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ET LES CONFIÈRENT A LA LOYAUTÉ D'UN ENNEMI GÉNÉREUX

de poudre et de canon , et il usait avec une grande réserve ses dernières et rares munitions, dans l'attente d'un secours de la France. Un vaisseau chargé de provisions eût suffi pour le sauver. Mais nos bâtiments, partis trop tard de Bordeaux, n'arrivèrent pas à temps ; la flotte anglaise, au contraire, apparut au bas du fleuve Saint-Laurent. C'était le triomphe des ennemis et la ruine de nos dernières espérances!

M. de Lévis dut lever le siège et opérer sa retraite sur Montréal. Les Anglais dirigèrent alors de ce côté les trois corps dont ils disposaient pour entourer cette ville et l'obliger à se rendre. M. de Lévis ne consentit pas encore à perdre tout espoir ; il s'efforça de ranimer le zèle des Canadiens, de calmer les inquiétudes trop fondées des fournisseurs de l'armée, créanciers dont les lettres de change n'étaient plus soldées *. Il décida les officiers et les soldats à se dessaisir de l'argent de poche qui leur restait, pour acheter du pain et se ménager la subsistance de trente jours; puis il prépara la dernière lutte. Il avait trois à quatre mille hommes à opposer à quarante mille ennemis ! Les fortifications de Montréal consistaient en un mur peu épais avec des fossés construits depuis bien des années , et destinés autrefois à prévenir une surprise des farouches Iroquois. Ces moyens de défense étaient trop insuffisants ; aussi le marquis de Vaudreuil (toujours gouverneur de la colonie), d'accord avec le conseil de guerre, défendit formellement de prolonger plus longtemps une guerre désormais inutile, et le vaillant général, obéissant à regret, posa les armes le 8 septembre 1760 : à partir de ce jour, nos colons, si éminemment Français, passaient au pouvoir de FAngleterre!... >^-~-««— «- -

En 1763., eurent lieu la pjinition d*un grandjcandale et la si g n atur e d'uii h upoili-aM-^rai té .

Le scandale avait été longtemps toléré. Il consistait dans une série de concussions commises au Canada. Ces

1 L'État devait aux colons quarante millions, qui ne furent pas remboursés.

odieuses dilapidations, à l'ombre desquelles s'étaient rapidement élevées des fortunes conèidérableSj avaient épuisé les forces du pays et hâté le jour de sa ruine. L'opinion publique appelait un châtiment; aussi, en 1761, un arrêt du conseil d'État et une ordonnance du roi chargeaient vingt- sept conseillers au Châtelet de juger les employés les plus compromis. A la tête des cinquante-cinq accusés figurait M. Bigot, intendant du Canada, qui fut banni à perpétuité du royaume, avec confiscation de ses biens, 1,000 livres d'amende, et 1,500,000 livres à l'État. Le total des restitutions ordonnées en 1763 s'élevait à 12 millions.

Cette même année (10 février) , le duc de Choiseul signait avec l'Angleterre le traité de Paris, qui cédait à la Grande-Bretagne toutes les possessions françaises de l'Amérique du Nord, et réservait à nos quatre-vingt-deux mille compatriotes catholiques la faculté de professer leur cu\iQ, autant que le permettaient les lois de la Grande-Bretagne. Cette restriction odieuse, dont nos diplomates ne saisirent peut-être pas toute la portée, servit à abriter l'oppression des consciences. Le roi d'Angleterre, Georges III, s'empressa d'imposer à sa nouvelle conquête les mesures législatives adoptées contre les cathohques dans la Grande-Bretagne.

(( Mais, comme le dit le R. P. Lacordaire dans une lettre adressée à un jeune homme, les lois des nations chrétiennes c'est de ne pas permettre le retour dans le monde d'une domination unique, comme au temps de l'empire romain. C'est pourquoi ce qui dans l'Europe régénérée a tendu à cette ambition démesurée a toujours rencontré un obstacle insurmontable. Charlemagne a lui-même divisé sa succession ; les papes ont heureusement combattu le développement du saint-empire romain. La France, pendant un siècle et demi, de Charles- Quint au traité deWestphalie, a travaillé à l'abaissement 'ie la maison d'Autriche, héritière des deux mondes.

.'Europe s'est coalisée contre Louis XIV, et elle a jeté

js Napoléon. »

L'Angleterre avait abusé du (irpit de la conquête ; le

châtiment ne se fit pas longteraps attendre. Cette puissance venait de détruire sans s'en apercevoir le dernier argument qui pût retenir les colonies sous sa domination. Restées soumises tant que le voisinage des Français leur faisait sentir le besoin d'être protégées par la métropole, elles songèrent à secouer le joug de TAngieterre dès qu'elles furent rassurées de ce côté, et treize ans plus tard, en 1776, leurs représentants déclaraient l'indépendance des États-Unis.

Quant à nos malheureux compatriotes, ils regrettèrent vivement la perte de la patrie, de cette patrie qu'on aime toujours, mais qu'on chérit davantage le jour où on la perd. La conduite tenue quelques années auparavant envers les Acadiens par les Anglais leur inspirait d'ailleurs des craintes trop fondées. Ils avaient encore présents à l'esprit les procédés barbares au moyen desquels sept mille personnes * établies dans ce pays avaient été violemment expulsées de leurs foyers. Ces paisibles colons vivaient unis comme une famille de frères, sous la bienveillante autorité de la France; mais la pureté de leurs mœurs, leur dévouement à leur pays et leur attachement à la foi catholique déplaisaient aux vainqueurs, qui les accablèrent de vexations et d'impôts. Les opprimés étaient résolus à tout souffrir et à tout perdre plutôt que d'apostasier, et quand les officiers de la couronne d'Angleterre virent que les menaces et les persécutions n'obtenaient aucun résultat, ils décrétèrent contre eux la loi du bannissement.

Les prendre de force, dit à ce sujet M. Bancroft déjà cité, c'eût été impraticable; aussi, eut-on recours à la ruse. Une proclamation générale de\^54, publiée partout le même jour, invita tous les honirSes, y compris les enfants âgés de dix ans, à s'assembler dans leurs villages respectifs. Le 5 septembre, jour désigné, ils obéissaient. A Grand-Pré, par exemple, quatre cent dix-huit hommes sans armes arrivèrent à la fois : on les fit entrer dans l'église, dont les avenues étaient gardées, et Wins-

1 Haliburton porte ce chiffre à quinze mille.

low, le commandant américain, s'étant placé au centre, leur tint ce discours :

« Vous êtes réunis ici pour que je vous fasse part de la résolution définitive de Sa Majesté à l'égard des habitants français de cette province. Vos terres, vos métairies, vos provisions de toute espèce sont confisquées au profit de la couronne, et vous-mêmes vous serez éloignés de ce pays. Vous devez à la bonté de Sa Majesté le droit qui m'est accordé de vous laisser emporter votre argent et vos objets domestiques, sans qu'ils puissent cependant encombrer les vaisseaux où vous allez vous embarquer. )> Et il les déclara prisonniers du roi.

ce Le 10 septembre, jour fixé pour le départ d'une partie des exilés, ils fuient amenés sur six rangs, et les jeunes gens, au nombre de cent soixante et un, reçurent l'ordre de s'embarquer les premiers. Ils pouvaieîit quitter leurs fermes et leurs chaumières, leurs troupeaux, leurs champs, les sombres rochers au miheu desquels ils avaient vécu ; mais la nature protestait dans leur cœur contre l'odieuse mesure qui les arrachait à leurs familles. Et cependant à quoi donc aurait pu servir le désespoir frénétique de jeunes gens sans défense? Ils n'avaient point d'armes, et la baïonnette les contraignait à obéir. Ils durent marcher à pas lents de la chapelle jusqu'au rivage, au milieu de leurs femmes et de leurs enfants, qui appelaient à genoux les bénédictions du Ciel sur leurs têtes, eux-mêmes pleurant, priant et chantant des cantiques. Les plus vieux s'embarquèrent ensuite; les femmes et les enfants devaient attendre de nouveaux transports... Je ne sais si les annales de l'humanité conservent le souvenir d'une peine aussi cruelle, aussi injuste, aussi durable que celle infligée aux habitants français de l'Acadie. »

^ Le traité de 1763, en abandonnant à l'Angleterre le Canada, réservait, comme nous l'avons déjà dit, aux anciens sujets de la France la liberté de conscience; cette clause essentielle de la convention ne fut pas observée, et dès l'année suivante la septième partie des terres était consacrée au soutien de l'Église protestante, qui ne

comptait pas de disciples dans le pays ; les lois anglaises, les pénalités inventées contre les catholiques étaient mises en vigueur, et les réclarïiations des Canadiens restaient méconnues durant environ treize ans. Cependant, quand les États-Unis secouèrent le jông de la métropole , l'Angleterre comprit enfin que son intérêt lui commandait de tempérer les rigueurs de ses iniquités. Les tracasseries dont nos colons étaient les continuelles victimes firent alors place à un régime plus équitable. La législation française , associée à certaines lois criminelles d'Angleterre, fut rendue à la province de Québec; les catholiques furent déclarés admissibles aux emplois publics du pays, et la mihce nationale fut organisée.

Hâtons -nous d'ajouter que ces adoucissements ne changèrent pas l'esprit hostile des vainqueurs envers les colons , qui en souffrirent pendant près d'un siècle. Mais le salutaire ascendant du catholicisme les préserva de deux écueils qui auraient entraîné leur ruine : la révolte et l'apostasie. Malgré de pernicieuses influences ils gardèrent la foi, lumière de leurs foyers et joie de leurs cœurs; ils se préservèrent des idées révolutionnaires, restèrent soumis à l'autorité légale, en conservant scrupuleusement leur manière de vivre, leur langue, leurs traditions, leur amour pour la France, leur religion ; par la dignité, par l'admirable loyauté de leur conduite, ils amenèrent enfin les protestants à honorer leurs nobles vertus.

D'après M. Hogan, le cultivateur du bas Canada , c'està-dire le colon originaire de la France, vit simplement et se contente de peu ; l'étranger qui parcourt les villages du pays est salué de tous côtés par les jeunes et les vieux avec tant de grâce et de cordialité, qu'il se sent bien vite de la sympathie pour les habitants. S'il entre dans les maisons, il les trouve bien tenues. Il reçoit chez tous, même chez les plus pauvres, un accueil, une hospitalité qui le charment. S'il parle malle français, quand même il ferait les fautes les plus grossières, pas un sourire ne vient errer sur les lèvres, pas môme sur celles des enfants; les opinions, le pays, la religion de l'étran-

ger peuvent n'être pas de leur goût, mais tant qu'il réside sous leur toit, y dût -il rester des mois entiers, jamais il n'entendra un mot qui puisse heurter ses sentiments ou blesser son orgueil.

Les Canadiens français sont bons et bienveillants, dit lord Durham, sobres, industrieux, honnêtes, très-sociables, gais, hospitaliers, distingués dans leurs manières; ils ont une politesse qui se rencontre dans toutes les classes de la société.

Une lettre de Godley sur l'Amérique renferme les mots suivants : « J'avoue ma profonde sympathie pour les Canadiens français. » Et après cette déclaration il énumère quelques-unes de leurs qualités si attachantes; il loue leur gaieté de cœur, leur politesse inspirée par l'esprit de bienveillance, leur respect pour les supérieurs, leur confiance pour les amis, leur amour pour la religion.

Le docteur Shaw pense qu'ils surpassent de beaucoup, dans les mêmes conditions, le peuple d'Angleterre. « Je les ai vus, ajoute-t-il, se réunir à l'église en grand nombre, à cinq heures du matin, et j'ai appris qu'ils s'y rendent souvent dès quatre heures, prouvant ainsi qu'ils ne sont pas nonchalants quand il s'agit de servir Dieu. »

Enfin M. Buckingham porte le jugement qu'on va lire : « Tout ce que nous voyons des Canadiens français nous autorise à penser qu'ils sont les plus heureux parmi les habitants du globe... Je les crois plus sobres, plus vertueux, plus contents de leur sort que les Américains. »

A côté de ces appréciations impartiales, émanées d'auteurs anglais et protestants, nous pourrions placer les témoignages de divers historiens français et catholiques ; nous nous bornerons à en citer un seul; c'est celui d'un auteur 1 distingué, qui s'est attiré les sympathies de ses nombreux lecteurs par sa loyauté, son esprit et son talent.

« Jamais je n'oublierai l'impression que je ressentis

1 M. X. Marinier, de rAcadémic française. Voir le Correspondant du 25 janvier 1873.

en visitant pour la première fois le Canada. Je venais de traverser une partie des États-Unis, qui, je dois le dire, ne m'avaient pas converti à leur république. Après un dur trajet dans des wagons égalitaires et sur des bateaux non moins égalitaires, après deux ou trois transbordements au milieu d'une foule tumultueuse et batailleuse, soudain quel changement! Devant moi, dans des plaines paisibles, s'élèvent des maisons avec le jardin et l'enclos, comme on les voit en Normandie; à mes yeux apparaissent des physionomies dont je me plais à observer l'honnête et bonne expression; à mes oreilles résonne l'idiome de la terre natale. Mon cœur se dilate, ma main serre avec confiance une autre main. Je ne suis plus en pays étranger; je suis sur le sol du Canada, dans l'ancien empire de nos pères. Quel empire! De l'est à l'ouest, un espace de cinq cents lieues : à l'une de ses extrémités , les profondeurs du golfe Saint-Laurent; à l'autre, le lac Supérieur, le plus grand lac de l'univers. Entre ces deux immenses nappes d'eau, des forêts d'où l'on peut tirer des bois de construction pour le monde entier, des pâturages, des champs de blé et de maïs, les rustiques logliouses * des défricheurs le long des clairières, les riants villages, les villes superbes au bord des fleuves et des rivières, et toutes les œuvres de l'industrie et de la science moderne ; chemins de fer, bateaux à vapeur, télégraphes. Cette belle contrée , trois fois plus grande que l'Angleterre et l'Iriande, était à nous, et se rejoignait par le bassin du Mississipi à la Louisiane, conquise aussi par nous. Et de tout cela, plus rien à la France, pas le moindre hameau! Non; mais la France est là, vivante en un plus grand nombre de familles qu'au temps où elle avait là ses citadelles et ses gouverneurs. Sa conquête territoriale lui a été enlevée; sa conquête d'affection s'est accrue par l'accroissement continu de sa population. Entre Québec et Toronto, il y a maintenant sept cent mille Canadiens d'origine française 2.

1 Le mot loghouse signifie maison de bois.

2 Dans le haut Canada , environ trente mille ; dans le bas Canada ,

« Qu'on se figure une de ces plantes dont un coup de vent emporte le germe sur une plage lointaine où il prend racine, se développe et produit des rejetons qui peu à peu s'élèvent au milieu d'un amas de plantes étrangères : c'est l'image de cette population française, si petite d'abord, mais si ferme, qui a grandi entre les tribus indiennes, qui les a graduellement dominées, et qui maintenant conserve, sous le régime britannique, dans les villes comme dans les campagnes, les traits distinctifs de sa nationalité. Dans les vjlles, tout ce qui représente l'idée intellectuelle: écoles et musées, livres et journaux, des hommes instruits, des écrivains de talent, et des salons où régnent encore ces habitudes de bonne grâce, d'exquise politesse dont la France a donné le modèle au monde entier; dans les campagnes, l'humble travail agricole de V habitant. C'est aiîisi que l'on désigne les descendants de nos anciens colons, comme si eux seuls résidaient à poste fixe dans le pays, comme si les Anglais et les Américains qui y sont venus successivement étaient seulement des passagers.

« Et le fait est qu'il reste solidement étabh dans sa ferme, cet honnête habitant. Si petite qu'elle soil, il ne pense point à la quitter ; il ne se laisse point séduire par tout ce qu'il entend raconter des fructueuses plantations en d'autres contrées, des spéculations, du commerce et de l'industrie. Si petite qu'elle soit, il se plaît à la cultiver, content de vivre au heu où il est né et de faire ce que son père a fait.

(( En cheminant dans les sentiers du bas Canada, si vous rencontrez un de ses habitants, soyez sûr que, jeune ou vieux, le premier il vous saluera très-poliment; et, pour peu que vous témoigniez le désir de vous arrêter dans son village, il vous invitera à visiter sa maison; une très -humble maison, mais très -propre, les

six cent soixante-dix mille. — Le Dictionnaire historique de M. Dupiney de Vorepierre dit qu'en 1868 les Canadiens d'orifjine française atteignaient le chiffre de huit cent quarante-sept mille trois cent vingt dans le bas Canada, et celui de trente-trois mille deux cent quatre- \ugt-sept dans le haut Canada.

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murs blanchis à la chaux, et des fleurs sur les fenêtres ; point de meubles superflus ni de provisions luxueuses : quelques jambons peut-être et quelques bouteilles de vin dans le cellier, pour les jours solennels; nulle grosse somme dans l'armoire, mais certainement deux ou trois actes qui constatent la filiation de cet honnête paysan et son origine. Ce sont ses titres de noblesse. Il sait par là que son aïeul est venu de la Normandie, ou de la Bourgogne, ou de la Bretagne, ou de la Franche- Comté. Si vous pouvez lui parler de la province à laquelle se rattachent ses traditions de famille, il en sera très-touché. Heureux philosophe ! la modération de ses goûts écarte de lui la griffe de l'avarice et de l'ambition. Ses habitudes d'ordre et de travail lui donnent le bien-être; sa croyance héréditaire, sa croyance religieuse, lui assure la paix du cœur.

« Jadis notre empire canadien s'appelait la Nouvelle- France; en le voyant aujourd'hui avec ses lois, ses mœurs d'un autre temps, et sa langue qui a gardé la sévère élégance du xvip siècle, nous pourrions bien l'appeler l'Ancienne -France, et j'ajouterais : la fidèle, la charmante France. »

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