DEUXIÈME PARTIE
et se dirige de ce côté. Clymène a compris et balbutie:
— Ne les brûlez pas... Il ne faut pas... Seulement ^ue je ne les voie plus...
Il a déjà placé deux liasses dans les vieilles cendres et la petite flamme a jailli de son briquet. Il entend Clymène murmurer d'une voix plus pressante :
— Nous n'avons pas le droit... C'est son écriture... Cette fois il hésite. Il sent se tendre et s'efforcer
la générosité de Clymène, mais il se doit de lui épargner cette pénible victoire. Il place la flamme sous les ficelles qui cèdent, et le feu prend aux premiers feuillets.
Il ne s'attendait pas à ce que l'incinération fût si longue. Quand il croit en avoir fini de ce bavardage amoureux, il cueille encore, du bout des pincettes, des pages entières qui sont à peine noircies, puis des fragments de pages, puis des lambeaux où des mots sont toujours lisibles. Sur les cendres même on reconnaît les écritures, celle de l'homme « au gros rire » et les élégances apprêtées de sa partenaire. Il imagine une curiosité désolée poussant Clymène, lorsque tout dormira dans la maison, à pénétrer dans cette pièce et à se pencher sur ces cendres. Aussi les retourne-t-il, les écrase-t-il.
Sa tâche terminée, il se rapproche. Elle se tient
les yeux fermés et les mains croisées sur ses genoux. Il s'assied tout près d'elle et devine, à une inclination de tête, qu'elle lui est reconnaissante de sa présence Il murmure :
— Ce n'est pas vrai que vous saviez ?
Mais l'orgueil la raidit encore. Il sent bien qu'à sa place un autre prendrait dans les siennes les main? de cette femme, mais il est timide ; et si leur amitié a des hardiesses, elle est sans abandon.
— Je voudrais que vous compreniez, reprend-il, le désarroi d'un combattant, ces effrayantes plongées, ces remontées à la lumière et, après tant de privations, la folie avec laquelle on se jette sur quelques jour? de liberté.
Elle n'ouvre toujours pas les yeux et dit précipitamment :
— Les droits, il les avait, tous, tous !
— Il ne s'agit pas de droits, mon amie, mais de votre chagrin.
Alors, avec une extrême difficulté, elle parvient à dire :
— Autrefois, un pareil chagrin... m'aurait paru plus affreux que la mort même... mais vous m'avez appris...
Elle ne trouve pas à formuler quoi et reprend au bout d'une minute :