‹ Le camarade infidèleChapitre 23 sur 77 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

la bagarre de ces terribles journées, mon oncle n'a rien su qu'indirectement. La lettre disait : « Un obus, éclatant à un mètre de lui, l'a tué net. » Vous ne sauriez cfoire quel rôle a joué pour moi la pensée qu'il n'a pas souffert. Je sais bien qu'à l'heure de la mort chacun est seul, eût-il tous les siens autour de son lit. Mais quand la souffrance dépasse ce qu'on peut supporter avec patience, et que l'isolement réel s'y ajoute, comme on doit se sentir trahi par ceux qu'on aimait ; comme ils doivent paraître inutiles et détachés ; et le bonheur qu'on avait fondé sur eux, comme il doit tout à coup sembler un leurre 1 Elle ajoute :

— J'ai craint parfois... que par ménagement pour les familles... on n'atténuât systématiquement la vérité...

— Je n'étais pas à l'endroit même, dit Vernois sans lever les yeux du portrait qu'il regarde toujours , mais qu'est-ce qui peut vous induire à douter de ce qu'on vous écrivait, sous le coup des événements, au lendemain de ce malheureux jour ?

— Je ne sais pas murmure-t-elle.. Le besoin de se tourmenter. . .

Serait-ce qu'elle attendait une réponse plus décisive

et que, craignant soudain d'en trop apprendre, elle recule ? Vernois voudrait la rassurer :

— Dans de pareils moments, on n'a pas le loisir de corriger les faits de manière à les rendre moins cruels, surtout lorsque les pertes sont nombreuses et que la situation reste indécise.

Et, pour gagner un autre terrain, il demande en montrant l'homme au chevreuil :

— N'avait-il pas du tout changé depuis le temps de cet exploit de chasse ?

Mais elle a retrouvé son sang-froid et reprend :

— Ce qui m'a troublée, c'est qu'il y avait de légères contradictions dans les faits tels qu'ils m'ont été rapportés. La lettre de son capitaine disait : « Il a été frappé à la tête de ses hommes, au cours d'un assaut victorieux, dans l'intervalle de 200 mètres qui sépare la première tranchée allemande de la seconde. » De son côté, mon oncle disait : « Il est tombé dans le va-et-vient d'une attaque dont les péripéties ont été dramatiques. On n'a pu retrouver son corps que le lendemain. » La différence entre les deux rapports n'est pas considérable. Les termes employés par mon oncle sont moins officiels ; ils ont donc chance d'être plus vrais. Or, ils donnent l'impression que le succès a été moins décisif et bien plus chèrement acheté.

Depuis, je l'ai vainement interrogé ; il croit faire un pas dans le sens de ce qu'il appelle ma guérison, chaque fois qu'il peut éluder un entretien où risque de surgir le nom de mon mari. Je ne puis certes pas douter de la tendre affection qu'il a pour moi : je me sens presque sa fille. Mais ce matin nous parlions, vous et moi, de tout ce qui le séparait de votre ami. Il est bien trop loyal pour vouloir frustrer un mort de la pauvre part de mérite qui lui revient ; mais ce n'est jamais de tout à fait bon cœur qu'il la lui accorde. Vous qui êtes entre eux un arbitre impartial...

— Impartial, dit Vemois, jadis oui. Même je crois bien que j 'aurais tâché de donner raison au chef, par instinct de vénération, et aussi, délibérément, pour aider au roulement de la machine. Aujourd'hui c'est un peu différent... Il m'a fallu venir ici pour m 'apercevoir que j'avais changé... C'est qu'aussi l'injustice est trop blessante. Heuland a tout donné : trente ou quarante ans sur lesquels il pouvait compter de lumière, de bon sommeil, de joie à manger et à respirer, avec tout ce qu'il avait en outre de bonheur, et l'on vient lésiner sur la reconnaissance, lui disputer le peu de place qu'il occupe encore ! Notez que le général de Pontaubault l'eût accablé d'excuses s'il l'avait seulement bousculé dans une porte ou frustré

ée deux sous dans le règlement d'une partie de bridge. Qu'il lui laisse donc sa mort qui est belle, et qu'il respecte toutes les raisons, même les plus fragiles, qui peuvent le maintenir près de votre pensée.

— Une seule personne, dit Clymène au bout d'un instant, m'a jamais laissé voir, oh bien timidement, les mêmes préoccupations que vous. C'est un brave homme de l'usine, qui tenait en ordre le petit atelier de mon mari et souvent lui donnait un coup de main. Il a cru qu'on allait tout disperser et s'est armé de courage pour venir me dire : « Si chaque chose reste à sa place, ça vous donnera de l'aide pour vous le rappeler ». En dehors de ce pauvre vieux, tous ceux qui m'ont témoigné de la sympathie ne parlaient que de consolation, c'est-à-dire d'oubli. Et une conjuration tacite s'est formée autour de moi, entre gens qui n'avaient jamais pu s'entendre sur rien, mais qui se trouvaient tous d'accord pour m 'aider à triompher des scrupules, pour prendre sur eux le blâme des infidélités progressives... Et trois années s'écoulent avant que, par hasard, un de ses camarades s'égare sur cette plage, se laisse attendrir par la bonne mine d'un petit garçon et m'adresse, à l'instant de s'en aller quelques phrases courageuses,

Vernois répond avec un peu d'embarras :

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