MB DINER DE FÊTE
point battre, elle comprit enân ! Alors nulle pensées, mille désirs se beOrtèrent en une minute dans son «sprit. Elle voulut à la fois appeler, enjamber ce corps glacé, demander de la lumière, un médecin, mais une force surhumaine, instantanément, inexorablement, la cloua au lit, les bras morts, la voix brisée.
Un frisson la parcourut tout entière, et, la face en avant, la coucha sur le cadavre, les yeux pleins de nuit.
Môme il avait un visage si reposé, le vieux, en dormant son éternel sommeil, qu'on eCit cru volontiers qu'il allait se réveiller, surpria de trouver ce corps sur son corps et cette tôte sur sa poitrine.
P^»i. LE RAT
D,3t,zoc.,GoOSlc
DNE HISTOIRE BANALE
TIBN8 ! Ballard n'est pas eoBon re^sé f dit une Toix dans le boreav.
Un employé leva latâte: — Sb l'axrmenàré rue MoBtmûtre ; il mtuigeait on petit paÔB d'na 8oa.
— Il ne déjeune pas tons l«6Joi»s.
— A son âge !
— n a eu une belle pontion.
— Eet-il marié ?
ut VUE HISTOIRB BANALE
— Veuf, n a deux filles.
— Girondes ?
— Connais pas, personne ne les connaît.
— C'est qu'on ne va pas loin avec 1,400 fr. ! Deux ou trois fois par semaine, le même
thème inspirait à ces messieurs les mêmes variations, sans éclairer d'un jour nouveau l'existence problématique de Ballard, que des blagueurs féroces appelaient Ballard la Disette, pour ridiculiser une frugalité sans causes connues. Que diable ! ses appointements si minimes qu'ils fussent, lui permettaient encore de &îre deux repas par jour, à l'exemple de ses collègues que la fortune ne favorisait pas davantage.
Ballard, renfermé dans sa nullité de bureaucrate, son infériorité de surnuméraire, ne racontait jamais sa vie.
Il ressortait de son dossier, déposé au » Personne », que Ballard était veuf et qu'une faillite de la maison de commerce qui l'employait comme comptable l'avait jeté sur le pavé, brutalement. Six mois de courses, de démarches avaient absorbé ses économies, déjà battues en brèche par la maladie de sa femme. Il avait frappé à cent portes, exhibantact«de naissance, extrait du casier judiciùre, certificats, mais 8008 les réponses polies, les éconduites séchas
DNB BISTOIRE BANALS l.tS
et les reconduites patelines jusqu'à la porte, il sentait la même réflexion : » Tu es trop vieux, mon brave homme ! -
Et quand on de ses coQsins, chef du portefeuille dans une maison de banque, l'avait pris dans son bureau, lui offrant 1,400 francs " pour commencer «, Ballard avait accepté, entendant encore sonner à ses oreilles ce glas de la misère dont le pauvre connaît bien la note désespérée, unique : Cherche !
n arrangea sa vie.
Marthe, sa fille aioée, était placée dans un magasin de nouveautés, à la caisse, et assez bien appointée, outre le bénéfice de la nourriture et du logement. Quant à Irma, sa seconde fille, elle finissait son apprentissage de modiste, me de Hanovre. Ballard lui laissait pour sa toilette la maigre rétribution qu'elle recevait. On lui avait promis trois francs par jour après le premier de l'an prochain; il filait patienter jusque là.
Ballard gagnait 116 francs 65 centimes par mois, cent quarante francs avec les heures supplémentaires de travail qui lui étaient payées un franc chacune, mais qui l'empêchaient de prendre une tenue de hvres pour occuper les loisirs de ses soirées.
Or, le loyer et le blanchissage payés, la part
des fsMX frais faite, soixante-dix francs qae recevait Irma pour ses repas du matin et du soir, mis de côté, il restait à peine quarante fraDcs à Ballard. Il avait alors reconnu la nécessité de supprimer le déjeuner, de se contenter des dîners à vingt-trois sous, sur lesquels il réalisait même une économie, gr&ce au système des cacheta, et du pain d'un sou avec une demi-tablette de chocolat, le matin.
Quant aux vêtements, il comptait, pour les renouveler, sur sa gratification de fin d'année et, au pis-aller, sur un secours que Marthe ne refuserait pas à sa sœur.
Présentement il importait surtout qu'il ne mourût pas de faim absolument et que sa fille eAt deux francs cinquante par jour pour ses deux repas.
— Vois-tu, Irma, disait-il souvent, tu es arrivée & cet âge od l'on doit se bien nourrir pour se faire un bon coffre.
Au fond, il était fixé sur la valeur réelle des fortifiants et des stomachiques de <Tèmerie et sur l'efficadté des viandes hémoplastiques réconfortantes. Mais il connaissait par expérience toutes les tortures qu'un jeûne forcé on une nourriture insuflisante font endurer.
Par une ironie du sort au moins crueUe,
uns HISTOIRE BANALS IK
BAHard était affligé du tyranoiqne appétit d'an hoinme qui nourrit on tœnia.
Cet appétit, que ses ressources restreintes ne lui pMrÀiettaient plus de satisfaire, lui araît valu même les remarques aigres-douces — qu'on tui rapporta, — de la femme d'un vieil ami qui le tnûtait le dernier jeudi de chaque mois.
BUe disait à son mari : — Pas possible, il doit avoir nn ver solitaire, tob Ballard ! Je n'ai jamais vn une fourdiette comme celle-là!
Ballard soufirit beaucoup, le premier mois, du régime qu'il s'était imposé. Son ventre cr^it : h midi, quand ses collègues partaient les dents longues; & deux heures, quand ils rentraient repus; l'après-midi, quand îIr digéraient le cul écrasé sur leur tabouret, lui soufflant au nez une haleine qui puait le poisson et les choux.
Ballard, en sortant à midi, traversait la rue pour éviter un restaurant, la porte ouverte, infectant le trottoir du fumet des sauces graillonnantes. Il allait machinalement droit devant lui, au hasard. Il achetait chez un boulanger deux ptdns d'un soU qu'il mangeut par bouchées et cassait dans sa poche.
Quand il pleuvùt, il Ëûsait une fausse sortie et derrière les carreaux des fenêtres fermées
I^e tWB HISTOmE BANALB
s'amnsait de ranimation de la rue. Des gens s'abritaient sons une porte cochôre, des femmes prises d'hésitation s'arrêtaient devant les ruisseaux larges ob tournoyaient des ordures.
Une Toiture de maître immobile attendait.
Le cocher, raide sur le siège, avait les mains croisées sur le ventre et le cheval pointait ses fines oreilles, saluant de ta tète et du sabot, piaf&nt dans l'eau clapotante. Mais cette distraction des jours de pluie fiit enlevée au bonhomme.
Au mois de novembre un charcutier vint s'établir en face du restaurant. Et la bontique avec sa belle glace, haute et large, et la tentation des viandes roses étalées, devint pour Ballard un supplice de toutes les heures.
Un jour, il s'esquiva vers trois heures, torturé par des crampes d'estomac. Un de ses collègaes le vit, dans les cabinets, mangeant voracement, le dos tourné, le cou dans les épaules.
Alors des blagues bâtes eurent cours.
Il thésaurise, — disait-on ; ou bien : — D entretient une grue ! Et, soudainement réveillés par de sales histoires d'alcôve, des gamins de quinze ans levaient leurs foces blanches oa
luisaient des yeux vicieux que dea pollutious fréquentes pochaient.
Si Ballard n'avait pas quêté rapitoiement de ses collègues sur sa misère banale, s'il jouait l'atroce comédie de l'homme qui, sans être riche, mange & sa faim, ce n'était point qu'il fit de ce trompe-l'œil une question de vanité bâte, d'amour-propre ou de pose. Il désapprouvait la représentation sans dessous, la poudre aux yeux, les dehors captieux des pannes qui ne dînent pas pour acheter des gants. Sa nature timide plutôt que concentrée était peu propre aux expansions, aux confidences ; en outre, un sentiment d'une délicatesse plus intime l'avait empêché de confier à ses voisins l'extrême modicité de ses ressources. Il aurait fallu parler d'Irma, de l'argent qu'elle lui coûtait encore, bien que placée, et une pudeurle retenait. Sa conscience de père lui faisait un devoir de ne point nommer ses enfants devant des garçons qui salissaient les femmes et ne pouvaient admettre qu'une fille de quinze ans ■• l'eût encore «. Or, comment, en restant muet sur aa famille, expliquer sa vie sans faire soupçonner chez lui des vices latents : l'ivrognerie ou des désirs de vieillard libidineux t
B'ailleun, ses collègues, pour la plupart
lU DHB HISTOmB BANALS
aadettés, vivant an jour le jour, lui auraient ri an nez s'ils avaient sa qu'il prenait sur ses r^as pour mettre de cdté, tous tes mois, l'argent du twme.
— On emprunte <
Hais cette idée d'escompter des augmentations et des gratifications problématiques contrariût les principes de Ballard, des principes que son père, un petit commerçant mort pauvre, et sa femme n'avaient pas peu contribué k développer.
Madame Ballard. plus àgèe que son mari, rigide, osseuse, d'une honnêteté inflexible, ébût arrivée par une économie constante à joindre les deux bouts exactement, pendant les premières années de ménage. Plus tard, la même r^le fidèlement observée avait abouti au placement de sommes péniblement gagnées, à l'achat de videurs à lots.
Et maintenant qu'il fallait revivre cette vie de gène, de recommeucement, se débattre dans ce bagne du petit employé qui a de la famille, une préoccupation unique : joindre les deux bouts quand même, obsédait Ballard comme un ressouvenir de la morte, l'appel désespéré d'une voix lointaine.
PAR exemple, si le jeûne forcé du matin lui était pénible, il prenait le seir une rude revanche et la patronne du <> Prix fixe », o& il dtnait, donnait le bonjour froid d'une bouche fermée, à ce goinfre qui r&flait te pain si goulament.
Après dîner, vers huit heures, Ballard se couchait sans bougie, s'ioterdisant la lecture au lit, par économie; ou bien il parcourait, debout, dans la clarté des boutiques ou sous les becs de gaz, des journaux récoltés dans lo bureau, après le départ des employés.
Souvent aussi il tuait une heure en allant & la porte des UiéAtres regarder : la queue des
petites places; l'arrivée des voitures; les femmes en pelisse traversant le trottoir sur la pointe du pied, les municipanx, les artistes en balade sur le boulevard au milieu des gamios qui jettent leurs noms tout haut et des marchands de programme gueulant.
Tous les jeudis il allait embrasser Marthe à la sortie de son magasin. Les commis le bousculaient, lui lançaient des barres de fer et des volets dans les jambes.
Il avait proposé à Irma d'aller tous les soirs l'attendre au coin de la rue de Hanovre, pour la ramener, mais elle avait déclaré que •• «^ ferait mauvais effet ».
Il insista. — Je croyais que ton père ..
Elle répondit: — Non.. .Et puis on ne sait pas!
Alors, comme il était couché quand elle rentrait, elle eut sa clef.
Bile déjeunait à la crémerie, mais se couchait ordinairement sans dîner, quoique son père, dans la répartition du maigre budget, lui eût alloué pour son repas du soir une somme égale à celle qui lui était affectée pour son déjeuner.
L'économie qu'elle, réalisait lui permettait d'acheter de menus objets de toilette. Il lui arrivait de manger sur un coin de table quatre sous de charcuterie, des raisins secs de chez
DNK HIBTOiaE BANALB W
l'épicier ou des restes du déjeuner qu'elle enveloppait dans son petit journal.
Maintenant des hommes la suivaient, le soir, allumés par son museau froncé de gamine précoce, sa bouche en moue, ses cheveux cli&tain clair, roux aux tempes et Qamméchant sur son front. Elle se servait pour les tordre, tous les matins, d'une épingle à cheveux qu'elle tenait au-dessus d'une boi^e allumée, patiemment. Mais un matin, en sortant de la crémerie, elle aperçut son pore embusqué au coin de la me de Hanovre et s'effaçant, disparaissant dès qu'il l'eût vue.
EUle prit ses précautions.
Depuis quelques jours, une souffrance morale plus cuisante que la souffrance physique endurée avec résignation, torturait Ballard.
Inconsciemment, ses collègues traversaient son repos d'une douleur sourde d'accouchée qui mord ses draps pour ne point crier.
Les femmes faisaient le fond de toutes les conversations de bureau. On les y déshabillait en imagination, en paroles, avec une volupté paresseuse- Un tel avait l&ché la petite, une plumassière, chose en chauffait " une " qui travaillait dans les fleurs, Machin reconduisait tous ^es soirs » la gosse « , une ancienne au sous-
IM Vm BIBTOIEB BANALB
chef, qn'il avait - fute •> avec deux cafés et un billet de faveur pour l'Athénée.
— Voulez-voQB que je vous dise? Ëh bien, les modistes, couturières, fleure-et-plumes, — c'est toutes des vaches ! ••
Et ils racontaient les conversatiMis d'ateliers de femmes, des boniments de guenons soûles, disaient-ils. Un catalogue de musée anatcanique en main, un employé' feisait un comvde patàologiâ ordnrier. Encouragé par le succès qa'avaifflit obteuti des descriptions d'une éléphantiasis et d'un accident tertiaire, il s'attaquait à l'embryologie, panachant les détails prolixes de mots techniques et de vocables populaires, n terminait en citant un cas phénoménal d'«nbryologie mentionné dans le catalogue, mais qu'il appliquait complaisamment à l'enfant d'une couturière, sa maîtresse.
Ballard écoutait, muet, vaguement inquiet au fond. Il lui semblait que quelque chose à quoi il se voulait raccrocher croulât.
Géoércdement, après quelques minutes d'abêtissement comme à la suite d'un mauvais rAve, il a-vait un geste de la main et im : > Dieu mepci, mes filles. . . » mental, qui le rassoraiest momentanément.
Mais un jouv, après nne convwsaiion dégoAitfiote SOT les petitès> ouvrîmes, à midi BotmfoA,
UNE HISTOtBB BANAU UB
il avait couru k la crémerie où déjeuBait Irma, sans indices, avec la certitude môme qu'il ne ferait aucune découverte alarmaote.Acompter de ce jour, desdoutes lui vinrent, et, ne croyant pas son incognito trahi, il fit de firéquentes apparitions rue de Hanovre.
Il revenait par la rue du Quatre^ptembre, de midi trois quarts à une heure, pleine de filles en balade. Par bandes de six ou aept, sur on seul rang, elles enveloppaiwit les honm[ies de regards curieux, avec des fusées de rires ployant leurs tailles.
Des employés promenant leurs fl&nes de ce côté, les suivaient. Des rencontres se faisaient inévitablement devant les bijoutiers, les papetiers qui exposent des photogra^rfiies d'actrices et des vues de Saiat-Pierrede Rome dans leurs montres
Des gamins fi^oonaient devfmt le portrait de Judic :
Pour ne pas affliger les belles, l^emiDiBs' dans la garnison...
Une grande rousse élevant la voix, disait :
-^ Y a pas celle qu'a été assassinée par son
tjçe!
Et des hommes leur parlaient dans le cou,
}0»e k joue, les yeux dam leura ;eux plans de
coups de poing. Quelquefois un petit miche payait le café après le déjeuner, pendant dix semaines. Puis le miche dispam, les promenades recommençaient.
Ballard, si peu observateur qu'il fht, avait bien remarqué le manège de ces filles tenant tout le trottoir et parlant haut. Et son inquiétude, sesdoutes, venaient de cequ'il ne pouvait pas, raisonnablement, empêcher Irma de prendre l'air pendant dix minutes, pour chasser les odeurs acres de sueurs de femme et de parfumerie louche qui traînent dans les pièces étroites où les ouvrières travaillent.
Dieu merci ! avec Marthe il n'était pas ainsi toujours eu transes. Il la savait menée au doigt et à l'ceil, courbée sur des factures, écrivant sans lever la tête, de huit heures du matin à dix heures du soir. Elle couchait dans les combles, et, sa lampe allumée, s'enfermait pour faire elle-même ses chapeaux, sa toilette des dimanches. Cette fille longue, plate et lymphatique, ni belle ni laide, avait une vie réglée de vieille femme désabusée. Elle dévisageait les hommes avec des yeux sérieux ; et il ne venait pas ans jeunes gens l'idée de lui &ire la coor. Elle avait des éruptions de boutons qui l'enlaidissaient, la fanaient prématurément.
Tous les dimanches, elle venait déjeuneraTec
son père et sa sœur. Oa passait l'après-midi aux Champs-Elysées. Marthe donnait le bras à son père, Irma marchait en arrière, n'ayant de regards que pour les voitures descendant ou remontant l'avenue et laissant entrevoir des profils de cocottes vautrées, des insolences de poitrines en offrande, un luxe criard dd allé.
Bile tenait en estime aussi les vieux à favons souples bien peignés, le linge éclatant, dami une attitude pleine d'abandon étudié et de froideur haute.
Après dtner, à huit heures, on reconduisait Marthe à son magasin.
En rentrant, Ballard et Irma se couchaient ; mais elle, jus<]u'à minuit, les épaules hors da Ut et le coude trouant le traversin, lisait des romans. C'étaient : les «Echos des feuilletons,les « Journal pour tous, » les « Romans populairesillustrés, •> servant leur ragoût ordinaire, réchauffé, d'une fadeur écœurante. D'abord les romans historiques. Moyen-âge parce que le prénom Jean s'écrit par un h; les croqnemitaineries où des nains fatals à tête chevelue poursuivent des princes très beaux et très blonds, enlevant une viei^ pâmée sur un cheval maigre, au pied d'un donjon. Puis la cuisine prétentieuse des romans de cape et d'épée ; des
seigneurs élancés ferraillant, très fendus; le même Richelieu barbotant dans le sang, devant le même Louis XIII, en carton p&te; puis le Louis XV du Parc-aux-Cerfe, flanqué de ses entremetteurs Lebel et de Sartine, jetant des pucelles dans le Ut da maître et ayant peine à suffire k la consommation effroyable qu'il en faisait, s'il faxA en croire les historiens romanciers qui ont " puisé ces détails aux sources les plus pures. -
Tcmte une histoire enfin, à cita de l'histoire, un papotage de conciei^ désœuvré, pénible et gluant.
Les romans modernes apportaient aussi leur contingent de loques et de bouffissures. Irma avùt accroché au chevet de son lit un portrait de Paul Sauniëre, qui la ravissait. Et elle aurait voulu, par désir de comparaison, qu'un journal illustré, en première page, profilât les dieux, favoris : lûchebourg, Zaccone et Montépia.
Une amie lui avait prôté des romans, pour la plupiart traduits de l'anglais : la Jan& EyredeMiss Brontë, l'Allumeur de réverbères de Miss Gommins, la Femme en blanc deWilkie GoUins. Mus Imm déclarait que » ca ne Veqlevait pas •> etqçe » c'était écrit trop fin ! »
La bougie éteinte, elle rêvassait; et devant ses yeux alignés passaient des entreteneurs cocns, graves, et des amants râblés qui la prennent sans lutte, iirésistiblemeQt.
DBPDis an mois, Irma rentrait tard.
Comme elle devait, pour gagner sa diambre, traverser celle de son père, Ballard, réveillé par le bruit de la clef tournant dans la serrure, disait :
— Tu as donc veillé, petite ?
— J'ai veillé.
— As-tu dîné ?
— J'ai dtné.
D se rendormait, satisfiait. Mais un dimancbe il demanda des explications. Irma les avait ruminées. On travaillait beaucoup; Madame avait refusé toutes les permissions jusqu'au jour de l'an ; les commandes pleuvaient.
D.3t,z^=;,.C.OOJîlc
Ballard n'insista pas.
Le samedi suivant, Irma, en se désbabillant, dit à son pôra, qui ne dormait pas : — Tu sais, nous travaillons demain toute la journée. Elle ajouta, ronchonneuse : J'en ai plein le dos, vrai ! C'est temps que ça. finisse !
— Bah ! c'est un mauvais moment à passer.
Irma, en chemise, s'était assise an bord de son lit, déchiffrant un carré de papier bleu à la lumière dansante de la bougie, qni brouillait tes lignes.
^^pm^^^pm^^^p^m
LB 30 novembre, & midi, Ballard, en sortant de son bureau, alla rue de la Michodière, & la crémerie, où il savait rencontrer Irma.
C'était une petite boutique étroite, peinte en vert, jetant au trottoir des odeurs fades de cuisine pauvre.
La carte-menu était collée à la porte, pour ta commodité des ouvrières qui la consultaient avant d'entrer demander leur portion, qu'elles mangeaient h l'atelier. Bans la montre, à droite de la porte d'entrée, une crème tournait, des bois de raisins secs trouaient un sac gris flanqué de compotiers; au fond, des boites
de légnmes conservés et des poireaux à barbe sale, pendante, étaient rangés.
La montre de gauehe se trourait en partie masquée par des arbustes poitrinaires, en botte.
Dans leur entre-deux, une silhouette se dessinait : celle du chef, un garçon flegmatique, imberbe et frisé.
La cuisine était séparée de la première salle, courte, étroite et carrelée, par une cloison vitrée dans laquelle s'ouvrait un guichet.
La porte de communication avait été enlevée pour faciliter le service, mais l'encombrement persistait k cause des petites tables de marbre fixées an sol et du comptoir qui s'élevait K l'entrée. Au fond de cette salle, après avoir monté deux marches, on se trouvait dans une seconde pièce ob d'autres tables basses étaient immobilisées, à droite, à gauche, dans des coins que la crasse des têtes grisaillait. Une vieille banquette, au delà dedeux petites tables séparées permettait au patron d'user des rallonges et de caser quatre et môme six personnes ou trois se seraient touché les coudes.
La patronne, une grandejeune femme rousse, zézayait, allait de la cuisine aux tables, très empressée, abandonnant le comptoir à quelque client qui n'avait pas trouvé de place ailleurs.
Même, sur la prière de la patronne, il rendiùt la monnaie, passait les desserts. Quelquefois une petite brune s'installait ainsi au comptoir. Alors les hommes s'attardûent, et leurs haleines ternissaient le tronc.
La première fournée, celle qui venait d'onze heures à midi, était composée des habitués tranquilles, d'un âge mûr et n'iiimant pas la bouHCulade.
Il y avait dix minutes de répit, puis les petits employés, les jeunes, des garçons de recette, des commis, des courtiers; les ouvrières, des modistes, des plumassières, des couturières, des fleuristes, se bousculaient, en été dépêchant le déjeuner pour aller tramer le long des boutiques, sur le boulevard.
Mais l'hiver, hommes et femmes peletonnés mangeaient emmitouflés, le chapeau sur la tête, buv^ent à petits coups, déjeunaient pédant une heure exactement.
Les jeunes gens, naturellement putassiers, se fourraient dans les jupes des femmes, mettant un empressement de calicot complimenteur à leur passer une salière ou la carafe. Les femmes riaient, mangeaient du bout des dents, cassant leur pain délicatement, le dos de la main en dehors.
Quand Ballard poussa la porte, Irma, qui
était assise en face d'ua jeune homme, à une table du fond, baissa Tivement la tète et dit : — P'pa! avec un jeu des pieds sous les chaises. Ballard restait debout devant sa âlle. toutes les places étant prises.
— Assieds-toi donc, p'pa, là... au bout...
Elle ajouta, sans façon : On se serrera.
— Non, je n'ai pas le temps ; je venais te dire. . .
— As-tu déjeuné?
— J'ai déjeuné .. heu... mais...
— Alors assieds-toi, tu ne rentres qu'à une heure, n'est-ce pas? Une chaise, madame !
Le père Ballard, gêné par le fumet des sauces et l'appétit glouton des déjcuneurs, s'assit au bout de la table, timidement, ne sachant où poser ses mains.
— Alors tu venais me direî
— Ah! oui... C'estlafindumois, l'échéance.
Peut-être ne rentrerai-je pas avant deux
heures du matiu.
— Voilà des désagréments que nous ne connaissons pas. Ah! c'est aujourd'hui la an du mois? Savais pas.
Et comme le père Ballard ne répondait pas à cette invite du jeune homme assis en foce d'Irma, elle noua la conversation.
— N'est-ce pas,monsieur Léon.que ces veil-
..Googlc
m vus HISTOIRE BANALE
lées sont embêtantes? A l'âge de papa surtout. Papa a tantôt cinquante ans; il ne les parait pas, hein? Ah! faut tout dire, tous avez les inreutaires qui valent bien leurs jours d'échéance! Et elle mit carrément les coudes sur la table.
— Monsieur Léon vient souvent à l'atelier pour les rassortiments, ajouta-t-«lle ; il fait la place pour ce grand magasin, tu sais, me du Quatre-Septembre, tu sais bien ?
Monsieur Léon approuvait, l'air niais, très pâle avec des poils blonds naissants, sous le nez et aux tempes, un grand nez plat, des cheveux raides tombant très bas sur le front. La lai^e écbancmre du col découvrait une goi^e maigre oh le cartîlage-thyréoïde saillissait avec des sauts comiques lorsque Léon mangeait.
Irma ayant rompu la glace, malgré l'excessive réserve de Ballard, la conversation ne tomba point.
Léon s'informait du nombre d'employés qu'occupait la maison de Banque oh travaillait le bonhomme, de la moyenne des appointements, de la hberté dont on jouissait.
— Fume-t-on ? A quel heure quittez-vous le bureau ? Devez-vous vous embêter là-dedaas !
Pas trop rossards, les types î
Ballard monosyllabait des réponses, risquait des •> Je ne vous dirai pas trop, ma foi !... Ah !
UNB HISTOmB BANALE 17S
c'est comme <^, chez vous î « Mais il était distrait par l'odeur des ragoûts, des rosbeafe pommes, uu ! des » veau braisé marengo ! »
des •• lardé choux ! -> qui lui passaient devant le nez, et dans le cou. Un malaise l'anvahissait et des sauces rousses où des légumes nageaient lui fusaient venir aux lèvres des filets de salive.
— Vous prendrez bien une tasse de café avec nous, dit Léon.
Batlard se défendait.
— Mais puisque tu as déjeuné.
Alors devant l'insistance dirma et n'osant confesser qu'il n'avait rien mangé depuis la veille, il céda.
Léon avait allumé une cigarette qu'il fumait, les doigts délicatement écartés.
Cependant un grand vieux, tout blanc, cachant une guitare sous son mac-farlane, entra. H chantait en s'accompagnant.
ma gondole, La brise est folle, Vers mon idole Voguons ce soir.
Et il avait une petite voix maigre et chevrotante, toute de tète.
A la table du fond, les femmes riaient. Une
grande blonde racontmt qu'elle venait de l&cher sa mère, qui la cramponnait, et de selouerune chambré.
— Figure-toi, elle mangeait tous mes mois avec un type qui la battait. Le plus drôle, c'est qu'il voulait... Un rire la renversa sur sa chaise et elle acheva sa phrase dans roreilte d'une voisine.
— Tu penses si je l'ai envoyé se baigner ! Le vieux chanteur lui mit son chapeau sous
le nez.
— T'nez, v'ià deux sous, mais vous nous chanterez l'heure du rendez-vous, pas î vous connaissez l'heure du rendez-vous î
Il répondit: Oui, mademoiselle, d'un air bien heureux, très flatté, et il attaqua immédiatement le refrain :
.. Je disais alors, ï ma belle au cœur tendre. Demain sous les bosquets, loin des regards jaloux, Quand sonnera minuit, seul, j'irai vous ailfindre. N'allez pas oublier l'heure du rendez-vous.
N'allez pas oublier i'tieure du reudez-vous.
Toutes les femmes applaudirent, et quand il fiit sorti, elles se retrouvèrent devant le comptoir.
— Nous avons ? disait la patronne.
— Un gigot aux haricots...
UNB HISTOIRB BANALE 171
— Dix.
— Une pomme sautée...
— Quatorze.
— Un demi-setier...
— Quatorze et quatre, dix-huit.
— Deux sons de pain et un brie.
— Dix-huit et cinq, vingt-trois. Merci ; et TOUS, Mademoiselle, nous avons?
L'addition faite, elles sortaient ets'attendaient sur le trottoir, devant la porte, se donnant des chiquenaudes sur le ventre et sur les cuisses pour déloger des miettes de pain. Les hommes levaient la tête.
Cependant Léon questionnait Ballard adroitement, snivant le Âl d'une idée.
— Alors vous retournez travailler aprèsdlner, les Jours d'échéance... ce soir, par exemple?
— Mais oui, jusqu'à une heure du matin.
— Ah ! Et vous n'avez jamais été attaqué?
— Non...
— Vous n'êtes pas armé î Vous devriez être armé.
— J'ai une canne plombée...
— P'pa, c'est pas pour te renvoyer, dit Irma, mais U est une heure moins cinq.
Ballard se leva vivement :
— Irma, ne rentre pas trop tard. Ta a» ta defî — Oui. Au revoir.
DNE BISTOmB BAKALB
n serra mollement la main que Léon lui tendait et s'en alla ; au coin de la rue, il prit le pas accéléré pour signer la feuille de présence qu'on enlevait â une heure précise.
SK®
LE soir, à huit henres, Léon Tint cherdier Irma à son magasin. B fnmut des cigarettes devant la porte, une porte de derrière qni avait les apparences d'une <• entrée des artistes » d'un bouis-bouis, aTeo son trou noir d'escalier, qui semblait s'enfoncer dans une cave, et les apostrophes vojoutes tracées à la craie sur des voleta de marchand de vin, de hauts volets bruns que des tringles de fer scellées dans la pierre, tenaient plaqués sur le mur.
Irma rejoignit Léon au coin de la rue, et ils marchèrent côté & cAte sans se donner le bras.
Irma relevant sa robe d'une main et de l'autre battant sa cuisse avec un petit sac vide.
Même, rue Riclielieu, ils allaient, l'un suivant l'autre, & cause de l'encombrement des trottoirs étroits que des voitures rasaient. Ils traversérënt la cour du Louvre, toute noire, le pont des Arts, et, laissant l'Institut à gauche, ils se trouvèrent rue de Seine, où demeurait Ballard. A cinquante pas de la maison, Irma s'arrêta.
— Laisse-moi rentrer seule, & cause du conciei^e qui espioime; tu monteras dans dis minutes.
— Sais-tu où il y a un charcutier et un boulanger? demanda Léon.
— Oui. Elle lui donna des adresses, debout au milieu du trottoir, bousculée par les passants, puis elle s'éloigna et revenant sur ces pas presque aussitôt ; — Ahij'oubliais! Ne monte pas de vin, il y en a chez nous.
Léon profita d'une minute ob le conciei^e tournait le dos pour s'engager dans une petite allée noire au bout de laquelle un escalier tournait. Des odeurs Acres traînaient, des lavoFes de vaisselle s'épandaient sur les marches et il semblait qu'on eût oublié, dans quelque coin, des langes humides de caca d'enfant. Les murs, dans un saintement continu, se perlaient de
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gouttelettes sales, coulant en larmes, des ordures poissaient la rampe et le vent, s'engouffrant dans l'escalier par on carreau cassé, répandait par toute la maison les émanations d'un plomb, écœurantes comme une haleine de fiévreux.
Au quatrième étage, Léon s'arrêta essoufié.
Irma, qui tenait la porte entrebaillée.l'ouTrit toute grande, le fit entrer, le débarrassa d'an pâté et d'un. pain d'une livre qu'il cachait sous son paletot. En l'attendant, elle avait mis le couvert dans la chambre de Ballard, la première des deux: pièces dont se composait leur logement. Elle était très nue, avec un petit lit de fer dans un coin, nne table et trois chaises. Un buffet de cuisine, en bois blanc, dans le désordre d'objets pèle-mèle, montrait des assiettes, des verres, des outils de menuisier, des couverts d'étain dans des boites à savons, des litres vides au goulot coiflé de débris.
Le lit était défait ; Ballard le retapait tous les soirs avant de se coucher. Au porte-manteau, derrière la porte, des vêtements pendaient, puis, partout, sur les murs des images étaient épinglées. Des caricatures, des ratichons penauds à manièves obliques; des ratapoils un gourdin sous le bras; un sourire et des jambes d'actrice entre la charge d'un maréchal et la
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tëteeapoired'un Louis XVIIIprudhomiaesque; enfin, dans les coins, comblant les vides, des cartes distribuées dans les magasins de nouveautés, des chromos violemment enluminées, des almanachs coloriés, et, dans le seul cadre qu'il y eût, une méchante lithographie représentant Mazeppa, attaché sur son cheval et traversant un bois feuillu d'aspect sauvage.
Dans la chambre dlrma, même désordre. Des filets, des cheveux, des pots de pommade vides, une verroterie de bazar dans un tiroir de table boitease. Une autre table de nuit béante, où s'étalait le roman lu la veille, avec la page où s'était arrêtée Irma, marquée par des cheveux en natte. Sur les murs, des carrés de glaces, des photographies souriantes, des tètes vissées; toute une bondieuserie bon marché : des Noëls avec les bras trop courts, une vienne sans torse, un Saint-Joseph d'nne gravité excessive et des Dieu le Père riant dans leur belle barbe, l'air bon.
Le lit était assez grand, ayant été, à l'origine, acheté pour les deux sœurs.
Léon s'était arrêté sur le seuil de cette chambre, un peu gêné, pendant qu'Irma rinçait deux verres et les essuyait.
Ce rendez-vous avait été pris au restaurant, le matin même, après le départ de Ballard.
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A la &D, Léon était las des balades, le soir, de la reconduite avec les baisers volés dans les rues désertes, d'un pelotage éoerrant et excitant, de toute cette menue monnaie de l'amour qui domie appétit. L'occasion se présentait de se mettre fi-ancliement à table, il saisissait l'occasion !
Quant à Irma, elle avait accepté d'avance les conséquences de ce dénouement prévu : elle ne faisait rien pour en avancer ou en reculer le terme, voilà tout. Mais elle y pensait souvent le soir,dansson lit, et le matin au réveil, raisonnant sa chute, établissant le bilan de sa honte!
— C'est peut-être pour aujourd'hui!
Même, à deux .reprises, elle avait trouvé à Léon des timidités incompréhensibles, une retenuequen'autorîsaientpaslescirconstance^.
Elle se rappelait leur promenade en fiacre, un dimanche ; bien sûr, il avait des intentions ce jour-là et elle s'avouait à elle-même qu'elle avait cm que •• ça y était! « Eh bien, non! II n'avait pas osé baisser les stores, en plein midi, et il s'était contenté des mêmes diatouilles, sous la robe, le long des cuisses, ne paraissant pas comprendre qu'elle l'attendait frissonnante, prête à le recevoir !
Quelquefois, elle cherchait des excuses à une
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faate non encore commise. Elle ne s'amusait pas à la maison ; elle j étut bien seule ; elle avait pensé au mariage, mais la tête pleine d'histoires romanesqoes, elle disait : Qui voudrait de moi, sans le son? Puis, comme une de ses amies lui avait raconté une nnit sans joie passée avec un vieux, son collage avec un jeune la mett^t, dans son estime, au-dessus des filles qui se vendent!
Elle, se donnait, pour rien, pour savoir et vériSer, en les disant suivre d'exemples, des théories que les garces d'atelier lui avaient inculquées.
Elle n'obéissait pas à une passion délirante ; lorsqu'elle avait rencontré Léon k la crémerie, elle avait, la première, blagué la coupe de ses cols et le va-et-vient vraiment drôle de sa pomme d'Adam. Puis elle s'était amusée de son bagout de calicot faisant l'article, et elle le laissait pousser sa pointe, l'écoutant toute molle, lentement envahie, cédant peu à peu.
Et lui.après la scène du fiacre, se fichait des coups de poing,se reprochant de ne pas l'avoir faite, au fond novice encore, et donnant pour excuse à sa niaiserie l'étonnement que lui avait causé cette prompte capitulation.
Brusquement, à midi, il lui avait dit :
— Si nous profitions de l'absence de ton père pour dîner ensemble?
Elle avait répondu: — Oai...maisoùf
— Eh bien, chez toi... si c'était possible.
Elle se mordit les lèvres :
— Dame!... viens toajoars me chercher à la sortie de l'atelier.
L'accord avait été tacite. Et l^éon laisait cette réflexion en la quittant: "J^ gagne le dîner an restaurant et l'hdtel! »
MAiNTBNANT ils étaient assis, c6te-à-côte, sans appétit, devant le p&té dont il avait enlevé la calotte, découvrant une boule de cliair pétrie. Léon cherchait k s'entralaer. Il était vraiment un peu bebét, malgré ses airs de tombeur, sa belle audace devant les femmes raccrochées dans les brasseries.
— Nous faisons la dînette, dit-il, en riant. Je verse à boire; coupe le pain.
Mais elle, renversée, les yeux au plafond, rêvait :
— Ça n'est pas beau ici, hein?
— Mais si, c'est très bien... avec toi! Et il
se pencha pour la baiser, ravi de sa galanterie banale.
Comme elle restait muette, insensible k sa caresse, il se redressa, gêné: — Tu ne manges pasî
Il lui versa à boire: — Qu'est que tu fais tous les soirs, en rentrant î
— Je Us,
— Ah !.. . couchée î
— Couchée...
Il y eut un grand silence. Leurs chaises se touchaient. Tout d'un coup, brutalement, il la prit dans ses bras, sans une parole. Alors elle ferma les yeux, docile, pendant qu'il dégrafiaît le haut de son corsage, l'embrassant sur le cou, à pleines lèvres. Et dans ce dépoitraillement rapide, il était étonné de trouver une chair sans odeur, ne jetant pas au visagecette bouffée de parfums canailles qu'exhalent les seins des prostituées tout de suite déshabillées.
Mais, renversée avec Léon penché sur elle, ce dossier de la chaise lui cassait la taille. Elle murmura : Tu me fais du mal, retire-toi...
Et, la tête fouillant sa poitrine, cherchant les seins sous la chemise montante, il ne l'écoutait pas, lui mangeant la chair sans parler...
Enfin il se redressa, très rouge.
— Couchons-nous !...
Elle ne dit pas non, se laissant enlever ; mais comme il faisait un pas vers le lit de Ballard, elle l'arrêta :
— Non, pas là,. pas là..
Il marcha droit devai
l'autre chambre et litissa lit, haletant !
Alors, les yeux toujo croisées sur la poitrine, i deshabillé .
Vers une heure du mi tournait sa clef dans 1 réveilla. Du coup, elle secouant Léon étendu à a l'oreiller.
— P'pa, dit-elle, p'pa q Le jeune homme se dre
battant l'air, cherchant s déjà à genoux sur le lit, p sur le tapis ; mais elle 1 qu'il voulait se cacher soi Ballard avait ouvert 1 dans la première pièce. Il l'entendait marcher, d'ai communication était rest deux couverts mis et pen Marthe, par .exception, était venne dlnet avec sa sœur. Il lui vint à l'idée de s'en assurer en
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iaterrc^eant Irma; il fit un pas vers sa chambre, bésita. Le p&té l'attirait maintenant. Ça tombait bien. Il avait faim. Elles n'éisûent pas en appétit, les pauvres chéries ! Et il s'assit devant la table, épanoui, renonçant & réveiller Irma, gardant ses questions pour le matio, au réveil. Pendant dix minutes, il mangea sans boire, gloutonnement, comme un convalescent qui a connu toutes les tortures d'une diète prolongée. Il dévorait la viande du pâté, cassant des morceaux, de pain énormes, démolissant la croate à coups de fourchette. Il n'avait jamais si bien dîné, même chez son ami Papillon.
Le pro61 en lame de couteau de madame Papillon le faisait sourire, maintenant qu'il pouvait reprendre du pain sans qu'un coup d'œil aigu le lui reprochât. Il avala la croûte sans souffler, avec des m&choires chantant la revanche, l'-autant de pris » sur les jeûnes futurs. Quand il s'arrêta, presque honteux d'avoir fait table nette, sa respiration était pénible et il se sentait un poids sur l'estomac. Il se leva lentement , la bouche ouverte, la tête lourde, et, son pantalon tombé, il s'appliqua les deux mains sur le ventre, frictionimnt mollement. Puis il se coucha, après avoir soufflé la bougie, en murmurant :
C'est drôle! ça ne passe pas ; bien sûr j'ai mangé trop vite !
Cependant Léon était resté au milieu du lit.
à genoux, en cbemise, l'oreille tendue. II n'osait bouger dans la crainte d'un craquement du lit qui eût pu les trahir, et pas un mouvement de Ballard ne lui échappait, quoiqu'il s'élevât un mur entre eux.Bien longtemps même, après qu'il eut éteint sa bougie, ils restèrent immobiles, raidis, avec leurs derniers baisers âgés sur les lôvres. Ils semblaient, tacitement d'accord, éviter tout contact, redouter une surprise des sens qui les rejetât aux bras l'un de l'autre. Et pour résister à l'odeur d'amour, à la griserie de sueurs mêlées qui montaient des draps^ ils pinçaient les narines, luttant contre cet entraînement brutal qui fait la chair forte et mal tresse .
Léon n'avait plus même la pensée de s'habiller et de partir. Il voyait Ballard derrière la porte, prêt à lui sauter â la gorge... A la an, exténué, il se recoucha, grelottant! Ils ne s'adressèrent pas une parole, et il y avait entre leurs deux corps la large place d'une troisième personne.
La nuit fut longue. Enfin, vers sept heures, Irma se leva. Tous les matins elle allait, en chemise et les pieds nus, demander l'heure à
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son pare. Quand il dormait, elle se penchait sur son lit, étant on pea myope, et distingoant imparfaitement les aiguilles de lamontre accrodiée au mur.
Elle entra dans la chambre de Ballard. Il était étendu sur le dos, les yeux onverts ; entre ses lèTres un mince bout de langue pointait.
Irma demanda : — Quelle heure est-îlî
Et comme il ne répondait point, elle fit un pas vers le lit. Soudainement, elle se jeta en arant, sur son père, lui palpant la poitrine; puis aussi brusquement elle fit un écart de côté en criant: — Léon!... Léon!...
Lui, ne sachant pas, la croyant aux prises arec Ballard, restait saisi, cloué au lit...
Mîùs elle reprit: — Léon!... p'pa... viens vite, p'pa est mort!...
Il se leva précipitamment et accourut.
Irma,ado6sé6 à la porte d'entrée, n'osait plus bouger, plus p&le que le cadavre.
Léon restait au milieu de la chambre, les jambes nues, sa cravate, en corde, pendante. Q dit : — Vrai... tu es sûre î Ce n'est peut-être qu'un évanouissement.
Le chat 4e la fable lui revenait en mémoire : cet enfariné guettant les souris et faisant patte basse sur les inexpérimentées qui trottaient menu autour de lui. Mais Ballard ne bougea
pas. Alors elle courut follemeiit, arec desyeax âzes, sans larmes, les cheveux, dénoués, ses maigres épaules frissonnant !
Ildit: — Du vinaigre... avez-vousdu vinaigre? Il ne la tutoyait plus, comme si Ballard eût pu les entendre- Elle lui apporta une burette, se reprenant à espérer, mais elle n'osait plus s'approcher du lit pendant que Léon, le bout des doigts mouillé, frottait les tempes et le front du bonhomme. Maïs les yeux du mort avaient une fixité froide et calme qui le déconcerta. Elle, vit l'inutilité du remède, et, comme Léon allait se trouver mal, sèchement, du coup ayant aussi oublié le tutoiement, elle lui dit : — Habillez-vous !
Ils retournèrent dans la chambre d'Irma, s'habillant côte-à-côte, sans parler, subitement envahis par une pudeur tardive qui leur interdisait tout rapprochement, tout regard même.
Ce grand silence lui détendit les nerfs, et comme elle mettait son jupon, son désespoir éclata. Elle pleurait la poitrine secouée, le nez . rouge, des mèches de cheveux raides dans les yeux.
Elle donnait des explications, prenant des temps. C'était le pâté... il s'était étouôé... Il avait dîné en rentrant... la digestion ne s'était pas faite !...
TINB BIBTOIRK BANALE US
Elle ne trouvait pas qd mot de r^ret caressant, une parole venue du cœur, un de ces riens très bêtes qui tireraient des larmes à des bûches.
Léon dit : —Qu'est-ce que Dousalloasfaireî Ellerépliqua: — Allez-rous-en d'abord; quand TOUS serez parti, je courrai chez la concierge, chez la voisine, partout ! Ah ! il faudrait voîima sceur ; avez-vous le temps ? Si vous pouvez aussi passer chez madame... au magasin ?
— Qu'est-ce que je dirai î
— A Madame î vous lui direz ce que vous voudrez : que vous êtes un voisin, n'importe quoi... Mais que Marthe vienne tout de suite, qu'est-ce que je deviendrais î — Vous savez, c'est sur le boulevard... vous ne pouvez pas rester vous, oui, je comprends... Vous savez bien ? oh nous sommes allés un soir? Mon Dieu, vais-je avoir affaire !
Il diâait touiours oui, de la tète. Il était habillé, elle le poussa vers la porte, et il détournait la tête pour ne point voir le mort.
lies deux amants se quittèrent, sans une parole, sans un serrement de main. Elle resta penchée sur la rîimpe, deux minutes, puis elle frappa à la porte d'une voisine.
Léon se trouva dans la rue, étourdi comme un homme ivre, courbaturé, pâle, avec des
douleurs dans les genoux et dans les cuisses Il respira la bouche grande ouverte.
Peu à peu, il se dégrisait et des souveuirs de sa nuit s'éveillaient dans son esprit.nettement. C'étaient: la prise de possession brutale, et sans précédent pour lui, d'an corps neuf; puis le combat d'amour, la défense molle et les sanglots du vaincu d'avance; puis la rentrée subite du père, les angoisses des heures passées dans ces draps chauda d'amour. 11 avait encore dans les oreilles le cri d'Irma : Viens vite, p'pa est mort ! Et il la revoyait, aflFolée, avec, sous sa chemise, la saillie du ventre et le
Un vent froid piquait et de gros nuages charboQoant le ciel bas roulaient sous la poussée ardente d'une haleine formidable, comme la fumée des pipes qu'un courant d'air emporte.
Maintenant, le sang à la peau, il marchait moins vite et de bonnes pensées lui venaient. Bien sûr, il viendrait en aide à la pauvre fille. Il avertirait sa sœur et sa patronne; il pouvait perdre une matinée après tout, il devait bien cela à la petite... Dame ! on est toujours un peu reconnaissant aux femmes des moments agréables qu'elles vous ont fait passer !
n était arrivé sur les quais: il regarda
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l'heure k une station de fiacre et fut étonné qu'il lui restât une heure à perdre. Il avait le temps de faire les deux commissions d'Irma avant d'aller au magasin ; il évitait ainsi une démarche appréhendée auprès d'un patron grincheux, ennemi juré des permissions de congé.
Tiens ! c'était à considérer ! La fin de l'année approchant, la moindre infraction à la discipline et les demandes intempestives servaient de prétexte au patron pour rogner les augmentations et les gratifications. Vraiment oui, c'était à considérer!
Une à une, ses bonnes pensées s'envolaient.
Aussi bien tout l'agaçait, contribuait à cette tension des ner&, résultat d'une douleur physique et d'un trouble moral combinés, d'un mécontentement de tout et de soi. Il s'en voulait de l'indécision qui le prenait soudainement, de la perturbation apportée dans ses idées par des phénomènes extérieurs dont il ne se rendait pas compte. Il ne pouvait arriver à résumer exactement la situation pour prendre un parti.
Maintenant, des aiguilles glacées que chassaient des rafales lui cinglaient la figure, par grands coups. Et, chaque fois, il croyait que des gamins embusqués venaient de lui jeter
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une poignée de sable. En traversant les Tuileries, il fut aveuglé: un vent aigu le giflât, l'obligeant à desTolte-face.lamainau chapeau, les oreilles lardées de piqûres d'épingles.
Alors ses belles résolutions, tout d'un coup, tombèrent. C'était pour lui une question d'avenir, pensait-il ; on ne rate pas avec sa position pour un béguin, c'est bête ! Il faisait le compte de ce qu'Irma lui avait coûté : les petits cadeaux des premiers jours, les déjeuners, le café pendant trois semaines, etc. Il avait bien payé cette nuit passée avec elle. Et quelle nuit ! H finissait par n'être pas bien sûr, au contraire, qu'elle ne lui dût rien, après les transes dans lesquelles il avait vécu !
11 avait ralenti son pas, argumentant, luttant, cherchant à sa rupture des raisons décisives, scrupuleux au point de se donner d'abord tous les t^rts pour les écarter ensuite victolieusemeut et conserver, à ses yeux, un haut prestige.
Dites donc, mais Irma allait se trouver seule, presque sans ressources ! Une maîtresse à entretenir? ah ! non ! Il n'allait pas se flanquer celle-là sur les bras! Pa^ si béte; amant, onî, miche non pas! Et puis, d'ailleurs, ils iraient loin avec ses dix-huit cents francs. Quoi, son lâchage ça n'était pas la misère pour Irma,
UNE HISTOIRE BANALB lOt
la sœur ét»t là, une piochftuse qui derait avoir des économies ! C'était décidé, il allait prévenir Marthe et la patronne d'Irma, et puis bonsoir ! On lui frappa sur l'épaule.
— Tiens, Louis!
— Léon! ça va î A propos, chauffes-ta toujours la petite?
— Innaî
— Oui, la gosse du restaurant.
— Non.
— Tu ne la vois plus î
— Je ne vais plus à la crémerie.
— A la bonne heure. D'abord, mon vieux, quand on en a fait une, le mieux est encore de la plaquer pour en faire une autre. Les collages qui rouillent, c'est daim !
Us entrèrent chez un marchand de vin, causant debout devant le comptoir. Mais neuf heures sonnant, ils se séparèrent.
Au coin de la rue du Qaatre-Septembre, Léon s'arrêta. La rencontre qu'il avait &ite, en le retardant, lui interdisait, avant son arrivée au magasin, les visites à la patronne et à la sœur de la petite. Peu à peu la phrase qu'il avait l&chée inconsciemment, sans savoir pourquoi, s'affirmait dans son esprit avec la persistance d'une résolution froidement prise.
HB TINE HISTOULB SASALE
- Je ne rais plus à la crémerie ! -
Parbleu, c'était une inspiration. « J'éviterai ainsi, pensait- il, les reproches, les lamentations de femelle — et le reste! Quant à Marthe, elle apprendra toujours trop tôt la mort de son père. Il était arrivé devant son magasin; il y entra en saluant un gros homme, qui, les mains en croix dans le dos, surveillait l'étalage, à la porte.
Tout de suite. Léon donna le mot d'ordre : Si une femme venait le demander, on devait répondre qu'il n'était pas là, qu'il avait négligé même de motiver son absence.
Mais au bout de huit jours, personne n'ayant paru au magasin, Léon ressentit un violent dépit de cet abandon qu'il avait provoqué, de ce détachement sans lutte. Il s'attendait & un relani^ge immédiat, à des visites de femmes, guettant sa sortie sur le trottoir ; il avait réglé une mise en scène qui n'eût pas manqué de le poser; cette belle indiffërence de fille lâchée froissait son amour-propre. Elle était peut-être malade?
Alors, pour en avoir le cœur net, il alla rôder autour de la crémerie. Une couturière qu'il rencontra, un soir, lui apprit quTrma était rentrée au magasin, le lendemain même de la mort de son pore. Cette catastrophe
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paraissait môme n'avoir pas changé ses habitudes; elle avait seulement déménagé.
Léon n'osa demander sa nouvelle adressa et - très vexé .