour sûr, il ne seraitpas démenti par le père, car il était crânement plein quand il rentrait.

Le gamin, machinalement, remuait ses billes dans aa poche; puis, brusquement, tirant un des joueurs par sa manche : — J'y vais de quatre!... dit-il. — Il y eut un échange de billes.*— Hors trois !...

Et le petit Arsène, à genoux dans la poussière, ramassa les billes, sans parler, mais la

figure éclairée, ne pensant plus à Pouttier, ni à l'autre !...

Tout à coup, un enGtnt lui jeta ces mots, dans le cou : — Ta mère !

Arsène fourra ses billes dans sa poche, précipitamment, se redressa, et s'en alla, indifiérent, très lent, avec un air sucré d'innocence feinte, sans regarder derrière lui. Comme il arrivait à l'angle de la rue Ferrus, Pouttier déboucba sur le' boulevard, absolument ivre et battant les murs.

— Ah ! f arrives bien, p'tïot, cria-t-il, le père Béchamel m'a foutu & la porte; viens ici... et donne-moi le bras.

L'enfant obéit, sans mot sonner, traînant son père avec cette lenteur indifférente qu'ont les conducteurs d'aveugles Pouttier monologuait : — C'est une rosse. Béchamel ; et l'éternelle phrase lui montait aux lèvres dans un bavement : Ta mère qui t'envoie, hein ? L'enfant se mangeait les ongles et suivait Pouttier dans ses zigza(;s de soûlard.

Non ! ce qui l' embêtait, c'était de passer devant ses camarades... Ils se ficheraient de lui. . . Il voulut traverser le boulevard pour les éviter, mais Pouttier, avec l'entêtement firoid des brutes, s'y refusa.

Et le petit Arsène, tout rouge, les yeax

baissés, passa devant les gamins que ce spectacle de leur camarade remorquant l'irn^ïie, amusait énormément. Même, du groupe, une Toix cria : — Hé ! Arsène, tu ne fais pas une partie ? — Alors il se révolta, crispant les poings, secouant son père, trouvant une vengeance &pre dans l'ascendant passager qu'il prenait sur lui, le jetant sur les murs, avec sa puissance nerveuse de gamin, sa rébellion d'humilié éclatant.

Des passants se retournaient, et l'enfont se h&tait. — Mais Pouttier résistait, les jambes molles, s'abandounant, très lourd. Et c'étaient des luttes où le petit Arsène épuisait sa force rageuse.

Enfin ils arrivèrent. L'escalier était raide. L'enfant monta le premier, tenant la rampe d'une main, de l'autre tirant Pouttier. Mus au quatrième étage, l'escalier, devenant trop étroit et formant une espèce de boyau ouvrant sur un palier, le gamin l&cha son père et monta seul. L'ivrogne, sans une parole, fit un tour sur lui-même et tomba.

Arsène appela : — M'man ! m'man ! Sur le palier, venaient aboutir, de droiteetde gauche, deux couloirs obscurs où glissait, dans les beaux jours, une nappe lumineuse par l'entreb&illement d'une porte brune, numérotée.

Arsène éleva la voix : — M'man, viens !

Une porte s'ouvrit et une petite fille, pâle, avec des lèvres très rouges et des yeux noirs qn'une fine ombre soulignait, panitsur le palier. C'était l'enfant d'une voisine.

— Elle est là, m'inan ? dit Arsène.

— Non, elle est au marché avec Louise.

— P'pa vient de tomber dans l'escalier, regarde.

La petite fillese pencha par-dessusia rampe ; il reprit i

--~ Faudrait l'aider à monter, Fifine ; veuxtu essayer ?

Les deux enfauts descendirent. — Prends-le par tes jambes, dit Arsène, et ne le lâche pas, surtout.

R^di, tenant Pouttier sous les bras, l'enfant réglait ses mouvements sur ceux de Fifine, qni montait, lentement, à reculons. Mais à la sixième marche, ils durent s'arrêter, essoufflés, les bras veules ! Ils lâchèrent Pouttier , le reprirent et le traînèrent enfin dans sa chambre, le cognant aux marches, aux murs, aux meubles! Puis ils le hissèrent, somnolent et cuvant son vin, sur le ht bas orné d'un vaste couvre-pieds à fleurs vertes.

Alors les deux en&nts demeurèrent devanl:

le lit, tout haletants, gênés par la respiration

bruyante de l'ivrogne, et les sifflements qui chantaient dans son nez. II faisait très chaud. Une grosse mouche volait, se cognant aux vitres, et ce grand silence des maisons endormies dans la lourde atmosphère des âprôs-midi chaudes, leur tombait sur les épaules et les troublait. Une machine à coudre jetait, comme une obsession, le bruit ininterrompu de ses notes énervantes, et il leur arrivait, en pleine figure, des boufiëes tièdes sentant les sueurs et le renfermé malsain des ménages d'ouvriers.

Une fine poussière mintitait dans les lignes lumineuses qui rayaient le parquet, se brisant à l'angle des meubles et qu'un vol rapide de mouche fendait partois.

Alors le? deux enfants s'assirent par terre, dans la chambre. Le petit Arsène avait les pommettes fleuries, des gouttes de sueur très fines naissaient à la racine de ses cheveux, courts, en brosse. Les yeux flambants, il regardait Fiâne avec une expression indéfinissable de curiosité vicieuse et de désir incertain.

Elle, en robe courte, les genoux droits, en pointe, tirait son jupon, se couvrant les jambes, avec des reculs et des offrandes de buste réguliers.

— Alors elle est au marché? dit Arsène, pour parler.

— Oui; elle est furieuse, parce que tu joues dehors au lieu de faire ses commissions.

— Qu'est-ce qu'elle a dit?

— Elle a dit comme ça qu'elle te ficherait une danse quand tu rentrends.

Mais lui se révolta. Il se plaindrait à p'pa. P'pa le soutenait quand il n'était point soAl; il voyait bien qu'elle ne l'aimait pas, lui, le fils de l'autre.

Fifine demanda :

— Alors, c'est pas ta mère?

— Non.

— Elle était gentille, ta mère?

— Elle ne me battait pas.

— Elle était grande i

— Oui, et très maigre. Elle ne sortait jamais. même que Qa faisait crier p'pa.

Il y eut ua silence, puis, sans transition, elle

— Tas quel ^?

— Onze ans... et toi?

— Moi?,., j'ai eu... — elle chercha, — j'ai eu dix ans le... le 3 avril.

Arsène s'était rapproché de Fiflne et lui caressait les genoux, de la main. Il l'interrogea :

— Elle t'aime bien, ta mère? Et comme elle disait oui d'un mouvement de tète, il lyouta : Je t'aime bien aussi, moi, Fifine.

n lui tâtait 1^8 cuisses, aTançant les lèvres, très allumé.

Mais elle minauda, allongeant ses jambes, changeant la conversation, parlant d'école, de sœur une telle...

Lui, ne l'écoutait pas, raidi dans son froid entêtement de gamin vicieux, se frottant à elle, la sentant, perdant ses mains dans les plisdesa robe, toarmenté d'un besoin de savoir qui lui séchait la bouche et lui mettait derrière lesoreilles des picotements brefs comme des frissons.

— Tes bête! Tu me chatouilles! Et elle se pelotonnait, fermant les yeux, lui donnant des tapes sur la tète, très contente.

Alors, il s'enhardit et lui embrassa les cheveux ; mais soudain il fut sur pieds, tout d'un coup, p&le, écoutant.

Et la voix d'Adèle monta dans le grand silence, clapissante et sonnant faux.

— Ah ! il est là-haut! A quelle heure est-il rentré ?

La concierge répondit ; — Dame ! HameJean, il était quatre heures.

— Quatre heui^es ! et il croyait que ça passerait en conversation!

Rageuse, elle monta, traînant sa fille.

Fifine était partie, mais elle écoutait, réfugiée au -fond du couloir.

Adèle entra dans la chambre, sufToquant.

— Ah! tu es là, saloperie ! Et elle tomba sur le petit Arsène, le giflant, lui allongeant des coups de poing dans la âgure et des coups de pied dans les jambes. — Tiens, saleté, tiens, ça. t'apprendra! Ah! tu joues aux billes au lieu d'aller chercher ton père, salop ! L'enfant essuyait la bordée sans cris, sans larmes, levant seulement les bras pour parer les coups.

Mais elle s'arrêta ; elle était bête de se meurtrir ainsi les mains à le frapper. Elle prit la corde avec laquelle sa fille jouait et cria : — Attends, je vais te cingler les fesses, cochon!... L'<mfant esquiva le coup et. comme il s'étut réfugié au chevet du lit, la corde fouetta le bras de Pouttier.

Il se réveilla, moins soûl, mais hébété, et balbutia: — Ah! ca... ah! ça,.., la boucbe p&teuse, ne trouvant pas autre chose à dire.

Alors, Arsène, très fin, très rusé, donnant cours à sa malice d'enfant précoce, se mit à gueuler, la poitrine secouée. Pouttier comprit. — Qu'est-ce qu'il y a, nom de Dieu ? Est-ce que vous allez vous chamailler longtemps encore tous les deux ? Et comme l'enfant beuglait, se frottant les bras, Pouttier se mit sur son séant. Vrai ! il fallait en finir, il en avait assez de cette vie ! Mais Adèle éleva la voix. C'était

aussi soD avis, ce crapaud-là ne voulait paslui obéir, et jouait dans la rue avec les voyous quand elle le chargeait d'une commission.

Arsène eut une pensée méchante, pour détourner l'orage : — J'ai joué, — et il regardait ÂdMa en dessous, — j'ai joué, parce que papa m'a dit qnll ne voulait pas être embêtéquand il était avec des amis...

— Ab ! la sale bête ! cria Adèle, le bras levé, et flairant la malice du gamin.

Mais Pouttier se leva.

— Ça va finir, hein ? Eh bien, oui, le gosse a raison, je ne veux pas qu'on me relance chez Béchamel. Est-ce que tu as l'intention de me feire passer pour un chauffe-la-couche ! Ah ! bien, non, ca n'entre pas dans mes vues ? Et puis, je te défends de le battre, entends-tuî

Adèle se révolta. Non, elle n'obéirait pas à ce gamin, elle montrerait que, dans la maison, on devait aussi compter arec elle. Puis elle se planta devant Pouttier : — D'abord, toi, je ne te comprends pas; tu donnes raison à ton fils, parce que...

D la regarda bien en face : — Parce que je suis soûl, hein î Dis-le donc !

Du coup, il fut debout. Ah ! ça, on se foutait de lui ! Mais elle lui disait tête, traînant, accrochée à sa robe, la petite Louise qui se sau-

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vait de Ponttier, toute blanche de peur.

Arsène ne pleurait plus et r^ardait Adèle eSrontément, avec un mélange de satisfaction extérieure et de crainte louche, aTidant le relent de ses pleurs salés.

Cependant Adèle et Pouttier se jetaient an visage des hottées de reproches et d'ordures.

— Ne me pousse pas à bout, criait Pouttier.

je vais me f^her !... Elle ne l'entendait pas; il pouvait lui Sanquer des coups, ça ne serait pas la première fois, mais ce serait peut-être la dernière. Après tout, ils n'étaient pas collés pour la vie !

Elle trouverait d'autres hommes, quand elle voudrait, et des hommes qui ne se soûleraient pas et la rendraient heureuse. C'était peut-être amusant d'élever les enfants des autres ! Elle détacha cette phrase, méchamment, en femme qui l'avait réservée pour la an comme argument péremptoire.

Pouttier répondit ; — Et ta filleî Est-ce toi qui la nourrisî Est-ce toi qui nourris Arsèneî Ils ne te coûtent pas cher, hein? Tu les soignes? Eh bien, dis-moi donc un peu ce que tu ferais de tes dix doigts si tu ne t'occupais pas des enfants? Est-ce que je t'ai prise pour que tu me regardes travailler avec des »rs dégoûtés de bourgeoise fainéante? Ah! mais non!

Elle regimba : — Je n'ai rien apporté peutêtre? dit-elle en lai parlant sous le nez, très haineuse et sans penr. La moitié de ce qui est ici m'appartient. Eh bien, et l'argent des meubles et de tout ce que j'ai vendu en me mettant avec toi? Je l'ai mangé toute seule, dis?

— Ah! c'est comme çaî cria Pouttier, dégrisé, mais toQJours baveux, ab! c'est comme caî Eh bien, prends tout, mais fous le camp, sale goton !

Elle recula lentement. Il répéta : — Va-t-en I

— Si je veux !

Il l'empoigna brutalement, et la gifia à deux reprises. La petite Louise criait : — Maman ! maman! Arsène se rongeait les ongles sournoisement.

Pouttier tenait toujours Adèle ; il la regarda dans les yeux, sur le seuil, au moment de la jeter dehors. — Reste ou part, mais tais-toi, dit-il, ou je recommence ! Elle ouvrit la bouche, il leva la main, prêt à la claquer. Alors elle se dégagea de son étreinte, mollement, toute remuée, les lèvres pincées, les manches de sa camisole relevées, découvrant ses bras, où des meurtrissures bleuissaient dans la chair

Lui, alla se recoucher, tranquillement, sou-

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lagé. Il aperçut le petit Arsène et lui cria : — Va jouer sur le palier! Le gamin sortit, passant vite et la tôte basse sons le regard haineux d'Adèle.

Cependant celle-ci préparait le dîner.

Elle n'emportait de cette scène qu'une hûne plus forte pour Arsène, un besoin constant de lui faire sentir le poids de ses rancœurs amassées et de sa tyrannie l&che et bète.

Elle ne pouvait pas le soufirir ce gamin ; elle avait oublié la soulograptiie de Pouttier, ses emportements, ses giâes, mais elle se rappelait encore leregard de joie malicieuse et sournoise que l'enfant lui avait lancé pendant que son père la battait.

Et elle allait de ci, de là, mâchant sa colère, assourdissant sa haine, renfonçant les mots cruels qui lui venaient à la bouche. Chaque fois qu'elle passait devant Pouttier, assoupi, elle lai fouettait la figure du vent de ses jupes et du frôlement de ses reins. Et elle trouvait un plaisir Apre à satisfaire son envie de battre quelqu'un en jetant les chaises par terre d'un coup de pied, en renversant ce qui lui tombait sous la main, secouée de rages brusques.

Mais Pouttier se fâcha : — Est-ce finiî

Veux-tu me laisser dormir, mauvaise gale 1

Elle rondionna, prit un seau et sortit en faisant claquer la porte.

Alors, il se recoucha.

L'instant d'après, Adèle rentra, exaspérée, la bouche tordue. Ah ! cette fois, il ne le défendrait pas, son Arsène, un gamin précoce qui puait le vice.

Pouttier s'était assis sur le lit, elle continua : — Je sais bien.Tu ne me croiras pas. II faudra que des étrangers viennent se plaindre de ce morveux pour que tu le mouches.

Elle appela: — Marne Petit!

La voisine, une femme rougeaude et grasse, entra. Pouttier s'était levé, remontant sa culotte, qui tombait et demandant : — Eh bien ! quoiî Qu'est-ce qu'il y a?

Adèle reprit: — Ilya qu'on vient de trouver ■ encore ton Arsène au grenier avec la petite de madame...

La voisine appuya : C'était la troisième fois \ Ce méchant gamin débauchait sa fille. On les avait déjà vus dans la cave, un soir. . .

Pouttier l'interrompit. Que faisaient-ils dans la cave?

— De vilaines choses; c'te question! dit Adèle, ce crapaud-là en sait plus long que père et mère. D'ailleurs, il n'y a, pour s'en con-

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vaiBcre, qu'à r^arder ses yeux. Elle joignit les mains.

— Mais où peut-il apprendre tout celaî Et obsédée par son idée fixe de femme têtue, elle ajouta: — Ah ! si son père lui défendait de jouer dans la rue avec les voyous!

La voisine approuva. H fallait surveiller les enfanta, leur donner une bonne éducation.

C'était tout de même embêtant pour elle de ne plus pouvoir sortir sans enfermer sa gamine.

On la lui avait gâtée. Maintenant, elle courait après les garçons. Il n"y avait plus d'enfants, parole d'honneur ! Voilà à quels désagréments on s'exposait en les laissant abandonnés à eux-

Mais Pouttier, sentant l'allusion, eut une révolte. — Est-ce que vous dites cela pour moi, hainî Elle protesta, il poursuivit: D'abord, si vous ne laissiez pas traîner votre âUe dans l'escalier, Arsène ne la rencontrerait pas. Je lâche mon coq, enfermez vos poules.

Elle prit unair digne: — Monsieur Pouttier...

Il lui coupa la parole, d'un geste :

— Allons donc 1 ce n'est pas à dix ans qu'on est vicieux à ce point. À d'autres, ces blagues ! » Il s'était approché de Madame Petit, et lui parlait dans la figure: — Vous saurez qu'il n'y a, dans ma famille, que des honnêtes gens !

Elle recala étoardie par les fumées d'alcool qu'il lui soufflait, mais sur le seuil, elle lai tint tàte: — Je tous dis qu'ils font des choses pas propres; je les ai tus; votre Arsène est un cochon!

Et craignant un retour offensif de Pouttier, elle sortit précipitamment, pendant qu'il lui criait dans le dos: — Vieille guenon! en refermant la porte.

n 7 eut un silence, puis Adèle tira la table au milieu de la chambre et s'assit en disant : — On dtne !

Pouttier cria: — Arsène! L'enfant rentra, penaud, mais le Tisage brûlant. Us se mirent à table, silencieusement, la petite Louise à côté de aa mère, Arsène dans les jambes de son père.

Ils mangeaient sans appétit, les bras mous, arec des coups de fourchette indifférents, mâchant laboiîeusement, la bouche ennuyée, les dents malades. Et ils avaient des yeux vagues qui ne Toyaient pas.

Tout à coup, la fourchette d'Arsène glissa et raya l'assiette avec un bruit aigu de scie.

Alors Adèle, les dents agacées comme par une morsure d'acide, grimaça et lança à l'enfant un regard fielleux.

Elle murmurait: Lesalop! oh! lesalop!iira fût exprès !

Le dîner achevé, ils restèrent sans parler, digérant, roulant des mies de pain entre leurs doigts et, de la pointe de leurs couteaux, dessinant sur la vieille toile cirée, grattée, tadiée de plaques jaunes, des quadrilatères vagues et des arabesques fantaisistes.

Des mouches voletaient sur les restes, an fond des verres, avec des envolements subits et des indécisions qui planaient.

Il y avait, dans une assiette, une mince traînée de confiture; deux mouches y revenaient sans cesse, efiarées, engluant leurs pattes, les ailes battantes. Puis, elles repartaient au plafond, décrivant mille courbes, se posant partout sans rester nulle part, laissant sur les glaces, sur le papier peint des murs, des fientes pareilles à des grains de poivre.

Une lourdeur tiède entrait par la fenêtre et les oppressait... Il y avait, suivant l'expression populaire, de l'orage dans l'air.

Pouttier, très calme, leva les yeux et dit:

— Allons-nous faire un tour aux fortifications?

Elle répondit: Oui, du bout des lèvres.

Il reprit : — Nous emmenons les enfants ?

-^ Si tu veux.

Ils se levèrent. Les enfants descendirent, Adèle les suivit, en camisole. Pouttier prit sa

casquette et resta le dernier pour fermer la porte. Ils marcliaient côte à côte, sans se donner le bras, lentement, avec des mouvements de tète qui disaient bonsoir, aux fournisseurs prenant le frais k la porte de leurs boutiques et se levant comme mus par un ressort pour servir le client. Et ils s'effaçaient, souriant bêtement. Puis, c'étaient des: " Il fait cr&nement chaud ! des " Ça va toujours comme vous voulez? - qu'on se jetait pour dire quelque chose. De grosses femmes s'effondraient, suant, avec des rires qui laissaient des plis dans leurs joues molles. Des conciei^es causaient politique, l'air convaincu, les bras croisés arec importance et se parlant sous le nez.

Puis des gamines dansaient sur la chaussée et des chiens au poil sale tiraient la langue, haletants, étendus sur le flanc et bavant sur le pavé.

Pouttier, la pipeaux lèvres, crachait mollement, la moustache poissée de salive chiqueuse.

n était huit heures. Ils arrivèrent aux fortifications et montèrent sur le talus.

Des ouvriers traînant leurs femmes se promenaient, poussant des mioches. Des employés, leur journée finie, des petits rentiers en veston léger, sans gilet, sans cravate, la chemise bâil-

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laat, venaient se délasser, les uns d'un accroupissement de dix heures dans des bureaux empuantés, les autres d'un désœuvrement pesant dans des petits li^ements sans air oft ils s'amollissaient. Cette herbe, maigre, rôtie, pisseuse, leur procurait la sensation dilatante de l'herbe fraîche des sous-bois de la vraie campagne. Ils s'étendaient sur les talus, soufflant à culotte déboutonnée, s'abandonnant, sur le dos, les jeux au ciel. Puis ils se retournaient, allongés, se couchaient sur le ventre, et leurs joues cherchaient des fraîcheurs dans l'herbe foulée. Des femmes en camisole, en cheveux, respiraient longuement et se vautraient sans gène, avec des écrasements de poitnne et des sailUes de ventre sous la robe. Leurs pieds passaient et leur jupon trop court découvrait une blancheur h la naissance de la jambe. Des petits vieux venaient là, lire leur journal.

Desgaminscouraient, roulant dans les fossés.

Ds avaient des cheveux droits mouillés et des pantalons où s'étalaient des taches vertes. Des parents suivaient, jetant des appels brefe, noyant leurs reproches, quand, après les chutes, les enfants revenaient avec des morsures de chardons aux mains, des bosses au front et des accrocs à la culotte . Une marchande de plaisir toute vieille et toute cassée, traînait sa grande

botte et rentrait Au fond, qnand on se retournait, le grand Montrouge se dressait dans la tombée de nuit, avec ses façades de maisons toutes blanches et ses larges toits rouges, puis, émei^eant comme un squelette sans bras, son clocher d'église où luisaient, au milieu ; un tron d'horloge. Ce n'était plus Paris et ce n'était pas la campagne.

Mais, rers la porte de Cbâtillon, ils trouvèrent le talus désert. Us passèrent devant le cimetière. Au pied du mur très bas, un homme assis mangeait de la charcuterie. Et par-dessus le mur, on voyait le front des monuments très simples et des bras de croix tout noirs où le vent mettait des balancements de couronnes dont le jaune cru éclatait sur le vert foncé des arbres.

L'été, pendant les grandes chaleurs, des miasmes se répandaient, chassant les promeneurs. On eût dit, avec l'église au fond, d'un petit cimetière de campagne, si le coupde corne des tramways passant sur la route de Châtillon n'eût jeté sa note enrhumée dans le silence de cette an de journée accablante .

Adèle et Pouttier rebroussèrent chemin. En passant devant la porte de Montrouge, ils virent des employés qui rentraient. Et les gens de l'octroi, sans les connaître, les saluaient

d'un bonsoir, car tous les jours, & la même heure ils les voyaient venir, l'air rechigné, ^8oaâé, maladif !

— Où donc sont les enfants? dit Pouttîer.

Et ils les retrouvèrent plantés devant un vieil homme à peau tannée qui, assis au bore du talus et serrant un tambour entre ses jambes pendantes, étudiait des roulements, la figure luisant d'un contentement réel et lançant, aux enfants rangés autour de lui, des regards en dessous, pleins de révélations !

Un cor de chasse, au loin, jetait à l'écho des fossés une sonnerie banale. Puis comme, peu à peu, la nuit tombait, des couples snr le talus, dans l'herbe, se tenaient enlacés avec des appels de lèvres, des torsions de hanch«s et des abandons pleins de désirs.

Pouttier remarqua surtout deux amoureux couchés et se parlant à l'oreille. L'homme était étendu aux pieds de la femme, la tête sur ses genoux, dans ses jupes, caressant d'une main curieuse sa poitrine et son ventre. Elle, pâmée, s'abandonnait, fouillant l'herbe du bout des doigts, très amoureuse. Seulement, quand des gens passaient arec une lenteur indiscrète et un rire muet, elle prenait un air indifiérent et lançait à son amant une phrase banale, à haute voix, pour qu'on l'entendit.

Cependantdesclartésmettaient dansTombre leur scintillemeot d'étoiles tombées. Un allumeur de réverbères passa très vite, en sîfBaat. Et une lumière tremblait sur sa tôte, au bout d'un b&toa. Parfois il montait de l'herbe une odeur fade d'ordures évaporées.

Alors Adèle prît le bras de Pouttier.

Mais il lâcha un gros rire et, s'arrétant au bord du fossé, il cria : — Eh bien, ne vous gênez pas, les p'tits agneaux ! faites comme chez TOUS !

Adèle se pencha et, dans le troud'ombre, elle vit deux formes, n'en faisant qu'une, et roulant, tordues.

Comme un drapeau, une camisole flottait.

Des claquements brefs de baisers s'envolaient. Mais au cri de Pouttier, les formes s'immobilisèrent, toutes droites, et deux têtes piquaient l'ombre, vaguement. Pouttier s'éloigna avec un : " Vous dérangez pas! « gros d'intentions polissonnes. Et il se retonma plusieurs fois, mis en joie par cette blancheur de camisole qui déchirfdt l'ombre.

— Si nous rentrions? dit Pouttier.

Adèle répondit : — Rentrons. Elle avait peu parlé, mais depuis leur départ de la maison, des paroles qu'elle retenait, lui montaient aux lèvres. Tout à coup, ralentissant

le pas et se faisant très douce, elle dît : — Sais-tu î

n la refrarda, surpris. » — Quoi ? »

— Je pense à une chose.. . mais tu vas encore crier... Elle se serra contre lui, parlant bas : — Eh bien, nous ne devrions plus Iwsser coucher Arsène avec la petite...

Il s'arrêta : — En v'ià une idée !

Mais elle poursuivit : — Non, sérieusement, c'est pas raisonnable; ils ne sont plus assez gamins pour coucher ensemble. Louise a huit ans, ton fils en a dix...

n l'interrompit : — Vrai ! t'es drôle!

Alor» elle donna des détails : il ne pouvait pasavoir une idée du vice d'Arsène ! La découverte qu'elle avait faite dans la journée, loi avait remis en mémoire bien des choses...

Elle s'anima : — Tu sais, dit-elle, je n'ai pas voulu feu parler plus tôt, mais je suis fixée depuis longtemps. Elle racontait des histoires. Dans les premiers temps de leur cohabitation, le soir, pendant leurs caresses, elle fermait, par pudeur, la porte du cabinet où dormaient les enfants. Puis elle se levait, en chemisa et les pieds nus et allait rouvrir la porte ponr que Louise et Arsène n'étouflassent pas. Or, une fois, elle avait trouvé Arsène, blotti derrière la porte, le con tendu, très rouge! Main-

tenant quandils se rapprochaient, la nuit, dans l'enflévrementdessens.parparesse.ils laissaient la porte ouverte, l'habitude leur enlevant toute pudeur.

Elle conclut : — Voia-tu, ce gosse-Iâ ira loin, je t'en réponds !

Mais Pouttier, brusquement, lui l&cha le bras : Est-ce que ça allait recommencer, la scène à propos du petit? Est-ce qu'ils sortaient pour s'engueuler? C'étaient des contes de portières, des potins de voisines. Enân, où voulait-elle qu'il eût appris ces saletés ? Chez les Frères?

Elle répondit : — Damel je ne sais pas!...

— Eh bien, alors?., .

Elle s'accrochait à son idée, n'en démordant pas. Et elle s'entêtait, non pour le plaisir de remuer ces ordures et d'étaler la lubricité de ce vice, mais par désir de persuasion, par besoin de basse vengeance.

Lui, s'était radouci et songeait. Elle lui reprit le bras, parlant toujours.

D'ailleurs, il était bon qu'il y réfléchît..

Mais il fallait prendre un parti : séparer les enfants...

Il se récria: — Comment veux-tu que je Casse... Je ne gagne pas des mille etdes'cents, moi! Je mettrai Arsène en apprentissage l'année prochaine... Il faut patienter encore un peu...

Est-ce qu'ils pouvaient déménager? et de l'aient! De l'argent pour payer le loyer de deux, chambres, pour acheter un lit...

Merci ! il ne pouvait pas s'esquinter le tempérament, il ne le pouvait pas; c'était au-dessus de ses forces! Plus tard, on verrait. Elle insista mollement, sentant bien qu'il leur était impossible d'ajouter, sans s'endetter, une charge à celles qu'ils supportaient déjà malaisément. Ils rentrèrent dans Paris. Alors, Adèle lança les dernières fusées... — Vraiment ! ça n'était pas raisonnable, et ils auraient peut-être lieu de se repentir plus tard,

— Que veux-tu? répondit Pouttier, c'est pas possible... Et puis, je te dis que t'es bête, c'est des enfants! Maintenant, si t'as des scrupules, eh bien, nous fermerons la porte de leur cabinet tous les soirs !

Ils étaient arrivés devant leur maison.

De laides gouttes de pluie tombaient, et s'écrasaient en claquant. Pouttier passa devant la concierge : — Ça va tomber, la mère, ça va tomber?

— Pas vrai? m'sieu Jean, répondit la grosse fenmie, c'est tout de même une fière orage qui se prépare!,..

Et ils rentrèrent.

NESTINE

UESTIUE

LA vieille marchande rêvasse dans sa petite baraque de l'avenue des Champs- Elysées. Devant elle tratnent encore les miettes de son déjeuner frugal, la botte en fer-blanc qui le contenait et le demi-verre decafé... Dans sa face en casse-noisette, jaune, sèche et ridée comme une vieille pomme de reinette, ses yeux mettent deux taches brunes pareilles à celles qu'on voit sur ces fruits blets, tombés de l'arbre, et dont les bonnes femmes disent qu'ils ont reçu un coup ! Et avec son corps ratatiné, sa mince bouche pincée, ses jambes et ses bras trop courts, elle a l'air d'un pantin.

choisi parmi les plus grands et commis à la garde de ceux qui se balancent à l'ombre de la devanture relevée. . .

La vieilte marchande rêvasse dans sa petite

Autour d'elle pendent des chariots d'enfants, des seaux en zinc, des pelles, des râteaux, l'étemel omnibus, toujours complet avec ses tètes peintes sur les glaces; les cerceaux, les raquettes, les ballons...

Au premier plan,sur une nappe bien blancbe, sans plis, sont rangés les nougats, les nonnettes, les sucres d'orge en bocaux, les fondants, les caramels sous verre, les pastilles et les pâtes inoffensives.

Au-dessus, s'élève la barricade des pains d'épices, dans lesquels, comme des éclats de pavés, blanchissent les amandes ; et par des ouvertures habilement ménagées, les bâtons de réglisse qu'on aperçoit semblent des fusils en faisceaux... Çà et là, devant la barricade qui répare ses brèches, des galettes, des gâteaux mous étoiles d'anis et d'angélique s'étalent et se dressent comme d'épais matelas où, pareils à des houppes de laine, Hoconnent de petits nuages de farine.

Au troisième plan, enfin , les goulots des titres de sirop surgissent, poisseux, entre les

NESTIflE S3S

carafons de limonade... Au fond, à gauche, devant la petite porte de sortie.étroite et basse, entr'ouverte, des verres sans pieds, le cul en l'air, garnissent une petite table sous laquelle, dans un seau plein d'eau, baignent des carafes énormes de coco !

La vieille marchande rêvasse !..

Tout à coup, elle lève la tète. Une grande jeune femme brune, fanée par une noce de tous les jours, l'air fllle, a poussé la petite porte et dit, sans entrer :

— T'as pas un peu de café de reste, m'man?

C'est Nestine. Le père mort, elle a mal tourné. Une honte !... Un homme marié, leur voisin, l'a enlevée un beau matin.

Pendant six mois, les deux amants n'ont pas donné signe de vie... Désespérée, seule, pas riche et déjà mûre, autant pour augmenterune petite renteque lui font les anciens patrons de son mari, que par crainte de l'oisiveté dans un veuvage plus pesant et plus triste depuis la fugue de safiUe.la mère Pierre a succédé à une bonne femme morte de vieillesse dans sa baraque des Champs-Elysées.

Lui parlait-on de Nestine alors, c'étaient des réponses vagues appuyant une indifférence jouée, dénotant une mémoire rétive à dessein. Qui ça, Nestine î Sa fllle?

Elle s'était juré de ne plus la revoir, de la laisser faire la planche dans son eau sale et de lui refuser la perche, si jamais, lasse ou dégoûtée, elle appelait à l'aide.

Mais un soir, Nestine est revenue en piteux état, presque haillonneuse, sans gîte, lâchée ! C'est son enfant, après tout !

La mère Pierre a ouvert sa porte, — sinon ses bras !...

Pendant huit jours, les deuxfemmes ont vécu comme autrefois, càte à côte, partageant la table, le lit;... la fille reprenant des forces, la mère bercée par des souvenirs anciens glissant à une lâcheté faite d'indulgence et de pardon.

Le neuvième jour, Nestine s'en est allée, reprise par un désir de noce bète, de balades, l'appétit nostalgique du clinquant, de la vie à bâtons rompus, qui est la vie de bâtons de chaise, dans le langage des concierges .

Maintenant la mère Pierre •> a pris le pli, ■» comme dit sa fille. Celle-ci vient quelquefois passer deux heures dans la baraque. Après une semaine d'absence, elle entre, sans un bonjour, pour se recoiffer ou pour siroter sa demitasse...

La mère Pierre, habituéeaumanége.s'abandonne, heureuse au fond de ces hasards qui rompent un peu la monotonie de sa vie et lui

rappellent sa maternité. Elle s'eSace alors, se (ait petite dans son coin, rêve une boutique plus grande ob Nestine, qui lui fouette la face du vent àe ses jupes, pourra trôner sans se retrousser, servir les clients debout sans que les plumes de son chapeau époussettent le plafond de la botte.

Nestine adore jouer & la marchande, une marchande en robe de soie fanée, limée à la place où les seins pointent. Les fanfreluches, la verroterie dont elle enveloppe ses dessous louches de fille mal entretenue, que les passants habillent et déshabillent, font songer à ces murs blanchis à la chaux qu'on décore de festons et de draperies pour honorer Les visiteurs attendus.

Enfin, son café bu, elle est sous les armes, prête à partir, le buste ofiert, les reins souples, l'ombrelle haute !

Mais des gamins, leur sou dans la main, demandent des verres de coco. Alors la fille pose son ombrelle, retrousse ses manches et, les doigts délicatement écartés, plonge dans le seau d'eau les verres qu'elle rince consciencieusement. Elle ramène, avec de jolis gestes, sa robe entre ses genoux, se penche, fait craquer les baleines de son corset, souriante.

Les gamins partis, les dernières égouttures

des verres soigneusement essayées, Nestine donne de légères tapes à sa jupe, dont la soie crie ; elle adresse à sa mère un salut de la tête et s'éloigne lentement, paradant avec des torsions de hanches et des œillades prorocantea.

Et pondant qu'elle remonte l'avenue des Champs-Elysées, la mère Pierre la suit des yeax, le chef branlant. Quand elle a disparu, la pauvre vieille a pour toutes ces choses que sa fille vient de toucher, un regard mouillé où elle met ses amours et ses faiblesses. C'est la botte aux caramels encore ouverte, dans laquelle Nestine a fouillé ; c'est le seau où ses doigts poisseux ont trempé, et, concentrée dans cette contemplation béate, la mère Pierre s'oublierait ainsi pendant des heures, n'était un groupe de mioches qui font sonner les grelots d'un pantin de l'étalage.

Et quand, à la nuit, la vieille aperçoit de l'autre côté de l'avenue, — une délicatesse, un reste de pudeur, dont elle sait gré à sa fille, — celle-ci au bras d'un monsieur bien mis et correct, une flamme éclaire un moment ses yeux, ses rides, sa binettejaune...

Elle se soulève, repousse son pilant et marmotte : Elle a du goût. ■ . Pas elle qui s'encanaillerait... Elle a toujours eu beaucoup de goAt. la gueuse!...

Et l'on sent, dans sa vois, à la fois tant de tristesse résignée et de fierté contenue, qu'oo

ne sait pas et qu'elle ne sait peut-être pas ellemême, s'il j a dans son cœur plus de désolation de voir tomber sa fille si bas, que d'orgueil de la voir tomber si bien !

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