PREMIÈRE PARTIE
qu'il m'avait fait peur de vous, au point que je l'avais supplié de ne pas vous amener chez moi.
— Et moi, Madame, j'avais décliné son invitation, tant il avait trouvé moyen de m 'impatienter par ses théories. Je ne le regrette pas, puisque votre fils a si gentiment réparé ma faute. Nous sommes, lui et moi, de grands amis depuis deux jours.
Les louanges qu'on fait de ses garçons touchent Clymène en un point si sensible qu'elle rougit et feint de ne pas les avoir entendues.
— Qu'est-ce que mon pauvre oncle avait bien pu vous dire ?
— Oh, rien qui ne fût tout naturel. La guerre n'est dans sa vie qu'un grand incident où il a pu donner la mesure de son énergie. Ces années n'ont rien commencé pour lui, rien interrompu. J'admire les hommes qui ont une assiette aussi ferme, mais je ne puis faire qu'ils ne me révoltent un peu.
A la manière dont on l'écoute, il sent qu'il peut continuer, car il hait les explications incomplètes :
— C'est paradoxal à dire, mais l'obstacle qui nous sépare de tous ceux qui n'ont pas mené la vie de soldats, eh bien, il me semblait le sentir hier soir entre le général et moi. D'où cela vient-il ? Cet homme qui fut pour nous l'esprit même de la guerre.
il raisonnait d'une manière aussi déroutante que ce» gens de l'arrière qui ne sont pas sortis de leur maison et de leurs habitudes. Nous parlions justement de mon camarade Heuland. Je m'étonnais qu'il l'eût si mal connu, qu'il n'eût pas su voir plusieurs de ses qualités les plus certaines.
Cette fois il ne peut faire autrement que de poursuivre :
— Nous avons partagé, Heuland et moi, la même vie pendant près de deux ans. Cela ne veut pas dire qu'on se connût parfaitement, car dans nos cantonnements et nos cagnas, certaines parties seulement de nous-mêmes trouvaient à s'exprimer. Mais par l'égalité de son humeur, par son obligeance à rendre mille petits services, Heuland était populaire auprès de tout le monde. D'abord chacun comprenait une chose, c'est qu'il était là de son plein gré, puisque en invoquant l'intérêt de son usine, il n'aurait pas eu de peine à s'y faire affecter.
— Oh, dit Clymène, il n'y a jamais pensé !
— D'autres, qui font étalage grands sentiments, l'auraient pensé et l'auraient fait, surtout s'ils avaient pu se cacher derrière trois enfants. Et ce n'est même pas par gloriole qu'il restait avec nous. Il confessait ingénument qu'il n'avait aucun goût des aventures ni