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ROLE ÉCONOMIQUE DES HABITANTS SUIVANT LEURS RACES

Cette étude de l’activité privée des hommes au Cambodge vient done de nous montrer clairement ce que nous avions déjà laissé pressentir plusieurs fois que les habilants indigènes dédaignent toute activité.

Effacement économique des Cambodgiens : leur outillage. — Ms se laissent volontiers entraîner à la monoculture et, bien entendu, la plus facile, le riz ; ils n’exploitent que pour leurs besoins particuliers ct leurs vices.

Mais ils laissent l'exploitation et le travail à qui veut les prendre; ils se tiennent éloignés de toutes les modifications que l'industrie et le progrès modernes introduisent dans la vie.

Nous les avons vus s’en tenir aux procédés de culture les plus primitifs, aux appareils industriels les plus rudimentaires.

Ils emploient pour leurs labours une petite charrue

en bois dur, une herse, la bêche et la faucille.

Ils n’ont aucune notion d’horticulture et ne cultivent guère les fleurs, qui poussent cependant si facilement dans ce pays, nous l’avons dit. Le greffage et les engrais sont pour eux choses inconnues et ils restent peu sensibles aux exemples qu’on leur donne, comme les jardins d’essai qui se multiplient, la remise des graines qu’on leur remet, comme les graines de cotonniers,par exemple,ou des arbres fruitiers. Ils détruisent, sans méthode et sans remplacement les forêts, dont ils utilisent les bois à peu près au hasard.

Les animaux, qui pourraient devenir une source d'importants revenus, commeles volailles ou les animaux de ferme ou d’étable, sont laissés à l'abandon, sans soins, paissent, se multiplient au hasard et se déciment par milliers aumoment des terribles épizooties qui apparaissent si souvent dès le début des grandes pluies.

Cependant, ils sont dociles, c’est le bon côté de leur indifférence.

Pour la soie, ils en perfectionneraient peut-être les procédés s'ils recevaient la direction de quelques Chinois cantonais qu’on pourrait recruter à cet effel ; mais ils ne comprennent guère l'avantage qu'il y aurait à améliorer la race de leurs vers, ou perfectionner le dévidage, ou changer leurs bassines primitives.

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Nous verrons les efforts de l'administration pour les tirer de cette apathie, par des concours agricoles ou des foires périodiques avec primes, ou des fermes modèles et des haras, où on mel des juments de race étrangère pour relever si possible la taille des chevaux indigènes, comme à Kassutin, par exemple.

Un des excitants pour le Cambodgien à cultiver un peu, c’est que l’usage du troc ou paiement en nature est encore fort répandu dans ce pays: aussi, pour pouvoir se procurer des objets, indispensables bien entendu au stricl minimum de l'existence, se décide-t-il à travailler : s’il est pêcheur, il pêche ; s’il est chasseur, il chasse ; s’il a des rizières ou des animaux, il cultive le riz, ou soigne ses bêtes.

Comme conséquence aussi de cet état d'esprit, c'est, d’une part, que la grande culture est à peu près inconnue el que, d'autre part, dans l’exploitation l’entreprise revêt la forme familiale, c’est-à-dire que la main-d'œuvre payée en argent est très rare chez les Cambodgiens ; les chamcars et poutéas sont toujours mis en valeurs par leurs propriétaires.

Les rizières qui appartiennent au roi à titre privé sont l’objet de locations dont le revenu est perçu en argent tous les ans par des mandataires. Quelques membres de la famille royale détenteurs de rizières procèdent de même, mais le revenu est souvent payé ennature ainsi que pour les champs des pagodes cultivés par les habitants. La part de la récolte

revenant à celle-ci est apportée comme offrande.

Contrat de travail indigène. — On ne connaît guère, entre indigènes, qu'un contrat de travail, c’est le métayage. Saufconventions contraires, le propriétaire et le fermier se partagent les frails par parts égales. Mais il n’est pas remis d'argent ni d’un côté ni de l’autre ; encore ce mode d’engagement est-il tout à fait exceptionnel et seulement pour les rizières : seuls quelques mandarins y recourent.

Le Cambodgien est, en effet, si profondément attaché à son indépendance, que rien, même un €contrat en règle, ne peut le retenir, s’il trouve qu'il a suffisamment gagné pour les besoins qu'il veut satisfaire.

Beaucoup habitent temporairement en un endroit, comme les antiques Germains ou les Gaulois, incendiant la part de forêt qu'ils veulent habiter, dans une nature généreuse qui, pour un maigre travail, leur donne aisément de quoi vivre. Ils imitent un peu les sauvages dont parle Montesquieu, qui, pour avoir du fruit, jettent l’arbre à terre.

Régime de la propriété. — Ces quelques remarques nous conduisent à l'examen du double problème de la propriété et de la main-d'œuvre au Cambodge.

En principe le roi est le propriétaire éminent de tout le territoire Cambodgien (1) et légalement, au

1, V, Le Cambodge de M. Aymonier, & I.

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moins primitivement, la propriété du sol n'existe pas pour les indigènes : ils n'auraient droit à aucune indemnité en cas d’exproprialion ; tout abandon de la terre par les exploitants pendant trois ans équivalait eneflet à une expropriation. La législation, par suile, ne prévoit aucune transaction relative aux terrains sans l'approbation des mandarins qui, seuls, peuvent les authentiquer au nom du roi. Mais c’est un fait extrémemént rare. La notoriété publique est le seul titre de propriété.

Dès le début du protectorat, on a parlé d’établir la propriété privée au sens européen du mot. Mais les Cainbodgiens n’ont pas toujours bien saisi Île sens de cette intention, el ils ont cru qu’on «voulait mettre en échec la souveraineté du roi et la possession de faits des sujets, prêts alors à se soulever pour déiendre cette propriété que les protecteurs menaçaient en croyant la constituer ». |

Les terres qui reviennent au roi par suite de déshérence sont données à des serfs royaux ou à des particuliers.

Les biens de mainmorte sont de plusieurs espèces :

Les domaines religieux, propriétés de certaines pagodes ; ces terres sont louces aux indigènes du voisinage, en nature ;

Les « champs de fonctions » dont on emploie les revenus à l'entretien de certains fonclionnaires ;

Les biens communaux, où tout habitant d’une cir-

conscriplion, d’un village, d’un district, etc., peut s'établir et en recueillir les fruits.

Trois ans de possession suflisent pour créer, comme trois ans d'abandon suffisent pour perdre la propriété individuelle, qui entraine avec elle le paiement de l'impôt foncier des jardins ou du dixième des fruits pour les rizières.

La propriété peut se perdre encore, très rarement, par la volonté royale expresse ou par confiscation judiciaire.

Les ventes sont souvent temporaires à réméré : l’époque de rachat restant à la volonté du vendeur.

Cependant, lors de son couronnement, le roi Sisowath promit solennellement de donner des bases solides à la propriété indigène qui, on le voit, ne reposait que sur l'usage. C'était d’ailleurs la réalisation d’une des clauses de la convention du 17 juin 1884 ainsi stipuléc : « Le sol du royaume, jusqu’à ce jour propriété exclusive de la couronne, cessera d’être inaliénable. /{ sera procédé, par les autorités françaises el cambodgiennes, à la constitution de la propriété a Cambodge. Les chrétientés et les pagodes conserveront en toute propriété les terrains qu’elles occupent » (art. 9). On chercha pendant plusieurs années la réglementation à créer dans ce but. Mais cette question était liée à celle du cadastre, dont le service avait été créé par un arrêté du gouverneur général le 22 février 1896, et ce travail se

raltachait lui-même à la confection de la carte au 1/40000 du royaume.

Ces dispositions ont enfin abouti et la propriété individuelle à été établie au Cambodge, comme l'indique M. Klobukowski dans le discours prononcé par lui le 27 novembre 1909 à l'ouverture de la session ordinaire du Conseil supérieur, par une ordonnance du 24janvier 1908, «complétée par deux nouveaux actes de l'autorité royale en date des 7 et 13 Mai 1909, ayant pour but de faire cesser l’incertitude des droits fonciers par la délivrance de titres de’ propriété mieux établis et rendus obligatoires. Le bénéfice de ces dispositions a été étendu aux Annamites et Asiatiques élrangers résidant au Cambodge ».

Cet heureux résultat, dû à l'iniliative du roi actuel et à l'influence du protectorat, avait été préparé par diverses mesures administralives de son prédécesseur ou de lui-même.

Le régime des‘concessions pour les Européens et assimilés avait Cté arrêlé par les conventions des 27 juin 18839 et 1er avril 1897.

Le 11 juillet r897, une ordonnance royale, d’une part, « reconnaissait au gouvernement le droit d'aliéner et de concéder toutes terres libres du royaume » ct, d'autre part, proclamait que «les acquéreurs et les concessionnaires jouiraient de Ja

propriété pleine et entière des terrains vendus ou

concédés ». Une seconde ordonnance du 28 décembre 1897 entrait dans Ie détail des ventes ou concessions à litre graluit ou oncreux à faire exclusivement aux Cambodgiens et Asiastiques étrangers résidant au Cambodge, Parmi ces conditions, une est très importante au point de vue économique, c’est l'obligation où se trouvent les concessionnaires d'exploiter un tiers au moins de. leurs terres dans un délai de cinq ans. L'article 14 de cette même ordonnance laisse déjà pressentir les derniers progrès réalisés en prescrivant que les acles de concessions servent de «titre de propriété définitif aux concessionnaires ».

On voit ainsi que l’idée directrice qui nous intér'esse particulièrement au point de vue économique, c’est de rassurer les indigènes el les Asialiques, placés alors sur le même plan, sur l'avenir de leurs entreprises, et par suite de les inviter à exercer sur ces terres leur activité.

Comme le résident est compris dans l’expression de « gouvernement » employée par l'ordonnance du 11 juillet 1897, on voit que la sanction et l’influence du protectorat esi toujours possible, si le gouvernement local se laissait aller à quelque faiblesse préjudiciable aux intérêts économiques du pays.

Main-d'œuvre. — La seconde question qui est liée à celle de la propriété indigène est celle de la main-d’'œuvreel, par suile, de l'immigration chi-

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Il-est certain que si les entreprises augmentent, il faut renoncer à l'exploitation familiale que. nous avons rencontrée, pour lui substituer Ia maind'œuvre payée: de même, si la colonisalion européenne s'établit il lui faudra de la main-d'œuvre pour lutter avec la colonisation asialique dès longtemps commencée, et qui a même élé la cause déterminante de notre protectorat, nous voulons parler de l'immigration annamile, siamoise et surtout chinoise. |

Ce que nous avons antérieurement dil sur le caractère éambodgien même laisse entendre qu’il ne faudra guère compter sur les indigènes conime ouvriers ou employés, et qu'on devra recourir à une longue éducation pour les amener à sortir de leur réserve indifférente pour se mêler au mouvement économique quiles entoure jusque dans leur propre pays, au point même qu'ils ne doivent de n'être pas submergés irrémédiablement par lui qu’à une convention de protectorat.

Nous pouvons, dès maintenant, signaler qu’une source abondante el avantageuse de main-d'œuvre pour les colons est ÎIa main-d'œuvre pénale, les indigènes étant condamnés aux travaux forcés assez facilement ou incarcérés. Cette main-d'œuvre particulière est réglée par les articles 25 à 29 de l'arrêté du gouverneur général du 16 mai 190 qui prescrit que les revenus provenant dela localion des ser-

vices des prisonniers seront versés au budget local, sauf qu'il sera « prélevé sur ce produit une somme de $ 0, 04 cents par jour, au bénéfice de chaque travailleur, en vue de lui constituer un pécul individuel quilui sera remis à sa sortie de la prison ».

Une parcille mesure n’est peut-être pas aussi heureuse qu'elle peut sembler, car ies indigènes ont une très grande lendance à dissiper leur salaire au jeu,et, s'ils gagnent, on ne peut les ramener au travail tant qu'ils ont de l'argent.

Contrat d'engagement. — Mais une grosse difficullé est d'empêcher l'indigène de déserler son emploi et de le retenir dans son emploi.

Il existe bien le louage de la main-d'œuvre se faisant à la saison, celle-ci commence en juin et finit en janvier. Un homme reçoit pour la saison entière de $ 20 à 25 de salaire y compris la nourriture, mais cette maind'œuvre est assez rare. Celle qui est la plus en usage cest l'engagement pour dettes. Le prêteur doit la nourrilure, l'entretien et le logement.

Le travail, fourni par l’engagé, sert à l'amortissement de l’intérêt de la somme avancée. Quelquefois les habitants voisins s’entr’aident pour le piquage et pour la moisson. :

Pour créer véritablement une main-d'œuvre, il faudrait malheurevsement créer des besoins vicieux : la main-d'œuvre se trouvait, tant que la liberté des prix

existait, l'indigène travaillait pour amasser de quoi

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jouer, mais M. Doumer ayant supprimé cette institution, l’indigène qui n’a besoin que d’une poignée de riz pour vivre et qui n’éprouve aucune aspiration, aucun désir de vivre proprement, à notre sens occidental,se laisse aller à la plus exécrable paresse.

On a tenté plusieurs réglementations sans parvenir à un résultat satisfaisant, En 1898 l’administration a préparé un règlement permettant au colon l’arrestalion préventive-de l’indigène travaillant sur ses terres, pour le livrer ensuite à la justice régulière.

Onavait auparavant voulu forcer les engagistes et l’engagé à se présenter devant les autorités à chaque engagement pour donner plus de solennité à cet acte. Malheureusement on peut dire que l’éducation de l’indigène est le seul remède et que les règlements sont voués à l'impuissance.

L’engagé se dérobera presque toujours à la police, quand il sera en faute, et la prison ne revêt pour lui aucun caractère infamant. Il]a subit d’un cœur très léger, comme un travail quelconque. En dehors de l'engagement chez le mandarin, qui le met à l’abri de tout souci de l'existence, en lui donnant presque place dans la famille, la vie est si facile pour lui qu’il ne conçoit pas comme admissible de s’engager à travailler pour une somme déterminée pendant un temps fixé d'avance.

Il n’entreprendra jamais le travail qu'en envisageant la possibilité pour lui d'y mettre fin. Des

P. Dreyfus

exemples fréquents montrent l’indigène quittant le chantier aux trois quarts de la journée remplis; abandonnant même la solde acquise.

On a voulu accorder des dégrèvements d'impôt aux coolies engagés sur une plantation, avec la sanction qu'ils devront, l’année suivante, le supplément d’impôt non payé par eux, s'ils quittent la plantation dans le courant de l’année.

Mais, grâce souvent aux ennemis du propriétaire, l'administration ne peut le plus souvent mettre la main sur le délinquant.

Les règlements n’ont donc pas grande chance d’être efficaces.

Le plus pratique est encore de se conformer au caractère actuel des indigènes et de les employer à la tâche pour les déboisements, et les travaux agricoles, etc., sans quoi, à la journée, leur lenteur devient supérieure à celle des moins diligents des ouvriers européens.

Il serait aussi très utile de recourir le plus souvent possible au métayage dont l'usage, nous l’avons dit, est peu assez répandu.

Immigration chinoise et accaparement du marché économique par les Asiatiques. — Profitant de cette situation, les immigrants affluent: les plus nombreux, les plus entreprenants et les plus riches sont les Chinois. Ils sont chefs d'entreprises, et ils emploient les Malais, les Siamois, les Annamites qui

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sont plus énergiques et plus portés vers le gain que les indigènes eux-mêmes.

Mais les Chinois sont très dangereux au point de vue économique, non pas seulement parce qu’ils se substituent aux indigènes en drainant à leur profit tous les bénéfices du pays, mais aussi parce qu'ils amassent des capitaux considérables, pour ensuite simplement retourner dans leur pays. Un grand nombre d’entre eux créent même une famille avec les femmes du pays et les abandonnent quand ils ont amassé assez d'argent. Ils sont parfois aussi colons agricoles.

Les Chinois ont Ile jeu d’autant plus libre que le climat ne permet guère aux Européens d’exercer un métier physique actif, et qu’ils sont plutôt cantonnés dans le rôle de chefs d’entreprise ou de sur-

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