PREMIÈRE PARTIE
je puis affirmer que, de bien loin, personne ne lui est. aussi cher que moi. Mais par un malheur assez singulier, ce n'est pas dans le même temj>s que cette grande tendresse a jailli chez tous les deux. B était» à mes yeux d'enfant, ce qu'on peut concevoir de plus digne d'enthousiasme. J'admirais tout, sa carrure, sa force, sa parole, la lumière de son regard et jusqu'à cette passion qui lui avait tout fait braver en faveur d'un mariage dont j'étais la première victime. Car absorbé par ce sentiment, il ne pouvait guère être attentif à un enfant qui se savait de trop dans la maison et qui tâchait de ne pas prendre de place. S'il s'était douté de l'empire qu'avait la moindre de ses louanges, il aurait sans doute été plus expansif. Je ne me souviens pas de l'avoir vu fâché contre moi : je crois que je me serais tué de désespoir. Puis j'ai grandi ; tout naturellement j 'ai cherché au dehors des sujets d'intérêt, des points d'appui ; et il se trouve que l'époque où je commençais à me suffire, est précisément celle oii mon frère Thomas, bien démoli mais enfin rendu à lui-même, reportait sur moi toute son affection et son soin. Je crois qu'il était mieux fait pour s'attacher à un esprit déjà raisonnable qu'à un enfant encore en chrysalide, mais les événements ont toujours été contre lui. C'est une des plus belles
intelligences et des plus généreuses qu'on puisse rencontrer. Il possède une culture inattendue chez un mathématicien et qui, sur certains points, s'enfonce très avant. Mais on ne subit jamais impunément la prédominance de l'enseignement mathématique ; le jugement en garde quelque chose de mal adapté, de rigide. Sa magnifique loyauté le conduit parfois à des partis simplistes et sa passion de la logique le prive de flair. Avant mon service militaire, il y a bien douze ans déjà, nous avions touché tous les points, les uns après les autres, sur lesquels nos esprits ne pouvaient se rejoindre. Son chagrin en avait été profond, car il est de ces hommes pour qui les divergences d'idées sont les plus difficiles à passer sous silence. Puis la guerre est venue. J'ai dû désapprendre beaucoup, et précisément de ce qu'il nous restait encore en commun. Il avait assidûment médité les problèmes internationaux et avec une rare ingéniosité, mais pas une de ses prévisions ne s'est trouvée juste. Notez que presque tout le monde s'est trompé. Si mes erreurs ont été moindres que les siennes, je ne le dois qu'à ma paresse et à ce que je n'avais pas fait grands efforts pour rien préciser. Il n'en a pas moins ressenti de l'humiliation. Il est devenu timide, non pas comme un homme ébranlé dans ses convictions profondes,
mais par crainte de compromettre ce qu'il garde de crédit sur moi. Souvent ses prudences me font peine ; je préférais ses anciennes intransigeances. Il est triste d'aimer plus que l'autre. Notez que la place qu'il tient dans mon affection reste la première ; elle ne peut sembler réduite qu'en regard de mon exaltation d'enfant ou de cette passion paternelle et un peu jalouse qu'il concentre aujourd'hui sur moi. Tous les deux dimanches, je vais à Paris où il est professeur, et je lui soustrais bien peu de mon temps. Moi qui vis seul dans une petite vallée, avec la vingtaine d'ouvriers de mon usine, je ne pourrais pas trouver ailleurs la nourriture que sa conversation me donne. Mais ce n'est pas un homme qu'on leurre avec des gentillesses; il n'est content que lorsqu'il obtient la parfaite adhésion de l'esprit. Je voudrais vous le faire connaître : vous seriez forcée de l'aimer. — Ah, dit-elle, vous venez souvent à Paris P Comme on est sur le point de repartir, il songe au regard interrogateur qui va sans doute se fixer sur lui dès le perron de la villa et qu'il aurait chagrin de décevoir. Il contemple la main que Clymène pose sur le tronc, une main nerveuse et intelligente à laquelle il semble si facile de se faire comprendre. Mais le gros brillant et la perle qui luisent à côté de l'alliance lui
remettent en mémoire l'air méfiant de M. de Pontaubault à ridée qu'un homme de médiocre condition soit trop familièrement mêlé aux affaires de sa famille.
— Ce que je vous ai dit m'excusera peut-être de ne pouvoir considérer avec indifférence les peines des enfants. J'ai manqué de confidents lorsque j'étais petit, aussi me suis-je toujours promis d'être le plus attentif des hommes si jamais un enfant s'ouvrait à moi. On dit parfois à un passant ce qu'on n'ose pas confier à un père ou une mère.
— Antoine vous a parlé ! s'écrie-t-elle.
— Ne vous effrayez pas. Un enfant vit entouré d'obstacles imaginaires. Votre fils s'est mis en tête que jamais vous ne comprendriez combien, pour un garçon, il est morne de travailler sans camarades.
— Ah, fait-elle soulagée, ce n'est que cela !
— C'est beaucoup pour un écolier qui passe tant d'heures devant ses livres.
— ^1 vous a dit sans doute qu'il n'aime pas Mlle @assin.
— Il me l'a dit avec tant de passion que je ne vois pas, tout experte qu'on la suppose, quel bénéfice il peut retirer de ses leçons.
Elle riposte, assez mordante :
— A quoi je ne m'attendais pas, c'est à vous voir