‹ Le camarade infidèleChapitre 24 sur 77 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Je partais, pour ne pas avoir à vous tenir le langage qu'eût souhaité le général. Mais puisque la consigne est tournée, je ne saurais trouver un meilleur endroit pour y passer ce qui me reste de vacances.

Elle a un petit mouvement de surprise oii il est difficile de ne pas voir quelque chose qui ressemble à de la contrariété. Aussitôt d'ailleurs elle s'en aperçoit, rougit, puis prend le parti de la franchise :

— Pardon, dit-elle en souriant ; mais devant un homme qu'on pensait ne plus jamais revoir, on parle avec une sincérité dont on est un peu confuse après coup. C'est comme les dernières volontés qu'on a formulées sur son lit de mort : quand à l 'improviste on guérit, on est vexé d'avoir été si solennel.

Il y a trop de bonne grâce dans cette explication pour que, passé quelques secondes, il subsiste entre eux de la gêne ; cependant le fil de la confidence est rompu. Ils font bien quelques efforts pour le renouer, mais sans vigueur, sachant désormais qu'ils ont du loisir.

— Voulez-vous, dit-elle, accepter ce souvenir de lui. J'ai d'autres épreuves. Cette vue vous rappellera un de vos postes d'écoute.

Vemois prend la photographie :

— C'est un abri, explique- t-il, qu'on avait construit

en seconde ligne. (Ma foi, je ne sais plus le nom du village.) Il devait nous servir ainsi qu'aux bonnes gens des maisons voisines ; mais je n'ai pas souvenir que nous ayons eu besoin d'y descendre.

— Comme les hommes nous en imposent avec leur précision ! Vous voyez pourtant, dit-elle, que vos souvenirs sont inexacts.

Et elle lui montre, au dos du carton, l'indication tracée par Heuland : « Poste d'écoute de G., pendant une accalmie ».

Il ne peut maîtriser l'agacement que lui cause cette petite vantardise :

— Non, non, il s'est trompé. C'était à côté d'une église à demi démolie. Tenez, il traîne une pierre de taille sur ce talus.

Mais il se rattrape encore à temps :

— Après tout... On a vu tant d'abris pareils... Mais gardez cette épreuve puisqu'elle porte un mot de sa main, et permettez-moi, demain, de venir en chercher une autre.

MU© Gassin se trouve déboucher par la petite porte du jardin au moment otj Vernois, sorti par l'autre issue, reprend le chemin de la plage.

— ^ Je ne devrais pas l'avouer, dit-elle; mais en

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passant sous les fenêtres du salon, je n'ai pu m 'empêcher d'entendre quelques-uns de vos propos.

Vernois répond par un « Ah ? » si impertinent qu'elle riposte :

— Admettons que j'aie écouté. Dites-vous qu'une vie de domestique développe des défauts de domestique,... puisque vous ne voulez pas me faire bénéficier des excuses qu'on accorde pourtant presque toujours à un sentiment sincère-

— Nous n'avons rien dit qu'on ne pût entendre. Vous l'aurez constaté.

— Vous n'avez rien dit qui ne fût propre à réconforter ceux qui ne cessent de penser à votre ami. Il était si cruel de se demander si, malgré le dire de ses supérieurs, il n'avait pas souffert.

Vernois la dévisage :

— Vous le demandiez-vous vraiment avec le désir de savoir ?

— On ne m'a pas, riposte-t-elle, élevée avec douilletterie. Je ne suis pas née Pontaubault pour m 'étourdir de phrases, et je n'ai pas peur de la vérité.

— Apprenez donc, dit-il d'une voix sourde et dure, qu'il a souffert plus que jamais vous n'avez osé le craindre. Il est bien exact que, le i6 juin, un obus de gros calibre est tombé juste à côté de lui et l'a

mis en charpie. Mais cela ne s'est passé qu'à la nuit, alors que l'attaque avait eu lieu des l'aube, et qu'il hurlait depuis ce moment-là, le ventre ouvert, entre les lignes, sans qu'il fût possible de lui porter secours. D'ailleurs qu'aurions-nous fait de lui ? Il souffrait moins, couché sur le sol, que trimballé dans les boyaux, et il courait la chance d'être achevé par un projectile. Dans un pareil endroit, il n'a pas eu de veine d'attendre quatorze ou quinze heures sa délivrance.

Le souffle coupé, Mlle Gassin ne parvient plus à le suivre. Il finit par avoir pitié et ralentit sa marche.

— Pourquoi, balbutie-t-elle, me dites-vous ces choses atroces... Vous les inventez pour le seul amusement de faire souffrir I...

Il se contente de lever les épaules.

— Pourquoi la rassurez -vous, elle, tandis que vous me torturez ainsi ?

— Il a dû mourir, reprend Vemois, vers sept heures du soir, car on a vu tomber un obus juste à l'endroit où il se trouvait, et surtout on a cessé d'entendre ses cris. Le lendemain, les Allemands se sont résignés à l'abandon définitif de leur seconde tranchée, de sorte que nous avons pu visiter le terrain et ramasser nos morts. Les lambeaux qu'on a retrouvés de lui,

il n*y en avait pas le poids d'un petit enfant ; encore a-t-il fallu glaner sur les buissons, « dégarnir les arbres de Noël », comme disait un homme.

A cause des passants, Mlle Gassin ravale ses larmes ou les essuie d'un brusque coup de mouchoir :

— Comment voulez-vous, gémit-elle, que je vive avec cette idée ?

— Vous prétendiez avoir son cœur et ses pensées, et vous ne voulez rien savoir de son agonie ? C'est trop commode.

— Au moins dites-moi qu'il est mort avec le sentiment que ses souffrances n'étaient pas perdues.

— Plaise à Dieu qu'il n'ait plus été en état de se le demander, car le recul qui a fait refluer sa formation de la deuxième tranchée allemande dans la première était l'effet d'une simple panique. Il faut soi-même avoir été roulé dans une de ces avalanches, pour savoir avec quel désespoir l'esprit se débat, tandis que le corps obéit à l'esprit des autres.

Rétractée par l'attente de nouveaux coups, encore une fois Mlle Gassin presse en vain le pas. Mais voyant que Vernois ne dit plus rien, elle reprend de la hardiesse :

— Comment n'avez-vous pas honte de charger ainsi la mémoire de votre ami ?

— S'il a connu la souffrance de mourir inutilement, pourquoi ne le mettrais-je pas à son acquit ? Est-ce qu'il était responsable de cette poussée qui lui a coûté la vie en le ramenant dans une zone découverte ? S'il était resté seul dans la seconde tranchée (ce que certains lui reprochent de n'avoir pas fait, mais qui eût été fou) ne croyez- vous pas qu'il aurait été quitte à bien meilleur compte, soit prisonnier, soit fusillé sur place ? C'est pour que vous lui rendiez justice que je parle comme je fais. Il est dur de mourir ainsi.

Mlle Gassin est à bout de forces :

— Si vous pensez vraiment ce que vous dîtes, pourquoi suis- je la seule qui doive porter ce terrible secret ? Donnez-en leur part aux autres.

— Vous n'avez donc pas le courage...

— Le général est en droit de tout apprendre !

— Et il sait tout ; mais il paierait beaucoup pour pouvoir en oublier une partie.

Mlle Gassin saisit la manche de Vemois :

— Mais Mme Heuland, elle au moins...

— Laissez-la tranquille, répond-il durement. Puis, se radoucissant, il cherche à être habile :

— Je m'imaginais que vous mettriez votre fierté à rester la S€ule femme qui sache la vérité entière.

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