Le caméléon
Mon cher ami. puisque c'est toi qui as exhumé le Caméléon de mes paperasses, tu voudras bien lui servir de parrain à son entrée dans le monde. Ainsi, tu seras de moitié responsable des choses qu'il contient. Si elles sont bonnes, tant mieux, lu en partageras le succès; si elles sont mauvaises, lu en supporteras foreémenl les disgrâces. De toutes façons, le fardeau ne sera pas lourd à porter. Je ne pourrais inscrire sur la première page de ce
t> DÉDICACE.
court roman — court est au moins une qualité — un nom qui contînt plus que le tien l'image de la sincérité et de la loyauté; ce sont là deux égides sous lesquelles mon volume peut marcher dans son humble sentier, avec le calme qui sied aux choses
sereines.
Emile Lkclercq.
Bruxelles, mai l»:;7.
l'n matin de la fin de septembre de l'année 1850, Edouard Lormier, en s'éveillant et en s'étirant les bras, se demanda avec douleur : « Sainte Paresse, ma patronne, que vais-je faire aujourd'hui? »
A cette question, que le jeune homme se faisait tous les jours, son front se plissa légèrement; et comme il était seul et qu'il pouvait enfreindre les lois de la tyrannique
politesse, il bailla énergiqueinent. Quoique cette réponse fût très - caractéristique, Edouard ne la trouva pas satisfaisant étendant son bras gauche vers un cordon de sonnette, il l'agita violemment.
Au même instant, la porte de la chambre à coucher s'ouvrit, et un domestique parut.
Ce valet de chambre, qui ne fait qu'apparaître dans cette véridique histoire, ne mérite pas que j'en fasse un !
croquis. Je dirai seulement qu'il était né dans la belle France, et qu'il ressemblait, pour le caractère, à ses collèf galonnés : il était flatteur et vil avec maître, et hargneux avec tous ceux dont la position lui semblait inférieure à la sienne, — lesquels étaient très -nombi ,1 ses yeux.
— Achille, dit Edouard (ôfllsd< quelle heure est-il?
— Les pendules de l'hôtel marquent
ouïe heures, monsieur; mais le soleil en
marque à peine six.
— Que veut dire celai
.1.- veui dire que le soleil est moins matinal que monsieur, ou que, aliiest l<
u: CAMELEON. 9
il prend un bain de brouillard avant de se montrer aux mortels.
— Vous <Mes pédant comme un rhétoricien. I) semblerait à vous entendre,
Meurs les valets français, que vous ayez passé plusieurs examens universitaires avant d'entrer dans le régiment des eireurs débottés.
— Monsieur a le réveil badin aujourd'hui, dit M. Achille avec un sourire doux comme une caresse.
— Non pas; car, à peine éveillé, je m'ennuie effroyablement. Voyons, vous, qui
de ce pays où l'on naît malin et <>îi l'esprit pousse comme les petits choux à Bruxelles, dites-moi ce que vous feriez à ma place pour tuer le temps d'ici minuit. Il y a un léopold à gagner par chaque distraction que vous me trouverez.
— Oh ! le marché serait trop mauvais pour monsieur; je le volerais.
— Eh ! volez-moi, parbleu ! c'est ce que je demande; j'ai l'œil sur mon bien et je suis blasé!
Achille lit une grimace qui ressemblait à un sourire comme une chandelle res-
semble à un clair de lune. Cette expression hermaphrodite se traduirait assez fidèlement par : L'œil qui garde votre bien est myope, mon maître.
Après avoir regardé le plafond aux rosaces inspiratrices, l'obséquieux personnage répondit :
— Monsieur pourrait faire seller son cheval favori, et, après un temps de galop qui lui ouvrirait l'appétit, monsieur irait déjeuner chez mademoiselle Amanda. que l'on préviendrait.
— Pauvre idée, Achille. Merci, 1er
de mademoiselle Amanda est aujourd'hui de l'histoire. Ne réveillons pas les morts.
— Monsieur est bien difficile ! Mademoiselle Amanda est une charmante fill<% toute pétrie de gentillesses. Je connais amis de monsieur qui lui ont fait des offres très-séduisantes, sans pouvoir l'entraîner.
— Eh, oui! je sais que la pauvre fille m'aime, dit Edouard en s.- tortillant la moustache; mais elle m'ennuie; je la
connais; j'ai lu ce livre-là jusqu'à la dernière page. Ces folles amoureuses ne
LE CAMELEON. il
savent pas que la satiété germe dans la volupté. Je veux bien vous dire cela, Achille, ne fût-ce que pour perdre une heure en radotant : quand vous aurez une maîtresse, — ou une femme, si vous faites la bêtise de vous laisser épouser, — ne la prenez pas avec une passion ardente au cœur; l'amour tiède dure plus longtemps que l'amour bouillant. Après cela pourtant, comme il n'y a rien que de superficiel dans les affaires du cœur, supposez que je n'ai rien dit.
— Monsieur a eu trop de succès ; les femmes ont gâté monsieur; monsieur ne croit plus à rien.
— Vous l'avez dit. — Revenons maintenant à ma distraction.
— J'y pensais. Monsieur pourrait aller voir la jument de M. de Lorsant, qui est, dit-on, le plus beau cheval de Bruxelles. L'envie d'en posséder un plus beau donnerait à monsieur des émotions pour une couple d'heures.
— Hola, monsieur mon valet, un peu moins d'esprit, s'il vous plaît.
— Monsieur me pardonnera : il est dif
fîcile de trouver des distractions à un homme blasé. Ah! j'ai vu passer tantôt. sur le trottoir, une jeune négresse, sans doute fraîchement débarquée; monsieur pourrait peut-être se la donner pour quelque temps : ce serait original !
— Je n'ai plus besoin de ces originalités pour attirer l'attention publique.
— Ma foi ! à moins que monsieur ne se ruine complètement au jeu et ne se fasse valet de chambre, je ne vois pas trop Ce qu'il pourrait inventer pour > l'esprit.
— Tiens, dit Edouard en sautant à de. son lit, c'est une idée; je vous dois un léopold. Mais, comme la chose demande a ôlre mûrie, allez en attendant faire seller mon cheval : je sertirai.
Le valet s'ineiinu en silence et sortit.
Ku s'Iiahillant. Edouard, Itltf raison
aucune, — songea à une belle et grande
ferme du llainaut, qui lui appartenait, et
où il avait passé quelques anné
enfance. Tue pensés lui traversa |< connue un éclair; il rejeta les habit! é|éts dont il enniineneait à se vêtir, les
remplaça par une veste de chasse, des culottes de peau de daim et de hautes bottes en cuir imperméable. Quand il eut revêtu le costume complet de chasseur, il s'achemina vers l'appartement de madame Lormier, sa mère, lui fit ses adieux et monta à cheval; puis, s'étant fait apporter son fusil et sa carnassière, il sortit de l'hôtel, suivi d'un épagneul, et prit le chemin de la station du Midi.
Edouard Lormier est le type de beaucoup déjeunes gens de notre époque; il n'avait rien de bien remarquable en lui que sa facilité à triompher des obstacles qu'il rencontrait sur le fleuve du Tendre. Mais il commençait à se blaser de la monotonie de ses succès. Il en était arrivé à poser ce principe : « Une femme est plus ou moins femme, mais elles se ressemblent
toutes. » Au foud, c'était un cœtir désœuvré qui ne se donnait plus la peine de chercher
des plaisirs. Il avait, comme on dit, beaucoup vécu, et assurait que l'inconstance est la sœur de la fidélité; que seulement la première est douée de charmes et que l'autre est sèche, rigide et peu amusante. De semblables opinions le conduisirent, — à la Heur de son âge, — au dégoût el à l'ennui. Mais, comme il s'était habitué Si la vie de désœuvré voluptueux, il -dut se donner beaucoup de peint- pour vaincre ses appétits éternellement ai. fcuand
enfin il se fut rendu libre de toute chaîne féminine, l'ennui seul lui resta; il eut bientôt t'ait le pas qui le séparait de l'incrédulité et devint un de Ces pllilosople
communs aujourd'hui, qui s<
la vie en laid, et calomnient, par Caibl
leurs meilleurs instincts, il gagna don
maladie à la mode, pli. que
la peste, que l'on nomme scepticisme,
11 fut reçu avec foie par son fermier, < omme l'est un propriétaire à qui l'on ne doit rien. Du reste, m. Legrand était un brave homme dont le cœur ne se laisi
Ll CAMÉLÉON. 17
point guider par l'intérêt seul et qui aimait sincèremenl Edouard, qu'il sommait son tils. Il était lier de la force corporelle que le jeune homme avait acquise à l'air libre < Ifs champs, et se plaisait à remarquer et nubien peu il ressemblait, au physique, aux dandys à gants jaunes. En effet, et malgré sa vie quelque peu débauchée, Edouard ne manquait ni de vigueur, ni de souplesse dans les mouvements. Il n'avait point encore cet aspect détérioré des libertins ordinaires, au visage pâle et creusé parles orgies, et à la démarche déjà chancelante avant qu'ils soient parvenus à l'âge mûr. La nature, sans doute, l'avait favorisé de ce côté, car il avait le torse puissant et les épaules vigoureuses sans lourdeur; c'était comme un typeoublié de l'Antinous antique, moins la régularité et la froideur des traits.
Ses cheveux crépus étaient noirs, courts >t abondants comme ceux d'un Hercule.
\eux, profondément enchâssés, ressemblaient à l'ouverture d'un cratère, tantôt sombres et voilés, tantôt étincelants comme la flamme. Ils semblaient receler
une grande énergie et un caractère indomptable; on verra cependant, par la suite de ce récit, combien ces signes étaient trompeurs. Ses paupières étaient entourées de tons ocreux et de sillons maigres, résultat de veilles trop prolongées. Son nez, quelque peu courbé, avait des narines frémissantes et voluptueuses ; sa bouche était grande et moqueuse. Ses mains, soignées comme celles d'une duchesse, étaient trop féminines, et blaient bonnes tout au plus à taire de la tapisserie.
Somme toute, dans son ensemble, le héros de ce roman était peu remarquai quoique, si l'on eût t'ait deux can l'humanité, il se tût trouvé dans le nombre dv> plus beaux d'entre les hommes. Knl'in, et pour compléter ce croquis, j'ajouterai qu'Edouard se présentait avec cette cieuse audace à qui beaucoup d\
don .luan ont dû leurs E Le fermier avait deux tilles. 1' iBgl et un au-, l'autre d
Huit jours ap' irritée à la ferme,
lard était amoureiu • a».
Aussi, quoiqu'il fût parti de Bruxelles avec l'intention bien évidente de chasser, son fusil se rouillait, et son chien avait dus accès de mélancolie tout à fait inusités, suite de son inactivité forcée. Mais le jeune homme, tout entier au nouveau sentiment qui s'était emparé de son imagination, — pardonnez-moi ce solécisme, — se préoccupait peu de son arme et du but de son voyage.
Son esprit passait au pastoral d'une manière inquiétante pour sa raison. On le rencontrait souvent seul, se promenant sur le gazon fané des prairies d'alentour, vêtu de la blouse bleue des patriarches modernes, inspectant les bestiaux de son locataire. 11 rêvait de champs dorés, de foins embaumés, des nobles sueurs du laboureur, de la récolte des pommes et de l'engrais des terres.
— Quand j'aurai épousé Thérèse ou Cécile, se disait-il — en huit jours l'homme avait fait peau neuve — je veux acheter la ferme voisine de la nôtre, et je ferai alors des travaux gigantesques. Il me semble que l'agriculture peut se déve-
'20 LE CAMÉMSOft.
lopper comme l'industrie, et qu'il ne faudrait qu'un esprit ingénieux et amoureux de la nature , pour la faire sortir de l'ornière de la routine. Je perfectionnerai les instruments agricoles, je déchirerai la terre plus profondément que (pus ceux qui m'ont devancés ; mes planterions, travaillées avec intelligence, produiront des fruits inattendus. J'ai usé, jusqu'ici, ma vie en prodigue; je veux dès aujourd'hui entrer au service de l'humanité. Il est temps enfin que,
Ce monologue s'allongea outre mesure.
1-Mouard se monta la tète jusqu'à la folie. l/air de la eampagné aval esprits, et il en était arrivé aux antipo de ses premières convictions. 11 se faisait dans son cœur une révolution soudaine, et il passait du scepticisme au platonisme
le plus par.
Edouard n'était pourtant paa encore
arrivé à l'extase de la passion : il s'était
réservé quelque peu deJton Bens; mais il avait perdu un ri e lillipu-
tienne en suivant Thél CÎle dan-
tous les coing de la ferme où leuri ut-
vaux les conduisaient. Il causait avec elles des plaisirs de la campagne, de la paix des champs, des douces soirées (l'automne, des récits du foyer, etc. Les jeunes filles l'écoutaient complaisamment et le laissaient plaider éloquemment la cause de ses nouveaux désirs; mais ces cœurs simples ne s'émouvaient point, et tout en trouvant le jeune homme galant et empressé à leur plaire, Thérèse et Cécile, aussitôt qu'il s'était éloigné, causaient de choses plus intéressantes pour elles, ou rêvaient à des amours moins poétiques.
Bientôt Edouard commença donc à poétiser son amour pour les deux sœurs; il avait ainsi un pied dans l'abîme de la sottise. I! ruminait le plan d'un petit poëme, et, comme il n'avait encore rien écrit, il s'enthousiasmait de son sujet. Il avait trouvé déjà le premier hémistiche du premier vers :
Je chaule mes amours...
Les arbres, dépouillés de leur chevelure luxueuse, ne conservaient plus que la moitié de leurs feuilles, rouges comme le sang aux rayons du soleil. La prairie était peuplée de ruminants, les uns paresseusement couchés, les autres mordant l'herbe verte et drue. Des chevaux, non encore domptés, galopaient ça et là avec des hennissements bruyants. Une
2i LE CAMÉLÉON.
troupe d'enfants qui revenaient de Pécole, la carnassière pleine de science et la tète remplie de volontés insensées, s'étaient arrêtés dans la prairie, sous les pommiers, à abattre les fruits oubliés par I»1 fermier.
Edouard rencontra Cécile, la plus jeune des deux sœurs, comme il revenait d'avoir été voir labourer. Elle était rieuse, douce
• 'i belle, de cette beauté presque masculine qui est dans la vigueur et la santé. C'était une belle fille, selon le sms que donne à ce mot un homme peu romanesque. Elle était grande et svelte, mais point mignonne; elle avait des cheveux
• le la couleur du blé mûr, auxquels les rayons du soleil donnaient une teinte d'or chatoyant. Son front était bas, ses Joues pleines et roa
\iis. Ses mains étaient fortes, mais point
communes. En la voyant venir à lui.
chaste et le sourire sur II lard
murmurait :
i \.' mcort ianocefltc w*U wile bonté, mut par...
Il regarda la jeune fille et se dit : - Je l'aime, je dois l'aimer. Elle ressemble à Huth dans les champs de Booz. Je l'épouserai.
— Ètes-vous malade, monsieur Edouard?
dit la jeune fille en s'approchant. Vous êtes si pâle !
— Malade ! oh ! que non pas, répondit Edouard. Je me sens vivre, au contraire,
exubérance. Je suis heureux : je trouve que la terre est belle, que les arbres sont bons, et que tout est pour le mieux dans ce monde. Si je suis pale, c'est d'émotion à la vue des splendeurs de la nature. Les villageois sont les seuls mortels privilégiés; nous, citadins, nous ressemblons aux pauvres petits oiseaux que l'on enferme dans des ss étroites et qui ne voient le soleil qu'à travers des vitres ternes, voilées de rideaux.
— Ah! dit Cécile, si vous voyiez la campagne par toutes les saisons, vous ne parieriez pas ainsi. Quand vous aurez pataugé dans la boue des chemins défoncés, vous trouverez que la ville est bien
agréable à habiter, et vous quitterez les champs sans regret.
— La ville, reprit Edouard avec dédain, est un réceptacle de vie
— Mais, continua la jeune fille, on y voit du monde, au moins. 11 y a des théâtres ; on dit que les bals y sont aussi nombreux que les jours de l'année. Que peut-on demander de plus ?
— Charmante innocence ! dit Edouard.
DétrompeZ-vous, Cécile; ne semez pas illusions dans ce terrain stérile, vous récolteriez que des déboires. Si vous voulez pas passer à l'état de machine à attaques de nerfs, à langueurs, à minauderies théâtrales, demeurez ici; Pair des villes ati'adit le cœur et détériore les grâces naturelles; la sensibilité y devient de la sensiblerie; l'espril s'y corrompt et passe au calembour; lareligionn'yestqu*iui prétexte à tartuferie ou à dénigrement; la mode y transforme le corps, el t'ait de la jeune fille gracieuse el élancée quelque chose d'impossible, perdu sous des \ ments ridicules. Ce monde biza
plaira quelque temps, parce que, à l\
rieur, il est tout lumineux de plaisirs et de charmes inconnus; mais vous le délaisserez bientôt pour revenir à la vie suave des patriarches, au village qui sourit sur le penchant de la colline, à la ferme rustique où l'on meurt heureux après avoir été aimé.
die écoutait cette tirade, le sourire aux lèvres, cherchant a suivre Edouard dans ses images et ses écarts d'imagination. Mais, à vrai dire, son bon sens se perdait dans ce labyrinthe de choses ampoulées.
Quand Edouard eut fini de parler, la jeune tille demeura comme interdite et assez semblable à un bon bourgeois qui reçoit dans la rue un pot de fleurs sur la tète.
— Il parle comme dans les romans, se disait-elle.
Enfin, en hésitant beaucoup, elle hasarda :
— Ainsi, vous croyez, monsieur...
Elle fut interrompue par une voix fraîche
et sonore qui disait son nom. Edouard el Cécile se retournèrent et aperçurent Thérèse au coin de la grange, le bras
droit appuyé sur la tète d'une magnifique vache blanche et tenant dans la main gauche la faucille en forme de croissant. Elle semblait être, ainsi posée, une superbe statue de la Moisson.
Thérèse, apercevant les jeunes gens, s'avança vers eux, tirant la vache par les cornes.
— Que faites-vous donc là? dit-elle en arrivant. A vous voir de loin, on dirait d'un couple d'amoureux.
Thérèse rit de sa facétie, Cécile sourit, et Edouard , malgré son aplomb de citadin, fut quelque peu interdit
— Que dirait Joseph Marin, s'il vouvoyait ainsi causant en tête-a-tête î reprit Thérèse.
— Qu'est-ce que c'est, Joseph Marin7 demanda Edouard.
Cécile rougit et se troubla, quoiqu'elle sourit toujours. Son front rose prit une
teinte de pourpre et ses yeux s'iUuminl avant de s<- baisser, comme s'ils i îaient quelque flamme Intérieure.
Pétulant qu'Edouard tournait la pour questionner Thérèse, la sœur cadette
lit à son aînée un signe imperceptible de négation.
— Tu es dissimulée comme un jésuite, continua Thérèse.
Et s'adressant au jeune homme :
— Joseph Marin, c'est son galant, ajouta-t-elle.
— Langue de serpent! dit Cécile, tu nie revaudras ça.
Pour Edouard, il était tombé du plus haut de son exaltation. Cette révélation inattendue mettait sa passion à sa hauteur naturelle, et en un espace de temps électrique, son esprit s'éclaira et il se trouva presque ridicule. Sa physionomie, animée par une douce erreur, reprit tout à coup sa froideur habituelle, colorée d'un sourire ironique.
— Ah ! Cécile, dit-il, vous avez un amoureux, et vous ne m'en dites rien. Voilà qui est mal. Voyez donc, si je m'étais mis à vous aimer, moi aussi, que serait-il arrivé?
— Ah! la bonne plaisanterie! cria Thérèse. Madame Lormier, dit-elle à sa sœur en lui faisant une révérence rus-
tique, recevez mes compliments. Mais si vous vous mariez, que ferons-nous de ce pauvre Joseph? Bah! je l'épouserai, mui. Tant pis ! je me dévoue.
— Tu seras toujours une sotte, Thér reprit Cécile. Peut-on se moquer ainsi des gens?
— Va, je ne te prendrai pas ton amoureux, Cécile. 11 est bien trop amusant pour moi de vous voir, l'un près de l'autre, des heures entières à soupirer sans rien dire.
— Quelle bonne franche gaieté, pensait Edouard en écoutant Thérèse. Connuyeux pétillent! Où avais-je les miens tantôt? Voila la femme qu'il me faut.
Puis il ajouta, en s'adressant à la jeune tille :
— Mettez-moi donc au courant de ces amours-là; je suis un peu de la famille. el je puis bien connaître ses petits
Thérèse raconta le roman court et simple de sa sœur, tandis quecell< dépitée et joyeuse malgré ell< lit la
vache préférée en faisant semblant de ne
s'occuper que d'elle.
Joseph Marin était fils d'un négociant
de Charleroi, bien dans ses affaires — selon l'expression de Thérèse — et qui devait épouser Cécile aussitôt qu'il aurait atteint vingt-cinq ans.
Quand cette confidence fut faite, on s'achemina vers la ferme.
— Dans quel guêpier m'étais-je fourré?
se demandait Edouard pendant que les jeunes filles se querellaient en riant. Ne m'étais-je pas figuré que j'aimais cette enfant aux mains rouges, à la voix masculine, au rire éclatant? Depuis huit jours, je suis coiffé du bonnet de coton à raies bleues, j'ai du fumier jusqu'à mi-jambes, et mes vêtements sentent l'écurie. Pouah ! je vais visiter mon fusil.
En réfléchissant ainsi, il lorgna Cécile du coin de l'œil et se dit :
— Celte fille est belle, pourtant! Voilà des formes primitives qui se révolteraient sous le corset. Hum! Joseph Marin! Ces rustauds ne sont pas dignes de posséder de semblables beautés; mrfis ils épousent, et c'est une compensation pour la femme.
Le lendemain, à six heures, Edouard parlait pour la chasse.
Pendant huit jours, le jeune homme chassa avec fureur. Les lièvres et les perdreaux, poursuivis à outrance, cherchaient en vain quelque abri où reposer leurs têtes innocentes : rien ne pouvait les sauver de leur cruel ennemi. L'épagneul lui-môme, privé depuis longtemps de ses plaisirs criminels, secondait son maître avec un instinct presque surnaturel.
Notre héros partait dès six heures, à cheval, s'élançait dans la campagne avec une passion que son historien n'a jamais pu comprendre, et revenait a la nuit tombante, chargé de dépouilles sanglant tout courbaturé; ce qui ne l'empêchait pas de recommencer le lendemain.
M. Legrand le complimentait sur son adresse et sa vigueur. Cécile et Thérèse fêtaient Diane et préparaient pour le chasseur quelques perdreaux qu'il dévorait avec une avidité d'antropophage.
Après souper, on causait des exploits d'Edouard. Le chasseur n'est point modeste, et c'est là son moindre défaut. Aussi notre citadin se laissait encenser avec un laisser-aller tout a fait royal. Il racontait toutes les péripéties de ses travaux, qu'il eût volontiers mis sur la même ligne que ceux d'Hercule. Son imagination remportait dans les plus éloquents et les plus merveilleux mensonges; et, quoique auditeurs ne pussent douter que les détails qu'il donnait manquassent de véraeit prenaient plaisir à le suivre dans courses vagabondes à travers le fabuleux.
à-propos de lièvres, de lapins sauvages et de perdreaux.
— Vos chasseurs sont si maladroits, disait le jeune homme, qu'ils n'effrayent même pas le gibier. Le premier jour que j'ai parcouru vos campagnes, les habitants des sillons et des bois venaient à ma rencontre avec une confiance dont j'ai lâchement abusé. Certains lièvres se sont arrêtés à vingt-cinq pas de moi, se sont gracieusement assis sur leur derrière et .m'ont donné gratis une représentation fort amusante de leurs ablutions et de leurs jeux. Je vous assure qu'ils paraissaient fort étonnés de recevoir du plomb dans la figure. Si mon adresse leur avait laissé quelques instants à vivre, ils s'en seraient positivement servis pour admirer leur bourreau.
— Je ne puis me faire à l'idée qu'on tire ainsi de sang-froid sur ces pauvres bêtes, disait Thérèse..
— Bah! on chasse les hommes aussi, répondait le fermier, et plus on en tue, plus on est glorieux et décoré.
Fils, donnez-moi du tabac, ajoutait-il ; le mien est un peu humide.
— Père, le souper est prêt, reprenait
Cécile. A table; nous causerons après de vos mensonges de tirailleur.
— Des mensonges! exclamait Edouard.
— Comment, vous ne me croyez pas?
— Pas plus que je ne crois aux contes de fées, monsieur. Je ne sais si c'est le grand air qui vous ouvre l'imagination; mais vous nous revenez tous les soirs gros d'histoires plus invraisemblables les unes que les autres.
— Oh! mais voilà des méchancetés queje n'ai méritées en rien, Cécile, disait Edouard en souriant et s'avançant vers la table.
— C'est une mauvaise langue, tils. reprenait M. Legrand.
— Elle n'a pas tant le cœur à la conversation tous les jours, ajoutait Thérèse. Ah! si Marin était là !
— Sotte! disait Cécile en donnant une taloche à sa sœur.
— Ces deux enfants me feront mourir de chagrin, ajoutait le fermier en riant d'un rire sonore ; elles se querellent toute la journée.
Ce genre de vie, le caractère aimable,
l'aîï'ection sereine et profonde de ses hôtes, plaisaient à Edouard, pour qui toute nouveauté avait un charme puissant. Il avait oublié ses idées patriarcales ; son amour s'était changé en une tranquillité soudaine, et si les regards chastes de la plus jeune des deux sœurs, la gaieté entraînante et vivace de Thérèse troublaient parfois encore son calme plat, la fatigue et les plaisirs de la chasse lui rendaient cet abandon gracieux qui en faisait un hôte aimable et parfois spirituel.
Un jour, emporté par son ardeur, notre chasseur se trouvait encore en campagne à la nuit tombante. Il était de très-mauvaise humeur : sa carnassière, pour la première fois depuis le commencement des hostilités, était creuse comme l'estomac d'un pauvre homme. Il avait vu de loin en loin quelques lièvres; mais ils paraissaient tous très-affairés, et ne semblaient avoir nulle envie de se laisser dire des gracieusetés par Edouard Lormier, dont Tinterprète leur était sans doute désagréable. Enfin, de guerre lasse, et comme il y voyait à peine à cinquante pas, il siffla
son chien et retourna à la chaumière où son cheval se reposait.
Comme il en était a une courte distance, il fut bientôt en route pour la ferme du Vivier. Il avait deux lieues à faire pour arriver à sa destination, et avant qu'une demi-heure se fût écoulée, il ne lui serait plus possible de voir le chemin qu'il parcourait.
La nuit tombait rapidement ; le temps devenait brumeux ; de grandes masses de nuages gris roulaient lourdement à quelques cents pieds de la terre et semblaient prêts à se déchirer en cataractes.
Diane suivait le cheval, la queue et les oreilles basses; ce qui était un mauvais si^ne pour le voyageur.
— Après cela, se dit enfin Edouard pour se réconforter, je ne serai que mouillé, et il faudra toujours que j'an v
Au moment où il luisait cette réflexion, il se trouvait sur la lisière d'un bois qu'il (levait forcément traverser. Le chemin qui
conduisait à la Ternie, et qui COUpaitœbÔifi en mille i ts . allonj
la course d'une demi-lieue.
J'ai bien envie, pensa notre héros, de laisser à mon cheval le soin de me conduire. J'y vois à peine ici ; la dedans, une ombre presque palpable va m'envahir de tous côtés. — Allons, César, ajouta-t-il en caressant la crinière de ranimai, va, mon •il ; l'écurie est au bout du chemin.
Et, laissant tomber les rênes et croisant les liras, il se mit à songer.
sir, abandonné à lui-même, s'arrêta court et hennit bruyamment; puis, au lieu de reprendre le chemin tortueux qu'il suivait, il entra résolument dans le taillis en allongeant le pas.
Le cheval marchait rapidement, mais avec toutes sortes de précautions.
Le sentier qu'il suivait d'instinct était jonché de ces caillons ronds, polis par les eaux torrentielles qui creusent les ravins à certaines époques de l'année; aussi, quoiqu'il eût le pied sûr, César trébuchait souvent.
Il était arrivé vers le milieu du bois, quand le sentier, assez large jusqu'alors, se perdit tout à coup dans des fourrés plus épais. Le cheval, irrité par les branches qui lui frappaient la tète et le poitrail,
commençait à s'impatienter et à faire des mouvements fort désagréables pour son cavalier. Celui-ci, qui jusqu'alors s'était
abandonné à ses rêveries, en sortit et reprit sa mauvaise humeur. La pluie commençait a tomber, une de ces pluies fines et drues dont l'automne nous gratifie, qui s'infiltrent par les fissures imperceptibles et glacent les membres raidis par les premiers froids.
— Hum ! dit Edouard, ce maudit c.
m'a conduit dans le chemin de l'enfer. Il faut pourtant sortir de ce taillis sans tin. Allons!
Il chatouilla légèrement les Bancs do cheval, qui, sentant l'éperon, lit un bond et marcha quand même, faisant craquelles arbrisseau\ sous ses pieds robui
Tout à coup il s'arrêta , reniflant ■■■. force et tremblant des quatre jambes.
— Qu'eSl ce Ced '! exclama le jeune homme. Dequoi as-tu peur, sotie |
loups ne rôdent pas la nuit ;i cette époque
et les renards ne sont |
ar demeurait immobile. Il sentait sans doute un danger. Le chasseur, impa-
tienté, serra les genoux et lui fit de nouveau sentir les éperons. 11 y eut une courte lutte; mais le cheval fut le moins fort, car, après un hennissement douloureux, il lit quelques pas au galop à travers le taillis.
— A la bonne heure, se dit notre héros. En marchant ainsi, nous serons bientôt hors de ce bois malencontreux.
Il avait à peine achevé mentalement cette phrase adoucissante, qu'une violente isse faillit le jeter hors de la selle et que César se trouva une seconde fois arrêté. Sa frayeur devait être arrivée à son paroxysme, car il reniflait avec une force qui faisait ressembler son souffle au bruit d'une chute d'eau lointaine. De plus, aussitôt que César se fut arrêté, Edouard se sentit frappé aux jambes, qui se trouvaient durement emprisonnées et comme emboîlans un étau.
La position était d'autant plus désagréable qu'Edouard n'y comprenait rien.
Il essaya vainement de frapper le cheval des éperons, il ne put parvenir à lui toucher les flancs. 11 se baissait pour se dé-
gager des étriers et de l'autre obstacle qu'il cherchait à définir, lorsque les aboiements du chien vinrent encore compliquer la situation.
— Comment se fait-il que Diane ne suit pas à côté de César? se demanda Edouard surpris ; il me semble, au son de sa voix, qu'elle se trouve à une dizaine de pas de moi. Serais-je tombé dans un trou?
Il avait dans sa carnassière un briquet contenant de ces allumettes chimiques qui gardent leur lumière môme sous le vent, et songea à s'en servir. Il lit donc du t regarda autour de lui.
Ce qu'il vit était capable de donner peur au cœur le mieux éprouvé. I trou-
vait à cheval sur une poutre traversant une fosse, et qui coupait son orifice à dix ou douze pieds sous le sol; cette poutre était elle-même traversée plusieurs rois par des arbres morts et «les brancha rement recouverts d'uw couche de terre moussue. Au bord de l'orifice, Diane, bondissant et hurlant, semblait être un chacal, avec ses yeux phosphorescents, tout remplis des éclairs de la frayeur.
— Voilà une singulière position, se dit Edouard quand il eut jeté un rapide coup d'œil autour de lui. J'aurai bien de la peine à coucher ce soir à la ferme.
Le jeune homme avait poussé son cheval dans une de ces bures qui servent a l'pxtractionde la houille, et que l'on abandonne lorsque les veines sont épuisées. Le bois de la Charbonnière, près deFontainol'Kvèque, possède quelques-unes de ces fosses, naïvement recouvertes, comme je
l'ai dit plus haut, par quelques arbres sur lesquels on jette le gazon arraché autour d'elles. On ne peut guère expliquer l'imprévoyance des propriétaires des terrains où existent encore ces anciennes bures,— ni des administrations communales sur le territoire desquelles on laisse de semblables casse-cou.
Toujours est-il qu'Edouard ne savait comment se tirer de l'embarras où il se trouvait. Si la poutre était solidement enfoncée dans les murailles de la fosse, et pouvait soutenir le poids du cheval el de son cavalier, le mal n'était pas sans mede. Mais d'un instant à L'autre, cette poutre, ou pourrie par les pluies, ou creusée par les vers, pouvait se briser et entraîner dans le gouffre le chasseur i monture.
Cette perspective n'était agréable -
aucun aspect; aussi Kduuanl, qui ne perdait pas facilement son sang froid, surtout lorsqu'il connaissait le danger auquel il était exposé, se mit-il immédiatement en devoir de se tirer de l'impasse ou il se trouvait
Il chercha donc à se dégager d'entre les branches qui retenaient ses jambes eaptm's; mais là était la difficulté. Le cheval, en tombant, avait violemment écarté les branches entrelacées, rassemblées pour former un plancher qui eût résisté à un choc moins impétueux, et les jambes d'Edouard s'y étaient glissées de force ; mais elles y étaient si bien étayées, qu'après de vains efforts, l'homme à qui elles appartenaient dut renoncer à en reprendre pos- !i pour le moment.
Le chasseur se mit à réfléchir, tandis que César, couvert de sueur,tremblait de tous ses membres.
— Je ne sais trop dans quelle partie du bois je me trouve. Peut-être suis-je à plus d'un quart de lieue de toute habitation. En as, je n'ai qu'à croiser les bras et à in endormir. Retenu comme je le suis par les pieds, je ne risque pas, même en rêvant, de tomber dans la ruelle du lit.
Pendant la courte scène que je viens de décrire, Diane n'avait cessé de hurler et de courir comme folle au bord de l'abîme. Edouard se tourna de son côté pour l'en-
16 Li: CAMELEON.
courager à aboyer; dans ce mouvement,
la bandoulière de son fusil glissa de dessus son épaule, et l'arme tomba avant qu'il eût eu le temps de la ressaisir.
Au même instant, une détonation se lit entendre, que tous les échos du boipercutèrent avec diverses intonations. Le fusil, chargé, avait sans doute rencontré une branche qui avait fait frapper le chien sur l'amorce, et le coup était parti.
— Voilà un moyen d'appeler du secours, auquel je n'aurais peut-être p
clama Edouard avec joie. S'il y a un chrétien dans les environs, je ne servirai pas de pâture aux corbeaux de ces sombres forets,
Diane, qui ne discontinuait pas de hurler, s'arrêta tout à coup, une patte l<
1rs deux oreilles droites. Puis elle partit
comme une flèche à travers le taillis.
Edouard, ne l'entendant plus, se mit à réfléchir tristement sur la fragilité d< -
sentiments de la terre.
— Le chien même est in-:rat..inurmurat-il. Quelle figure donnera-t-on désormais à la fidélité? < m en sera, sans doute, réduit
à chercher l'antipode de cette image, parce que les extrêmes se touchent, et on verra ainsi les femmes remplacer la race canine sur les tombeaux des mortels.
La voix de Diane, qu'il entendit au loin, le lit revenir à de meilleures pensées. Une voix d'homme, peu distincte d'abord, mais qui rompait faiblement le silence de la nuit, semblait répondre à ses clameurs. l'avouerai que ce dialogue lointain fit plus de plaisir à Edouard que la plus belle musique du monde, qu'une symphonie de hoven ou une scène de Shakspeare.
Se n cœur se dilata, et il poussa un soupir de satisfaction quand il se fut convaincu que les voix se rapprochaient rapidement.
Enfin, il entendit des pas et le bruit que Rusaient les branches froissées au contact d'un corps vigoureux qui les écartait dans sa marche, et une voix sonore dit paroles singulièrement harmonieuses aux oreilles du supplicié :
— Sois tranquille, Azor ou Médor, je te suis, quand tu viendrais de l'enfer.
Edouard tourna la tète; une grande lumière venait de se faire autour de lui,
et son cheval, de plus en plus eftï recommença à souffler et à vouloir remuer les jambes. Tout en caressant César de la main, le jeune homme ne quittait pas le taillis des yeux. Un homme se montra soudain sur le bord de la fosse, une lanterne à la main, et s'arrêta comme pétrifié à la vue du groupe enterré d'une si singulière façon.
Diane jappait joyeusement, comprenant , sans doute, qu'on allait tenter quelque chose pour délivrer son maître.
— Diable! dit l'homme à la lanterne, diable! diable!
— Oui, répondit Edouard à Ml «xclamations, c'est ainsi, mon brave, et je commence à m'ennuyer dans cette | tion.
— Descendez de cheval et maniiez sur les poutres, dit l'homme; je vous éclairerai
— C'est facile à dire, reprit Edouard ; croy«-vous donc que je n'y aie pas soles démons de là-dessous me tiennent ïambes.
— Diable! lit encore l'homme. Quelle
LE CAMELEON. W
Idée de venir à cheval au milieu d'un fourré, quand il y a de grandes routes?
— Pouvez-vous et voulez-vous m'aider?
dit Edouard, impatienté.
— Je vais voir, monsieur; mais le cheval, comment le tirer de là?
— Débarrassez-moi les jambes, reprit Edouard, nous verrons après.
— Bon! dit l'homme, je viens.
11 pendit sa lanterne à sa ceinture, tourna autour de l'abîme jusqu'à ce qu'il se trouva au-dessus de la poutre sur laquelle le cheval se démenait, s'accrocha aux racines et descendit au niveau de ir et de son maître, sur le plancher mouvant.
— Empêchez votre cheval de danser, monsieur, dit l'homme quand il eut un pied sur la poutre, ou je crains quelque malheur.
Edouard flatta l'animal de la main, en lui parlant d'une voix douce. César se calma un peu. L'homme à la lanterne en profita pour aller rapidement jusque derrière lui, le tourna en marchant sur les branches qui recouvraient la fosse.
et parvint à la jambe droite du jeune homme.
— Je vas desserrer les branches qui vous empoignent des deux côtés, dit l'homme, mais prenez garde de détacher un pied avant l'autre. Si vous faisiez la bascule, nous irions jusqu'au fond de la fosse sans le secours de nos pieds. Attention!
Il lui dégagea donc la jambe droite, en ayant soin de lui mettre le pied sous une branche, et passa de l'autre CÔié, OÙ il lit la blême chose.
Alors, l'homme prit une des eoun de l'étrier et pesa sur le cheval. Edouard sortit son pied gauche de ses entras i descendit doucement de l'autre i Quand il se sentit sur pied, il respira. On ne sort pas d'un danger, quelque sangfroid que l'on possède, sans un»' grande
satisfaction intérieure.
— Est-ce fait? dit l'homme.
— oui, dit Edouard. le suis debout, et quoique je soutire aux jambes, je me sens plus à l'aise que tantôt. Mais nous causerons tout à l'heure. il -
LE CAMELEON. N
maintenant de tirer d'ici cette pauvre bête.
— Hum! lit l'homme. Nous sommes à dix pieds sous terre. Si nous avions des cordes et une douzaine de bons gaillards, le cheval serait bientôt sur ses sabots. Mais à nous deux! diable!
— Je ne puis pourtan^le laisser là, reprit Ldouard.
Le cheval, se sentant soulagé du poids de son maître, commença à se remuer d'une façon inquiétante.
— Prenons garde, dit l'homme, cette bète va nous jouer un mauvais tour.
— Que faire? exclama notre héros, qui ne pensait plus qu'à César.
— Sortir d'ici, répondit l'homme en làchant l'étrier et reprenant la grosse poutre. Suivez-moi, si vous voulez vivre. Ou votre cheval est perdu, ou il faut chercher des gens qui nous aident à le tirer de là.
— Allez donc! Je resterai près de lui pour l'encourager; il me connaît.
— Ne vous y fiez pas, monsieur. Il viendra peut-être un moment où sa frayeur
SI LE CAMELEON.
deviendra de la folie et où il ne connaîtra plus personne.
En disant ceci, l'homme grimpait aux racines et remontait sur la terre ferme.
Au même instant, le bruit que faisait César en se débattant le fit regarder bous lui. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête et un frisson courut par tout son corps.
César, en cherchant un appui, avait perdu le seul qui lui restât. Il était à peu près sur le liane; Edouard tenait toujours rétrier et cherchait à contre-halanrer par sa force le poids de l'animal qui tombait. Ses efforts furent vains ; les bran craquèrent; le cheval hennit douloureusement et roula au fond du gouffre, poursuivi par les pierres qu'il détachait en bondissant sur le* parois de la fbï
L'homme jeta un cri el se pencha rapidement, niais ses yeui étaient 0O8C0 par iee larmes, et il ne vit rien. Il voulut appeler, sa bouche ne rendit aucun - Le chien, à i pattes de devant, semblait rire i,( statu
l'hébétement.
— A l'aide donc! à l'aide: cria Edouard.
Sacrebleu! allez-vous me laisser pourrir ici, accroché à une branche?
L'homme ne répondit rien, mais n'hésita pas un instant. Il descendit une seconde fois dans le puits et se retrouva sur la poutre qu'il venait de quitter. Il marcha aussi rapidement qu'il le put sur ce sentit-r dangereux.
—Où ètes-vous, monsieur? demanda t-il .
— Avancez encore un peu, répondit Edouard.
L'homme avança et ne vit rien. Il allait marcher dans une autre direction, lorsqu'il aperçut quelque chose qui flottait dans le vide noir fait par le cheval en tombant ; il se baissa vivement et tàla : c'étaient les vêtements d'Edouard; mais il ne vit ni pieds, ni mains, ni tète.
— Dépèchez-vous, fit celui-ci ; je ne tiens à rien.
L'homme se mit à califourchon sur la poutre, qui ne s'était heureusement pas rompue, s'y retint de la main gauche et plongea la main droite sous lui.
— C'est ça! tirez à vous, dit la voix étranglée du chasseur.
Il y eut ici un moment d'indécision terrible; les branches, qui ne s'étaient rompues qu'à moitié sous la chute d'Edouard, avaient repris leur place quand celui ci avait eu fait sa trouée , et c'était à une d'elles que son habit s'était accroché.
L'homme qui le tirait à lui trouva donc une certaine résistance au premier effort qu'il lit, et sentit couler sur son front de larges gouttes de sueur froide. Mais il
était, heureusement, robuste, et sa volonté doubla ses forces; sans quoi notre héros eût pu finir là le cours de ses aventures.
Celui-ci se retrouva donc sur la poutre, à califourchon, et nez à nez avec son sauveur, que jusqu'à ce moment il n'avait pu encore dévisager.
L'homme était noir comme du charbon de la tète aux pieds; ses yeux, animés par l'émotion, brillaient comme deux lampes.
— Tiens! se dit Edouard pendant qu'il reprenait un peu de calme, c'est un nègre qui m'a sauvé; ces morieauds ont du bon. — Vous avez la poigne solide, mon brave, ajouta-t-il; sans quoi je serais allé rejoindre mon pauvre César.
—Assez solide, merci! répondit l'homme en montrant une double rangée de dents blanches.
— Voulez-vous me permettre da tons embrasser, maintenant! reprit Edouard.
— volontiers ! répliqua rbomme i-iani silencieusement — Mais non, i tinua-t-il. non, ne m'embras
— Et pourquoi donc? demanda Edouard né.
If. CAMELEON. 57
— Parce que je vous noircirais le visage, répondit l'homme riant toujours.
Donnez-moi la main.
— Et moi qui vous prenais pour un nègre! dit Edouard riant aussi. Eh bien! qu'à cola ne tienne : votre baiser, au moins, ne me noircira pas à la manière de celui de Jadis.
Les deux hommes fraternisèrent donc , l'émotion au cœur et les larmes aux yeux , ù califourchon sur une poutre et au-dessus d'un précipice.
Ce serait peut-être ici le moment de faire marcher l'artillerie et les fusées humanitaires, toujours chargées dans un cœur généreux. Le thème est beau, et f avoue naïvement que les théories sont en moi, prêtes à éclater comme un feu d'arlifice. Mais le moment n'est pas venu de lâcher la bride aux réflexions sociales, et j'en reviens aux deux personnages que j'ai • 's à cheval sur leur poutre.
— Maintenant, dit l'homme, montons là-haut, il y fait meilleur pour causer.
Il demeura assis et recula ainsi jusqu'à la muraille de la fosse. Edouard le suivit,
et deux minutes après ils se trouvaient enfin sur la terre ferme, où Diane, folle de joie, léchait les mains de son maître en pleurant.
Après un instant de silence, Edouard reprit :
— Mon cheval est perdu, n'est-ce pasl
— Vous pouvez en être certain, répondit le charbonnier. Ce puits a plus de 100 mètres de profondeur; je le connais, j'y ai travaillé. Avant d'arriver au fond , votre pauvre bètea eu tout le temps de se briser vingt fois la tète et les quatre jambes. Du reste, s'il vivait encore, nous l'entendrions geindre et se remuer.
— Écoutons, dit Edouard en se baissant
Ils restèrent penchés pondant cinq minutes sur le bord du gouffre, et malgré le silence solennel de la nuit qui les entourait, ils n'entendirent rien.
Edouard, en se redressant, («.ussa un gémissement
— Charbonnier, mon ami, dit-il, pi votre lampe à terre. le sens une grande douleur à la jambe; il faut voir cela.
Le charbonnier fit ce qu'Edouard lui demandait. Celui-ci s'assit, et son sauveur lui ùta ses grandes bottes, non sans que notre héros se plaignît quelque peu, — ce qu'il neût pas fait, sans doute, s'il avait été dangereusement blessé.
Quand la jambe droite fut découverte, le jeune homme vit que le tibia, du genou ;ui\ pieds, n'était qu'une plaie.
— Diable ! fit le charbonnier.
— Cette ridicule aventure me fait nonseulemenl perdre mon meilleur cheval, dit Edouard; elle va, sans doute, m'empêcner de marcher pendant huit jours.
— Huit jours — ou quinze, ajouta le charbonnier. Heureusement, vous n'avez sans doute pas de famille qui attend de votre travail le pain et les vêtements.
— Sacrebleu! ça cuit! cria le jeune homme sans répondre au charbonnier.
— Je le crois, dit celui-ci. — Mais, monsieur, il faut pourtant songer a chercher une meilleure chaise que 'cette motte de terre; il ne ferait pas bon coucher ici. Vous êtes tout mouillé, et si nous ne nous dépêchons pas, vous allez attraper quelque
6fl LE CAMELEON.
lièvre de cheval. Donnez-moi votre mouchoir, que j'arrange cette jambe -là
Le charbonnier banda la plaie tant bien que mal, et le blessé, s'étant rechaussa leva.
— Pourrez-vous marcher ? demanda riiommenoir.
— Je le crois, répondit Edouard.
— Quand vous vous sentirez latL dites-le moi, au moins, monsieur.
— Et où me conduirez- vous?
— Je vas vous trouver an bon lit et un bon feu. 11 y a, à vingt minutes d'ici, près de la route de Charleroi, une maison habitée par les meilleures gens qui soient au monde. On vous y recevra comme on vous recevrait chez madame votre mère.
— En marche doue !
Edouard, appuyé sur le bras (lu charbonnier, se laissa conduire par celui-ci ; Diane suivit les deux hommes, ne m lassant pas de caresser la main de son maître
et taisant mille gambades folles autour de lui.
Au bout de dix minutes, Edouard ivta.
LI CAMELEON. Cl
— le n'en puis plus, dit-il, je souffre horriblement; on dirait qu'on passe un fer rouge sur ma jambe meurtrie. Approchonsoons de votre maison hospitalière, charbonnier?
— II ne s'en faut que d'une dizaine de minutes, monsieur; mais comme vous ne pourrez marcher jusque là, je vas vous remplacer votre César.
— Quoi ! vous voulez me porter, dit notre héros.
— Ne perdons pas de temps en paroles, répondit le brave homme ; la pluie n'en perd pas pour vous transpercer. Ce n'est pas votre poids qui me fatiguera les épaules.
— Allons ! dit Edouard, puisqu'il le faut! Et, à part lui, il ajouta : — Nègre, mon ami, tu pourras dès aujourd'hui charbonner pour ton plaisir.
Le charbonnier s'accroupit, et le jeune homme, dans la pose de l'Anchise du peintre classique, se trouva bientôt sur ses épaules.
Un quart d'heure plus tard, ce singulier groupe frappait à la porle d'une petite
maison entourée d'arbres, située à une centaine de pas de la lisière du bois, sur la route de Charleroi à Mous.
Une domestique jeune et fraîche vint ouvrir la porte, une lampe à la main. A la vue des hôtes étranges qui s'avançaient -elle, elle jeta un cri, referma vivo ment la porte, et s'enfuit en criant dans l'intérieur de la maison.
— Diable ! fit le charbonnier en riant, Virginie est bien peureuse aujourd'hui.
— En attendant un portier plus humain, laissez-moi descendre, dit Edouard. Il faudra toujours qu'on nous héberge.
— Oh ! j'en réponds, reprit le charbonnier. Tenez, voilà qu'on vient.
En effet, la porte se rouvrit et un homme y apparut.
— Que demandez-vous, bonnes gens !
dit-il.
— L'hospitalité, répondit Edouard. Je suis blessé, et sans ce brave charbonnier, j'aurais dû coucher à l'auberge qu'on nomme la Belle Étoile, et qui n'a pas d'enseigne aujourd'hui.
— Entrez, messieurs, dit l'hôte.
Edouard entra, appuyé au bras du char
bonnier. Diane, frémissante et ruisselante, ferma la marche. Au bout du vestibule, d'autres personnages, attirée par la curiosité ou l'intérêt, attendaient! debout, et vivement éclairés par le foyer d'un salon dont la porte était ouverte
— Mère, dit le jeune homme qui introduisait notre héros; c'est un blessé qui demande un lit pour se reposer.
— Qu'il SOit le bien-venu, répondit une femme figée en B'avançant de deux pas
une démarche simple et digne.
Edouard) ému d'un accueil au
L8 CA Ml* LÉON. C5
(liai, ne trouva rien dans son esprit pour y répondre, s'inclina avec respect et continua de marcher vers le salon éclairé.
Tous y entrèrent à la suite du blessé, Diane comme les autres.
On établit Edouard, malgré ses protestations, dans le fauteuil où sans doute la vieille dame était assise un instant auparavant. Notre citadin s'attendait a un déluge de questions sur les motifs qui le faisaient voyager par un aussi mauvais temps, sur le lieu de sa destination, sur Bon aventure ; mais ses hôtes n'étaient pas de ces indiscrets inquisiteurs dont toutes les facultés concourent à satisfaire la soif de savoir, et qui semblent être les descendants en ligne directe, très rapetisses, des juges du moyen âge. Il se trouva donc agréablement étonné d'être simplement entouré de soins et de prévenances. Quand la vieille dame sut quelle était la blessure d'Edouard, on laissa celui-ci seul avec son hôte, qui lui découvrit la jambe et pansa la plaie avec un certain art. Pendant ce temps, l'hôtesse, et avec elle une jeune fille dont nous n'avons pas encore parlé, condui-
saient le charbonnier à la cuisine, où la domestique effrayée riait aux éclats de sa méprise.
— Virginie, dit la vieille dame en entrant, faites un bon feu pour sécher les habits de Pierre Charrier; puis, vous lui donnerez de quoi se restaurer. La fatigue ouvre l'appétit.
— Bien, madame, répondit la fille. — Pierre, dit-elle, en s'adressant au charbonnier, vous m'avez fait une fière peur!
— Hé! hé! oui, n'est-ce pas, Virginie!
Ce n'est pas l'embarras, mais vous avei crié comme un diable en nous voyant.
— Vous aviez vous-même assez Pair d'un diable, répliqua la fille, ni mettant sur la table du pain et un morceau de rôti appétissant, — avec votre charge sur les épaules et noir connut1 vous V(
— Eh' reprit Pierre en taillant s
gogne au beau milieu du rôti, on ne ré pas de latine tleur de farine dans lesfo a houille.
— Mais racontez-nous donc, dil la jeune fille qui n'avait pas encore parlé, comment
ce monsieur s'est blessé, et où vous l'avez trouvé, Pierre.
— Laissez-le au moins manger, Adeline, dit la vieille dame.
— Je raconterai en mangeant, madame Leroy, si vous le permettez, dit le charbonnier. Faut vous dire...
Pendant que Pierre Charrier raconte son aventure aux trois femmes, nous rentrerons au salon où nous avons laissé Edouard Lormier avec son hôte et docteur.
Edouard, à moitié couché dans un fauteuil, a eu le temps de changer de vêlements et ressemble, enveloppé dans une robe de chambre, à un chef de bureau rentré dans sa famille et qui savoure son moka. Il est probable que le jeune homme venait aussi de raconter son accident, car au moment où je pousse indiscrètement la porte du salon, je l'entends qui dit :
— Et, quoique j'y aie perdu un bon cheval et un fusil Montigny, j'en suis quitte à bon marché.
— Vous ne pourrez marcher avant quinze jours, répondit l'hôte.
— Je ne serai pas assez sot pour m'en plaindre, répliqua Edouard.
L'hôte s'inclina en homme qui connaît la portée de certaines paroles.
L'hôte avait tout au plus vingt-huit ans; il était grand, mince, nerveux-. 11 portait toute sa barbe, une barbe fine, drue, bouclée et d'un blond un peu fauve. Il avait des yeux d'un gris clair et doux, une bouche aux lèvres épaisses, indice de la bonté, un front calme et uni comme celui d'une jeune tille, et une chevelure brune luxuriante; son nez mince et un peu Long était finement modelé et ses pomflft saillantes étaient pâles comme le reste du visage. C'était presque un type allemand. Cependant, quand il causait, son esprit remuait sa bête d'une façon étrat yeux s'illuminaient, sa bouche prenail formai plus accentuées, et une grand vacité de mouvements le métamorpto complètement
Pendant que je vous faisais ce portrait, Edouard invoquait la ligure de son
uiier. — Il faudra pourtant, BC disait il.
lui faire savoir quelqui 1 1 Le pau> h
LE CAMELEON. f»9
homme sera à moitié mort à l'idée qu'il peut m'etre arrivé un accident quelconque. S'il ne me voit pas rentrer aujourd'hui, il mettra le village sens dessus dessous pour me chercher.
Il allait faire part de ses réflexions à son hôte, lorsqu'on frappa à la porte du salon. C'était Virginie, envoyée par madame Leroy, qui venait demander des nouvelles du blessé.
— Ma mère peut rentrer, dit l'hôte; il n'y a plus rien qui l'en empêche.
— Bien, monsieur, dit la jeune fille, qui jeta en sortant un long regard à Edouard.
— Vous avez là un gracieux serviteur, monsieur, dit notre héros quand la porte fut fermée.
— C'est une bonne fille, répondit l'hôte en souriant, et je vous avoue que je tiens plus à son intelligence et à son dévouement pour nous, qu'à sa beauté.
— A vous dire vrai, reprit Edouard, je suis de votre avis; j'aimerais peu être servi par une domestique dont les charmes pourraient me donner des distractions.
— Vous êtes plus inflammable qu'on ne l'est d'ordinaire à notre âge, dit l'hôte.
— Des feux de paille. Hier bête, et rien de plus. Je suis comme les vieux trou rentrés dans leurs foyers depuis plusieurs années, qui ont conservé un sabre ou une baïonnette, et qui fourbissent cette arme par habitude. Quand je vois une belle tille, je ne puis m'empêcher de l'admire* et de le lui dire; mais je me borne à cette démonstration.
Au moment ou Edouard débitait ce mensonge, madame Leroj et vleline rentrèrent. Derrière elles, dans t'ombre, apparurent la figure rieuse de Virginie et le fantastique charbonnier.
— Monsieur, dit la vieille dan:
dressant à notre chasseur, Charrier
mande s'il ne peut rien l'aire pour aujourd'hui.
— après le Bervice qu'il m'a rendu, pondit Kdoiiard, je ne risque rien de lui en mettre un second sur la conscience.
iidant.il doit être fetigu peut-être abus >n désir de m
utile que de renvoyer ailleui i lui.
— Abusez toujours, monsieur, dit le charbonnier en riant silencieusement.
— Eh bien, mon brave nègre, reprit Edouard, vous me tireriez d'embarras si vous vouliez aller jusque chez M. Legrand, à la ferme du Vivier, lui dire ce qui m'est arrivé.
— J'y vas tout de suite, répondit Charrier. Diable! ils seront dans une belle inquiétude là-bas ce soir!
— Et comme c'est demain dimanche, ajouta Edouard, vous viendrez ici en vous promenant, n'importe à quelle heure. J'aurai quelque petite chose à vous dire.
— Je viendrai, monsieur. Bonsoir, monsieur et la compagnie.
Le brave homme sortit, reconduit par Virginie, qui ferma la porte, et la petile maison reprit son calme habituel.
Madame Leroy avait environ soixante ans. L'embonpoint l'avait empêchée de vieillir de suite, et elle paraissait avoir à peine un demi-siècle. Elle avait le regard pur et profond, le front intelligent, la bouche petite, spirituelle, et pourtant candide, comme Font les vieillards dont la vie a été chaste et honnête. Tout orphelin l'eût désirée pour sa mère, tant sa parole
sage, sa voix pleine et son sourire avaient de charme et de simplicité. Elle avait une abondante chevelure, devenue blanche la nuit de la mort de M. Leroy, son maiï. Entin, et pour achever ce croquis historique, j'ajouterai qu'elle n'était ni grande ni petite et qu'elle avait les mains admirablement laites.
Adeline, assise hors du cercle de la lumière de la lampe, adossée à sa en rêveuse, les mains croisées surses genoux, avait dans sa pose un abandon gracieux qui attirait les furtifs et rapides d'Edouard Lormier. Elle avait les cheveux d'un noir bleuâtre, plantés bas BUr le Iront et rebelles aux doigts qui les Douaient yeux bleus, longs, aux paupières franj de cils noirs tivs-l'ournis. Sa bouche, un peu grande, était vo\\^' el attrayante; teint mat; doré, transparent comme la chair (rime orange. Sa taille, plus <■ que celle de madame! eroy,étail m ko qu'un poète biblique Peut comparée ;» nu
jeune palmier*
Avant d'aller plus loin, j«i <i<>i> ajouter que, pendant qu*il était seul avec mon
héros, Thôte avait décliné son nom et qu'Edouard lui avait dit le sien. L'hôte se nommait Eugène de Marbaix.
Vers huit heures,Édouard, fatigué, manifesta le désir de se retirer dans sa chambre.
La maison avait un étage seulement, et était divisée en deux par un vestibule. Au rez-de-chaussée, à droite de ce vestibule, se trouvaient un salon et une salle à manger; à gauche, vers la cour, la cuisine, et, du môme côté, donnant sur la grande route, une seconde place appelée la buanderie. L'étage était distribué de la même manière que le rez-de-chaussée.
Eugène conduisit Edouard, qui s'appuyait sur son bras, à l'étage, où sa chambre était préparée; un bon feu flambait dans la cheminée; un fauteuil, quatre chaises, une table et une garde-robe meublaient la chambre. Au fond, le lit, blanc comme la neige, semblait sourire sur son fond de papier vert, et s'avancer vers riiote, ainsi qu'un cygne sur un étang, au crépuscule. Quatre lithographies , encadrées dans des filets d'ébène, brisaient l'uniformité des murailles. Sur les coins
de la cheminée, cinq ou six volumes oubliés étalaient leurs titres fastueux et leurs couvertures délabrées. A part ce détail, tout dans la chambre d'étranger était frais et reposait doucement les yeux.
— Mon cher hôte, dit Edouard en entrant, j'ai mille grâces à vous rendre, nonseulement pour l'hospitalité que vous me donnez, mais surtout pour la manière charmante avec laquelle vous m'avez reçu. Je vous devrai beaucoup, el je De pourrai peut-être vous payer qu'avec la monnaie frippée qu'on nomme reconnaissance.
— Donnez-moi la main, el n'en parlons plus, répondit l'hôte. Si nous voua ai rendu service en vous ouvrant notre demeure vous nous paye/, déjà pur votre présence, qui amène un»' distraction à notre foyer. Et ne croyez pas que vous pourrez partir d'ici quand vous ie voudrez; ma mère est tyrannique dans certaii
Bions, et tant que vous sentirez le moindre bobo à la jambe, voua serez notre prii nier.
— Que votre volonté soil faite et non la mienne, reprit Edouard. Vous serez pins
Vite fatigué do moi que je ne le serai de nous. - -Ne m'interrompez pas ; je sais ce que vous allez dire. — Quand on fait des compliments, on en fait toujours trop; je suis de votre avis.
L'hôte sourit et lit un signe affirmatif. Edouard continua :
— Votre mère, monsieur, est une femme d'un caractère antique; on baiserait ses cheveux blancs, ses vêtements môme, avec respect, si libertin que Ton soit. Elle a en elle quelque chose qui réchauffe le cœur • t épure l'esprit. Vous devez être heureux !
— Très-heureux, répondit Eugène. Je ne puis rien désirer de plus que ce que je possède. Du reste, vous- verrez quelle vie je mène ici, et vous me direz ce que vous en pensez.
— Quanta votre sœur ... dit notre héros. Ma sœur! exclama Eugène.
— Votre sœur, oui. 11 y a certain sentiment que vous comprendrez, qui m'arrête dans mon appréciation rapide de son caractère; mais son visage m'est apparu comme un de ces types idêals que Pon rêve
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étant très-jeune. Si je n'étais un homme Dlasé, c'est-à dire indigne de certain bonheur Jescirconstances de ce soir meferaient peut-être un avenir rayonnant. Pardonnezmoi , je divague; c'est sans doute un peu de fièvre qui me trouble le cerveau. Oubliez ce que je viens de vous dire ; le timent fait toujours débiter des absurdités.
— Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur Lormier, reprit Eugène. Votre appréciation de deux êtres qui me sont chers à tant <le titres ne peut me taire que du bien au cœur; ma nièiv est une sainte femme, et ma so'iir, ajou!a-t-il en souriant seivinetnenl et en mettant la main sur le bouton de la porte, — ma sœur est un ange. — Bonne nuit, et à demain.
— Bonn.' nuit, répondit Edouard, i/i ndit, el Edouard »
3 , en quittant le salon ail sous l'empire «le Morphée, - mythol
; mais, nur lois rouelle, il eut 068
tourner A d'autre, ses paupi
s'entêtèrent à demeurerouve quelles distrac Lions, quelles futilit
LE l A.MKI.KO.N. M
sentiments le tenaient ainsi éveillés. Cependant , ses sens engourdis n'avaient plus la perception lucide d'un homme qui veille. Il était dans ce demi-sommeil, dans cette douce somnolence où se plaisent les caractères d'une nature rêveuse. La fatigue de la journée et la lièvre qui avait suivi tventures dans le bois avaient mis en mouvement tout son système nerveux, et la réaction qui commençait à se faire en lui excitait son imagination et le faisait entrer dans le monde des rêves. Il voyait sur les murailles, faiblement éclairées par le foyer, passer des ligures fantastiques, d'abord informes et fugitives. La préoccupation de son esprit et son malaise physique donnèrent bientôt à ces figures des contours plus précis, qui devinrent plus arrêtés à mesure que son àme, plutôt que tttacha. Ainsi, après la contusion des personnages et le chaos des couleurs, il vit nettement le charbonnier, Virginie et Diane qui dansaient sur la muraille des danses macabres très-échevelées. Madame Leroy passait, dans le rayon lumineux, avec sa démarche digne et ses
vêtements sévères, semblable à une vierge gothique sortie du vitrail d'une cathédrale. Eugène, dans le costume de l'Apollon antique, s'arrêtait en face de lui, ajustait sur son arc une flèche acérée, et après avoir pris la pose superbe du soleil personnifié de la Grèce, haussait les épaules avec ironie et disparaissait dans son auréole. Enfin, lui-même arrivait à la suite de ces personnages, en société avec Thérèfl Cécile Legrand et Adeline. Il taisait te beau autour des jeunes tilles, qui semblaient d'abord vouloir Péconter, mais qui fuyaient en riant aux éclats quand il croyait avoir fait leur conquête.
Toutes ces ombres passaient et repassaient sur le voile de son demi-sommeil. Le foyer vacillant leur donnait des poses burlesques ou terribles, et Edouard les suivait <i;ms leur course vagabonde à travers sa pmst'v. n revoyait surtout avec un
plaisir dont il ne se rendait pas compte.
deux figures bien différentes de fora»
d'aspect : c'étaient celles d'Adeline et de
Pierre Charrier. I.e charbonnier, sa lampe
h la main . les yen* pnospho
courait devant wlui comme un possédé, Diane sur ses talons; Adeline, lumineuse comme l'étoile de Vénus, le précédait dans les sentiers ombrés d'un bois mystérieux, courant quand il courait, l'attendant el l'appelant avec de douces paroles quand il s'arrêtait, et ne se laissant jamais saisir. Enfin, il perdait peu à peu l'usage de ses sens et entrait dans le domaine des morts, quand il lui sembla qu'on parlait près de lui, à son chevet.
Il se réveilla en sursaut et écouta.
— Que diable cela peut-il être? se demanda mentalement Edouard. Le feu éclaire ma chambre et les murailles sont vierges de tout ombre accusatrice. C'est peut-être mon cauchemar qui continue.
Nous verrons bien.
Il écouta et retint sa respiration pour mieux entendre. Comme il se savait alors bien éveillé, il fut convaincu que c'était
si LE CAMELEON.
un bruit de pas amortis et de voix assourdies : deux timbres jeunes disaient des phrases courtes perlées de petits rires étouffés. Les voix et les pas s'éloignaient et se rapprochaient pour s'éloigner encore.
— Où es-tu, Hoffman? se dit notre héros. Vais-je me trouver, avant demain matin, au milieu d'une seconde aventure? Suis-je dans le pays tant cherché par les voyageurs modernes et où nos dons Quichottes avides trouveraient de quoi 1
sier leur besoin de merveilleux!
On remua une chaise et l'on ferma une fenêtre.
— Ce n'est pas riiez moi, continua Edouard, que le sabbat va commencer. J ;*i peut-être un voisin somnambule.
Dans le silence de la nuit, les sens prennent un développement presque surhumain. La volonté et le désir leur donnent une puissance qu'ils n'ont que dans grands dangers. \ force de prêter wm tention soutenue, Edouard entendit une
Syllabe, puis deux, puis dix, puis une
phrase. Mais s'il entendait ces bribes de
conversation, il n'y comprenait rien encore. Cependant, il écoutait de tout son être. Toutes ses facultés s'étaient comme concentrées dans l'entendement.
— Dans huit jours, disait une voix.
— Non, dans quinze, disait une autre.
— Il s'ennuiera vite, reprenait la pre-
— Folle! ajoutait la seconde, s'ennuiet-on quand...?
Edouard n'entendit pas le reste de la phrase; mais il lui sembla qu'un bruit de baisers succédait à la parole.
— Cela se complique, se dit-il.
Les voix reprirent, et cette fois notre héros les comprit parfaitement.
— Il est amoureux; je serai jaloux, disait l'une.
— Tous les hommes ne voient pas avec ■ ux, répliquait l'autre.
— Nous verrons, chère ; je parie.
— Et quoi donc, monsieur?
— Deux baisers de tes douces lèvres.
— Que je perds sans les perdre, me semble-t-il, homme déloyal!
— Hum! se dit Edouard, mes voisins
sont bien amoureux pour des mariés, ou bien intimes pour des amoureux. Qu'adviendra-t-il de tout cela?
Pendant qu'il continuait à réfléchir et à écouter, la conversation des voisins ne tarissait pas. C'était comme un doux bruit de cascade lilliputienne que les baisers interrompaient et qui reprenait toujours sa chute harmonieuse.
— Ce sont des amants , continuait Edouard, et des amants jeunes et novices, il n'y a pas à en douter. Mais qui sontils?
— Au môme moment, il entendit un nom : — Adeline. Un instant après, un autre : — Eugène.
— Eux! exclama noire héros. Le t
el la BOBUr! Ah! j'ai étéjo -"te :
i aiari et femuje .\ cette pensée, une ombre d'envie i sur rame du jeune nomme; puis il sourit en se disant : — Tout est pOUff le mieux dans le meilleur des mondi
il écouta donc le babillag poux
tant un quart d'heure encore, I sajil les épaules à certaii
ruminant des réflexions et des préceptes, selon son habitude.
— Niaiseries, absurdités! exclamai t-il.
Mensonges éternels dont la forme est toujours la même.
Et, cependant, comme malgré lui, il no se lassait point d'entendre ces niaiseries et ces mensonges, — semblable à ces hommes habitués aux charmes du foyer domestique, qui grondent et se plaignent tout le jour, et sont malheureux quand ils doivent s'absenter, parce qu'ils vont être privés des douces affections de la famille.
— Homme trompant ou femme trompée, 01 vice versa, disait-il encore. L'amour est le mémo partout : il est pur pendant quelques mois, puis il jette son bandeau dans lu fosse aux illusions, et se montre dans sa nudité mythologique et matérielle. Puu- \ivs fous qui y croyez!
Au moment où il finissait d'exhumer cette apostrophe de son esprit de sceptique, Edouard entendit le bruit de plusieurs baisers, bruit imperceptible ù toute oreille indifférente et que la position de notre héros peinait seule lui faire entendre,
Puis, il n'entendit plus rien.
11 écouta , — espérant un bruit — non pas même un bruit, mais quelque chose de moins austère que le silence qui l'entourait; il n'entendit plus rien.
Il leva la tète , suspendit sa respiration et sembla vouloir forcer le silence même à se faire son complice; il n'entendit plus rien.
— Parbleu! se disait-il encore une heure après les derniers baisers, voici un oreiller et un matelas pierreux qui m'empêchent de dormir.
11 se tournait sur le flanc gauche et pois sur le flanc droit, malgré sa jambe malade que ces mouvements n'arrangeaient r sans trouver le repos et le calme qu'il cherchait.
— Au diable les amoureux, I
tures et les baisers, ajouta-t il enfin. J'au rais mieux dormi à la forme.
Le lendemain, vers neuf heures, arrivèrent le fermier d'Edouard, M. Legrand, et Thérèse, l'aînée de ses filles. Eugène conduisit le fermier à la chamhre du blessé, qui était encore au lit.
— Hai! fils, dit le campagnard en entrant, on a donc fait un faux pas qui coûtera cher? Vous connaissiez pourtant assez le pays pour ne pas commettre une pareille bévue.
M LE CAMELEON.
— Que voulez -vous, papa, répondit notre héros; c'était sans doute écrit lahaut.
— Ce ne sera rien, j'espère, monsieur, dit le vieillard en s'adressant à l'hôte.
— Un peu de repos suffira, répondit celui-ci; dans quinze jours, il n'y paraîtra plus.
— Je viendrai vous prendre demain avec le char à bancs, fils, reprit M. Legrand.
— Ceci est autre chose, M. Legrand.
Vous le pourriez, sans doute; niais le difficile sera de décider nia mère :i
droits de sœur de charité. Quand elle a chez elle un malheureux, de quelque nature que soit son mal , elle ne le lacbi qu'il n'ait le corps et l'esprit sains.
— Votre maison est un hôpital <>ù l'on finirait volontiers -a \i<-, dit Edouard. Le jour, on y vit familièrement
justes, qui oui la beauté du corps et celle de l'âme en partage. La nuit, on y fa. très-intéressants.
—Vous nous conterei cela en déjeunant,
monsieur, dit Eugène.
— Voilà la Terme du Vivier complètement oubliée, s'écria le fermier. Si mes enfants avaient connu votre ingratitude hier, M. Edouard, vous ne nous auriez pas vus aujourd'hui.
— On a donc été bien en peine de moi, demanda Edouard,
— liai, donc! A la campagne, chez nous du moins, on aime pour de bon les gens que l'on aime. Ce n'est sans doute pas ainsi à la ville, et l'on y change peut-être d'amitié connue de chemise.
— Ne m'en veuillez pas, mon bon patriarche, reprit notre héros. On ne change pas d'amitié parce que le cœur s'ouvre à de nouvelles affections. Le cœur de l'homme est un abîme qui peut contenir sans peine toutes les haines et toutes les amours. La seule chose qui m'étonne en lui, c'est sa fidélité restreinte, commandée par les lois humaines : la nature n'admet pas les affections tyranniques.
— Oh! oh! que dites -vous donc là?
exclama le bon fermier.
— Ne nous embarqutfns pas de si bonne heure dans une discussion philo-
sophique, dit Eugène en riant; cela mettrait du noir sur toute notre journée, et ce serait dommage, car le ciel est d'une sérénité splendide. Levez-vous, mon cher hôte, et avec précaution; je vais visiter votre égratignure, puis nous déjeunerons. Ce sera alors le moment de la causerie, et vous trouverez, si vous en désirez, des adversaires tout prêts à vous combattre.
— Allons, dit Edouard, je le veux bien.
Ses blessures pansées à neuf par son hôte, Edouard descendit au salon. «• trouvaient déjà réunies, et causant intimement, madame Leroy, Adeli ne el Chacun sut trouver au fond de son cœur ou de son esprit ces expressions vraies.
sentiments épurés, ces mots heureux qui sont une musique céleste aux oreilles de ceux qui ne sont pas complètement • rompus. Edouard . habitué aux i prétentieuses d'un certain monde ou tout ♦■si clinquant »'t fausseté , se trouvait d'abord, au milieu de ces âmes candi dépaysé et comme honteux de lui même.
Mais petit à petit, et sans qu'il s'en doutât, ses idées s'harmonisèrent avec celles qui
s'élevaient autour de lui par bouffées bienfaisantes. La vérité et la bonté exhalent un charme ineffable auquel on ne résiste pas. Si le vice a son attrait magnétique qui est comme le piège, les filets où viennent se prendre la jeunesse, la vertu est irrésistible pour l'homme dont le fluide intellectuel n'est pas corrompu par les parfums méphitiques d'une vie de débauches.
tre héros se retrouvait aux beaux jours de son adolescence; il revivait, il sentait son cœur se dilater de nouveau, gonflé par de bons instincts et une capacité d'affections qui le transportaient. Il avait de l'esprit et rendait facilement sa pensée; sa voix était pénétrante et sonore, et ses sentiments vibraient à l'unisson de ceux de son entourage. Comme on parlait de l'amour maternel, le seul amour dont notre singulier sceptique n'eût jamais osé rire, — il songea à sa mère et à son aventure en même temps.
— Pendant que j'étais à cheval sur ma poutre comme sur le balai d'une sorcière, se disait-il, ma pauvre mère souriait peutêtre en songeant a ma prudence et à ma
force corporelle, dont elle est si fièi elle avait vu ma position, elle serait morte d'effroi.
En se disant cela, une profonde émotion lui serra le cœur, et ses yeux s'humectèrent de deux larmes brûlantes. Madame Leroy le vit tressaillir, puis bai les yeux pour cacher ce qui se pa au dedans de lui; mais une mère l intincts divins qui ne la trompent jamais.
— Laissez voir ces larmes, lui dit-ellr a l'oreille. On ne doit cacher que les mauvaises pensées. Les hommes ne pleurent que par contre-coup, parce que leur énergie les soutienl pendant le danmère serait plus heureuse de voir pleurs, que si te monde vous acclamait comme un grand artiste ou comme un général qui a sauvé son pays.
Edouard ne répondit rien d'abord et serra en cachette la main de madame coy, ainsi qu'il l'eût mit à nue jeune fille aimé
— Les mères sont des saintes, dit il enfin à voix ba l comme le temple
Lt CAMELEON. 95
sacré où Ton renferme les bons instincts, sons la garde de leur amour inaltérable.
Cet incident ne fui remarqué par personne autre que Thérèse Legrand, assise en face d'Edouard. Elle comprit a moitié ce qui se passait, et attacha sur le jeune homme ses yeux bleus, profonds et limpides comme le ciel. i
— Quand on pleure ainsi, on n'est pas méchant, se dit elle.
Apres le déjeuner, on fit cercle autour du foyer et on se remit à la causerie, un moment interrompue. Un grand feu ouvert flambait dans la cheminée; le vent soufflait par rafales violentes au dehors; on voyait, par les fenêtres de la chambre où se trouvaient réunis nos personnages, les grands arbres du bois, a moitié chauves, ployer sous les efforts d'une véritable tempête.
— Nous aurons du mauvais temps pour retourner à la ferme, Thérèse, dit M. Legrand à sa fille, pensivement assise au coin de la cheminée. Cécile va s'inquiéter; nous rentrerons aussitôt que pos-
sible , puisque, aussi bien, notre enfant prodigue ne peut nous accompagner aujourd'hui.
— Vous ne faites que d'arriver et vous parlez déjà de départ, vilain laboureur, dit Adeline. On ne vous civilisera donc jamais ! Si vous le voulez absolument , allez-vous-en, nous ne tenons pas à vous; mais vous nous laisserez Thérèse pour quelques jours.
— Ce n'est pas possible, répondit le fer mier.
— Cécile aurait trop d'ouvrage, ajouta Thérèse, et elle en deviendrait malade.
C'est une demoiselle de la ville , que l'odeur du fumier indispose : on aperçoit qu'elle a laissé prendre son cœur par un bourgeois. Venez plutôt avec D madame: vous nous promettez des visites qui ne se font jamais.
— Ma femme n'a pas ma permission, dit Eugène, il me semble, mademoiselle Thérèse, que vous comptez un peu trop sans le tyran domestique qu'un nomme mari.— J'ai besoin d.' ma femme pour me
ir ma soupe.
— Votre femme ! exclama Edouard , comme si on lui apprenait une nouvelle.
— Oui, cher hôte, répondit Eugène.
Mademoiselle Adeline Leroy est depuis huit mois madame de Marbaix, ce dont M. de Marbaix n'a point encore eu à se plaindre.
— Eh bien ! monsieur de Marbaix, reprit Edouard, vous savez que vous avez un rival, et vous agirez en conséquence.
— Un rival, dit madame Leroy, et qui donc?
— Notre blessé, ma mère, répondit Eugène en riant. Il a cru qu'Adeline était ma sœur et m'a chargé de lui présenter ses hommages et son admiration.
— El l'avez-vous fait, au moins ? demanda Edouard.
— Ma femme elle-même peut témoigner de la fidélité avec laquelle je lui ai rapporté vos paroles hier soir, répliqua l'hôte.
— Ah! c'est très-drôle! dit monsieur Legrand en riant d'un bon gros rire et se renversant sur sa chaise. Vous êtes, monsieur Eugène, un modèle de mari con-
liant. Ce serait vraiment un crime que de vous tromper.
— J'ai peut-être tout calculé , reprit M. de Marbaix.
— Nous conterons cela à Cécile; elle en rira beaucoup, ajouta le fermier.
— Et se moquera sans doute d'un de nous, continua notre héros. Les femmes ne manquent pas une occasion de nous railler ; ce qui fait que notre confiance en elles s'évapore à leur contact en un I court espace de temps. La plus doue»' a toujours son arme toute prèle et aigu
à neuf, et personne mieux qu'elles ne sait trouver le défaut de l'homme et > eafencer son ironie; de là vient (pie nous nous ven geons de leur verve m les trompant de toutes les tarons imaginai)!*
— Je vais en »ire, dit Àdeline, que VOUS aune/, notre Beie ;i\ee passiOIL
— Pourquoi doUC, madame''
— l'are.- que voua en dites du mal et que vous prenez feu oouime une pond i
à la moindre étincelle.
— Ah! reprit Edouard, je ne parie que de la généralité des /emmes i
lions, si elles sont rares, en sont aussi plus adorables.
— Vous êtes trop sévère, M. Lormier, dit madame Leroy. J'ai plus de continuée que vous dans le caractère de la femme, et «elles que vous croyez qui aiment la raillerie, et qui s'en font une arme dangereuse, sont moins communes
rous ne vous le figurez.
— Je désire vous croire, je vous crois, madame, répliqua Edouard. Ce n'est pas en votre présence que je puis dire : — La femme est mauvaise, — je parlerais contre mon cœur et ma raison. 11 ne faut pas se
r sur des personnalités quand on discute à propos de ces sentiments abstraits, et je ne dois pas ajouter que j'estime et vénère les caractères élevés des femmes qui m'entourent. Malheureusement, mon expérience...
N. Legrand l'interrompit à ce mot et se mit à. rire. M. de Marhaix et Adeline imitèrent le fermier, mais de manière à ce qu'Edouard ne pût s'en apercevoir.
— Pourquoi rie/-vous, papa? riit notre héros.
— Pardonnez-moi, fils, répondit le vieillard, je n'ai pu me retenir à temps. C'est votre expérience qui me met en gaieté, quand vous en parlez devant des vieux comme madame Leroy et moi, vous qui attendez encore votre premier cheveu blanc et votre première ride.
— Je suis jeune, c'est vrai ; mais dans les villes on vit vite, reprit noire héros un peu sèchement.
— Oui, dit le fermier ; depuis l'invention de la vapeur, le caractère de l'homme va un train du diable. Quand je vais à Bruxelles, je m'attriste de voir tant d'enfants de quinze et seize ans, le cigare à la bouche,ayantdéjàraireffrontrdt'.sii,)inn).'s de trente ans, — et qui font tout leur sible pour paraître droits et blêmis par les orgies. — Mais ce n'est pas ;i rivre ainsi qu'on gagne de l'expérience. Si l'oisiveté vous donne le temps de réfléchir, elle vous ôte aussi le côté sériera
raison et vous empêche de voir :
oomme il tant v<m> parle/ .!.• vos déceptions, à vingt ans, comme nn homme qui h
:\ lente s;i \j.' ••) qui meurt
en pleurant la porte de ses illusions. Pardonnez-moi encore une fois; mais ça me t'ait rire malgré moi.
— Je ne vous savais ni si éloquent ni si iionné, papa, «lit Edouard. C'est trèsbeau à vous de défendre votre siècle; mais il ne faut pas en exagérer les mérites. Ainsi, prétendre que la société actuelle uVst pas pins avancée que celle du siècle passé, c'est vouloir rester dans Terreur quand même.
— Ta. ta. ta! dit le fermier; ce sont des contes. Les hommes ont été, sont et seront mauvais, malgré tous les faiseurs de lois; mais aussi ils ont été, sont et seront bons, et ce n'est pas votre philosophie soi-disant avancée qui les empêchera d'être bons ou mauvais. Nos femmes, ou plutôt les vôtres, messieurs de la jeunes-.', n'ont point changé; elles lisent un peu plus de romans que parle passé, voilà tout. Je ne dis pas ça pour vous, madame de Marbaix; vous faites de trop bonne soupe pour l'assaisonner en lisant. — Ce qu'il y a de plus drôle dans tous ces raisonnements, c'est que les jeunes gens se
croient bien plus civilisés que nous, et qu'ils ne manquent pas une occasion de dire du mal des femmes. De notre temps, on ne pensait pointa cela: c'était peut être de l'ignorance ; si c'est là votre idée, je ne m'en formaliserai pas, fils, et j'avoue mes torts.
— Parbleu! répondit Edouard, vous êtes un terrible lutteur, monsieur Legrand. Vous tapez dru.
— J'aimerais mieux taper juste, reprit le fermier. Je vas vous dire mon dernier mot là-dessus : — Il y a une mode aujourd'hui qui enjoint d'être libertin à vingt ans, blasé a vingt-cinq et sans loi ni loi à trente. et que vous suivez en vous méprisant vous-mêmes et en baillant d'ennui, i sieurs les vieux enfants. Quand vous dites du mal des femmes, vous vous donne-/ «1rs taloches sur les joues, puisque i
VOUS qui faites IVdueation de erll.-s qui
vous entourent ou que vous rechercha on vous disait que votre mère ;j pécha que votre sœur a plus de vices que de vertus, vous prendriez feu comme des si lumettes chimiques. Vous médises i
tant en riant des mères et des sœurs d'au- Irui avec un sans-gène qui ne vous fait pas honneur. Apres cela, je suis ^eut-être une qui oe connaît rien à ces choses-là et qui ferait mieux de se taire. N'en parlons donc plus.
— Voilà une vivacité qui vous rajeunit, monsieur Legrand, dit madame Leroy.
— Je suis vaincu, reprit Edouard avec une ironie ma! déguisée, et je l'avoue sans fausse honte.
— Gomme il sourit singulièrement!
pensa Thérèse. Qu'y a-l-il donc au fond du cœur de cet homme?
— Je suis peut-être un peu brutal, dit le fermier à Edouard en lui tendant la main : c'est mon vieux sang qui se remue. Voii> me pardonnerez, pus moins?
— Vous êtes un vrai patriarche, papa, répondit notre héros; vous descendez en droite ligne de Noë ou d'Abraham.
— Eh ! vous vous levez déjà , monsieur Legrand, dit M. de Marbaix. Nous allons nous croire brouillés avec vous. 11 y a deux mois qu'on ne vous a vu, et quand un hasard vous a conduit ici, vous
R'ètes pas sitôt arrivé que vous disparaissez comme an météore.
— Je reviendrai, répliqua le vieillard.
il n'y a qif une petite lieue d'ici au Vivier, et je dois avoir des nouvelles de mon blessé : ce sera donc une double raison de venir vous demander à déjeuner.
On causa pendant quelques minutes en eore; puis chacun se leva pour aecom pagner M, Legrand et Thérèse jusqu'à la chaussée , Edouard avec les autres,
appuyé au bras de monsieur de Mai I
— A bientôt, tils. dit le fermier à notre
héros en le quittant; ne me gardez pas
rancune.
— A bientôt, dit Edouard, el merci d la leçon. Embrassez Cécile pour moi .
ajOUla-l il en parlant à Thér
baiser sur votre joue droite; celui de la jour gauche vous payera voiiv commission.
i;t il embrassa la jeune fille sur ses deux jours, chastes comme celles d'un enfant, et sans que son iront i\>u-<' se couvrit i\f la plus légère rougeur.
Les trois <»u quatre jours qui suivirent la visite du fermier el de sa fille n'apportèrent nul événement dans la maison où notre héros avait reçu l'hospitalité. Cepen dant, quand je dis événement, je ne veux parler que des circonstances exceptionnelles de la vie qui amènent une révolution quelconque dans l'intérieur des la
m LE CAMÉLÉON.
milles. Le cœur a ses événements intimes qui n'apparaissent que rarement à la curiosité publique. Les drames les plus poignants ne sont pas toujours ceux qui épouvantent la société avec leurs détails gigantesques sillonnés de poison ou de poignard. Certains sentiments se cachent dans les plus profonds replis du cœur, craignant la lumière de la publicité; plus ces sentiments ont de sincérité, plus ils cherchent le mystère. Les passions à fracas ont la durée de l'électricité, dont elles ont a la nature foudroyante. On a usé et abusé des délire* du contr, et c'est peut-être ce qui a blasé le publia sur la littérature. Le pa lais habitué aux épices trouve Mes même les choses les plus délicates et les plus culentes, si elles manquent «les Ingrédients saires ;i ses goûts dépnn .le crains beaucoup, chers lecteurs, pluriel est peut-être bien orgueilleux,
que les incidents de ce récit, racontés
inexpérience, ne vous laissent froids, s'ils ne vous endorment point. J'ai voulu, pendant, es>;i>er de décrire les
-niions d'un < œur qui s'ignore lui-n
et qu'une vie désœuvrée a conduit au faux en toutes choses, malgré son bon sens naturel. Il me semble que si chacun de nous voulait touiller son passé et en exprimer les images tristes ou radieuses, des récits intéressants pourraient éclore de ces sou- \ cuirs. Les premières et chastes passions de l'adolescence, les rêves généreux, les aspirations vers un idéal impossible, les folies mêlées de plaisir et d'amertume: toutes ces choses que nous avons en nous feraient peut-être un effet inespéré sur les esprits sincères et non entaches des couleurs exagérées du romantisme.
Eugène de Marbaix partait dès neuf heures , le matin, pour ne rentrer qu'à midi, heure du dîner. 11 sortait de nouveau vers deux heures pour revenir à six ou sept heures du soir. Edouard Lormier, à qui il était défendu la moindre fatigue, passait donc toute la journée avec madame Leroy et Adeline. Ce devait être, pour un jeune homme accoutumé à la vie animée dune capitale, un séjour comparativement fort triste. Cependant, il
s'avouait à lui môme tous les soirs. . retrouvant seul dans sa chambre de pensionnaire, que le temps lavait rapidement dans la maison de son hôte. Qui parviendra à fouiller au cœur de l'homme, avec le sealpel de l'observation, as.se/ profondément pour suivre pas à pas, dans ses capricieux changements, cet être doué <!.tous les bons et de tous les mauvais instincts? Edouard, que j'ai donné comme un sceptique éhonté, sentait germer encore ces désirs d'une vie de ealie de travail, vie qu'il avait rêvée déjà à la ferme (lu Vivier, antre les deux Mes <!»■ M. Legrand.
Son cœur, qu'il croyait refroidi pour toujours, jetait feu et Baume ;'i l'apparition d'une femme encore pure et dont le front était tout illuminé de l'auréole d'un bon heur >ans métongft.
— Ah: se disait-il parfois, mes facultés se perdent : }c nuire dans le domaine de l'enfonce; mon esprit se bêtifie ai radote.
Pauvre ion. qui se plaignait d< sentir tuler en lu
qui est la source «le toutes les grandes a<-
II trouvait un charme singulier à suivre
yeux Adcline dans les travaux du ménage. Kilo taisait tous ces riens, vulgaires pour tant d'autres, avec une grâce aisée, exemple de prétention, et elle semblait rendre facile toute chose par la manière simple avec laquelle elle y prêtait les maû
La mère et la tille avaient une harmonie d'idées qui étonnait Edouard. En effet, au JHiird'hui, avec l'éducation superficielle que Ton donne aux jeunes filles, il est infant d'observer comme leurs carac- 3 >e faussent. Dès l'enfance, on les habitue à des moeurs nouvelles , à des manières excentriques, à un langage bariolé de phrases mûries par les parents, qui font passer leurs filles pour savantes et leur ôtenl la naïveté qu'elles ne perdent d'ordinaire que trop tôt. Dans les ! «'lisions, au lieu d'étudier leurs devoirs sociaux, elles apprennent tous ces talents «l'agrénient qui sont si désagréables quand ils ne dépassent pas la médiocrité. Tou-
cher du piano, chanter, danser et bn des chiffres entrelacés, voilà les travaux qui tonnent le fond de l'éducation des jeunes filles. Avec cela, la coquetterie et les vœux irréalisables, on gonfle les âmes jeunes d'une sève ambitieuse qui leur prépare pour l'avenir les plus cruels désenchantements.
Aussi , Edouard s'étonnait à chaque instant. Le plus petit détail de cetti bourgeoise le taisait entrer dans un nouvel ordre d'idées, u se mettait L'esprit à la torture pour comprendre comment kdeline, avec l'intelligence dont elle avait plusieurs l'ois donné des preuves, pouvait s'occuper des mille niaiseries qui sont les mailles du réseau formant l'existence moootone de la campagnarde.
H cherchait en vain aussi autour de lui ces riens ridicules qui enlaidissent les salou.s des riches, les magots chinois, les encriers mcommodesvlesbrimhorions( teux, toutes les monstruosités du mauvais goût moderne, que l'on étale avec tant de complaisance et une certaine fierté. I les meubles de la maison étaient destinés
à un servie.' quelconque; aucun n'était là pour montrer qu'on pouvait en posséder d'inutiles. 11 y avait une bibliothèque dans le coin le plus obscur de la chambre où l'on se tenait ordinairement. Edouard ouvrit les volâmes qui s'y trouvaient; il l'ut frappé du choix des auteurs de ces livres et des talents divers que Ton avait pu réunir dans des rayons si rares et si étroits. traductions anglaises et allemandes formaient le noyau de la bibliothèque. Certains volumes, vieillis sans doute par une lecture quotidienne, attirèrent sa curiosité. C'étaient les œuvresde Molière, d'Hoftmann, de Shakspeare, les grands hommes de lMutarque, don Quichotte et quelques antres.
— Ce furent mes hommes aussi, pensait Edouard. Je les ai lus quand je les comprenais à peine, et lorsque j'ai eu l'intelligence nécessaire pour en goûter toutes les beautés, je me suis embarqué, comme tant d'autres, dans des lectures sans fruit. — Après cela , où est la poésie? où est la vérité? qui a raison ici-bas?
l.t il retombait dans son enfer de scep-
Il* LE CAMÉLI.iiN
tique impuissant, le sourire aux lèvi te sarcasme à la bouche, jusqu'à ce que Adeline, en passant près de lui, ramenât dans son cœur la lumière de sa de ses vertus domestiqués.
Une chose surtout le frappa danobservations : — il n'y avait pas l'ombre d'un piano ou d'une guitare dans toute la maison. 11 en montra son étonnenn ut Si madame Leroy.
— Ce n'est pas que je regrette le bob du piano, lui dit-il. Dieu merci! Bruxelles m'en a rassasié pour longtemps. Mais enfin, quoique le piano soit inutile dans bien des maisons, on ne le trouve pas moins indispensable
— Ma fille n'a jamais pu apprendre la musique, répondit madame Len
sais .si c'est qu'elle ne possède pi cultes nécessaires pour comprendre l'écri tore (\c> musiciens, ou si ce fut mau> volonté d'apprendre «à II lire; toujours est-il qu'elle ne connaît rien i\c< i modernes ci «pie. quand elle chante sont «le vieilles chanson l'ai bei