XX1I
Vers midi et demi, au moment où l'on allait dîner, arriva Joseph Marin. Ce fut une diversion agréable pour nos person nages, assez mal à Taise vis-à-vis l'un de l'autre. Edouard songeait, cherchant à asseoir la conviction dans son cœur sur les bases les plus solides. M. Legrand, le front tout chargé de tristesse , parlait peu et par saccades; quand il arrêtait son re-
gard sur le visage de notre héros, celui-ci tressaillait sous le feu sombre qui sud échappait. Thérèse s'occupait des préparatifs du dîner avec une remarquable vivacité d'allures. La jeune fille cherchait sans doute, en agissant ainsi, à donner le change à ceux qui l'entouraient cacher les sensations tumultueuses qui grondaient dans son sein.
Marin fut donc reçu avec empressement par tout le monde. Au demeurant, et bien qu'il y eût quelque peu de ladrerie au fond de son affection pour Cécile. c'était un assez bon garçon, rond de foro* de caractère, et aimant cette plaisanterie bourgeoise dont le fond un peu niait sopile les rates provinciales. Cécile riait pomme une folle de ses saillies, dont il (Tétait pas trop mécontent, et Ton \
que la jeune fille n'attendait que te moment de lui prouver l'estime qu'e de sod esprit. Le dinèr ne fut ainsi m triste ni gai. il marcha en cabotant dans les ornières de la joie bruyant!
ei de Cécile, et par les chemins ou raient la réflexion de M. d, la
LE (AMI- IKON «8
tristesse de Thérèse el les tergiversations d'Edouard Lormier. Par moments, un profond silence régnait autour de la table: c'était quand ramant de Cécile s'oubliait trop Iniquement à sourire à sa fiancée; puis, trois ou quatre voix se faisaient entendre à la lois, comme si chacun avait Benti peser sur son cœur le poids trop lourd de ce silence et voulait s'étourdir dans le bruit d'une conversation forcée.
Au dessert, Edouard se leva et pria, par un geste, M. Legrand de le suivre. Ils descendirent tous deux dans la cour de la ferme et s'y promenèrent en long et en large. Thérèse suivait des yeux tous leurs mouvements, à demi cachée derrière les rideaux transparents «les fenêtres, pendant queGécile et Marin continuaient en égoïstes leur bavardage amoureux interrompu par de longs silem
— M. Legrand, .dit Edouard, je vous ai en grande estime, vous et votre famille. Quand j'étais jeune, je suis venu respirer pendant plusieurs années l'air de vos campagnes; je me suis nourri de votre pain et j'ai logé sous votre toit paisible. J'ai tou-
jours trouvé en vous un homme honorable et loyal jusqu'à la minutie. Ma mère a pour vous la même vénération que moi.
Je ne suis pas de ceux qui élèvent des obstacles infranchissables entre lés divj castes de la société, qui priment la richesse comme le premier des biens el s'éloignent avec dédain du monde des travailleurs.
— Vous êtes bien bon, M. Lormier, dit le fermier avec une modestie un peu ironique.
— Je suis juste, M. Legrand. l.'is citadins sont élevés dans le mépris des habitants de la campagne; à part quelques esprits clairvoyants qui ne se laissent point égarer par les préjugés, les bourgeois en général ont une assez méchante opinion des villa-rois; ils les regardent comme des êtres d'une intelligence inférieure , créés pour faire pousser leurs
grains, bâtir leurs maisons 61 tiSf toiles.
—Où diable veut en venir mon propriétaire? se demanda m. Legrand, qu<
préambule impatientait.
— Le séjour que je viens de faire chez vous a fortifié mes opinions à votre égard, continua notre héros. La dernière fois que je suis venu vous voir, il y a six ou sept ans, j'étais trop jeune pour faire des observations raisonnées; le village me sembla insipide et je n'y demeurai que pour plaire à ma mère, qui m'y avait accompagné. Aujourd'hui, après deux mois de séjour, je commence seulement à goûter tous les charmes de la vie que vous menez. J'en ai étudié avec soin les détails et l'ensemble, et je suis déterminé à vivre à la campagne.
— Ce n'est pas possible, fit M. Legrand.
— Cela est ainsi , reprit Edouard. Je vous parle après de mûres réflexions.
J'ai pesé le pour et le contre; j'ai retourné tous mes arguments et n'ai trouvé que de faibles raisons en défaveur de mes désirs.
— Et où allez-vous vous établir, monm< ur Lormicr? demanda le vieillard avec inquiétude.
— Ah! ceci dépend un peu de vous, papa, répondit le jeune homme avec un sourire un peu forcé.
— De moi! Voudriez-vous peut-être habiter le Vivier, et allez-vous me demander une résiliation de bail? Je vous avoue franchement que je ne quitterais la ferme qu'avec répugnance. J'y suis depuis plus de vingt ans. C'est ma patrie, à moi ; j'y ai économisé un petit pécule pour mes enfants, et ce serait de l'ingratitude de ma part de quitter une maison qui a vu toutes mes joies et toutes mes douleur-, femme y est morte, ajouta le vieillard
une douce tristesse; j'y voudrais mourir aussi.
— Il ne s'agit pas de cela , reprit Edouard; et si j'avais eu l'envie de
prendre le vivier, les misons que \ venez de me donner suffiraient pour me désister «le mes prétentions.
— Qu'est-ce doue alors! demanda If, Legrand, et en quoi puis-je influer votre détermination?
— pour m'établlr à la campagne, dit Edouard en s'arrêtanl et posant la main sur t'épaule du remuer, il foulque j?] ' quelque chose. Or, si j'entreprends travaux . je désire avoir quelqu'un qui
s'intéresse sincèrement à leur résultat. J'ai nia mère, direz-vous; mais son âge ne me permet pas d'espérer la conserver encore longtemps. La mort est impitoyable et n'écoute pas les prières d'un fils. Quand je serai seul , avec quelle ardeur travaillerai-je à l'édification de mon œuvre? Je ne me sens pas l'ambition nécessaire pour parvenir aux honneurs, soit dans la politique, soit dans toute autre branche de la science sociale. Je me vois ainsi croupir dans un désœuvrement d'autant plus blâmable, qu'il n'aide en aucune façon à îa marche de l'humanité ; une vieillesse ennuyée doit être un fardeau lourd à porter. Votre exemple m'a donné à réfléchir et je viens vous prier de m'aider dans mes projois.
— Que dois-je faire pour cela, M. Lor- ,mier? demanda le fermier en écoutant cette profession de foi, réminiscence des conversations que notre héros avait eues avec M. et madame de Marbaix. —J'admets toutes vos idées et suis charmé de vous les entendre exprimer.
— Votre approbation me prouve que je
suis dans un bon chemin, dit Edouard. Je vous disais donc que je ne voulais pas travailler pour moi seul : l'animal n'en vaut pas la peine. Heureusement, il ne faut pas être malin pour trouver un remède à ce mal, un moyen de tourner cet obstacle. — Je veux me marier.
— Vous marier! s'écria M. Legrand en s'arrètant tout étonné.
— Oui, papa; pourquoi non? Il faut s'amender tôt ou tard, et je sens que mon temps est venu.
— Je ne puis vous blâmer d'avoir i idée, dit le fermier on reprenant sa promenade; mais la difficulté sora de la mettre à exécution.
— Vous voulez dire que je trouverai ditlieilement une femme, reprit Edouard en riant.
— Non pas, M.Lonnier. Voua en trouverez vingt pour une. Un joli
riche et bien portant. n'eSl d« '.:'. commun de nos joins, pour qu'on !
fuse comme mari. Mais il s'agira «le non v»-r la femme qui voua convient
— Je ne devrai pas réfléchir longtemps
pour résoudre ce problème, M. Legrand, puisque je suis amoureux. La femme qui me convient, c'est celle que j'aime; et elle entre d'autant mieux dans les conditions que tout homme raisonnable voudrait m'iinposer dans cette circonstance, qu'elle habite déjà le village.
— Ah! fit M. Legrand qui sentit venir une confidence et ne voulut lancer en avant que ce monosyllabe discret. Sans qu'il en comprît la raison, le vieillard était de plus en plus attentif et prenait un singulier intérêt à cette conversation.
— Elle habite le village et a été parfaitement élevée, continua Edouard. Ce n'est pas une de ces mignardes beautés qui doivent leurs grâces à la coupe de leurs vêtements et leur langage prétentieux au désir de se faire remarquer; elle ne sait ni se pâmer à l'audition d'un opéra à la mode, ni parler littérature et politique, ni lancer à propos un coup d'œil de courtisane, adouci par une parole de prude; elle ne touche pas du piano, ni ne désire eu toucher; enfin, elle ne cache pas son bon sens pour montrer son esprit, et ses
actions sont en harmonie avec la logique du sentiment, qui a tant de puissant le cœur de l'homme.
— Oh ! oh ! quelle exaltation ! dit le fermier. Et cette tille est une paysan
— Oui, papa; et il faudrait que vous fussiez bien aveugle ou bien ingrat envers la Providence pour ne point en avoir reconnu toutes les beau!
— Je ne vous comprends pas. M. Lormier, dit M. Legrand qui reçut, à cette phrase, une grande secousse au cœur.
— Je vais vous dire le mot de l'énL . continua notre héros. Celle que J'aime, c'est Thérèse Legrand.
A ce nom prononcé lentement et avec un certain trouble, le fermier tit le mouvement d'un chevreuil qui entrevoit entre des branches l'œil du chasseur qui le couche en joue. 11 se redressa, et dit une grande noblesse :
— Plaisante/ vous, monsieur?
— Dieu m'est témoin que ma Bincélité
n'a jamais été plus vraie qu'en ce moment, répondit notre héros - qui avait eu tout i.- temps de se monter la té s dans i<
cours dé cette conversation, et qui croyait à lui-même sans arrière-pensée. Vous avez mon bonheur dans votre maison, mon cher patriarche, et je viens vous demander de pouvoir prendre mon bien où il se trouve. Voulez-vous me donner Thérèse pour femme?
A cette question positive, M. Legrand ne put retenir un cri de joie, et son visage s'illumina comme un nuage où vient briller le zigzag rapide de l'éclair.
— Vous ne répondez pas ! fit Edouard.
— Mais, dit le vieillard, je n'ose encore croire à ce que vous venez de dire. Vous, vous, mon fils !
— En ! oui, reprit le jeune homme, tout heureux d'avoir fait une si vive im] sion; eh ! oui, papa, votre fils, et cette fois pour de bon.
— Si je le veux ! cria le fermier. Oui, mon cher Edouard, de tout mon cœur, et j'en serai plus fier que si Thérèse épousait un prince. Ah! Dieu, si vous saviez!
Edouard savait, mais le vieillard ne pouvait s'en douter.
— Mais vous saurez tout plus tard.
272 LF. CAMÉLÉON.
ajouta celui-ci. Que de bonheur ! Quelle belle journée ! Venez, venez vite. —Mon fils! j'en perdrai la tête. Pauvre Thérèse!
— Pourvu qu'elle m'aime, dit Edouard hypocritement.
— Parbleu ! fit le fermier.
— Croyez-vous que je ferai bien de me montrer maintenant? demanda Edouard comme ils étaient sur le perron. Ne vaudrait-il pas mieux que vous lui fissiez ma demande isolément ?
— Vous avez peut-être raison , mon cher Edouard ; j'y vais donc seul. Je VOUS apporterai sa réponse dans un in>tant.
Edouard redescendit L'escalier et fut reprendre sa promenade; M. Legrand entra dans le salon où se trouvait Thérèse, et que venaienl de quitter Marin et Cécile, qui faisaient une visite aui écuries.
La jeune fille, tout occupée de l'aveu fait à son père, était tristement assise près du foyer , dans cette attitude rêveuse qu'Edouard avait admirée le matin même.
Ne comprenant rien à la pantomime de M. Legrand et de notre héros, elle s'était levée de la place qu'elle occupait près de la fenêtre, pour mieux se livrer, en dehors de toute distraction, à ses pensées pleines
Tik LE CAMÉLÉON.
d'amertume. Elle était penchée tristement au-dessus du feu ouvert, qu'elle tisonnait, pendant que des larmes coulaient lentement sur ses joues pâlies. Cette douleur muette était plus poignante que les contorsions de certains malheureux, qui semblent, par l'expression désordonné leur chagrin, craindre qu'on ne l< de ne pas sentir fortement.
Le vieillard arriva jusqu'à sa tille s que celle-ci s'aperçûl de sa présence. Dans sa joie, il la prit dans ses I' parler, et l'embrassa follement, comme m On venait de la lui rapporter a]
échappé à un grand dang
— Réjouis-toi, lui dit-il enfin, réjouist<»i, ma pauvre fille. Je t'apporte une grande
et bonne nouvelle.
— Tue nouvelle, papa! dit II,
^'efforçant de sourire.
— Oui ! une bonne nouvelle Ta ne comprends pas? Tu ne m'as d<>i causer avec M. B& fois pas l'ignorante. De quoi pouvions-nous
bien eau- Q*66l do ton boni*
— De mon bonheur : lit ThérJ
LE CAMÉLÉOW 878
inquiétude. Qu'avez-rvous dit à M. Edouard, papa? Mon Dieu ! qu'avez-vous pu lui dire?
— Parbleu ! ne vas-tu pas croire que je lui ai raconté ce qui s'est passé entre nous tantôt? Ne suis-je pas ton père, et ne dois je pas veiller à ce que ton honneur reste intact? Non, non, je n'ai rien dit. C'est lui qui a parlé.
— Et qu'a-t-il dit? demanda Thérèse.
— Eh! mauvaise! ne t'en doutes -tu pas? Je t'ai dit que j'arrivais avec une bonne nouvelle. Ne te souviens-tu plus de ton aveu de tout à l'heure?
— Eh bien, papa, dit la jeune fille troubler et inquiète, en se levant de sa chaise.
— Eh bien, il t'aime, et il t'a demandée à moi, répondit M. Legrand.
Thérèse jeta un cri et retomba sur sa chaise. Une singulière expression passa rapidement sur son visage. C'était comme une joie douloureuse, une félicité assombrie par quelque crainte de l'âme, quelque intuition secrète qui ne peut s'expliquer et qui ferait croire à la double vue et aux pressentiments.
— Tu ne me semblés pas aussi heu-
27G LE CAMELEON.
reuse que je l'aurais cru, reprit le vieillard. Après ce qui s'est passé, je m'attendais à plus de gratitude ; je craignais même que l'excès de ta joie ne te fit trop de mal , et c'est pourquoi je suis venu seul avec ma nouvelle.
— Il m'a demandée en mariage sans que vous ayez rien dit? reprit la jeune fille.
— Mais oui. Quelles idées as-tu? comment comprendre quelque chose à jeunes filles? Ne veux-tu plus te marier maintenant? Tu me reçois comme un chien dans un jeu de quilles.
— Pardonnez-moi, papa, dit Thérèse.
— Je ne te pardonne pas du tout; je te pardonnerai quand tu seras mai Voyons, vas-tu me faire attendre i temps ta répon
— Je suis si troublée que je suis à p ce que vous me dit
— levais donc répondre pour toi, reprit le fermier. Tu m'as dit ce matin que tu L'aimais, tu ne peux pas ne plus l'ain» soir. Je dirai oui. La belle affaire I
si difficile s pronom M. Legrand se dû la porte. Thé-
• ■il le voyant s'éloigner, s'élança vers lui et l»> retint dans ses lu-as.
— Attendez, dit-elle, attendez encore.
•/.-moi le temt)s de reprendre mes
esprits. Ne voyez-vous pas comme je soutire/ Il y a sur mon cœur un voile épais; ma tète brûle. Je ne sais ce que j'ai. Vous dites qu'il m'aime, et je ne suis pas heureuse. Guidez ma raison, papa.
— Parbleu! reprit le fermier en rentrant dans le salon et se croisant les bras, il faudrait être bien fin pour comprendre quelque chose à tes déraisonnements. Je n'ai jamais entendu parler d'une chose pareille. Tu aimes M. Edouard, M. Edouard t'aime et veut t épouser : cela est clair connue le jour. Je ne vois rien là qui doive V effrayer. Ce que j'y vois de plus mauvais. c'est qu'il est peut-être bien un peu trop riche pour toi. Mais vos enfants n'en seront pas tachés. 11 ne s'.agit pas de montrer de l'incertitude. Ummd tu renvoyais tes autres amoureux en me disant : — Je ne peux pas les aimer, —je disais : C'est bien! et c'était fini. Mais ici, ce n'est plus le cas. C'esl le bonheur qui trouble ta raison, et
is
je vais aller porter ton acceptation — que je rendrai joyeuse malgré tout.
Au lieu de répondre, Thérèse se mit à pleurer. Le fermier, qui avait déjà en main le bouton de la porte, revint encore fers sa fille; mais il paraissait très-mécontent. Il la prit par le bras et la fit asseoir; puis il s'assit à côté d'elle.
— Thérèse, lui dit-il avec sévérité, je vous ai dit ce matin que je n'avais jamais eu à me plaindre de vous : je disais ; cité pure. Non-seulement \ - une
Irlle d'un grand bon sens et qui pots un bon cœur, mais vous av</ de l'esprit et delà gatté, et je me suis parfois surpris à vous préférer a votre sœur, quoiqui fût une injustice. Je me pli compare!- aux autres filles de votre ' que je connais, »'t j'étais fier de vous \
roua un- punir de m<>n orgueil? I conduite d'aujounl'l) ii r doit meta que vos ferlas n'étaient que dissimula-
ti.ii!>' Vous ètesMrous i raée de m
matin, on voua moquez-vous di
loir? il ne tant pas foi
LE CAMÉLÉON. ità
— Mon Dieu ! dit Thérèse en continuant à pleurer, je ne sais que vous dire. Vous avez peut-être raison ; je devrais être heureuse, et pourtant je ne le suis pas.
— Pourquoi? pourquoi?
— Je ne sais. Je souffre d'une manière cruelle en vous attristant comme je fais ; mais je n'y puis rien. J'aime M. Edouard, et l'idée de mon mariage avec lui me fait mal. Ge nVst pas de la répulsion, c'est de la crainte; je ne puis mieux expliquer ce que je ressens. - El vous ne lui aviez rien dit, papa?
— Non, dit M. Legrand que la persistance de cette question impatientait. Me prends-tu pour un enfant? Voyons, que vais-je aller lui dire? Car enfin, il faut au moins être poli.
— Eh bien, dit Thérèse avec effort, diteslui que je demande trois jours pour réfléchir. Peut-être alors pourrai-je répondre dune manière raisonnable à sa demande.
— Allons, reprit le vieillard d'un air triste, je m'attendais à mieux; mais au moins tout espoir n'est pas perdu.
Et il alla retrouver Edouard, laissant
Thérèse assise au coin du foyer <t sanglotant amèrement.
Edouard ne fut pas étonné en attendant la réponse de la jeune fille; il lut stupéfait et violemment irrité. Envahi M. Legrtnd voulut adoucir sa mission et donner au vœu de Thérèse une l'orme plaisante, en parlant de la pudeur, de l'émotion, du joyeux saisissement qui avait dû la prendre à la nouvelle de son mariage; — notre héros demeura irrité. Il trouva dans i demande de trois jours de réflexion «ne humiliation pour lui. Son amour-propre.
réveillé parce demi-refus, monta sui dada de parade, et il quitta son fermier froidement, après avoir adhéré d'une :
lie au v.imi de sa tille.
Pour se distraire de Cet échec inattendu, il lit seller un cheval, et le mit à un fl
furieux d'accord avec tes grondements de
sa déception.
— Quoi : se répétait-il sai . un.
simple fermière, nnevillaga
que Je veux bien aimer. et qui d"
fléchir avant de dire oui :
\ cette pensée, il 6|«eronnait son ch<
ri reprenait an hasard, dans les champs, sa course écnevelée qui ressemblait à celle de Mazeppa, moins les loups, remplacés par une aveugle irritation qui mordait à pleines dents dans son orgueil saignant.
Quand il rentra à la terme, il faisait obscur déjà ; un valet reconduisit le cheval essoufflé à l'écurie; notre héros, dont la fièvre ne s'était pas encore éteinte, fut se promener dans les allées solitaires du jardin dépouillé de verdure; les squelettes des arbres se heurtaient au clair de lune des craquements fantastiques.
— Une paysanne! se disait-il, une paysanne)
Quand il eut fait quelques milliers de pas dans le même cercle, la fraîcheur de la nuit Tayaut quelque peu calmé, il allait monter à sa chambre, lorsqu'il vit venir vers lui une jeune femme profondément absorbée et marchant lentement.
Gomme elle allait passera côté de lui, il fit un pas à sa gauche et se cacha derrière le tronc d'un gros poirier.
La promeneuse était Thérèse; elle avait les bras croisés sur sa poitrine et pleurait
en marchant. Toute l'irritation d'Edouard s'enfuit au premier sanglot convnlsif qu'il entendit. Il s'avança vers la jeune tille et l'appela d'une voix douce. Celle-ci se retourna sans montrer de crainte et vint à la rencontre d'Edouard en lui tendant la main.
— Oh! lui dit-elle, qu'avez-vous t'ait?
Ces simples mots, dits par Thérèse avec ce calme trompeur qui sert de voile aux grandes douleurs, agirent instantanément sur notre héros. Il eut comme un éclair de raison suprême qui ne dura que linéiques secondes, niais qui suffit à lui montrer jusqu'où Pavaient emporté sa volonté incomplète et les tergiversations <\r son caractère, il comprit, dans ce cour! espace <le temps, tout ce que Thérèse avait dû souffrir depuis le matin el les combats qui s'étaient sans d<»ute livrés dans cœur entre son amour el sa raison, il comprit surtout l'incertitude de la jeune
Mlle, quand il lui avait fallu prendre une
décision à regard «le la demande pi
pitre qu'il avait faite. Il re\inl ainsi à s'm-
jurier eneore el à se ftétrir des épitb les plus malsonnantes.
LE CAMELEON. M
— Thérèse, répondit-il après un court
silence et en gardant dans les siennes les mains de la jeune fille, — Thérèse, suis-je si méprisable, que vous deviez vous consulter trois jours avant de répondre à mes
YM'UX?
— Non, ce n'est pas cela, M. Edouard, Dieu m'est témoin que ce n'est pas cela. Depuis le moment où mon père est venu me dire que vous m'aimiez, jusqu'à cette heure, j'ai pleuré, pleuré sans cesse; mais je ne vous méprise pas, vous le savez bien.
— Quel est donc ce sentiment de répulsion que je ne puis comprendre? demanda Edouard, qui avait oublié déjà toutes les mesquines souffrances de son amourpropre et que le contact d'une àme sincère ramenait à sa nature primitive.
— Ce n'est pas de la répulsion non plus, je l'ai dit à mon père. Ah! je suis plus malheureuse qu'on ne peut se le figurer.
— Vous ne m'aimez pas, Thérèse, vous ne m'aimerez jamais. *
— Mon Dieu ! répliqua la pauvre fille en tremblant comme une feuille agitée par
184 Lfi CAMÉLÉON.
lèvent, il dit que je ne l'aimerai jamais. Ali! Edouard! Edouard! qu'a\ez-\ou> fait? Vous avez brisé mon cœur à jamais.
Pourquoi ne suis-je pas partie, au Pourquoi me suis-je plu à aimer mon malheur? J'ai ce que j'ai cherché ■ c'est une punition juste et terrible de l'oubli de mes devoirs.
— Ne vous exaltez pas ainsi, Théi calmez-vous. Ne suis-je pas voire ami?
— Pourquoi vous ai-je écoulé, Edouard?
Pourquoi vous ai-je aimé?
— Vous m'aimez, dites-vous, ma chère Thérèse, et vous ue \milt7. pas -le moi, qui vous aime!
— Non, non, reprit la jeune tille, il ne peut y avoir d'amour entre nous ; cœurs ne peuvent battre l'un pour l'autre. Je le seU8 bien, et I
. si j'étais votre femme demain, i
un an vous seriez fatigué de moi. I ne m'ainiei-ie/ pas avec voti avec votre imagination; quand vous sentiriez celle-ci le refroidir, ce sérail fait de moi : je pourrais mourir, - me
tueriez avec votre ironie el voire méfiance.
Voilà ce que je n'ai pu dire à mon père, parce que, dans le premier moment, j'ai été comme anéantie par votre demande.
Oui, Edouard, je vous aime. Je ne sais pomment ce malheureux amour a grandi dans mon cœur. Je n'ai pu y résister ni le fuir. J'ose vous dire tout cela, parce que ce qui se passe ici en ce moment sort des choses ordinaires de la vie. Je vous aime, e1 je ne veux pas être à vous, je ne veux pas étire votre femme. Mon âme est égarée, mais je lui rendrai sa tranquillité premiére si vous partez. Ne m'en veuillez pas; plus tard vous direz que j'avais raison. Mon Dieu ! je ne sais ce que je vous dis ; mais je dois parler : cela me soulage. J'ai tant pleuré sur moi-même, que j'ai perdu toute idée et tout bon sens. Je ne qu'une chose : c'est qu'il faut que vous partiez. Vous partirez, n'est-ce pas? Je vous aimerai de loin, comme font les anges. Si vous restez ici , je suis une femme perdue. Mon cœur va au-devant de vous quand vous paraissez. Si vous disiez : —Viens avec moi ! comment résisterais-je? Vous serez bon; vous me ([lutterez, n'est-
ce pas! Edouard, partez, partez, partez demain.
En disant cela, Thérèse laissa tomber sa tète sur sa poitrine, sans que son corps remuât autrement que par un tremblement nerveux. Ses larmes coulaient toujours aussi abondantes. La commotion qu'elle ressentait lui laissait à peine a de force pour parler d'une voix basse et étranglée par les sanglots intérieurs.
Edouard, à la vue d'une aussi profonde douleur, sentit la pitié el le remords s'emparer de son cœur. Quand Thérèse eul fini de parler, il fut prêt à pleurer avec ell il dut faire un effort pour se soustraire aui reproches dont il voulait s'accabler luimême, et qui eussent été la preuve d'une grande faiblesse dans un moment aussi solennel. Il attira Thérèse à lui. la sent doucement dans ses bras et lui parla d'une voix troublée.
— Oui. dit-il. oui, Tl - un
malheureux, et voua auriez raison de me mépriser. Votre douleur m'étouffe; elle me fait souffrir comme vous souffrez. Chèi suinte fille! \nisi. en me jouant,
songer combien vous différiez i\(>* femmes ordinaires, je vous ai versé le poison de cette affection qui vous brûle le cœur ! Et vous me pardonnez! Vous ne m'accusez même pas! Vous n'avez pas eu la pensée de me punir; vous avez pallié ma faute ajux yeux de votre père en vous confessant à lui. C'est sur vous que vous vouliez que
■ 1ère tombât. Ah! vraiment, je suis bien misérable et bien petit quand je
• à tout cela ; maintenant seulement je vous connais, je vous vénère et je vous aime. Ce matin, j'ai peut-être été emporté par l'aveu que vous avez fait a M. Legrand. Mais maintenant...
— Ah ! je le savais bien que vous n'ignoriez rien, dit Thérèse eu s'éloignant d'Edouard. Quelque chose me disait que vous ne pouviez avoir eu librement la pensée de m'épouser. Vous nous avez éeouté>. n'est-ce pas, et vous avez cru qu'il était de votre devoir de me demander à mon père.
— Mais maintenant, maintenant, je vous aime, Thérèse.
— Taisez-vous, Edouard, laisez-vous.
Î88 LE CAMELEON.
Votre imagination vous trahit encore. Ali! je souffre par vous, mais je dois vous plaindre; si vous pouviez être sincère pendant une heure, si ia vérité pouvait luire un moment à vos yeux, vous comprendriez que je puisse vous aimer comme je le fais, et cependant vous dire non, toujours non.
— Vous vous vengez, Thérèse, dit Edouard étonné d'une aussi longue i tance, vous vous vengez en m'accabiant.
— Ne dites pas de ces choses-la : elles nie font mat. Vous saviez tout. n'.
pas ! Pauvre père, qui, avec M Baïveté d'enfant, se figurait que ce mariage était possible .'
— VOUS nie refus.-/ doue . I VOUS ne voulez pas être ma femme |
manda Edouard qui se calmait peu a peu.
— Remerciez moi de vous dire non, et quittez-nous, répondit la jeune tii; s'étreignanl le cœur des deux mains. \
ne comprendrez jamais quelles toi ; je ressens quand je vous parle ainsi Si
mon devoir ne nie soutenait . I
franco d'aujourd'hui me tueraient I