‹ Le camarade infidèleChapitre 32 sur 77 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

qui nous ont aidés à rester vivants, depuis notre couteau et nos bons souliers jusqu'à tel service bien organisé ou tel chef intelligent ; et puis il y a les autres, les encombrants, les inutiles, qui ne nous flattent quand tout va bien que pour mieux nous trahir dans les mauvais jours, ceux qui nous ont énervés, découragés, et ceux dont l'inertie pesait sur nous autant que tout notre harnachement. Jie reconnais que dans une vie plus nuancée, ces jugements paraissent un peu raides. irritants même. Je ne me fais pas d'illusions. Tenez, le fossé oii vous avez tout à l'heure cueilli ces brins de menthe, ma première pensée n'a pas été de me demander s'il est propre à faire son office de fossé, mais s'il est assez profond pour qoi'on y saute et s'y défile. Vous n'imaginez pas combien notre œil est devenu vif pour remarquer une déclivité de terrain, pour interpréter l'aspect d'une lisière. Jusqu'au ridicule et à la manie. Mais ces déformations d'esprit nous ne les avons pas cherchées; ce sont des blessures comme les autres, qui ont leur dignité. Qu'on fasse un pas au devant de nous. Ce qui nous aigrit c'est notre solitude.

Il s'arrête brusquement :

— Je vous demande pardon. Je vous parle indéfini-

ment de moi, sans voir que votre petit homme se pend à votre main. Si on l'asseyait un moment ?

Un tronc tiré d'une clairière voisine est couché sur le bord du chemin. Tout en y installant le bambin, Glymène dit, non sans causticité :

— J'envie les hommes qui savent comme vous racher leurs sentiments sous un voile de pensées. Vous parlez de déformations d'esprit là où nous avouerions tout de suite des chagrins personnels, et vous dites simplement « solitude » au lieu que nous raconterions je ne sais quelles histoires d'affection déçue.

Il sourit de se voir si vivement ramené à terre :

— Vous êtes terriblement perspicace. Evidemment il s'agit d'affection...

— Ce n'était pas, dit-elle, une ruse pour vous interroger.

— Mais puisque vous m'avez si bien dépisté, il faut que je m'explique, car Dieu sait quel roman vous me prêteriez.

Il s'assied à côté d'elle, sur le chêne écorcé :

— Au fond, c'est bien une histoire d'amour. Il faut vous dire que, d'un premier lit, mon père avait un fils beaucoup plus âgé que moi, déjà majeur et même marié quand à huit ans je suis resté orphelin. Ce frèr-». est l'être du monde que j'ai le plus aimé et

Page 1