‹ Le caméléonChapitre 2 sur 5 · II · texte numérisé non relu

II

Cinq <>u six jours s'étaient écoulés depuis la visite de M. Legrand, quand un matin M. de Marbaix permit à son blessé de se promener pendant une demi-heure dans le jardin qui s'étendait derrière la maison, el dont la liaie louchait au bois Oû notre héros avait eu son aventure.

Après les Jours de pluie et de brouillard, la nature, fatiguée enfin de ses ha-

bits de deuil, avait revêtu sa parure la plus éclatante. Les rares feuilles des arbres

s'agitaient doucement sous un vent encore tiède, dorées par les rayons du soleil. \a> oiseaux, trompés sans doute par la limpidité du ciel, et croyant voir revenir l'été, chantaient leurs airs sonores avec une espèce d'acharnement.

Edouard monta à sa chambre, ouvrit sa malle, que le fermier avait eu soin de faire apporter, et s'habilla promptement 11 se sentait heureux comme un prisonnier à qui l'on rend la liberté.

Tout à coup, il s'arrêta, les deux mains à sa cravate.

Il entendait une voix charmante chanter pianissimo, sous sa fenêtre, qui donnait sur le jardin.

— Ce ne p. 'in être Virginie, pensa-t-il; elle chante plus vertement (pie cela.

H alla à la fenêtre, qui était ouverte, 't

pencha la tète au dehors. Au pied de la muraille il y avait un berceau, formé

branches, entrelacées comme des serpents, tir la vigne vierge '-t de la clématite.

Mais il ne vit rien d'humain dans le

LE CAMELEON. lli

cercle embrassé par son regard. Le chant continuait toujours.

— C'est ma santé qui prélude dans les airs, se dit encore Edouard, ou madame de Marbaix sous ce berceau, ou l'automne qui jette son dernier adieu.

11 écouta; la voix était si douce et si se, qif il m* pût comprendre les paroles qu'elle chantait. Il finit de s'habiller, et, oubliant les avis de son docteur, il descendit précipitamment les marches de l'escalier. Seulement, arrivé dans le vestibule, il marcha sur la pointe du pied. La porte du jardin était ouverte; il y entra avec précaution et alla s'accouder à la muraille, près du berceau. Entre les brandi moitié dépouillées, il regarda et vit Adeline ! cousant. Elle chantonnait

toujours d'une voix douce et fraîche. Voici sa chanson :

Le chemin erru nmnic an village .

-t II qu'on entend le ramage

l>< -enfants qu'un rien rend heureux.

Entre deux boistoiu d'aubépine

le troupeau fjni rumine En piétinant le elieinin eren\.

IHi LE CAMÉLÉON

Le chemin creux voit le> mes Voleter, eliantanl les louauf De la vie en airs langoureux :

Il voit la massive charrette Qui vient effrayer la fauvette Dont le nid est au chemin creux

Le chemin creux arrive encore Au cimetière, où dès l'aurore Vont prier les passants peureux La mort, le baptême, la noce, \ cheval, à pied, eu ean l'ont passe par le cliemin rrrux

Le elieniin creux e>t pa lu taire

Aux voleur.-, cherchant le mystère

Comme aux timide* amour.

Mais on <lil que dant un eoiu lOSSl

!io eaclie redit dan> l'oinl-re TOUS les -eerel> du c licmiii ereux

Je ne puis faire comprendre l'imp sion que ces paroles, murmurées sur un rhythme d'une simplicité rustique, firenl sur le cœur d'Edouard Lormier. l

impression lui vint sans «lente <!«' la

suave d'Adeline etdelamanil avec

laquelle elle disait les ir de

notre sceptique battait irès-vivemenl pen-

dant que la jeune femme, se croyant bien m -nie au fond de son berceau, chantait comme une fauvette cachée dans l'étroite solitude d'une haie touffue.

Quand madame de Marbaix eut fini de (hanter, Edouard écouta encore, retenant 51 respiration et espérant qu'Adeline allait recommencer, ou croyant qu'elle cherchait dans son souvenir quelque vieil air suave lequel elle berçait son esprit. Mais elle se tut; Edouard alors regarda dans les interstices des branches : Adeline avait relevé la tète; ses deux mains inoccupées reposaient sur ses genoux, et elle semblait acier vaguement devant elle quelque image ravissante évoquée par son imagination. Son sourire disait des choses inti nies ; ses yeux étaient baignés d'un voile humide à travers lequel rayonnait un bonheur profond, presque de l'extase.

Edouard restait cloué à sa place, tout ému, cherchant a deviner quel sentiment illuminait ainsi la figure de la jeune femme. Il ne songeait pas à l'indélicatesse de sa curiosité; un attrait puissant enveloppait son esprit et son cœur, et le silence

harmonieux qui l'entourait semblait dou- 'bler son plaisir en concentrant toutes facultés dans un espace étroit.

— Oh! murmura-t-il enfin, elle est ainsi belle comme l'ange du mal ou le génie de la vertu. Heureux le regard qui peut lire dans son cœur! Heureux le cœur dans lequel ses regards ont plonf

Ces exclamations étaient peu en harmonie avec les opinions matérialistes d'un homme blasé. C'est qu'Edouard oubliait les refrains chantés autour de lui depuis dix ans, pour laisser parler .

primitives perdues au fond de BOB ;

11 demeurait plongé dans ses méditations, quand un iUmx murmure d*Ad< vint rompre ou plutôt charmer le si!

qui s'était fait autour d'eux

la jeune femme o'avaienl pas cessé A garder dans l'esp; eules

Priaient entr'ouvei louard enten-

«îit ces couplets fredonnés comme dans un rêi

l ;i mère iimh ;i i . m.itii

Quand i •• li kmpbanl,

LE CAMÉLÉON. IW

mit les |ii«<l> délicats, ebèrc urne, Nous irooi M'ir les nids d'oiseaux l);uis les buissons » i les roseau Cachet ans complots que l"un trame.

as sont [>ln- pars qae le ciel ; I ■ bouche ;i des odeurs <!»• miel l.i plu- lit- (Meneur ou'ium rose;

amour, je veux dépoter Tonte mon Ame eu on baiser Sur la paupière à demi close.

Après ces couplets, le visage d'Adeline devint presque merveilleux d'expressiou t.\«t des pleurs d'une joie qu'Edouard ne pouvait comprendre, coulèrent le long ses joues de poche. Lui-môme était si troublé sans raison apparente, qu'il ne pensa plus à l'incognito qu'il voulait garder el lit un mouvement. Adeline l'entendit el se leva comme éveillée en sursaut Edouard, recouvrant sa présence d'esprit, 3 la jeune femme en tournant autour du berceau, et vint se placer devant elle sous la porte de feuillage.

— Ah ! monsieur, dit Adeline, vous m'avez presque fait peur.

— C'est là, certes, un sentiment que je ne désire point vous inspirer, madame.

Votre travail devait vous absorber singulièrement, pour que vous ne m'ayez pas entendu venir.

— J'étais absorbée en effet, reprit Ade-

Une, mais non par le travail.. le suis encore si enfant, que je me laisse emporter par mon imagination ou mes désirs, quels qu'ils soient.

— Il y avait peut-être autant de réalité <[ue de merveilleux dans votre rè\

dit Edouard; et une preuve de ce que j'avance, c'est que vous en êtes encore tout émue.

— Oui, peut-être, répondit madame de Marbaix avec un reste d'émotion, le suis si heureuse, et le présent se marie si bien dans mon cœur aux plus charmants poirs de l'avenir, que toutes mes

si vagues qu'elles soient, doivent n fléter sur mou visage. Pardonnes-moi ces enfantillages et causons de vous, monsieur.

\«>iis voilà «loue debout ; eoiiinient VOUS

trouvez-vous?

— Bien, très-bien, madam

bais est véritablement trop habile à guérir ses malades, si ce n'était que la gratitude m'impose un respectueux silence i égard, je me plaindrais de lui.

r.t pourquoi donc?

— Mais parée que S6S talents en ehirur-

?onl me forcer à quitter bientôt des lieui qui me sont chers.

— Tî'esl tres-aimable ce que vous djtes là, répliqua Adeline en souriant et reprenant son travail. Mais comment est-il possible que vous ayez tant de regret à quitter une maison dont vous connaissez à peine les habitants, lorsque vous avez quelque part sans doute dos affections sacrées que vous lie pouvez oublier sans ingratitude?

— De quelles affections voulez-vous parler, madame!

— Mais de toutes colles que la nature met en nous et qui forment ces liens intimas que Ton ne peut dénouer sans douleur,

— Hélas! dit tristement le jeune homme, qui évidemment commençait à s'harmoniser avec les sentiments de son hôtesse, hélas! madame, nulle affection ne m'appelle loin d'ici.

— Oh î monsieur, reprit Adeline presque courroucées on m'a dit que vous avez encore votre mère.

— C'est vrai, dit Edouard; mais l'amour maternel est si sincère, si sublime tou-

jours, que quand l'homme émet un doute sur les passions et les vertus de ce monde, il ne lui vient jamais à la pensée. ni de vouloir l'abaisser, ni de vouloir l'él< Il a des bases immuables, et rien De pourra jamais le déraciner du cœur des femmes. Les marâtres sont des monstruosités qui doivent effrayer les peuples naïfs, comme certaines créations du domaine de l'horrible. Mais pourquoi l'amour maternel est-il le seul sentiment roque) on puisse ajouter une foi sincère?

— Que je vous plains de penser tinsi, monsieur Lormier!

— Et d'où vous vient cette pitié, ma dame?

— Elle vient d'un cœur qui possède la foi et elle va au votre parce que j'y dé vre une incrédulité qui IYinpiVhrra d'être jamais heureux. Ne croire ni à l'amitié ni à l'amour, il me semble que

plaisir sur son cœur des torrents Que deviendrait une société qui n'aurait pour avenir que le bonheur étroit »!

résultant des travaux maté] rail

une fourmilière d'égoïstes que l'intelli-

gence élèverait à peine au-dessus de la brate. Mon mari m'a souvent parlé des sceptiques modernes, qui se plaisent à ridiculiser les choses que jusqu'ici l'on avait nommées saintes. Seriez-vous un des leurs? Je ne puis le croire. Voulez-vous donc que les bonnes gens comme nous voient dans les croyances nouvelles une punition céleste et la fin du monde? Vraiment, je ne puis me figurer que vous parliez sincèrement.

— Ah! dit Edouard, vous et madame Leroy me feriez croire à tout. Je n'ai plus confiance en rien, c'est vrai, parce que les réalités ont brutalement tué mes illusions; si j'aime toujours ma mère, c'est parce qu'elle seule ne m'a pas brisé le cœur avec des mensonges ou de fausses vérités. Vous ne connaissez pas le monde où j'ai vécu ; sans cela, vous ne vous étonneriez pas de me voir incrédule comme le saint Thomas de l'Évangile.

— Vous n'êtes ni si sceptique ni si incrédule que vous voulez bien le dire, monsieur, reprit Adeline. Franchement, ririezvous de mon bonheur? Pourriez - vous

mettre en doute l'affection que mon mari me porte7

— Oh ! madame, dit Edouard en s*inclinanl , je vous vois et je comprends l'amour.

— Oublie/, le monde où votre foi perdue, continua Adeline sans répondre à la galanterie du jeune homme : tek mensonges dons ae sont pas en harmonie avec les rires qui vous entourent aujourd'hui. Vous ne voulez pas croire à la sincéritéchez les femmes; comment se l'ait il

que vous n'aeeusiez pa> les Immui-

les avoir corrompues? Sommes-non»d*une nature éminemment perfide! i>»\ nous vous tromper quand même pour

obéira notre caractère! Pourquoi ne c prendrions-nous pas les calmes KM du foyer domestique ei ne pourrions-nonnous associer a vos Joies si tvaui

sérieui l

—En vérité, madame, répondit Edouard, il me serai! difficile de dire q de raisonnable en réponse à vos

mineure u croire que j'ai été trompé ri que mon existence n'a été qu'une loi

suite (Fessais infructueux dans les champs du sentiment. Je me serai fourvoyé, c'est certain. Vous devez avoir raison.

— Je serais si heureuse de vous convertir, monsieur.

— Il ne faudrait pas longtemps me prêcher, le me sens lotit prêt à me laisseï séduire.

l'n instant de silence se fit. Edouard songeait ; la jeune femme cherchait sans dente dans son esprit des moyens de persuasion irrésistible. Comme Edouard, en réfléchissant, avait les yeux attachés sur le travail de madame de Marbaix, celle-ri lui dit :

— Vous ne vous doutez pas quelle espèce dévotement je suis occupée à confectionner.

— Non, dit Edouard.

— Voyez, reprit Adeline en présentant >on ouvrage à son bote.

:ui-ei le prit et le retourna de toutes façons sans y rien comprendre. La jeune femme souriait.

— Véritablement, madame, j'ai beau regarder...

— C'est une robe d'enfant, M. Lormier.

— Une robe d'enfant! répliqua Edouard étonné. Ah! sans doute pour une pauvre mère dans le dénûment.

— Non, monsieur; je travaille pour moi. C'est en faisant ce vêtement que ma rêverie m'a pris tout à l'heure. Je bâtissais tout mon bonheur en cousant à ce linge insignifiant. Me comprenez- vous?

N'est-ce pas là un plaisir ineffable qui ne peut être complet que quand il germe dans des amours honnêtes et cari

— Oui, répondit. Edouard; en effet , la maternité qui naît dans les amours chl doit être plus élevée et plus complète que la maternité honteuse. M. de Marbaii doit être bien heureux!

— Je voudrais vous voir envieux de son bonheur, reprit Adeline.

En ce moment, Edouard chancela et dut

• tenir au bereeau; madame de Mat-

bah m leva effrayi

— Ce n'est rien, dit le Jeune homme;

ma jambe est fatiguée sans doute, et une faiblesse m'est venue tout à coup.

— Assoyez-vous là, dit Adeline en montrant le banc et s'y rasseyant en même temps. Eugène vous avait cependant permis de marcher ou de rester debout pendant un quart d'heure.

— C'est vrai, répondit Edouard, mais j'ai abusé de sa permission.

— Comment cela, monsieur? Voilà à peine dix minutes que nous causons ensemble, et je croyais que vous descendiez de votre chambre.

— Là est l'erreur, madame. Quand je vous suis apparu, il y avait longtemps que j'étais descendu, et...

— Et quoi, monsieur?

— Si je m'accuse d'une faute commise, me la pardonnerez-vous?

— Si vous vous repentez, certainement ; sinon, non.

— Je ne puis me repentir, dit Edouard, car si je pouvais commettre encore cette faute charmante , je n'y manquerais pas.

— S'entêter dans le mal est être doublement criminel, monsieur.

— Vous ne voulez donc pas me donner l'absolution?

ISO LE CAMÉLÉON.

— Je suis trop curieuse de connaître votre faute pour ne pas être indulgente, répondit Adeline. Voyons , conta vous.

— Eh bien, reprit Edouard, avant d'apparaître dans votre rêve comme apparaît dans le ciel un nuage imprévu, je tons regardais et vous écoutais depuis un quart d'heure déjà, là, derrière le berceau.

— Oh! monsieur, dit Adeline avec un geste de désapprobation.

— Oui, madame, j'ai fait cela coma l'eusse fait quand j'avais quinze

j'ai écouté vos chansons comme J'écoutais les oiseaux dans les bois, alors que leurs mélodies m'étaient douces à rime. Po«vez-vous m'en vouloir, tous qui plaidez

la cause i\c> alléetions sineère> et i\<^

sentiments épurés? Je suis entré dam

tre àme ouverte aux rèveri. ,ti lu.

moi, profane. Ah! madame, que l< que vous disiez et celles qui apparais saient sur voti Qtesl

L'amour maternel auquel je donnais un autre nom. vous faisait une auréole .pu

n'extasiait. Quand une femme me gloriiiera d'un regard comme celui que vous envoyu z à voire bonheur futur, j'aimerai, Je croirai, je serai un dieu.

— Aimez, afin que l'on vous aime.

— Ne dites pas cela, madame, vous me reriez devenir fou : la lièvre me brûle; votre regard et vos paroles m'ont transformé. Il me semble que j'entre dans un monde nouveau, accessible à la vérité, où le men-

I puni, où l'amour est un besoin d u cœu r et nun une distraction ou l'échange de deux intérêts.

— Malheureusement pour vous, monsieur Lormier, votre imagination est trop vive : elle vous entraîne. Vous voilà enthousiasmé; tantôt vous redeviendrez froid

irdonique. Vos sensations sont des feux de paille, ou des glaces que le moindre rayon de soleil peut fondre. Vous manquez de stabilité.

— Oh ! madame, comme vous m'accablez!

— J'use du droit d'insolence, que la femme s'est octroyé; je voudrais enabu- 51 r el vous ôter toutes vos vilaines opi-

152 LE CAMËLÊO.N.

nions. Je sais où vous les avez puisées je sais aussi ce qu'il faut faire pour les détruire.

Edouard était si peu habitué a entendre les femmes exprimer ces pensées simples — et tout-à-fait hors du cercle des conversations ordinaires au beau sexe, qu'il se sentait entraîné et transporté dans des régions inexplorées. —Le monde où il avait vécu, le monde des courtisanes de toutes les sphères, ne peut voir la vie sous cet aspect à la fois sévère et aimable. Leurs

amours sont des chaînes rivées par l'intérêt ou le désir de briller. Ces femmes se nourrissent l'esprit de futilités, et rien ne peut plus y germer de chaste ou de grave. Leur réhabilitation est un paradoxe qui ne pouvait germer qu'à Paris. La nature s'est métamorphosée en elles, et, au lieu de s'agrandir par les affections, se détériore et s'étiole dans un milieu de passions superficielles ou ignobles.

C'est, du reste, un travers devenu commun dans les grandes villes, que les femmes n'\ causent plus que de enifl Entrez dans un salon où il n'y a «pie des dames, vous entendrez une dissertation sur la crinoline ou les «'("îles nouvelles. Suivez à deux pafi deux ou trois dames dans la rue. — et les premier- mOtfl que

vous saisirez au passage seront : — la

blonde, — le satin, — la dental volants. Kn faisant leur marché,

vantes M demandent combien elles ont payé tel jupon, -ou quel bonnet ;« ii leurs re-;(id> ;i la fenêtre <i SUÛn.

une fureur] Les petites iiii<'> <!«• dix iUB, en revenant de < lient

l.i. CAMÉLÉON. 138

lés merveilles de leur garde-robe. Elles savent mieux les termes d'argot des mais de nouveauté, que les dandys ue connaissent le nom de la première dan- « 1 ii théâtre royal.

Ou comprendra donc facilement combien les paroles d'Adeline soulevèrent d'étonnemenl dans le cœur d'Edouard. Il causait avec la jeune femme comme il l'eut lait avec sa mère. 11 se sentait retourner en arrière vers sa jeunesse, et retrouvait encore ces aspirations vers les choses sereines, (pii l'avaient surpris plusieurs fois déjà depuis son départ de Bruxelles. Il sentait l'émotion le gagner peu à peu, en écoutant madame de Marhaix. »'t il s'y laissait aller sans arrière- pensée.

— Mais, dit-il enfin après un moment de silence, où trouver un cœur qui sente comme le vôtre? La sagesse et la vertu sont si rares aujourd'hui. Qui sait si, en me mettant à la recherche de votre idéal possible, je ne retomberai pas mille fois encore dans les sentiers battus? Il me faudrait une main pouf me guider.

— Ne cherche/ pa< !•' vrai au milieu des

désordres de la jeunesse désoeuvré pondit Adeline. C'est, me semble-t-il, une dos premières choses à établir. Occupez votre intelligence oisive; vous avez en vous une force qu'il faut employer. Une terre où la charrue n'a jamais passé De produit que de mauvaises hérites.

— J'ai voulu devenir laboureur, madame , je me suis trouvé ridicule.

— Vous avez eu tort, monsieur Lormier; c'est nu état qui ennoblit. La nature est tonjours là, qui vous rappelle à de grandes pensées. Si j'avais été homme, j'aurais voulu me livrer à l'agriculture : avec de l'intelligence, il y a non-seulement de la gloire à S acquérir, mais encore le bonheur résultant (\u travail. — le meilleur après celui d'un amour partagé. Si mon mari m'avait écoutée, au lieu de monter ces vilaines

machines qui accomplissent pa

terribles désastres, il aurait acheté une

renne. .le a'ose aller voir M. Legrand, tant j€ crains que la vue de son bonheur champêtre ne me fasse trouver le mien in< plet. Y a-t-il rien de plus admirable que de pouvoir s'initier aux u • le la

nature? En contemplant les splendeurs qui nous entourent, et en les comprenant, on ressent en soi comme les palpitations et la vie de l'esprit que Dieu y a enfermé.

— Oh! dit Edouard enthousiasmé, vous forceriez la vérité à pénétrer dans les eœursles plus rebelles.Jenesaissicesont \ i « conseils et vos consolations, ou le son de votre voix qui me charme et m'émeut, mais je me sens un tout autre homme que celui d'hier. — Quand je ne vous verrai plus cependant, je retomberai dans mes doutes et mes défiances.

— Non, monsieur Lormier, ne le croyez pas. La solitude de la campagne vous rendraità la vie rationnelle en vous donnant la force de mépriser les plaisirs passés. Si votif cœur était véritablement ulcéré, ce n'est pas ma pauvre raison qui pourrait y faire germer la graine des vérités terrestres. Je ne crois pas que votre esprit soit mauvais : il a une enveloppe qui le transforme; c'est l'écho de votre entourage qui résonne en lui. Quand un crime se commet aux environs d'une vallée paisible, le cri du mourant se répercute dans ses sinuosités,

138 LE CAMKLEON.

et il semble que ce soit elle qui doive receler les assassins. Je comprends qu'un cœur jeune et sans expérience ne pi résisteraux exemples contagieux qu'en lui donne.

— Madame, dit Edouard après un silence, cette matinée comptera paru: plus belles de mon existence. Je ne sait à quoi vos conseils nie conduiront, j puis répondre de l'avenir, mais je ma rajeunir; au contact de votif charmanl esprit, le mien s'épure et se vivifie.

— Prenez garde, monsieur Lormier, i allez tomber dans la galanterie* el je

devrai vous rappeler à la raison.

— il me semble, madame; qu'il ne doit

plus \ BVOir mire nous de galanterie vulgaire; tout ce que je puis vous dire maintenant ne sortira que de mon omr.

— Vous avez l'imagination vive, al vous pourriez prendre pour une chox

qui ne serait qu'une sensation momentanée.

— .le ne If crois pas. madame, m vous

m'aviez «lit cela hier, vous aurii

-nu. Mais aujourd'hui, après tout ce que

LE CAMELEON H9

j'ai ressenti en moi, il n'y a plus de mendans mon cœur.

— Nous verrons bien, fit madame de Marbaix.

— Comment se fait-il, continua Edouard, qu'il me semble que je vous ai toujours comme? D'où vient que j'ai en vous une confiance sans bornes? Quel nom donner ;i l'affection profonde que je puis vous vouer dès aujourd'hui? Je vous aime, cela est certain.

— Oh! monsieur, interrompit Adeline, que vous avais-jedit?

— Ne puis-je vous aimer sans crime, demanda Edouard avec feu. Et, je vous I-' demande encore, quel nom donnerai-je ;i celle sympathie merveilleuse que je sens envahir monàme?

— L'amitié, dit Adeline.

— Ah ! madame, reprit le jeune homme, demeurons dans les possibilités. L'amitié •Mitre un homme et une femme jeunes n'est -elle pas aussi un mensonge? Et parce que je vous aime, faut-il que je doive vous quitter? Ne puis-je donc vous aimer sans vous offenser? Ne puis-je respirer

l'air que vous respirez, voir ce qiu yeux ont vu, toucher ce que vos mains ont touché, sans commettre un délit social ! Et voulez-vous, en me défendant de vous voir, me faire rentrer dans la voie mauvaise dont vous seule peut-être pouvez me tirer?

— Vous vous exaltez, monsieur, dit Adeline; je ne vous guérirai pas seule. Que me demandez-vous? Puis je vous dire: — Asseyez-vous pour toujours a notre foj Non. Ce n'est pas ici que votre bonheur réside. Si je vous ai ouvert II comme vous le dites, je serai 1ère d pour quelque chose dans votre

sion.

— Vous avez toujours raison, et je n'ai plus qu'à partir, dit Edouard, très-ému. jetais fou. Je parlais comme un

le moi humain m'égarai! encore. Il vaut mieux souffrir que troubler la ptix d'auti-ui. Je nous aime, puisque je fais ce que vous voulez; et je veux voue fane li crifice de mes espérances, ne fût-ce que par gratitude.

— J'aime à voue entendre parler ainsi,

reprit Adehne, émue elle-même de la vérité des paroles d'Edouard.

— Cependant, ajouta le jeune homme eu se levant, j'ai une grâce à vous demander.

— Parlez, monsieur ; je suis d'avance certaine que je ne devrai pas vous refuser.

— Chantez moi cette chanson que j'ai interrompue tout à l'heure.

— Oh! lit Adelineen souriant et regardant Edouard, quel enfantillage!

— Vous me refusez donc, madame?

— Je ne sais, vraiment; est-ce sérieux 06 que vous me demandez?

— Oui, madame. Je veux vous revoir telle que je vous ai vue de derrière ces branchages, avec votre auréole de femme pure et heureuse. C'est votre chant qui a le premier brisé la glace qui entourait mon cœur.

— Je ne saurai chanter, vous sachant là, reprit madame de Marbaix. Vous me mettez dans un grand embarras. Si encore vous ne m'écoutiez pas.

— Je vous écouterai de toute mon àme, madame.

Ui LE CAMÉLÉON.

— Allons; c'est un caprice sans doute, et quoique je ne le comprenne guère, je veux vous contenter. Si je demeurais plus longtemps à me faire prier, je ressemblerais à vos virtuoses de salon, dont vous vous êtes tant moqué il y a quelque jours. Je tâcherai d'oublier que VOUS êtes là.

Edouard se retira lentement jusque derrière le berceau, où, s'étant accoudé, il attendit, tout bouleversé, le chant qu'il avait réclamé.

Au bout d'un instant, Adelinecommi d'une voix un peu tremblante les couplets

suivants :

D-.i-s mon MKMir, à Ion iv\nl

Mon Miurii <•. ennme on aoleil, Réchauffer! la frète \i<'.

^i Dieu iniii- f;»ii île mauvai* | \ .1. m retroavenfl loojoan

M, .11 .'une ;'i ion Imt is* i \ i>

Mon i ir< . met l'Inir i

! | vol ni. *. ni.- Ml ni i l«»i. Vin-i <|in- m. .h m in Ml tl M*U

\ i- lu -un n\. ne rrains pai la norl

pour loi Je donnerais eneor Le dernier soufle de nu boacfefe.

Adetine se tut, et Edouard, chancelant omme ivre, monta à sa chambre. A peine y lut-il entré, qu'il tomba dans un fauteuil, à moitié évanoui.

Edouard demeura absorbé .dans pensées confuses, n'y pouvant lire, et ne vivant que comme l'on vit dans un rêve, des étranglements et des sueurs. 11 ressentait en lui des choses inexprimables; il était affecté d'un singulier remords, et en même temps son cœur avait des battements nouveaux qui le faisaient tressaillir de joie.

11 reprit peu à peu quelque calme. Alors, il se leva, étonné, et cherchant à se rap peler les incidents insaisissables qui venaient de se passer. Bientôt, les penf d'Adeline et ses conseils reparurent un à un dans son esprit. Il se regarda en luimême, examina ses impressions et l'espèce de délire qui l'avaient emporté à faire un aveu dont il était si loin une heure auparavant. Une stupeur profond.' passa sur ses traits, puis un sourire vint crisper sa lèvre, plein de moquerie et de mépris, il commença dans sa chambre une d< promenades fiévreuses qui suivent ou pré cèdent les grandes émotions. Un dialogue s'établit en lui, entre son cœur et son esprit, mordant, presque fatal. 11 était seul ; l'habitude d'écouter les conseils dictés par ses désirs, l'emporta encore une fois sur ses sensations. Quand Virginie

vint lui annoncer qu'on l'attendait pour

dinar, il Unissait ainsi mentalement une sortie contre ses dernières impi

Tôt ou lard, une femme trompe l'homme

qu'elle a aimé pendant plusieurs nn-

-. surtout quand cet homme est son

LE (AMI'I.KOY • K7

mari. Son esprit est rempli de songes futiles; son cœur se plaît dans la contemplation des espérances les plus anti-matrimoniales; elle se laisse prendre aux filets les plus grossièrement tissus. — La vertu est une utopie irréalisable, pour deux raisons : la première, c'est que le vice est très-attrayant; la seconde, c'est que la société ne vous tient pas assez compte des sacrifices que Ton s'impose pour être vertueux quand même. Nous sommes les dupes de certaines lois fausses que nous n'avons établies ({lie violemment. Et puis, qu'est-ce que la vertu? Où est-elle? La vraie vérité dans tout ceci, c'est que j'ai agi comme un adolescent amoureux en écoutant mes premières émotions.

Il descendit donc au salon, où ses botes l'attendaient, avec cette mauvaise expression de visage qui avait plusieurs fois étonné Thérèse Legrand le jour de sa visite au malade.

Les manières d'Edouard changèrent complètement à l'égard de madame de Marnai*. Au lieu de se laisser aller aux pensées charmantes que l'image de la

jeune femme évoquait dans son cœur, il en revint à ses déclamations sceptiques et à ses principes fondés sur l'égoïsme.

Adeline, étonnée d\in changement aussi subit, ne savait plus que penser de son hôte. Elle croyait que la façon dont elfe avait accueilli la singulière déclaration de son amour, aurait fait éclore dans le cœur d'Edouard une de ces amitiés qui peuvent adoucir bien des misères moi Elle espérait le voir descendre de chez lui avec ce sourire sincèrement affeCtUOUl ei cette franchise d'élocution qui sont les reflets d'un sentiment pur. Au lieu de i il reparaissait méthodiquement froidement gracieux, ainsi que le sont legens du monde avec les 6tran| nuances échappent à des paysans, qui ne connaissent pas deux sourires, et <i laissent prendre i Uement, dans

notre pays du moins, aux paroi accompagnées de manières élégai rose Legrand, mieux éclairée peut-être que ceuxqui l'entouraient, avait pn on ver ces couleurs délicates du i d r.dnuard Lormier.

LE ( AMKl.KON. H 9

Pourtant* et comme malgré lai, Edouard,

froissé dans son amour-propre et déçu dans des espérances germées trop rapidement, avait, dans sa froideur même, un fond de tristesse qu'il ne pouvait vaincre. Il ressentait un malaise moral qui le tourmentait comme le levain d'une mauvaise action. A certains moments, ses paroles étaient précipitées comme s'il eût voulu s'étourdir à leur bruit. Puis, il était distrait et répondait de cette manière vague qui caractérise les somnambules. D'autres fois, et pendant (pie M. de Marbaix parlait, il semblail écouter profondément, tandis que son esprit était à mille lieues des choses présentes. 11 suffisait d'un mot dit par Adeline pour le rappeler au sentiment de son devoir d'homme sociable ; mais il ne revenait à la conversation que pour y jeter de ces phrases volcaniques qui soulèvent les grandes discussions.

Comme ses hôtes étaient habitués déjà a içons d'agir, ils ne s'étonnaient plus.

Adeline seule ne se rendait pas compte de ce qui se passait dans l'esprit de notre

m l.l- CAMKI.I (»N.

— Cet homme est un grand comédien, se disait-elle, ou il possède un malheureux caractère.

Au dessert, M. de Marbaix s* informant de la santé de son blessé, celui-ci répondit :

— La promenade m'a un peu fatigué :

j'ai dépassé la permission que vous m'aviez donnée de rester debout, et j'ai eu une faiblesse de jolie femme.

c.ria vous apprendra à ne pas suivre mon ordonnance à la lettre , dit M. de Marbaix. Cette après-midi, je vous défends de rester sur vos jambes plus de temps

qu'il ne vous en faut pour aller d'ici au

jardin ou du jardin à votre chambre.

— Vous Si vr/ obéi, mon cher hôte. Il

fait bien beau cependant , et j'eapi

pouvoir aller faiiv mes adieux

nièrcs Feuilles (\r cette aut. tires

ont l'air d'avoir été rouilles par les pluies,

leurs vêtements rouges et jai C'est, presque fantastique. N pas «pie les femmes aient leurs saisons aussi, et qu'elles se métamorphosent 6 laines époques d'une façon toul ristique que la natu

— Voilà une singulière comparaison, monsieur Lormier, dit madame Leroy.

— Pas si singulière, madame.^ En y réfléchissant bien, vous la trouveriez assez rationnelle.

— Vous allez encore dire du mal de nous, ajouta Adeline en riant. C'est une maladie dont vous ne guérirez pas, j'en ai bien peur.

— Ma franchise ne peut avoir aucun mérite à vos yeux , madame , répondit Edouard, puisque vos vertus me forcent à vous excepter dans mes attaques contre votre, sexe. Si vous ressembliez à la généralité des femmes, peut-être bien y auraitil quelque courage à vous dire en face certaines choses. On se fait de cruels ennemis avec la vérité,

— Ou des amis sincères, dit M. de Marbaix.

— C'est encore et toujours une exception, mon cher hôte.

— Expliquez-nous donc votre comparaison de tout à l'heure, dit madame de Marbaix.

— Je le veux bien, madame. Je disais

m LE CAMÉLÉON.

que les femmes ont, comme la nature, des saisons où elles se métamorphosent. La preuve la plus convaincante que je pi vous donner de cette grande vérité, que, à certains jours, il faut, pour leur plaire, être sentimental et romanesque , et, en d'autres temps, gai, aventurent, hardi. Telle femme dont le premier amant était un poëte rêveur, fait succéder à lui-ci, ou un étudiant tapageur gui vient lui faire l'amour sans ganter expressions, ou un dandy niais, de mannequin à habits qui doit sà son tailleur et à l'artiste en cheveux qui boucle sa chevelure.

— Je vois avec plaisir, dit M. de Mari que votre comparaison ne s'applique qu'à

l'espèce de femmes qui ont des amants, et surtoul qui en changent

— Bh! mon Dieu, monsieur, Boyei assuré que dans ce cas ma comparaison s'applique atout le

rares.

— y a t-ii moyen de vous prouvi contraire, monsieur? demanda Adeline, .lo ne le crois | itions

entraînent à des discussions dont chacun sort peu convaincu par son adversaire, parce que rien ne prouve. Eh bien, je suppose que vous ayez raison, moi, quoique ce soit triste à avouer. Croyez-vous que pour cela j'accuserais les femmes comme vous faites? Non pas. Je tâcherais d'en penser du bien et de les estimer, ne fût-ce que dans la crainte d'en rencontrer une estimable sur laquelle, avec votre système de généraliser, j'aurais pu déverser le blâme sans le savoir.

— Je ne puis quem'incliner devant une semblable pensée, madame, dit notre héros. Elle montre quelle belle âme vous possédez.

Cettediscussion continua quelque temps, jusqu'au moment où elle tomba d'ellemême faute d'orateurs1. M. de Marnais, en se levant de table, dit à Edouard :

— Si vous aviez été tout à fait bien, je vous aurais moi-même conduit au centre de mes travaux, que vous ne connaissez pas encore. Je me suis réservé ce plaisir, afin que vous emportiez de chez nous autre chose que notre souvenir et de la

Iî>4 LE CAMÉLÉON.

reconnaissance; peut-être bien, en voyant à quoi je suis parvenu avec une médiocre fortune, un désir vous viendra-t-il d'employer vos facultés inactives. Si vous dites tant de mal des femmes, ajouta M. de Marbaix en riant, c'est parce que vous n'avez pas autre chose à faire. C'est avec le travail seulement qu'on peut rendre la vie une chose sérieuse.

— Peut-être avez -vous raison, dit Edouard. Et quand me ferez-vous voir toutes ces merveilles!

— Oh! répliqua vivement M. de Mar baix, ne vous attendez pas à voir merveilles, vous seriez déçu dai péi-anees. Les résultats que j'ai obtenus sont peu de chose, si on les compare aux gigantesques exploitations de uotre ;

.le me trouve ici dans un centre industriel grandiose, et je puis à peine me mettn ligne avec le dernier de nos fabricants. Mais Je ne veux pas vous en dire davantage aujourd'hui. le vous expliquerai tout cela quand nous serons au milieu des travaux et que nous les verrons marcher avec l'ordre, la régularité, l'harmonie sanÉ lesquels

on ne peut arriver à son l>ut : 1*' progrès. Demain, nous sortirons ensemble, à ta

condition que vous vous reposerez encore tout aujourd'hui.

Edouard promit, et M. de Marbaix retourna à ses occupations, laissant notre héros à ses pensées.

Dans l'après-midi de ce jour, Edouard, assis au salon, lisait distraitement. Diane, couchée à ses pieds, savourait ce demisommeil voluptueux qui suit un bon dîner. Pendant que le jeune homme lisait des yeux un des drames de Shakspeare sans pouvoir y attacher son esprit, il songeait, et ses pensées creusaient une ride profonde entre ses sourcils. Peu à peu il

se laissa aller à la paresseuse rèverii laissant glisser sur ses genoux le volume entrouvert, il s'élança dans le domaine du merveilleux.

Vis-à-vis de lui, et faisant fart* à la porte qui donnait de la chambre à manger dans le salon, une grande glace le réfléchissait tout entier.

Pendant le dîner, le ciel s'était toul à mil assombri, comme cela arrive fréquemment au commencement «le rhiver, el de nuages noirs roulaient lentement leurs masses compactes dans le ciel si radieux quelques heures auparavant Le salon, déjà obscurci par d'épais rideaux, était maintenant sombre comme l'intérieur d'une église gothique. Ses coins, brisés par la demi-teinte, lui donnaient une grande préfondeur. Rien ne troublait le chaud si! de l'appartement, que le pétillement de quelque pierre perdue au milieu du :

ouvert et le tietae ni mOtODOde la pendule.

A de courts intervalles seulement, quelque lourd chariot, passant sur la chauss faisait entendre son roulement sourd qui ébranlait la terre, tandis que les grelots

des chevaux jetaient à Pair leurs notes

aiguës et que le charretier faisait claquer son fouet en chantant.

La porte de la salle à manger s'ouvrit et ferma sans bruit, et Edouard vit apparaître dans la glace, derrière son fauteuil, la figure souriante d'Adeline. L'image de la jeune femme était dans sa pensée, et, en la regardant, il pût continuer sa rêverie folle et, pour ainsi dire, animer ses songes.

Je ne sais quelle idée rapide passa dans l'esprit du jeune homme, mais il ferma doucement ses paupières au moment où Aileline parut, et il ne la regarda plus qu'à travers ses cils presque rejoints. En l<i voyant immobile et les yeux termes, madame de Marbaix lit d'abord un pas de retraite vers la porte. —Il dort, se dit-elle avec quelque surprise; j'avais tort, lia >ans doute l'esprit calme comme celui d'un entant, et ce que je venais lui dire serait un non-sens.

Cependant, elle ne sortait pas~. La main droite sur le bouton de la port*1, elle tournait sa tète charmante vers Edouard et le regardait dormir. Le retlet de la glace ef-

façait quelques duretés du visage de noire héros, et lui donnait une expression se reine qui étonnait madame de MarbaU.

Il était ainsi presquebeau, et quoique A<1« line ne trouvât rien d'aussi supérieurement élégant que son mari, elle éprouvait un certain plaisir à considérer les traits mâles et les membres puissants que la glace réfléchissait.

— Eve se perdit par la curiosité, pensait Edouard, tandis que l'ironie venait mordre au coin de ses lèvres. - Elle suit que je l'aime, elle se rappelle du moins que je le lui ai dit, et un combat se livre sans doute dans son cœur entre l'amourpropre et la vertu.

Comme notre sceptique pensait ainsi, Adelinese tourna vers la porte, etelleallait sortir, quand Edouard fil un mouvement La jeune femme se retourna et rencontra dans la glace les yeux d'Edouard ardemment fixés sur elle.

Elle ferma la porte, entra dans le salon, et vint s'asseoir dans un sofa au coin de la

cheminée.

Edouard lit alors semblant de la \

pour la première fois; c'est un de ces petits mensonges que nous avons tous à nous reprocher et qui ne pèsent guère sur la conscience.

— Pardon, madame, dit-il ; je crois que je dormais.

— Vous dormiez si bien, dit Adeline, que je me reprochais d'être entrée et que

►rtais quand vous vous êtes éveillé.

— C'eût été une cruauté inutile, répondit Edouard. Dormir le jour est d'un pa-

ux ; vous devriez me réprimander d'une façon très-sévère, vous qui sermonnez si bien.

— Vous me dites cela d'une mauvaise façon, monsieur. Mais un convalescent a droit à mon indulgence. Vous lisiez, me paraît-il. L'auteur de ce livre est donc un bien ennuyeux personnage.

— Oui, madame; c'est Shakspeare.

— Vous trouvez Shakspeare ennuyeux?

— Je trouverais ennuyeux n'importe quel poète aujourd'hui; je suis dans une disposition d'esprit qui m'empêche de nf identifier avec les choses que je lis. Cependant, de l'inattention au sommeil il y a

loin; aussi, je ne dormais pas : je rêvais; et mon rêve s'est fait réel quand \ou^ apparue.

— Quoi! vous me voyiez, monsieur?

— Oui, madame; et si j'ai fermé 1rs yeux li demi, c'était pour vous voir plus l< temps sans que vous vous en douta -

Je ne sais quelle hypocrisie attrayante m'a souillé cette pensée au cœur en vous voyant outrer.

— Voilà, en un joui-, dit Adeline, deux fautes dont vous chargez votre conseil Vous avez l'esprit sournois d'un diplomate, monsieur, et l'on devra se garder de vous, présent ou absent, comme d'un ennemi astucieux à qui rien n'échappe.

— Un ennemi! exclama Edouard, un ennemi, moi! Vous aimer, est-ce donc UD

crime dont ries ne peut pallier l'odfc Comment une créature aussi adorable que vous l'êtes peut-elle se montrer si peu indulgente, et condamner des butes «pu

sont la preuve é\i. lente de l'atîeetion —

profonde et tonte respectueuse — qu'on vous porte! En vérité, madame, je, me perds dans les lingularités de v< >i

1 ! ( \m\ I.I.mn «63

1ère! Quel monde ai -je quitté et quel monde ai-je découvert? Ètes-vous le futur ou un reste lumineux du passé? Quoi! je vous aime, et vous ne comprenez ni mon hypocrisie, ni ce que vous nommez mon astn< i

— Ce que je comprends encore moins, répondit Adeline, après avoir regardé le jeune homme avec étonnement, c'est la facilité avec laquelle vous devenez un autre homme, nue parliez-vous tantôt des saisons qui métamorphosent la femme?

Les bizarreries de votre caractère sont Bien plus étranges pour moi que mes singularités ne peuvent l'être pour vous.

— De quelles bizarreries voulez-vous parier, et en quoi voyez-vous que j'aie changé, madame? Je vous aime.

— Oui, dit Adeline en riant cette fois. Mais voyez comme vous ressemblez peu à vous-même ; ce malin, vus paroles me semblaient sincères et j'y ai répondu selon mon cœur; maintenant, votre passion est m calme, que je ne m'en effraie pas plus que d'un torrent de théâtre et que j'en ris tout à mou aise.

— C'est là une cruauté sans exemple, dit Edouard, blessé, mais toujours gracieux et souriant.

— Le mot cruauté jure avec l'expression de votre visage, monsieur; lequel des deux faut-il croire?

— Il faut croire à mon amour; les mots et l'expression ne peuvent jamais rendre qu'imparfaitement un sentiment comme celui que j'éprouve pour vous.

— Oh ! vous parlez selon les règles le langage de la galanterie, monsieur Lormier.

On entend bien que vous n'en êtes pas à FA B C. Votre amour est un amour comme il faut, qui porte des gants paille et peutêtre un lorgnon; c'est un être inoffensif sous sa peau de li<»n, ei je raime infiniment ainsi. Oubliez ce que je vous ai dit ce matin. Votre conversion nVst plus po ble: votre caractère reprend trop vite empire, et les meilleures raisons d'aujourd'hui vont vieillir de telle façon que pour vous elles seront mauvaises demain.

— Ah! madame, vous usez impitoyablement de la raillerie et vous medéchin cœur.

— Eh bien, parlons d'autre chose, si

vous voulez.

— O n'est point mon désir; de quoi voulez-vous que je vous entretienne, sinon de mon admiration pour votre beauté et pour cette sagesse même qui me dés

— Vous m'aimeriez mieux moins estimable, peut-être, dit Adeline.

— Vous interprétez mal ma pensée , madame. Mais songez donc que cette sagesse, cette vertu que j'admire, sont les obstacles, les seuls obstacles qu'il y ait a ce que je puisse vous entretenir de mon affection. Voyez ma position, et prenez-la en pitié, au lieu de me rudoyer. De quel plaisir étranger à vous, de quel travail matériel voulez -vous que je m'occupe quand je vous regarde? L'amour, ses hommages, toutes ses divagations charmantes, sont l'encens naturel de la femme. L'en priver, c'est lui ôter injustement ses prérogatives. Notre devoir est de la tirer du prosaïsme où l'enserrent certains tyrans domestiques.

— J'entends, dit Adeline. Vous aeeom-

plissez, en m'adorant , votre devoii d'homme aimable.

— Eh! mon Dieu, madame, comme vous savez chercher et trouver le côté pauvre d'une pensée! C'est à désespérer l'esprit le plus enthousiaste.

-s- Comment voulez-vous quef approuve les opinions que vous émettez, monsieur Lormier? Tout ce que vous dites es! un reproche direct à l'adresse de mon mari.

— Obi madame, croyez bien... Je suis loin de...

— Ne cherchez pas à vous justifie] .

prit Adeline. Vous avez dit. vous-même, tout à L'heure, que vous vous trouviez dans an monde nouveau, il n'esl donc pas éton nant que j'entende de travers toul ce que vous dites. Mais enfin, M. de Marbaiz me tient dans ce milieu prosaïque que rabaissez tant, et j'ai le malheur de m'\ trouver très -heureuse.

— Voilà «me raison qui nie clôt la DOUChO,

madame, etje devrais être a! pour

me taire. Mais je ne puis ainsi abandonner mes armes el fuir lechampde bâta )e voudrais, moi aussi, von- convaincre

LE CAMELEON. 1G7

Singulier homme, se dit Adcline.

— Je crois que vous aimez M. de Marbaix aulaut que vous le dites, continua Edouard. Certes, il le mérite, et quoique la moindre froideur entre vous ranimerait eu moi une espérance que vous avez éteinte, je me plais à lui rendre justice. Ces! un homme d'un esprit fort élevé el qui semble posséder une belle âme.

— Je l'aime, dit simplement la jeune femme.

Ce mot arrêta un instant la faconde d'Edouard. Ses paroles lui rentrèrent dans la poitrine, comme refoulées par une suffocation, et il s»1 sentit au cœur un choc inatlendu qui fil jaillir des larmes de ses yeux. Mais il sut cacher cette émotion, et continua :

— Je l'estime et je l'envie. Il doit être heureux. Comme l'égoïsme souffle éternellement au cœur des hommes ses préceptes mesquins, ils gardent l'arche de leur bonheur avec une sordidité qui leur donne une sécurité relative. Cependant, comme il sérail beau aux mortels privilégiés de laisser au monde la joie de contempler leurs tré-

sors! Et quelle grandeur ils montreraient en agissant ainsi ! Au lieu de confiner dans la solitude une beauté parvenue à son plus haut degré de perfection, pourquoi ne pas la laisser voir dans toute sa fleur et appeler autour d'elle toutes les adorations? Est-ce pour briller dans un coin méconnu de la terre que la nature vous a i belle9 Pour qui donc tant de distinction? Que faites-vous des charmes divins de vos regards, de votre grâce, de votre lang; Ces mains sont elles laites pour de vulgaires occupations? J*ose donc le répéter, l'amour égoïste qui vous confine ici n'est pas digue de vous posséder.

— Monsieur Lormier, dit Adeline,

rieuse et attristée, VOUS avez une pauvre

•mie eu peine qui cherche son chemin dans

des routes tortueuses. Je ne sais quel f;iu\

enthousiasme vous emporte à m'entretenir

de choses (pu* je lie devrais pas entendre. Certaines louanges sont à l'âme comme ayons de soleil (pli fanent I

au lieu de leur donner la vie. La profondeur de vos faux principes épouvanl un esprit moins cuirassé que le mien, .le

suis cependant forcée d'ajouter que vous vous méprenez étrangement si vous croyez, «■il me parlant ainsi, jeter dans mon cœur des germes de séduction. D'autres femmes, à ma place, s.' révolteraient peut-ôire trèsbrnyamment ; j'aime mieux vous convaincre de vos torts et vous rappeler à la raison. Vous semblés voir le bonheur trèshaut, tandis que, selon moi, vous le rabaissez et en faites un être impossible habillé d'oripeaux de théâtre. Pourquoi ne pas prendre de la vie ce qu'elle a de véritablement aimable? Voyez-nous avec la raison el le cœur et non avec l'imagination et l'esprit.

— Ah ! votre froide sagesse trouve toujours mon côté vulnérable, répondit Edouard.

— Je suis certaine, ajouta Adeline, que m vous pouviez partager nos travaux, nos études, nos raresdouleurs,nosespérances; si vous pouviez oublier les années malfaisantes que vous avez passées dans un monde qui s'éloigne tous les jours de la nature, vous n'auriez plus de ces paroles amères qui brûlent !»■ cœur comme un fer

rouge, et votre scepticisme se changerait en amour pour la vérité, la vraie, celle que vous ne voulez pas voir.

En disant cela, Adeline se leva; Edouard l'imita, et, comme elle passait près de lui, il lui prit doucement la main en lui disant :

— Que puis-je faire, et qu'en adviendrat-il cependant? Je vous aime.

— Je ne vous crois pas, répondit madame de Marbaix. Et voyez jusqu'où va L'intérêt que vous m'inspirez: je m'attriste en pensant à cette impuissance de s.-ntinient, parce que je crains que votre cœu/ il' puisse plus se guérir de la maladie morale dont il est atteint.

Et, avec un geste plein de charme, elle quitta le salon.

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