SCÈNE PREMIÈRE
FERNANDE, puis LAJONCHÉRE.
fERNANDE, assise à gauche du guéridon, tenant un ouvrage de broderie et
réfléchissant.
Avant-hier, une lettre d'excuses... Hier, personne... Il faut espérer qu'aujourd'hui...
LAJONCHÉRE, sortant de son cabinet et allant à la porte d'entrée, qu'il entr'ouvre.
Joseph!... Vous tiendrez mon américaine prête pour (rois heures précises.
FERNANDE
Ah : trois heures, c'est juste.. . mon petit oncle va sortir, comme tous les jours...
LAJONCHÉRE, s'ajustant devant la glace.
Oui, ton petit oncle va sortir...
FERNANDE
Dans son américaine... (Riant.) C'est drôle !
LAJONCHÉRE.
Qu'est-ce que tu trouves de drôle dans une américaine?.... Voyons ?
FERNANDE
C'est que... il n'y a pas deux ans... quand vous étiez encore notaire... vous n'aviez qu'un coupé bien simple, bien...
LAJONCHÈRE, achevant.
Bien bonhomme... va^ dis le mot.
FERNANDE
Un vieux cheval...
LAJ ONCHÉRE.
Très-bonhomme aussi. . un Caleb de cheval... Va donc.
FERNANDE
Et aujourd'hui^ une américaine dans le dernier genre!... un beau cheval anglais... ou irlandais, je crois... avec des rubans rouges aux oreilles !...
LAJONCHÈRE, se rapprochant du guéridon.
Dame ! Je ne suis plus notaire... J'ai changé de cheval.
FERNANDE
Dans ce temps-là, vous ne seriez pas sorti sans une cravate bien blanche, un habit...
LAJONCHÈRE.
Bien noir, c'est vrai... J'ai changé aussi d'habit.
FERNANDE
Mais regardez- vous donc!... quelle tenue de jeune hommeJ... Seriez-vous du Jockey-Club, mon oncle ?
LAJONCHÈRE.
Non, mais je postule.
FERNANDE
Enfin... (s'arrêtant.) Mai S je n'ose pas dire cela.
LAJONCHERE, devant la glace, passant un petit peigne dans ses favoris.
Ose, ma nièce, ose... on peut tout dire, avec des circonlocutions... Va toujours.
FERNANDE
Eh bien! il me semble que... avant la vente de votre étude... vous aviez les cheveux plus gris.
LAJONCHÈRE
Ah ! tu l'as remarqué?... C'est que j'en ai fait supprimer les blancs...
FERNANDE, naïvement.
Et vous en avez fait ajouter des noirs ?..
LAJONCHÈRE.
Oh! quelques-uns... très-peu... pour remplacer les anciens retirésdu service.
SGÈNK I. 3
FEHNANDK.
Il ne VOUS manque plus, mon petit oncle, (pic d'aller vous promener aux Champs-Elysées, dans voire améiicdine, avec tous ces beaux équipages (pii passent tous les ]onr^ dans notre rue... Eh! tenez !... (eUo s'csi approciicc de la feiiûtic.) Ah ! la jolie calèche!...
LAJONCHÉRE. *
Voyons.
FERNANDE
Une jeune dame seule...
LAJONCHÉRE, à part.
Oh!
FERNANDE
Quel maguifique mantelet de dentelles!
LAJONCHÉRE.
Oui... c^est du point d'Alençon.
FERNANDE, se retournant.
Plaît-il?... Vous connaissez le point d'Alençon, mon oncle?
LAJONCHERE.
De réputation... j'en ai beaucoup entendu parler,
FERNANDE, s'éloignant de la fenêtre.
Et vous le distinguez d'ici, du deuxième étage ?
LAJONCHÉRE.
Je suis presbyte.
FERNANDE
Vous ?. . . mais vous étiez myope autrefois !
LAJONCHÉRE.
Oui, oui, toujours quand j^étais notaire... parce que, des lunettes, ça fait bien, pom- lire un contrat... ça complète un officier ministériel... Mais j'ai changé ça aussi... j'ai passé presbyte.
Air de Lantara.
Puisque j'ai changé de voiture, De cheval, et, ce qui vaut mieux, Puisque j'ai changé de tournure.
D'habit, et même de cheveux...
* Lajonchère, Fernande.
FERNANDE
Soit, je comprends ces changements heureux. Mais, voir de loin, vous, myope naguère !...
LAJONCHÈRE.
C'est cependant facile à concevoir :
{Gaiement.)
Lorsque chez moi je change tout, ma chère. Je dois changer ma manière de voir.
FERNANDE
Et, tous ces changements-là, c'est pour plaire à ma tante?
LAJONCHÈUE.
Justement... pour plaire à Adrienne.
FERNANDE
Ah! c'est bien, cela... D" abord, ma tante est si jolie!...
LAJONCHÉRE.
Eh! eh!.,, elle a la trentaine, Adrienne.
FERNANDE
Vous avez bien la cinquantaine, vous, mon oncle.
La quarante-cinquaine, s'il vous plaît... Ne me grève pas d'un lustre.
FERNANDE
Et puis, c'est d'un bon exemple pour les jeunes gens qui se marient... (soupirant.) Surtout pour quelqu'un... qui en a besoin, de bons exemples!
LAJONCUÈRE.
Qui donc?... Ce n'est pas de Christian que tu veux parler?
FERNANDE
Si fait, précisément... Tenez, mon oncle, je n'en ai peut-être pas l'air, mais j'ai bien du chagrin au fond... Il ne m'aime plus, n'est-ce pas? •
LAJONCHÉRE.
Comment! il ne t'aime plus?... Mais vos publications sont faites, le contrat est dressé par mon successeur, votre mariage est... imminent... Quelle diable d'idée as- tu là?
SCKNK 1. 5
FERNANDE
Voyons, mon oncle, quand vous étiez sur le point d'épouser ma tante, ne veniez-vous pas tous les jours, tous les jours, lui faire visite?
LAJONCHÈRE.
Tous les jours, régulièrement, les dimanches compris... Les prétendus travaillent le dimanche, comme les facteurs.
FERNANDE
Eh bien ! monsieur Christian, lui, ne travaille môme pas dans la semaine... 11 n'est pas venu avant-hier.
Il nous a écrit qu'il avait un dîner de garçons... le dernier... son dîner d'abdication...
FERNANDE
Mais, hier, il n'a pas même écrit.
LAJONCHÈRE.
Il viendra aujourd'hui, tantôt.
FERNANDE
Ce n'est pas tout... Lui, autrefois si modeste, si réservé, il a pris depuis peu un petit air avantageux î . . .
LAJONCHÈRE.
Ah! c^est un air qui court... il aura attrapé ça sur le boulevard des Italiens... Mais ça se dissipera en ménage... (lui prcnam le bras.) Quand nous vivrons ensemble, ici, tous les quatre.
FERNANDE
Oh î que ce sera gentil !... Les quatre places de votre calèche... les quatre places d'une loge... Car, une fois mariée, j'irai au spectacle... partout... (vivement.) Ah! je n'ai pas vu ma tante hier au soir... S'est-elle bien amusée au Gymnase?
LAJONCHÈRE.
Amusée?... Elle est rentrée furieuse!... et, sans madame Defrène qui l'accompagnait, elle serait partie après le premier acte.
FERNANDE
Bah!... Et pourquoi donc?
LAJONCHÈRE, ëtourdiment.
Eh! mon Dieu! toujours sa toquade.
FERNANDE, élonnée.
Sa?...
LAJONCHÈRE.
C'est un mot qui se dit à mon cercle... c'est un néologisme distingué, que nous traduirons, si tu veux, par idée fixe.
FERNANDE
Laquelle ?
LAJONCHÈRE.
L^idée fixe de toutes les dames de notre société, depuis la femme de Tavoué de première instance, qui porte un peu de diamants, jusqu'à celle de l'agent de change, (jui en porte beaucoup... L'idée qui les irrite... les agace... les exaspère... chaque fois qu'elles reviennent, soit du spectacle, soit des Champs- Elysées, soit des courses de Longchamps.
lERNANDE.
Je n'y suis pas du tout.
LAJONCHÈRE.
C'est-à-dire, chaque fois qu'elles ont rencontré...
FERNANDE
Quoi?
LAJONCHÈRE, à part.
On peut tout dire, avec des circonlocutions... (Reprenam.) Chaque fois qu'elles ont rencontré... tiens! une calèche comme celle que tu viens de voir passer... une de ces calèches toutes neuves, comme une pièce d'or qui sort de la monnaie, avec un cocher minutieusement cravaté, deux chevaux couronnés de pompons... et, à demi couchée sur le reps des coussins, une jeune et jolie femme, seule... toujours toute seule... tenant un bouquet de vingt-cinq francs, et dont la robe de soie déborde audacieusement de la voiture, exposant aux outrages du macadam ses volants à cinq étages... Eh bien, voilà ce qui leur prend sur les nerfs... voilà la toquade d'Adrienne.
FERNANDE
Je ne comprends pas beaucoup... mais je comprends moins encoie pouiiiuoi ma tante est sortie mécontente de la représentation d'hier...