‹ Le camarade infidèleChapitre 30 sur 77 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

changé d'une permission à l'autre et j'en éprouvais de la sécurité.

— On ne pouvait imaginer deux natures plus opposées que les nôtres. Il se moquait de ce qu'il appelait ma philosophie, qui n'était qu'un besoin de ne pas me leurrer. Vernois, disait-il, calcule à quatre décimales près les chances qu'il a de mourir demain. Et il est bien vrai que je me sens dans les ténèbres et que j'ai peur de toutes les surprises, tant que je n'ai pas soupesé le pire ; c'est seulement quand il est accepté que je puis retrouver du courage.

Ils longent une vaste prairie et se laissent aller l'un et l'autre au fil de leurs pensées ; puis Clymène reprend :

— Jamais en ma présence, même indirectement, même par plaisanterie, il n'a laissé percer l'idée qu'il pourrait disparaître. Et pourtant son langage n'était pas dicté par la peur de m 'émouvoir.

Il répond affectueusement :

— Soyez sûre que tous les miracles, même les plus offensants pour l'esprit, lui semblaient plus faciles à concevoir qu'un accident d'où sa bonne étoile ne le tirerait pas.

— Cet aveuglement, dit-elle, n'est-ce pas la plus belle grâce qui puisse être accordée au soldat ?

Vernois réplique au bout d'un instant : — La plus belle, je ne sais pas ; la plus miséricordieuse en tout cas. Ceux qui ne l'ont pas reçue sont tout rompus par l'effôrt avant d'avoir seulement regagné le niveau des autres. Trouver des raisons pour accepter d'être tout à l'heure un cadavre ! Les premières fois, il y a l'élan, la contagion. Mais ces ressorts-là ne jouent bientôt plus. Les raisons ne manquent pas, évidemment : la fierté, l'horreur d'être inférieur à sa tâche, et la France tout simplement. Mais si fortes qu'on les suppose, ces raisons ne travaillent pas toutes seules. Il faut terriblement les interroger, les retourner, les sophistiquer même. Il faut en faire quelque chose de tellement sacré que tout autre argument tombe de lui-même. Car recommencer toujours le sacrifice et se raccrocher à la vie quelques heures après, cela ne va pas, c'est au-dessus des forces. Mieux vaut prendre son parti, une fois pour toutes, et de telle sorte qu'il n'y ait plus à y revenir. Seulement cette torsion qu'on s'est fait subir, on ne la détord pas d'un jour à l'autre. On n'a fait don de soi qu'au prix d'une extrême violence : on ne se reprend pas au premier commandement ; et ce qu'on a eu tant de mal à s'imposer comme inviolable.

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