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CHAPITRE VIII

Contraste entre les colons d'origine française et les colons anglais. — Organisation politique. — Yilles principales : Québec, Montréal, Trois -Rivières, Ottawa, Kingstone , Toronto, etc. — Instruction primaire et secondaire. — L'institut des frères des Écoles chrétiennes. — Accroissement du nombre des catholiques par la conversion des protestants.

En 1791 , le parlement anglais avait adopté la division de la colonie en deux provinces : le bas Canada, composé des colons d'origine française; et le haut Canada, peuplé surtout des émigrants de la Grande-Bretagne. Nos compatriotes, au nombre d'environ quatre- vingt mille à cette époque , s'étaient échelonnés sur les rives du fleuve Saint- Laurent , en deux hgnes (de soixante heues chacune), s'étendant de Québec à Montréal. Nulle part ils n'avaient formé d'agglomération importante : ils étaient ruinés et privés de moyens de défense ; cependant ils surent maintenir et conserver avec énergie leur nationalité. Au lieu de se laisser entamer par les nouveaux venus, ils élargirent leur double rangée de villages, s'étabhrent sur les coteaux voisins , et envahirent les forêts de l'intérieur. Tout fut tenté par l'Angleterre pour empêcher ce résultat; mais rien ne réussit; et, nous aimons à le répéter, ils sont restés une race éminemment française. On les reconnaît à leur visage ovale et maigre, à leurs yeux noirs et vifs, à leurs lèvres minces, à leur nez aquilin; dans la campagne , leur teint , bruni par le haie , devient

aussi foncé que celui des Indiens. Leurs maisons, construites en bois, rarement en pierre, n'ont qu'un seul étage; mais elles sont ordinairement entourées d'un jardin et d'un petit verger bien entretenus. Les habitations les plus riches sont ornées de galeries, et là les principales chambres sont décorées de lambris peints avec des couleurs à effet. Les hommes portent comme vêtement une large redingote descendant jusqu'aux genoux, et serrée à la taille par une ceinture; un ample pantalon, de grosses bottes, un chapeau de paille en été, un bonnet de laine ou de fourrure en hiver. Le costume des femmes se rapproche encore davantage de la mode française. Longtemps les habitants du Canada tissèrent eux-mêmes les étoffes de laine et de lin à leur usage; ils tannaient les peaux destinées à leurs chaussures ; ils tricotaient leurs bas et tressaient les pailles de leurs chapeaux. A notre époque, les prix peu élevés des marchandises anglaises ont considérablement diminué l'importance des produits domestiques; quelques-uns cependant se fabriquent encore dans le pays : tels sont le savon, la chandelle , le sucre d'érable, les canots, les instruments agricoles et les modestes voitures dont se servent les colons français. Les qualités morales des habitants contribuent à l'agrément, à la sûreté des relations, à l'union des familles, et aux bons sentiments qui animent réciproquement les diverses classes de la société. Le père et la mère sont heureux de se sentir entourés de leurs nombreux enfants comme d'une couronne, et il n'est pas rare de voir les petits - enfants groupés avec joie autour de leur aïeul dans une douce harmonie. Les dimanches et les fêtes sont consacrés d'abord à l'entier accomplissement des devoirs religieux , puis à d'innocentes récréations.

Les colons d'origine britannique se sont établis surtout dans le haut Canada; ils ont peuplé le territoire situé entre la rivière Ottawa et les grands lacs, pays fertile, favorisé par son climat, mais trop éloigné de la mer pour que les émigrants venus en Amérique sous la domination française aient pu le coloniser.

Les Anglais conservent en Amérique les mœurs de leur pays, sont aventureux, et se distiriguent par un esprit d'entreprise opposé au caractère plus caluie des Franco-Canadiens. Les deux races ressentent l'une pour l'autre une sorte d'antipathie , à moins que la conformité de leurs croyances ne les rapproche et ne les unisse.

Quant aux anciennes et nombreuses tribus indigènes, elles ont presque entièrement disparu du Canada ; à peine, dit -on, en reste-t-il environ quinze mille. La plupart ont embrassé la vraie religion, ont formé des villages et cultivent la terre; d'autres, dont le nombre diminue chaque année, se livrent aux exercices de la chasse, errant à l'aventure, sans demeure permanente.

La population du haut Canada, moins considérable que celle du bas Canada, s'augmenta plus vite. La première puisait son accroissement à deux sources : les naissances et l'immigration, qui s'éleva, dans certaines années, à quarante mille individus. La seconde ne se multipliait que par les naissances. Aussi, dès 1851, les deux colonies étaient- elles à peu près d'égale importance : il y avait neuf cent cinquante -deux mille âmes du côté des Anglais, huit cent quatre-vingt-dix mille chez les Franco- Canadiens. En 1861 , l'équilibre était rompu : à cette époque, \^ race britannique comptait un million quatre cent mille personnes, tandis que la race française en réunissait seulement un million cent mille; mais comme l'accroissement des Canadiens français par les naissances est plus rapide que celui de leurs voisins, il y a lieu de penser qu'ils reprendront leur niveau, et le dépasseront même, quand l'immigration cessera. D'ailleurs l'espace hbre devient rare dans le haut Canada; les terres d'alluvions sont à peu près entièrement cultivées ; tandis que le bas Canada renferme encore d'immenses territoires, de qualité inférieure, il est vrai, mais que le travail de l'homme pourra féconder.

En 1874, il est permis d'évaluer à plus de trois millions la population totale du Canada^ Son administration politique et administrative a varié plusieurs fois dans le cours de ce dernier siècle. Lors de sa division en deux

HÎCA

départements distincts , chacun avait son gouverneur et ses assemblées législatives , c'est - à - dire une chambre élective et un conseil composé de membres nommés à vie par le souverain d'Angleterre. Cette constitution semblait favorable aux intérêts du pays; mais, s'il est vrai que les lois exercent une grande influence sur les destinées des nations , la façon dont on les appUque ajoute beaucoup à leur efficacité ou diminue singulièrement leur mérite. Les autorités britanniques, longtemps dominées par la volonté de faire pénétrer dans le bas Canada les mœurs, les aspirations et les croyances dominantes dans leur patrie, violèrent avec une déplorable persévérance les stipulations favorables à nos compatriotes , et suscitèrent de leur part les réclamations les mieux fondées/Leurs justes doléances, constamment formulées avec la plus respectueuse mesure, et toujours repoussées par les autorités locales et centrales , faillirent , en 1837, se transformer en une révolte générale. Un certain nombre de Franco -Canadiens, prenant conseil de leur désespoir, coururent aux armes; ils furent réduiis dans une lutte sanglante, à la suite de laquelle leurs oppresseurs se permirent d'odieuses vengeances! Mais trois ans plus tard, en 1840, les Anglais comprirent que la mesure des iniquités était comble , et qu'il fallait donner, au moins partiellement, satisfaction à des griefs trop longtemps méconnusi A cette époque, une nouvelle" constitution réunit les deux provinces sous le même gouvernement. Un gouverneur fut investi *du pouvoir exécutif; un conseil de quatre-vingts membres désignés par lui exerça la puissance législative, concurremment avec une assemblée de cent trente membres, élus tous les quatre ans, moitié par chacune des deux provinces. Le collège électoral fut composé de tous les habitants nés ou naturahsés au Canada, âgés de vingt et un ans et propriétaires d'un domaine rapportant au moins cent vingt-cinq francs par an. Chaque année le corps législatif vota les impôts, qui furent, avec les autres revenus , consacrés à assurer les divers services administratifs.

Depuis 1840, différents actes modifièrent la constitution dans un sens favorable à l'autonomie du pays.

Enfin, en 1864, des députés représentant les diverses colonies de l'Amérique du Nord s'assemblèrent à Québec pour discuter et adopter un projet de confédération. Grâce au principe de l'association sagement appliqué , ils espéraient donner un nouvel essor à l'agriculture, à l'industrie, et un nouvel accroissement à la puissance nationale. Ces légitimes aspirations commencent à se réaliser. En 18G7, un acte du parlement britannique, sanctionné par la reine Victoria, approuve la confédération du Canada, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse. Chaque État conserve son gouvernement et sa législation ; mais , pour les intérêts généraux , il existe une législation fédérale, consistant en une chambre basse et un sénat. Ces deux assemblées se réunissent à Ottawa, devenue la capitale des trois contrées. Il est probable que 4a colonie de Terre-Neuve et celle du Prince -Edouard s'associeront à cette combinaison, et y trouveront les ressources qui leur manquent; leur population restreinte, vouée à la marine , s'assurera ainsi des produits à échanger, des marchandises à transporter, e^ puisera dans l'agrégation une source nouvelle de proo périté.

On cite parmi les principales villes de ce pays : Ottawa, Kingston, Toronto, London, pour le haut Canada; Qaébec, Montréal, Trois-Rivières , William-Henry, pour le bas Canada.

Ottawa doit ses rapides développements à sa position géographique et à la rivière dont elle porte le nom *. La ville fut fondée en 1826 par By; ce colonel anglais, lui donnant son nom , l'appela Bytown ( ville de By ). En 1827, le saint sacrifice de la messe y était offert pour la première fois. En 1854, la cité changea son nom contre celui d'Ottawa. Elle est en partie bâtie sur deux promontoires, qui s'élancent à près de deux cents pieds au-dessus du

1 Ottawa signifie nreille dhomme en langue algonquine. Les historiens ignorent l'origine de ce nom.

niveau de la rivière. Sur le plus élevé, on a construit à grands frais et avec beaucoup de luxe les édifices publics où siège le parlement du pays. Ces bâtiments grandioses, ornés de cent tourelles et pignons, appartiennent au style gothique , et ont un aspect imposant. Il y a là un point stratégique qui rend les fortifications presque imprenables, et les place immédiatement après celles de Québec.

Au pied delà ville, deux rivières importantes viennent se jeter dans le majestueux Ottawa; ce sont le Gatineau et le Rideau , ainsi nommé parce que ses eaux , tombant perpendiculairement dans l'Ottawa , et formant une cataracte de quarante -huit pieds de haut, ressemblent à un rideau. Près de la ville, l'Ottawa forme des chutes célèbres , appelées les Chaudières. Les eaux, surmontées d'un léger nuage, se précipitent d'une hauteur de vingt pieds en forme d'entonnoir, et donnent l'idée d'une chaudière en ébullition. On a construit, au-dessus de ces chutes, une série de quatre ponts qui réunissent les deux Canadas.

Des deux promontoires on découvre d'immenses follets qui s'étendent à perte de vue; aussi la ville est-elle Qévenue le rendez -vous de nombreux marchands qui exploitent les bois avec des milliers de bûcherons. De là nous arrivent bon nombre de ces pins gigantesques qui descendent les cours d'eau, parviennent ainsi à Québec, et, traversant ensuite les mers, alimentent les chantiers de marine du vieux continent. Les rues spacieuses et régulières de la ville se garnissent de joUes maisons. La population s'est singulièrement accrue dans les derniers temps; elle dépasse aujourd'hui vingt-deux mille habitants.

Kingston (ville du roi) est une place forte, construite sur le Saint-Laurent, à l'extrémité nord-est du lac Ontario. Elle possède un arsenal, un chantier militaire; c'est une station de la flotte anglaise pour l'intérieur du pays; c'est aussi l'entrepôt du commerce entre Montréal et les lacs de l'Est. Pendant quelques années, de 1839 à 1843, Kingston avait été choisie comme capitale du Canada

(i 3,000 habitants). Les sœurs de Saint-Joseph y ont fondé un asile pour les orphelins et un Hôtel -Dieu pour les malades. Les filles de Marguerite Bourgeois élèvent les enfants.

Toronto, fondée en 1793 sur la côte nord-ouest du lac Ontario, est la capitale du haut Canada. Cette ville est le siège de l'archevêché pour la province ecclésiastique. Les religieuses de Lorette, originaires de Bavière, et les dames du Sacré-Cœur se vouent à l'éducation ; les sœurs de Saint-Joseph, au soulagement des pauvres.

Ses brasseries, ses distilleries, ses fonderies de fer, ses corderies, ses tanneries, ses fabriques de savon, de toiles cirées, ses ateliers d'ébénisterie , ses exploitations de blé, de laines, de fourrures, de bois de construction attirent des foules ouvrières. Ses habitants s'élevaient au nombre de quarante -six mille en 4862; ils ont atteint, douze ans plus tard , un chiffre bien supérieur.

London, sur la Thames, entre les lacs Érié, Huron et Ontario, compte environ le quart de la population de Toronto ; elle est citée pour son commerce considérable des blés.

Québec, capitale du bas Canada, est la ville la plus ancienne et la plus forte du pays. Commencée par les Français en 1G08 , elle a été souvent en butte aux attaques des Anglais ; c'est la cité antique, éminemment française ; son port, très -fréquenté, abrite les vaisseaux du plus haut bord. On peut évaluer à soixante- dix mille personnes le chiffre de sa population. Elle se divise en haute et basse. La haute a conservé ses vieilles constructions, avec ses rues étroites et tortueuses ; la basse, bien plus moderne, se distingue par l'élégance et la régularité de ses bâtiments. Elle est le siège de l'archevêché catholique pour la province ecclésiastique du bas Canada K Ses éghses et ses casernes sont remarquables; son in-

1 On dit que le palais archiépiscopal vient d'être incendié ; les catholiques n'ont aucun secours à espérer de l'État; mais ils nhésiteront pas â s'imposer de grands sacrifices pour relever ce monument . cher à leur piété.

dustrie, peu importante, consiste surtout en fabrication de bière, de boissons alcooliques, de voitures; elle s'occupe aussi de tanneries et de conserves de viandes. Elle exporte le sucre d'érable, les farines et les bois de construction.

V Hôtel-Dieu de Québec, si secourable aux malades, est dirigé depuis plus de deux cents ans par les religieuses hospitalières de la Miséricorde de Jésus, qui suivent la règle de Saint -Augustin. Plusieurs autres communautés rivalisent de zèle pour le soulagement des pauvres et l'éducation des enfants.

Nous avons déjà raconté l'origine et les développements de la grande cité de Montréal, appelée d'abord Ville -Marie par ses pieux fondateurs, et située près de l'embouchure de l'Ottawa, au milieu du fleuve Saint- Laurent, sur la côte sud de l'île fertile qui porte le nom actuel de la cité.

Les constructions sont charmantes, le site ravissant; c'est un port maritime, situé à plus de cent lieues de la mer. Montréal est le siège d'un évêché et d'un séminaire dirigé par les sulpiciens, anciens et insignes bienfaiteurs du pays. On y remarque un arsenal, une riche bibliothèque, plusieurs sociétés savantes, une belle cathédrale.

Un Hôtel -Dieu aux proportions grandioses est administré par les sœurs de Saint - Joseph , qui exercent la charité dans toute sa perfection , et s'ingénient pour prodiguer aux malades les soins délicats et les attentions touchantes. Une importante maison d'éducation et de charité, appelée l'Hôpital général, est dirigée par les sœurs grises.

Cette maison doit son origine à M. de la Barre, qui voulut lui consacrer sa fortune et sa vie. Elle était destinée à recueillir les orpheUns, les enfants pauvres, les vieillards et autres nécessiteux ; mais ses débuts ne furent pas heureux, parce qu'elle manquait de bons infirmiers. L'œuvre ne devint prospère que quand elle fut placée par les sulpiciens sous la direction de M'"^ d'Youville, née de la Jammerais, fille d'un brave officier de marine,

venu de Bretagne en Amérique. Elle était née au Canada, et fut la première Canadienne qui fonda un institut de miséricorde. Veuve après huit ans de mariage, mère de deux fils qui furent prêtres, elle voulut se consacrer entièrement aux bonnes œuvres. Elle s'adonna d'abord à la visite des malades, et recueillit plusieurs infirmes dans sa maison. Puis elle sut grouper autour d'elle (1747) des compagnes animées de son esprit, décidées à vivre sous une règle commune, et accepta la charge d'administrer l'hôpital.

Par son intelligente et active charité, M°^« d'Youville devint la providence de cette maison. Des secours inespérés , de merveilleuses assistances récompensèrent sa haute vertu. En quelques années elle parvint à payer les dettes de l'étabUssement, à le reconstruire en l'agrandissant, et un peu avant sa mort (1771 ) elle écrivait :

« Nous sommes dix-huit sœurs, toutes infirmes, qui conduisent une maison où il y a cent soixante - dix personnes à nourrir et presque autant à entretenir; trèspeu de rentes : la plus considérable est celle de nos ouvrages, qui sont tombés des deux tiers depuis que nous sommes aux Anglais. Toujours à la veille de manquer de tout, nous ne manquons jamais, du moins, du nécessaire. J'admire chaque jour la divine Providence, qui veut bien se servir de si pauvres sujets pour faire quelque bien. »

De nos jours, l'Hôpital général , qui n'a que cinquante mille francs de recettes certaines, dépense cent cinquante mille francs, et parvient toujours à les avoir. Il recueille les infirmes des deux sexes, les enfants trouvés et les orphelins irlandais.

Indépendamment de cette maison, les sœurs grises de M'"° d'Youville, appelées aussi sœurs de la Charité, dirigent à Montréal deux autres établissements hospitaliers ; elles administrent de nouvelles fondations à Québec, à Ottawa, à Saint-Hyacinthe et à Saint-Boniface.

Un siècle pluo tard j \xm ftulr<3 communauté naîasait à

Montréal : c'est celle des sœurs de la Providence, instituée par M"»® Gamelin , en faveur des orphelins , des sourdes -muettes et des aliénés. Ganoniquement érigée en d844, cette famille religieuse s'est déjà répandue dans la ville et dans les campagnes du diocèse; elle a pénétré dans celui de Saint-Hyacinthe, et a été appelée, en dehors du Canada, au Chili et aux États-Unis.

Enfm, en 1848, M""® veuve Gahpeau suscitait la communauté des soeurs de Sainte - Pélagie ou de la Maternité, vouée à l'assistance des femmes en couches, qu'elle recueille dans sa maison ou qu'elle va soigner à domicile.

Les établissements industriels de Montréal ressemblent à ceux de Québec. Des bateaux à vapeur et trois chemins de fer multiplient les moyens de communication avec le Canada , les autres colonies anglaises et les États- Unis. Un pont magnifique, de trois kilomètres de long, construit en tubes métaUiques, jeté sur le Saint- Laurent , permet à la voie ferrée de traverser le fleuve. Ce pont, qui porte le nom de la reine Victoria, est une des merveilles du génie moderne.

Les rehgieuses du Sacré-Cœur, vouées à l'éducation, se sont établies près de Montréal en 1841. Dix ans plus tard, elles fondaient un autre couvent dans le diocèse de Toronto.

La ville des Trois -Rivières, ainsi nommée à cause ile la place où elle est bâtie, n'a qu'une médiocre importance, surtout si on la compare aux deux précédentes. Elle existe grâce à un fort construit en cet endroit par Champlain, et consistant en une enceinte de pieux de cèdres enfoncés dans le sable.

Les ursulmes y dirigent un pensionnat de soixante-dix élèves, une école gratuite pour cent cinquante jeunes filles, un hôpital qui soulage près de cent malades par an. Ces rehgieuses continuent et développent ainsi le bien commencé par M'"® de Champlain , qui vint au Canada avec son mari, à l'âge de vingt-deux ans, et que les sauvages voulaient, adorer à son arrivée, n'ayant jamais rien vu de si beau. Après la mort de Champlain ,

veuve sans enfants, elle fit profession d'ursuline dans le couvent de Meaux, dont elle était la fondatrice.

La ville des Trois -Rivières, située à cent douze kilomètres de Québec, s'adonne au commerce des produits agricoles et forestiers du pays. Les ursulines et les enfants spirituelles de la sœur Bourgeois se livrent à l'éducation des jeunes filles.

William-Henry est une place forte, construite par les Français en 1665, sous le nom de Sorel , à l'embouchure du Sorel ou Richelieu, dans le Saint -Laurent, pour réprimer les incursions des indigènes; elle défend aujourd'hui le Canada contre les États-Unis; elle renferme de belles casernes et un vaste chantier de construction.

Malgré le développement de quelques industries , l'agriculture est la base de la prospérité du pays. La terre y devient plus fertile à mesure qu'on remonte le Saint- Laurent. Le haut Canada possède la presqu'île des lacs, où le sol est d'une fécondité exceptionnelle, parce que la superficie se compose d'une épaisse couche de terrain végétal. Les prairies sont de qualité supérieure; elles ofl'rent aux regards un gazon épais et fin. Les produits des forêts, de la pêche, et l'exploitation des mines, complètent les ressources principales de la contrée. Ses échanges se font surtout avec l'Angleterre et les États- Unis. Ses nombreux cours d'eau et ses lacs viennent puissamment en aide à son commerce intérieur ; mais il a fallu exécuter d'importants travaux, et consacrer bien des millions à la construction de canaux, pour vaincre les obstacles que les rapides et les cataractes opposent à la navigation. L'ensemble des chemins de fer construits au Canada embrasse tout le pays dans un développement d'environ sept mille kilomètres. Les lignes télégraphiques (six mille kilomètres) permettent une prompte correspondance avec les prmcipales agglomérations d'habitaiits.

Longtemps l'instruction des classes populaires fut négligée parmi les Canadiens , décimés et ruinés par la conquête. Les quelques prêtres restés dans les campagnes et les rares reUgieuses que possédait le pays ouvraient

des classes et groupaient autour d'eux le plus d'enfants possible ; mais leur admirable dévouement était loin de suffire à la tâche : il fallut attendre que la population eût recouvré les ressources nécessaires pour attaquer avec succès le fléau de l'ignorance. Ce temps est venu ; aussi l'enseignement primaire des garçons s'est-il trèsheureusement développé au Canada depuis quarante ans , grâce au concours des frères des Écoles chrétiennes , si dévoués à la jeunesse et trop souvent persécutés. Leur institut, suscité providentiellement en faveur de ces temps difficiles et troublés , a prévenu et dépassé il y a déjà cent cinquante ans les partisans actuels de la gratuité. En effet, la règle, approuvée par Benoît XIII en 1725, organise par l'esprit de sacrifice et de charité le système des classes gratuites, que plusieurs défendent de nos jours dans un but hostile à la liberté ; car l'intention de plusieurs des réformateurs modernes est de faire subventionner les écoles de l'État, afin d'empêcher la concurrence de celles qui ne pourraient pas vivre sans le secours de la rétribution scolaire. « Les frères tiendront partout leurs écoles gratuitement, disent les statuts, et cela est essentiel à leur institut. Ils ne recevront des écoliers ou de leurs parents ni argent ni présents, quelque petit qu'il soit, en quelque jour et en quelque occasion que ce soit. »

En 1837, M. l'abbé Québher, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice à Montréal, fit un chaleureux appel au successeur du vénérable de la Salle , fondateur de l'institut enseignant; et cette même année quatre frères, partis de France, abordaient au Canada pour fonder les Écoles chrétiennes dans le nouveau monde *. Deux classes ouvertes à Montréal attirèrent bien vite deux cents, puis deux cent soixante - dix élèves. En peu de temps les classes se multiplient, les religieux pénètrent même dans les États-Unis; et les développements sont si sé-

1 Consulter, dans le Contemporain d'octobre 1872 , l'article intitulé : Les Frères des Écoles chrétiennes en Amérique, par M. le baron René de Suint-MfturiSé

rieux, qu'en 1847 il devient opportun de grouper les maisons d'Amérique en une province séparée, qui compte cinquante frères et quarante classes.

En 1871, deux cent quinze frères et vingt-cinq novices sont attachés à vingt-quatre maisons. Le nombre des écoliers s'élève à dix mille. Les protestants , comme les catholiques, apprécient la méthode des rehgieux, et les gouverneurs généraux leur rendent justice en les louant.

M. le baron de Saint-Mauris reproduit dans le Contemporain un article inséré par M. Villeneuve, le 6 octobre 1871, dans le Nouveau Monde de Montréal. Les passages suivants expriment l'opinion éclairée du pays relativement à ces maîtres si dévoués à la jeunesse :

« Au point de vue économique, il est aisé de voir que les services des frères coûtent moins que ceux des professeurs laïques. Non-seulement un frère n'a pas de famille, mais il vit de peu. Si son vœu de chasteté dispense la société de pourvoir à la subsistance d'une épouse et de plusieurs enfants, son vœu de pauvreté lui impose une frugalité et une modestie moins onéreuses pour les deniers publics. Un frère, par exemple, a une grande robe d'un prix infime et d'une durée prodigieuse; son unique soutane doit le vêtir dix -huit mois durant; son inépuisable manteau, cinq ans, et son antique chapeau, six ans.

«... Sous le rapport de la science, les frères, et c'est le moins que je puisse dire, valent les professeurs laïques. Débarrassés des soins de la vie domestique, ils consacrent chaque jour des moments précieux à l'étude. De plus, ils ne sont pas, comme les laïques, condamnés à étudier sans guide. Ils trouvent parmi leurs frères des hommes de toutes les spécialités, pour les former et les instituer dans ce qui est la science même.

« Pour la pédagogie, la méthode des frères est ce qui s'est produit de plus étonnant et de plus profondément sage. En outre, cette méthode a pour elle la sanction de trois siècles ; elle a été éprouvée, corrigée, perfectionnée, et adaptés k toua les besoins. Elle n'est point Vœuvro

d'une expérience particulière : des milliers d'hommes pratiques, d'hommes qui ont vécu et vieilli, qui sont morts au service de l'enfance , y ont apporté le fruit de leurs observations et le tribut de leurs lumières.

« Les frères, dit -on, n'enseignent que le catéchisme et la prière ; ils peuvent commencer une éducation , mais la continuer, l'achever, ils n'en sont pas capables. Rien d'exagéré et de faux comme cette accusation.

« Les frères enseignent six heures par jour; voyons ce qu'ils consacrent de ce temps à la prière et à la religion. Chaque fois que la cloche annonce qu'une heure s'est écoulée , un enfant élève soa cœur à Dieu et dit : « Souvenons-nous que nous sommes en la présence de Dieu. » Soit une minute ; et comme il y a six heures de classe , six minutes. Voilà pour la prière 1 A la fm de chaque journée, le frère fait une demi-heure de catéchisme; ce qui, joint aux six minutes de prière, donne trente-six minutes à la chose religieuse. Les cinq heures et vingtquatre minutes qui restent, dans les écoles intérieures, sont consacrées à la lecture, à l'écriture, à la grammaire, à l'arithmétique, à l'histoire, etc.; et, dans les écoles supérieures, à la grammaire générale, la littérature, la rhétorique, Thistoire, la mythologie, la géographie historique, politique et commerciale, l'astronomie, l'arithmélique, Talgèbre, la géométrie, la trigonométrie, l'arpentage, le levé des plans, le dessin dans toutes ses branches, la tenue des livres dans toute son étendue, l'histoire naturelle, la physique, la chimie, l'économie sociale et commerciale, un cours de législation élémentaire usuelle, la mécanique, la musique vocale et les langues. Voilà ce qu'on appelle n'enseigner que le catéchisme! Nous pouvons ajouter à la longue énumération des matières enseignées la télégraphie, dont on donne des leçons dans quelques écoles, comme à celle de Charablay, dans le diocèse de Québec. Une preuve du cas qu'on fait de leur enseignement et de leurs livres classiques, c'est qu'en 1848 plusieurs furent l'objet de contrefaçons : ainsi leur Traité d'arithmétique, l'Abrégé de l'histoire du Canada et l'Abrégé de géographie. Tout

le monde s'accorde à dire qu'ils ont rendu un très -grand service à l'instruction par leurs livres classiques, bien rédigés et parfaitement adaptés à l'intelligence des enfants.

«... Nous avons dit la confiance que les protestants eux-mêmes témoignent aux frères. Leurs enfants fréquentent leurs écoles et leurs collèges. Il faut proclamer ici la vérité, dit le Citoyen d'Halifax, c'est qu'il n'est fait aucune tentative pour les attirer au catholicisme. Il est vrai que, toutes les heures, un coup de cloche invite h une courte prière; mais c'est une prière mentale et silencieuse : chaque enfant peut répéter intérieurement la prière apprise sur les genoux de sa mère. C'est un moment de repos et une invitation à la piété. »

L'opinion exprimée en faveur des écoles cathohques de garçons s'étend aux classes de filles et aux maisons d'éducation dirigées par diverses communautés religieuses.

Selon le témoignage de M. Buckingham, les écoles tenues par les sœurs sont tellement estimées par tous, que les familles protestantes elles-mêmes envoient leurs filles avec confiance au couvent des ursulines pour être élevées comme les catholiques. Cette remarque peut s'appliquer aux autres ordres enseignants.

Grâce aux généreux efforts du clergé et des religieuses vouées à l'enseignement de la jeunesse, grâce aux travaux de deux hommes distingués, le docteur Meilleur et M. Chauveaii , surintendant de l'éducation , le bas Canada se distingue par le nombre et la qualité de ses écoles. « Aujourd'hui, écrivait M. Rameau en 1866 ', on y compte trois mille cinq cents écoles et deux cent mille élèves, dont trente-trois mille sept cent sept appartiennent à l'instruction primaire du deuxième degré, et cent soixante-six mille à l'instruction du premier degré. La population étant d'un million cent mille âmes, c'est un

1 Voir, dans le Correspondant du 25 juillet 186'5, l'article intitulé ; Situation reiiyieuse de l'Amérique anglaise , par M. E. Rameau.

élève par cinq habitants et demi; en France, cette proportion n'est que d'un élève sur douze liabitants. Il est bon de signaler que ce progrès s'est effectué par les seuls moyens de la persuasion et de l'encouragement, sans jamais recourir à aucune prescription obligatoire.»

Quant aux croyances religieuses, le pays se partage entre le catholicisme et les innombrables sectes protestantes. Le bas Canada, peuplé par les Français, présente une immense majorité cathoUque : plus d'un million d'âmes sur environ un million deux cent mille habitants. Le haut Canada, peuplé par les Anglais, présente le catholicisme en minorité : à peine trois cent mille âmes sur plus d'un million quatre cent mille personnes. Mais là plus qu'ailleurs les masses protestantes se subdivisent et manquent complètement d'homogénéité, tandis que dans les deux provinces les progrès de l'Église romaine sont considérables et ininterrompus.

Trois causes peuvent produire ce résultat important : 1» l'immigration ou l'établissement d'étrangers dans le pays; 2» les naissances des cathoUques; 3» le retour des protestants à la vérité.

L'immigration, très -faible dans le bas Canada, n'y produit pas d'effets appréciables. Elle est importante dans le haut Canada, mais elle y amène très -peu de catholiques. Les naissances ne suffisent pas pour expliquer le phénomène que les statistiques les plus autorisées nous révèlent; il faut donc admettre que de nombreuses conversions ramènent spontanément à la vérité ceux dont les pères avaient été séparés par les violences du pouvoir civil. La réflexion, l'étude, les besoins du cœur et les lumières de la conscience conduisent au catholicisme. Habituée d'ailleurs à se propager par ses bienfaits, l'Église catholique aime à voir ses fidèles se dévouer personnellement aux nobles causes, se consacrer au soulagement de toutes les misères; elle se plaît à cultiver les esprits et à développer les inteUigences. De là ce généreux empressement, admiré de tous, qui a porté les jeunes Canadiens à venir défendre à Rome, il y a peu d'années, le souverain pontife. Dô là ces nombreuses oeuvres de charité , qui se

multiplient sous des formes si variées , pour répondre à tous les besoins. De là ces orphelinats, ces hôpitaux, ces asiles de la vieillesse et ces cinquante conférences de Saint-Yincent-de-Paul, qui s'organisent d'autant plus facilement que le pays est plus solidement chrétien '. De là les débuts florissants de l'association de Saint -François-de-Sales , qui travaille surtout à la diffusion des bons livres et au soutien des Écoles chrétiennes-. De là enfin les efforts et les sacrifices destinés à répandre l'enseignement le plus complet possible.

« Sous la domination française, dit à ce sujet M. Rameau dans le Correspondant de juillet 1866, déjà cité, le clergé catholique avait étabU plusieurs maisons d'éducation qui rendirent à la colonie les plus grands services; il suffit de nommer ici les sulpiciens de Montréal, les jésuites de Québec, et le séminaire créé en cette dernière ville par le premier évêque de ces contrées, M^^ de Laval-Montmorency, nom historique en France, qui a conquis également dans la Nouvelle-France une renommée traditionnelle et populaire.

« Après la conquête, ces maisons devenaient plus précieuses encore , et le zèle des catholiques s'employa activement à les multiplier. Parmi ces fondateurs, les ecclésiastiques se montrèrent au premier rang : l'abbé Girouard bâtit et dotale collège Saint-Hyacinthe ; celui de Sainte -Anne fut l'œuvre de l'abbé Panichaud; un autre créa celui de Sainte -Thérèse; et un troisième séminaire canadien avait été établi à Nicolet par l'abbé Grévier. C'étaient de simples curés qui avaient adopté toute une vie de privations et d'économie, pour léguer après eux à leur patrie ces monuments d'une foi généreuse. Un riche négociant de Montréal, l'honorable Masson, consacra aussi une partie de sa fortune au collège de Terrebonne, et les jésuites érigèrent à Montréal leur beau

1 Un conseil supérieur relie entre elles les diverses conférences. 11 en existe vingt et une à Québec (seize de langue française et cinq de langue anglaise), douze à Montréal, huit à Ottawa, etc.

2 L'association n'a pas à s'occuper des missions ; tout est prévu > et tout a été fondé à cet égard au Canada.

collège de Sainte-Marie. Nous ne citons ici que les principaux établissements. Il a été également fondé dans le haut Canada plusieurs collèges catholiques, dont les plus importants sont celui d'Ottawa, celui de Régiopolis , près Kingston, et celui de Toronto.

(c Cependant il ne suffisait pas d'augmenter le nombre des collèges, il fallait les rendre accessibles; on y travailla avec un dévouement rare et un désintéressement plus rare encore. Dans un pays où tous les salaires sont très -élevés, à là porte des États-Unis, où l'amour du gain est porté à sa dernière limite, les prêtres canadiens surent s'astreindre à une vie tellement modeste , à des émoluments tellement médiocres , que dans tous ces collèges on reçut des pensionnaires moyennant la modique somme de trois cent cinquante à quatre cents francs. Encore aujourd'hui, ce prix s'est à peine modifié : il oscille de quatre cents à six cents francs.

« Les élèves affluèrent; et l'instruction secondaire réelle et solide, qui unit la civilisation du présent à celle du passé pour préparer l'avenir, celle qui forme le cœur et l'esprit de l'homme tout en ornant son intelligence, est peut-être plus répandue au Canada qu'en aucun pays du monde. On y compte aujourd'hui vingt-huit maisons d'instruction secondaire, dont vingt-trois sont catholiques et cinq protestantes; les premières comptent trois mille six cent trente et un élèves , et les secondes sept cents. C'est donc en tout quatre mille trois cent trente et un enfants auxquels s'appUque l'instruction secondaire, sur une masse d'un million cent mille âmes *. Pour retrouver cette proportion en France, il faudrait que la population de nos lycées et pensions fût de cent soixante mille élèves. »

1 L'auteur a pris pour base de son calcul le chiffre de la population du bas Canada à l'époque où il écrivait.

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