‹ Le camarade infidèleChapitre 16 sur 77 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

des honneurs. Même il n'y avait pas à le pousser longtemps pour lui faire déclarer, sans aucune fausse honte, qu'il n'aimait pas les coups.

— Vous du moins, s'écrie Clymène, vous ne lui teniez pas rigueur de ces boutades. Tant de gens lui en ont fait grief !

— On l'en plaisantait quelquefois ; mais, en fin de compte, ce sont les bourreurs de crânes que sa simplicité faisait paraître ridicules. Et je vous réponds que si l'on supportait sans trop d'irritation les petits» ennuis de la vie en commun, on le doit en bonne part à son inlassable gaieté.

— Sa mère, dit Clymène, raconte qu'il riait dès le lendemain de sa naissance. Et le fait est que nous ne possédons pas une seule photographie où il ait trouvé moyen de garder un air grave.

— Pourtant, reprend Vernois, c'est dans un grave souvenir que je revois son visage le plus volontiers. Il a dû vous parler de la cote 122 et des quarante-huit heures que la brigade y a passées, oubliée dans des trous d'obus. Pour moins souffrir du froid, les hommes avaient roulé les uns sur les autres, formant des sortes de nids oii rien ne bougeait ni ne parlait plus ; et j 'avais fini par me laisser tomber à mon tour, tellement transi et harassé que je n'entendais plus les

explosions, tant j'avais la tête emplie du bruit de mes dents qui claquaient. Et je ne sais pas si je serais sorti de l'engourdissement où j'étais tombé peu à peu, si quelqu'un ne m'avait secoué par l'épaule en s 'écriant avec une angoisse extraordinaire : « On vient nous relever 1 » C'était Heuland ; et malgré sa barbe et la boue, je me souviens qu'il me parut rose et frais: un enfant qui sort de son bain. Il continuait à me secouer et à m 'annoncer, comme s'il m'apportait la vie: « On n'entend plus tirer vers l'ouest 1 » (J'ai souvent remarqué sa prodigieuse faculté de reprendre espoir sitôt qu'il était seul, et la fragilité de son optimisme dès que quelqu'un le contredisait.) Ce qu'il voulait de moi, c'est un encouragement ; mais la mort m'effrayait beaucoup moins que l'idée d'avoir à me remettre debout. Aussi ai-je commencé par le rembarrer grossièrement. Il insistait ; je me fâchais, je le suppliais de me ficher la paix. Devant mon abattement, il commençait à prendre peur. Il s'accoudait sur moi ; je faisais simplement « Non » de la tête. (Il faut vous dire que, la veille, je ne sais comment, ma dernière boîte de conserves avait disparu de ma musette, et que j'étais mal en point pour lutter contre l'épuisement.) Est-ce qu'il a deviné comment il pouvait attaquer mon pessimisme et du même coup

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