‹ Le camarade infidèleChapitre 43 sur 77 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

je m'y tiens. En octobre ou novembre i4, quand on a pu souffler et qu'on a cru se mettre à réfléchir, va, j'ai senti que je tenais de toi bien plus que je n'avais soupçonné : le besoin d'éplucher les nouvelles, de nager à contre-courant, et ce fatigant souci d'être juste ! Mais c'est un effort qu'on ne peut pas soutenir; il faut s'en remettre à ceux que ça regarde. Défends ta peau et ta tranchée, bela suffit. Un) vigoureux rétablissement dans les sentiments simples, communs à tout le pays, une haine bien élémentaire. Ah, qu'on €st soulagé ! Mais ce tour de gymnastique vous casse les jointures ; on ne le recommence pas deux fois.

Thomas se tient comme un médecin qui ne sait comment soulever un enfant malade.

— Il faudra pourtant bien...

— Non, non. Adressez-vous à la génération suivante. Celle-là ne demandera pas mieux. Nous avons fait notre service.

L'aîné répète :

— Il faudra bien... On dit qu'on ne pourra jamais, et pourtant il n'y a i>as d'autre issue... Rends-moi justice : tant que tu étais sous le coup d'un arrêt de mort, je n'ai pas ouvert la bouche. J'étais reconnaissant à tout ce qui pouvait te soutenir, et mieux valait te savoir sous n'importe quel masque qu'avec ta libre

respiration d'ans un air empoisonné. Mais puisque tu es revenu... Mon petit, laisse-moi parler; je ne t'ennuierai pas deux fois de mes réflexions. Je te jure que je n'ai pas bronché, quelques périls que tu aies courus. Je n'avais pourtant pas lourd d'espérance et pendant les heures passées sur le bord des routes à surveiller mes cantonniers, j'ai eu tout loisir d'en rabattre encore. Mon imagination ne m'avait pas épargné grand 'chose, mais les camions qui passaient pleins de blessés m'ont fait voir des mutilations que je n'avais pas eu le courage de me figurer. Tout ce que la chair humaine peut endurer, je me le suis représenté dans ton corps à toi. Eh bien, je le dis en pesant les mots, il y a plus tragique que tout cela : il y a la déchéance d'un être droit qui se gangrène dans le mensonge.

Vemois veut protester, mais son frère l'arrête : — Je sais ce dont je parle... le sais par le dedans... C'est plus misérable qu'on ne peut l'imaginer. Je ne prétends pas mettre en regard tes expériences à toi, dont tu as lieu de tirer de la fierté, et les miennes qui sont inavouables. Et pas non plus nos deux natures. Avec ton bon sens tu ne te serais jamais laissé glisser aussi loin que moi... Encore une fois, je parle en connaissance de cause... Or, il est dur de se

Page 1