‹ Le caméléonChapitre 5 sur 5 · LE CV.MK LÉO · texte numérisé non relu

LE CV.MK LÉO

Quand vous serez parti, Edouard, quand Je ne vous verrai plus, Dieu seul sait ce que je deviendrai. Je me repose sur mon affection pour mou père, qui

soutiendra mon cœur prêt à se briser.

Quand je vous aurai dit adieu, je sens bien que je tomberai comme une masse inerte ; dussé-je y succomber, il faut vous éloigner. Quand vous serez loin de moi, ne m'oubliez pas de suite, au moins. Peni mot pendant quelques jours; parlez de moi avec madame Lormier; dites-lui que je ne suis pas une mauvaise femme, et que peut-être vous m'auriez aimée si votre cœur n'avait depuis longtemps cessé de battre. Promettez-moi que vous ne raillerez jamais l'amour malheureux que vous m'avez mis au cœur. Promettez-moi surtout que vous verrez les femmes d'un œil moins mauvais. Le voulez-vous, Edouard?

Puis -je, une fois seulement, compter sur la sincérité de vos paroles !

— Que répondre à tout cela, Thérèse?

Vous croyez qu'il n'y a plus rien de sacré pour moi, et vous nie demandez de conserver de VOUS un souvenir inaltérable.

J'ai pitié de ces contradictions. L'exaltation de votre esprit vous fait voir les choses de leur mauvais côté. Demain matin, avant de partir, puisque enfin vous me repoussez, et qu'il faut que je parte, voudrez-vous m'accorder encore un moment d'entretien ?

— 11 vaudrait mieux vous refuser, répondit Thérèse en soupirant douloureusement, mais je ne le saurai.-. Qu'espérezvous? Pourquoi voulez vous me revoir/

— J'espère que la nuit calmera votre agitation, reprit Edouard, et «pie vos flexions vous amèneront à changer de sentiment à mon égard. Qui VOUS dit que vous ne vous trompez point7 Pourquoi,

une fO!8 en nia vie, n'aimerais je pas mii-

eèrement .' Le e<eur n';i-t-il pa> ses intempéries •'

— Ne cherche! pas à me convaincre, Edouard : ce sérail compléter une mauvaise action. Je ne puis être votre femme,

je ne le puis. Toùl s'> oppose, votre caractère, et le mien surtout, V*< entendez bien comme j-- mu- calme et sonnable. Je ne pleure plu- dis,

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mes mains dans les vôtres : Je vous aime, mais vous oe m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. Conservez-moi votre respect : je n'ai de droit qu'à ce sentiment de votre part. Adieu ! Je rentre seule. Ne me suivez pas.

— A demain, Thérèse !

Edouard n'entendit pas sa réponse. Elle courait vers la ferme comme pour échapper à toute pensée contraire à sa résolution. Notre héros demeura longtemps pensif, debout à la place où l'avait laisse Thérèse, et ne se rendant qu'à moitié compte de ce qui venait de se passer. Cette scène était trop étrange pour lui, et il ne pouvait logiquement entrer dans le tourbillon de ces mouvements de l'âme qui se mettaient encore une fois en travers de sa philosophie destructive. Il ne savait que penser du refus de la jeune fille, et ndant une voix secrète lui disait : — C'est là une àme fière et digne d'amour. Mais une autre voix lui répondait : — Ton cœur n'a plus les délicatesses qu'il faudrait pour la comprendre. Les amours pas- - 1 les ^iitiments factices ont lai>^»

sur lui une couche de principes désolants et de funestes croyances que nulle flamme terrestre ne peut plus détruire. — Comme elle était belle! reprenait la première voix. Que ses accents étaient harmonieux dans leur douleur! Qu'il serait doux de pouvoir étancher ses larmes sous des bais et d'apaiser ou de précipiter les battements de ce cœur si riche avec un seul mot! — Oui, répondait la seconde voix, mais lr licites ne te sont pas i loyauté des autres ne peut plus s'allier à ta méfiance, à tes doutes, à tes ironies. Tu peux encore créer des h* mais

non être la cause d'un bonheur durable. Tu seras parmi les hommes comme une chose inutile, un rouage rouille. Tu n'auras plus à la suite qu'un cortège de mensonges et de bass» s sourires femmes convergeront vers la place que tu occupes dans le monde, mais - toimême. Tu représenteras pour elles une position, un sac d'argent, et rien de plus. Peut-être pourras-tth en usant de ton éloquence superficielle, te faire aim de quelque vierge sans ex] mais

ion froid enthousiasme séchera une à une

toutes ses illusions, comme le souffle glacial du nord flétril les pétales des ileurs. Tel sera ton lot désormais, pauvre homme pourri parle désœuvrement]

Le lendemain matin , Edouard , on lllant, el encore tout engourdi par le sommeil, se sentit mécontent et affligé sans comprendre pourquoi. Peu à peu, vinrent défiler sur les parois de sa mémoire, les fantômes des événements de la veille.

comme se montrent un à un les personnages fantastiques d'une lanterne magique, dont les rayons évoquent sur la

muraille blanche les scènes de dr.v enfantins. La nuit avait passé sur ses souvenirs et les altérait déjà. En songeant à la scène du jardin, il crut entendre encore la douloureuse expression des paroides sanglots de Thérèse, et eut un moment d'émotion passagère.

— C'est mal, se dit-il, c'est très-mal. et je m'en veux sérieusement. Je me suiS conduit avec Thérèse comme je l'eusse tait avec une grisette, ou une grande il;. dont le cœur large peut contenir à I plusieurs amours. Comme clic pleurait, la pauvre fdle! Il est vrai que les femmes n'ont (pie cette ressource dans les petites comme dans-les grandes circonstance qu'elles en abusent parfois.

Il entendit 1.3 roulement d'une voitun

dans la COUT, alla à 59 fenêtre et entrouvrit les rideaux, in char a-banc tournait l'angle de la grange ri disparaissait sur la route : il sortait de la ferme,— traîné par deux vigoureux chevaux de labour.

— il faut que je

pauvre enfant, continua Edouard en billant. .le ne partirais pas I'1 cour :

quille si je savais qu'elle dût souffrir par ma faute. Une chose me console, c'est que les chagrins d'amour ressemblent aux inscriptions faites sur le sable et qu'un de coup do vent efface. Au moment où nous perdons un être aimé, soit par la mort, soit par quelque circonstance qui l'éloigné à jamais de. nous, il semble que rien ne pourra apaiser notre désespoir que la mort même. Cependant, combien d'humains ont été tués par la douleur? 11 n'entre pas dans notre nature éminemment impressionable de s'attacher à un seul objet, de vivre par lui et de mourir avec lui. Que deviendrait le monde si nous n'avions l'oubli? Une vaste scène où chacun exhalerait ses douleurs personnelles. Quelle musique cela ferait!

Il descendit et trouva M. Legrand seul, — assis devant la table où le déjeuner était servi, — mais ne mangeant point.

Edouard, après un bonjour triste el contraint, s'assit en face du fermier et commença de déjeuner. Le jeune homme chercha en vain des paroles qui fussent en harmonie avec la position morale qu'il

1ffê LE CAMÉLÉON.

occupait vis-à-vis de son hôte. Il De trouva dans son esprit que des phrases banales qu'il n'osait prononcer, et le silène, prolongeait indéfiniment.

Le vieillard, du reste, semblait ne pas s'apercevoir de la présence de Lormier.

Il s'était à demi tourné vers la fenêtre qui donnait sur la cour et regardait dans le vide.

— Où sont les enfants, papa? dcnmdi enfin Edouard.

M. Legrand tressaillit, se retourna \ son hôte et dit d'une voix triste ;

— Les enfants sont partis, M. Lormier.

Je suis seul à la ferme.

— Partisl répéta le jeune bomme. El quelle circonstance inattendue les I ohli-

j ce départ précipil

— Vous le demandez, reprit le vieillard; Ne vous en doutez-vous pas

vous a parlé nier soir. Rappeles-vou!

qu'elle a dit.

— Kilo m'avait promis que je la r-

rais, dit Edouard. Je ne pouvais m'attendre à une détermination aussi singulii

Singulière 1 lit M. Legrand. v

LE CAMELEON. M

■ z-vous pas, M. Lormier, qu'elle a agi comme une femme prudente et digne?

— Non, M. Legrand, puisque je voulais l'épouser.

— Mais vous ne l'aimez pas, reprit le vieillard en se levant, et avec une grande énergie. Non, non, vous ne l'aimez pas; clic m'a tout dit hier soir en rentrant, et c'est moi qui n'ai pas voulu qu'elle vous revit aujourd'hui. Vous ne l'aimez pas ! Quand môme je n'aurais pas, avec laide de ma pauvre enfant, débrouillé tous ces mystères, je verrais bien que vous ne l'aimez pas. Elle est partie, M. Lormier, partie, comprenez-vous, et rien sur votre visage ne dit qu'il y a de la tristesse dans votre ànie. Moi, je suis aussi abattu que si j'avais la crainte de la perdre pour toujours. Il est vrai que je suis son père ! Ah ! vous avez agi bien déloyalement, M. Lormier, ajouta le vieillard en retombant sur sa chaise avec accablement.

— J'ai voulu, dit Edouard, faire ma femme de Thérèse. Que me reprochezvous?

— De ne pas l'aimer, monsieur. Je sais

bien que la plupart des hommes dans ma position et des paysannes comme Th< auraient été très-heureux d'accepter a que vous nous offriez. On nous don:

tort, à elle surtout, parce que, en agi> comme elle l'a fait, elle a montré plus de fierté, de caractère, de cœur qu'il besoin d'en posséder pour vivre comnn certaines gens. Mais on ne se fait pas soimême : les uns voient le bonheur d'une façon, les autres de l'autre. Qui sait i bien de temps ma pauvre fille va souffrir pour vous avoir écouté trop complaisaminent : légère faute qui sera cruellement punie !

— .if me sens bien coupable, répondit Edouard que la tristesse du vieillard ^nait peu à peu. Mais que puis-jmaintenant que Pon me rep< i-t-il moyen de réparer ma (autel

— Non, M. Lormier. <>n aeguéril paies maux de l'âme comme on relève une maison que la foudre a frappée. Si, comme certains pères , j'avais voulu faire <\icette malheureuse passion de Thérèse une opnne spéculation, j** ue mi mère

arrêté à des scrupules que d'autres auraient peut-être pris pour des enfantil- 5. Peut-être bien aussi que vous eussiez tout fait pour donner à ma tille un bonheur dont elle est si digne; mais le doute qui l'a fait résister me paraît honorable et venir d'une âme vertueuse. Cette épreuve n'aura pas pour résultat un malheur éternel ; je compte sur le temps et sur mes -"in^ pour la guérir.

Et je ne puis même vous aider en cela, M. Legrand?

— Si fait bien, répondit le vieillard. Je ux pas, dans la chose qui nous occupe, user d'une délicatesse qui serait en

lésaccord avec mes vœux.

— De quoi est-il question ?Qu'avez-vous ■lu?

— Thérèse est partie, continua M Legrand. Elle est allée chez ma sœur, dont la ferme est située entre Jumet et Gosselies. Je suis triste en songeant que personne là-bas ne pourra causer avec elle le ce qui occupe toutes ses pensées. Je voudrais déjà la ravoir.

— Allez la chercher, M. Legrand, allez!

Quand vous reviendrez, vous ne me trouverez plus ici.

— Merci ! dit le vieillard en se levant. Vous m'avez compris. Eh bien, osons Eormier, faites vos apprêts, je vous duirai jusqu'à la station du chemin d< Dans une heure, je suis à vous.

— Me mépriserez - vous ! «loin Edouard sincèrement aflfi

— Non, M. Edouard, je vous plaindrai.

Et quand ma Thérèse aura repris -

eh bien, je pourrai encore peu»

sans amertume.

Je finirai ici les aventui Lormier. On médira : — El il n> mariage? J'ai l'honneur de vous annoi celui de Joseph Marin et de < grand. — Deux personi

— Je n'y puis rien.

lumc se fermai! sur un< iphe quel-

conque, un incendie, un meu chose qui lit virement palpiter Mais non. Le héros siffle son chien, m • mi voiture, arrive ;i lîruv entre

tranquillemenl chez lui, Cest < « »n t r»- to -t même immoral. I

ne punissez-vous pas votre Edouard Lormicrt Pourquoi ne nous parlez-vous pas de ses remords? Pourquoi ne devient-il pas sincèrement amoureux? Pourquoi n'est-il pas éperdument épris de Thérèse »-t ne l'épouse-t-il pas? Ce serait une belle tin.

lue belle fin à laquelle vous ne croiriez pas, lecteur, parée quelle serait invraisemblable.

— Et le charbonnier? et M. de Marbaix?

Voici une courte lettre qu'Edouard Larmier reçut à Bruxelles, huit jours après ><»n retour à la maison maternelle.

« Monsieur Lormier,

» Je prends la liberté de rappeler à votre souvenir les offres que vous avez faites à notre ami Pierre Charrier. Celui-ci, se reposant sur vos promesses, a cherché une petite ferme, Ta trouvée, Ta louée, et il doit y entrer au printemps. Je viens, non pas en son nom,— car cet homme aime peu à demander, vous le savez, — mais au mien, vous prier de m'envoyer les fonds

dont vous croyez pouvoir disposer | son installation. Il est toujours bien entendu ({ue ce ne sera qu'un prêt qi.

ferai régulariser chez un notaire, etc.

» Madame Leroy et ma femme vous présentent leurs souvenirs affectueux. Elles vous rappellent la promesse que vous avez faite de nous amener madame Lormi.

mois de mai. Nous ferons une pu nade jusqu'à la bure où Charrier vous a trouvé, etc.

\ •■<■/. monsieur Lormier, etc.

o En. km: DE MaKIAOL

rebleu! dit Edouard en refermant

la lettre, j'allais oublier ce brave charbonnier,

r.nvoya-t-ii l'argent? .i«- D'en sais rien Mats il montra la lettre à sa mère, en racontant son aventure. 11 est probable qu< madame Lormier fut moins inf

notre héros.

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