CHAPITRE X
Établissement des révérends pères oblats au Canada. — Missions en faveur des bûcherons dans le diocèse de Montréal. — Lettres du P. Brunet sur les chantiers , et du P. Paillet sur le Labrador. — Après plusieurs missions données aux sauvages delà baie d'Hudsoja,-— -^ le P. Laverlochère rend compte de ses travaux à ses supérieurs. ~ Extraits de sa correspondance.
Les révérends pères oblats de Marie-Immaculée , fondés au commencement de ce siècle par Më' de Mazenod, évêque de Marseille, occupent au Canada plus de cent religieux, et y comptent de nombreux établissements. Nous citerons ceux de Montréal, du Sault-Saint-Louis, de la Chine, d'Ottawa, du collège de Saint-Joseph, de Thémiskaming, de la Rivière-au-Désert, de Québec; nous nommerons aussi ceux du Labrador, de Plattsburg, de Hull et de Buffalo, qui, sans appartenir au Canada, lui rendent souvent de précieux services; mais nous ne mentionnerons ici aucune des résidences des diocèses de Saint- Boniface, de Saint- Albert, du vicariat apostolique de la rivière Mackenzie , parce qu'elles seront l'objet d'une étude séparée.
A Plattsburg, petite ville des États-Unis sur le lac Champlain, les oblats ont construit une belle église, et ont fondé les écoles dirigées par les sœurs grises de la Charité.
A Buffalo ' , dans le diocèse de ce nom , les missions se multipUent, et les moissons spirituelles sont exceptionnellement abondantes. Les PP. jésuites, liguoriens, franciscains et les lazaristes, appelés par l'évêque, travaillent de concert avec les oblats à la conquête des âmes.
La maison de Montréal est la plus ancienne et la plus importante des établissements oblats au Canada. Le provincial y réside, et le noviciat y est établi.
Dans cette ville, aux grandes fêtes, à la nuit de Noël, par exemple, ou à la suite d'une mission, des communions de deux mille cinq cents à trois mille hommes attestent leur foi robuste et leur bonheur d^appartenir au catholicisme.
De Montréal comme des autres résidences, les oblats partent chaque année pour aller au loin chercher les âmes à convertir ou à maintenir dans la voie du salut. C'est de leur maison que sortaient, il y a quinze ans , les PP. Brunet et Pailler, l'un pour évangéhser les bûcherons occupés à l'exploitation des forêts, l'autre pour porter les secours religieux à des familles disséminées dans les lointaines contrées du Labrador, çitué au nordouest du Canada. Le récit de leurs travaux intéressera nos lecteurs.
« Que de choses se sont passées depuis que nous nous sommes séparés! écrit le P. Brunet à un ami 2. Le cloître m'a reçu dans son sein, et m'a jeté à dix -huit cents lieues de ma patrie , dans un pays de quatre cents lieues de longueur sur cent de largeur, habité par deux millions d'habitants, dont la moitié est catholique, et l'autre moitié appartient à diverses sectes protestantes. Le Canada, comme vous le savez, est un lieu couvert d'immenses forêts, arrosé par une multitude de rivières, et surtout par le Saint-Laurent, qui passe pour le pre-
1 Buffalo fait partie des États-Unis. C'est une ville de plus de vingt mille âmes, située à l'extrémité est du lac Érié, près de la chute du Niagara.
2 La lettre est datée de Montréal , 26 août 1857.
mier fleuve du monde. Son commerce consiste principalement en céréales, en fourrures et en bois de construction navale. Près de quinze mille jeunes gens, forts et vigoureux, quittent chaque année, en automne, leurs familles, leurs clochers, pour aller à cent ou deux cents lieues de leurs paroisses, couper les pins séculaires, afin de les amener en radeau, au printemps, à Québec, où des vaisseaux venus d'Angleterre les emporteront pour la construction des navires.
«: Mon office , pendant sept ans, a été d'aller visiter en hiver, à travers les lacs et les montagnes , une partie de ces bûcherons, qui passent misérablement la plus belle partie de leur vie dans ces forêts, éloignés de toute habitation et de tout secours religieux. Vous voyez, à des distances de plusieurs lieues les uns des autres, des chantiers ou espèces de cabanes, formés avec des pins, cimentés avec de la terre glaise, et quelquefois même ouverts à tous les vents. Dans chaque hutte, qui sert de cuisine, de chambre à coucher et d'atelier, se trouvent réunis vingt- cinq à trente jeunes gens sauvages, canadiens, français ou anglais, qui partent tous les matins pour aller abattre les pins dans la forêt, et ne reviennent que le soir pour prendre leur repos sur des lits de camp, auprès desquels ceux de nos soldats pourraient passer pour moelleux. Eh bien, c'est dans ces chantiers que le P. Brunet, chaque soir, jusqu'à onze heures ou minuit, pendant deux mois, en hiver, prêchait, chantait en français et en anglais, confessait, et le matin célébrait la sainte messe sur le lit d'un des bûcherons, qui lui servait à la fois d'autel, de siège et de table. Le printemps arrivé, il descendait des montagnes pour aller en bateau visiter les bûcherons devenus navigateurs, et les rassembler dans une chapelle construite à leurs frais sur le rivage.
« Gomme vous le voyez , ce ministère ne paraît pas trop attrayant; cependant Dieu l'a béni. Les jeunes gens qui exploitaient ces bois passaient avec raison pour les Ga- , nadiens les plus dépravés , n'allant que rarement à l'église , les uns même étant restés des dix et quinze ans
sans s'approcher des sacrements; eh bien, dès que le missionnaire paraissait dans leurs chantiers, sa présence, ses paroles faisaient une telle impression sur leurs cœurs, qu'ordinairement après un seul sermon tous se confessaient. Dans mes excursions, j'ai trouvé partout une moisson abondante; mais, hélas! les ouvriers sont peu nombreux pour la recueiUir, et beaucoup de pauvres catholiques meurent sans avoir, à leurs derniers moments, l'assistance d'un prêtre pour adoucir et sanctifier leur agonie. En voici un exemple bien frappant.
(( Un jour une pauvre femme, après s'être confessée, me tint ce langage : « Mon père, j'ai maintenant une « autre confession à vous faire. — Quelle est- elle? ré- « pondis-je. — Écoutez. Nous autres, nous vivons loin (( des prêtres , et nous n'avons pas les secours religieux « quand nous le désirons. J'avais une sœur qui, étant « sur le point de mourir sans pouvoir s'adresser à un c( ministre de Dieu, me fit sa confession, et me dit « avant d'expirer : ce Quand tu auras le bonheur de ren- « contrer un prêtre, tu lui feras l'aveu de ce que je t'ai c( confié. Voilà pourquoi , après avoir dit mes fautes, je (( dois vous confesser celles de ma sœur. » J'admirai cette simphcité de la foi, qui me rappelait la confession du Chevalier sans peur et sans reproche; mais je ne pus me défendre d'une vive émotion en voyant l'abandon de tant de pauvres âmes, pendant qu'en France et ailleurs on surabonde de secours. »
Le P. Pailler raconte ainsi ses excursions dans le Labrador (25 octobre 1857) :
(( Je suis de retour depuis quatre semaines de ma lointaine mission du Labrador, où j'ai dû évangéhser seul, n'ayant pour compagnon que mon bon ange, une population de soixante familles , échelonnée le long du rivage, sur un littoral de près de quatre-vingts lieues d'étendue. Cette excursion m'a retenu loin de mes bienaimés confrères durant trois mois. Les pauvres abandonnés que j'ai visités par ordre de mes supérieurs
sont, pour la majorité, des Canadiens français; le reste se recrute parmi les Irlandais, les Anglais, les sauvages Montagnais, voire même les Esquimaux ! Quelle confusion de langues ! quelle Babel et quel pays ! Le touriste américain, si avide de sensations, ne dirige jamais sa course vers ces régions désolées. Ce ne sont que d'immenses bancs de rocs tantôt complètement arides, le plus souvent recouverts d'une mousse blanche et sèche, qui compte quatre à cinq pouces d'épaisseur, et qui rend la marche extrêmement fatigante.
« A l'extrémité nord -est du pays où j'ai porté la parole de Dieu , et qui se trouve distant de Montréal d'environ trois cents lieues, le climat est détestable, et vous allez facilement vous en convaincre. Ma mission, commencée en juin , dure tout le mois de juillet, août, et une partie du mois de septembre ; bien que ce fût la belle saison de l'année, j'ai dû tous les jours me vêtir d'un épais surtout d'hiver; non que le froid fût précisément intense, mais une brume épaisse et froide pèse sur ces tristes parages durant la bonne moitié du temps d'été, et presque continuellement pendant l'hiver, qui est très-long et trèsrigoureux. Aussi rencontre- t-on, en plein mois d'août, de la neige dans les crevasses des rochers, et sur la mer d'énormes bancs de glace flottants, qui s'élèvent de cinquante à soixante pieds au-dessus du niveau de l'eau, et qui cachent dans la mer une épaisseur de glace quelquefois plus considérable encore. En outre, les vents soufflent avec beaucoup de violence : aussi pas la moindre culture, pas un légume, pas le plus chétif arbuste. Gomment donc se garantir de la rigueur de l'hiver?
ce Les pauvres planteurs s'en vont, lorsque la neige recouvre la terre, à une distance de cinq à six lieues dans l'intérieur du pays, déterrer au fond de quelque vallée profonde des arbres rabougris, qui, se trouvant abrités contre le vent, atteignent rarement une hauteur de dix à douze pieds. Ce sont les chiens qui traînent, sur la neige, les provisions de bois pour toute Tannée; chaque habitant entretient dix ou douze chiens esquimaux : ce sont ses coursiers , les seuls qu'on puisse
posséder dans ce pays. Ils vivent en parasites durant les trois quarts de l'année, se nourrissant des débris de veaux marins que l'on prend en grand nombre sur la côte, et dont l'huile est fort recherchée. Pendant l'hiver, le planteur attelle six ou huit de ses chiens à un petit traîneau où il se place; le fouet claque, l'attelage part avec la rapidité de la flèche, et vingt heues sont franchies sans la moindre difficulté dans l'espace de six heures. Voici l'ingénieux expédient auquel on a recours pour accélérer la vitesse de ces chiens. La veille du départ, on leur impose un jeûne rigoureux; car, s'il est vrai que ventre affamé n'a pas d'oreilles, il est plus vrai encore que pour le chien ventre affamé a bonnes jambes. Le maître choisit le meilleur coureur, l'enferme dans sa maison et lui prodigue des caresses. Ses confrères, voyant cette préférence marquée de la part de leur maître, sont saisis d'un sentiment de profonde jalousie et ne perdront pas l'occasion, lorsqu'elle se présentera, de lui faire payer bien cher son titre de favori. Le lendemain matin, l'animal privilégié est attelé au traîneau ainsi que ses confrères jaloux; mais il est à la tète de tous. A peine est-il dans le harnais, que les autres chiens se mettent à sa poursuite pour le dévorer. Voulant échapper à leurs dents peu charitables, il part prompt comme l'éclair : celui-ci donc de fuir, et ceux-là de le poursuivre, tout en emportant et le voyageur satisfait du succès et le traîneau qui efQeure à peine la surface de la neige. C'est ainsi que l'on exploite la passion de ces utiles animaux.
« Quel est donc le motif qui a porté ces pauvres habitants à aller fixer leurs pénates sous un ciel si maussade? Admirons ici la sagesse de la Providence, qui a si bien su répartir ses dons, et qui, en refusant à ce pays la fertilité du sol et la beauté du climat du Midi, l'a doté d'immenses richesses. Oui, le Labrador peut lui seul aUmenter l'Europe entière avec les nombreux produits de sa pêche. Chaque printemps, des centaines de bâtiments viennent faire ici la pêche au saumon, à la morue , au veau marin et à la baleine ; elle est féerique , la
quantité de poissons que Ton peut prendre , surtout en fait de morues et de harengs, puisqu'il n'est pas rare que dans un seul coup d'un filet qui a huit cents pieds de long sur quatre-vingts de profondeur, on prenne assez de poissons pour charger deux petits bâtiments marchands. Quatre hommes, dans l'espace d'une heure, ont enveloppé et pris dans leur filet quinze cents quarts de harengs (le quart pèse deux quintaux, et se vend de trente à trente-six francs). Quel gain en si peu de temps! Cependant , pour l'ordinaire , on ne prend que de trois à six cents quarts : on se contenterait à moins, assurément. Une grande ressource aussi, pour ce pays, ce sont les œufs que les volatiles de plusieurs espèces pondent en abondance sur les îlots dont l'Océan est parsemé dans ces endroits. J'ai vu des îles qui ne mesurent pas plus d'une demi -lieue de circonférence, et sur lesquelles on peut ramasser chaque matin de six à sept mille œufs, pondus par des oiseaux sauvages qui ont la grosseur des canards de France. Ces oiseaux sont la mermelte, la moniage, et quelques autres dont je ne me rappelle plus les noms. Leurs œufs sont excellents; on en charge de gros navires , et on va les vendre sur les marchés des grandes villes des États-Unis.
« Vous avez maintenant une notion du pays que j'ai vu et de ses ressources^^j^us pouvez deviner quel genre de ministère était le païen.
« Je me rendais |iar mer dans une habitation de pêcheurs ; là j'élevais mon modeste autel dans sa cabane, où l'on ne respirait que l'odeur infecte de l'huile et du poisson; je prêchais, j'instruisais, je baptisais, je confessais pendant deux à trois jours; puis, quand j'avais mis ces braves gens à même de remplir leur devoir pascal , je partais du milieu d'eux, pour aller à d'autres âmes, ou plutôt je m'arrachais de leurs bras, car ils étaient désolés de me voir partir sitôt, sachant qu'ils allaient être délaissés pour une année entière, sans prêtre, sans messe, sans sacrement, exposés à périr sans pouvoir recevoir les derniers secours de la religion. Bien que privés d'une foule de grâces qu'ont ceux qui vivent dans
les villes et les villages, ces peuples sont bons, excellents même, et feront rougir un jour bien des catholiques, qui abusent de tant de moyens de conversion, ou qui plutôt n'y ont jamais recours. »
En 1849, le R. P. Laverlochère, revenu à Montréal après plusieurs missions données aux sauvages de la baie d'Hudson, écrivait à ses supérieurs pour leur transmettre le compte rendu de ses travaux et l'histoire des populations auxquelles il s'était adressé. Nous empruntons à son intéressante correspondance les extraits suivants :
«... Trois semaines d'étude au fort Albany m'ont mis à même de commencer à parler makégong. Cette langue a des mots d'une effrayante longueur. En voici un exemple. Je suppose que je veuille exprimer cette pensée : J'ai peur ; je dirai : Naspitchinikakwanissa kenindamichkagogobon ; ou celle-ci: Dis cela: Nanatotamawatitamata matagok. Je vous prie cependant de ne pas croire que le Seigneur m'ait gratifié du don des langues, tant s'en faut; mais il m'a donné en retour une grande ardeur pour les étudier. Le génie du dialecte makégong est à peu près le même que celui de l'algonquin; et puis, durant plus de six semaines, j'étais devenu entièrement somniphobe. Malgré ce tourment de l'insomnie , oh ! qu'elles sont douces les fatigues de l'apôtre, quand elles ont un pareil résultat!
« Si jamais le missionnaire venait à oublier qu'il n'est qu'un instrument bien faible entre les mains de la Providence, si quelques sentiments de vaine gloire pouvaient se glisser dans son cœur à la suite de ses succès, l'exemple suivant serait bien propre à lui démontrer sa folie.
« Il y avait, lors de notre arrivée au fort Albany, une vingtaine d'Indiens venus du lac Salé, situé à neuf cents milles de ce poste et à peu près à égale distance de la rivière Rouge. Depuis bien des années, un ministre méthodiste résidait dans leur tribu. La charité chrétienne' et la décence ne me permettent pas de répéter tout ce
qu'ils débitaient à tort ou à raison sur sa conduite. S'ils manifestèrent d'abord quelque joie en nous voyant arriver, c'était uniquement dans l'espérance que nous leur donnerions du tabac. Ils m'en demandèrent plusieurs fois, et quand je leur eus dit que ce n'était pas pour distribuer du tabac, mais pour enseigner la religion du Grand-Esprit, que nous étions venus dans leurs forêts, ils s'enfuirent et s'abandonnèrent à toutes sortes de jongleries. J'eus beau leur représenter le ridicule de leurs superstitions et la nécessité de se faire instruire et baptiser pour aller au ciel; pour toute réponse, ils me dirent : « L'homme de la prière (le ministre) qui est venu « chez nous n'est qu'un charlatan et un trompeur : toi, « tu peux bien être de même. Tant qu'il eut du tabac à « nous donner, nous allions à sa prière, quoique nous «ne le comprissions pas; si tu veux nous en donner « aussi, nous écouterons ta parole. » Puis ils ajoutèrent d'un air moqueur : « Tu nous parles d'un paradis! nous « ne voulons pas du paradis des blancs, car les blancs ce ne nous ont jamais fait que du mal. Nous voulons aller « dans le paradis de nos pères. » Leur montrant alors un tableau de l'enfer : « Voyez, leur dis-je, voilà le pa- « radis où vont les méchants qui ne veulent pas écouter « la parole du Grand-Esprit, que la Robe-Noire vous « annonce. Vous dites que vous ne compreniez pas votre « ministre, mais vous me comprenez, moi. — Tu crois « donc, me dit l'un d'eux en m'interrompant , que tous « nos pères sont allés là? — Oui, lui dis-je, si vos pères « ont eu occasion de voir la Robe-Noire, et si, au lieu « de faire ce qu'il leur enseignait, ils ont continué à « tuer leurs frères, à s'enivrer, à suivre la mauvaise « médecine, il n'y a pas de doute qu'ils sont allés re- « joindre le mauvais manitou dans le feu de l'abîme. « Voulez-vous donc y aller aussi? répondez. » Celui qui m'avait fait cette question était de la tribu des Sioux , homme féroce et redouté de tous les autres; il se retira sans me répondre un seul mot. Plusieurs autres le suivirent : il en resta cependant quelques-uns qui manifestèrent le désir d'être instruits, m'écoutèrent avec
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attention, et promirent de revenir. Mais quand ils furent de retour dans leurs cabanes, les jongleurs leur firent tant de menaces, qu'ils en furent épouvantés et ne reparurent plus à la chapelle. Je voyais néanmoins, au respect qu'ils me témoignaient, qu'ils n'étaient retenus que par la crainte des devins. Il y avait, en effet, dans les procédés de ces farouches jongleurs, quelque chose capable d'intimider des âmes pusillanimes et superstitieuses , comme le sont généralement les sauvages qui ne connaissent pas encore la religion.
ce J'ai cependant eu le bonheur, dans le cours de cet été , d'arrêter un de ces malheureux sur le bord de l'abîme. C'était un vieillard octogénaire. Il avait passé sa longue carrière dans les exercices de la magie. Mais, depuis quatre ans, une lèpre horrible lui couvrait tout le corps de tubercules noirâtres et ulcéreux, qui n'en faisaient plus qu'une masse de pourriture. Les ongles, et même l'extrémité des doigts, lui étaient tombés; ses dents et ses gencives étaient à découvert; toute sa chair s'en allait en lambeaux et répandait au loin une puanteur insupportable. Il y avait deux jours que j'étais au fort Albany, lorsqu'il y fut apporté. J'allai le visiter, et je le trouvai dans un état impossible à décrire. Jamais dans les pays civilisés la lèpre ne doit présenter un spectacle aussi hideux que dans ces tristes forêts , où le patient ne peut même se procurer le morceau de linge qui lui serait si nécessaire. Étendu dans son triste réduit, incapable de se remuer, le malade laissait échapper de temps en temps des gémissements prolongés. La vue de cet être si malheureux était bien propre à exciter la compassion du missionnaire. Je découvrais dans son âme une lèpre non moins hideuse que celle qui rongeait son corps : c'était celle-là que je voulais guérir. « Tu « souffres beaucoup, » lui dis-je en l'abordant. Au son de cette voix inconnue , il fait un mouvement de tête vers moi. « Qui est-ce qui me parle? dit-il; je ne puis « rien voir. — C'est la Robe-Noire, mon fils, c'est i'en- « voyé du Grand -Esprit qui vient te visiter. — Oh! « comme je souffre! — Oui, tu souffres, mon fils, je le
« vois! hélas! que tu as longtemps outragé le Grandce Esprit! Il te punit maintenant; mais tu souffrirais bien « encore davantage dans l'enfer, si tu n'étais pas contrit « d'avoir mal fait, et si tu ne désirais pas ardemment <?: d'être baptisé. — Oh! oui, j'ai mal fait, me dit-il, j'ai « servi le mauvais manitou ; j'ai outragé le Grand-Esprit; « il ne pourra plus me pardonner! — Que dis-tu là, mon « jRls? Le Grand-Esprit veut te pardonner dès que tu te « repentiras. Il m'a envoyé pour te le dire. — Robe- « Noire, ta parole fait du bien à mon cœur. Tu es bon, «c toi, et moi je suis méchant! » Et aussitôt il commença à haute voix la longue histoire de sa vie. Je voulus éloigner les sauvages qui étaient autour de sa cabane. « Non, (( dit le vieillard, ils savent tous combien j'ai été mé- « chant. » Je passai une partie de la nuit à lui expUquer nos saints mystères. Le plaisir qu'il y trouvait semblait calmer un peu ses douleurs. Quant à moi, pour soutenir mon courage durant cette nuit, il ne me fallait rien moins que la pensée de ce qu'a fait notre divin Maître pour guérir la lèpre de notre âme. Trois fois le cœur me manqua ; mais il n'y avait pas de temps à perdre pour instruire le moribond près de paraître devant son juge. J^orsque je me sentais défailhr, j'allais à la rivière, et j'en revenais fortifié; je regardais l'image de Nolre-Seigneur-cruciôé, et je disais : Et nos putavimus eum quasi leprosum..., et livore ejus sanati sumus. « Et nous l'ace vons regardé comme un lépreux..., et nous avons été ce guéris par ses meurtrissures. » 0 croix de mon Sauveur! à ta vue , le missionnaire sera toujours heureux; tu as pour lui des ressources infinies. Voyant que mon malade déclinait sensiblement, je lui administrai le baptême avant de le quitter. Lorsqu'il l'eut reçu, il me dit : ce Qu'il est bon, le Grand-Esprit !, m.erci, merci à lui, ce merci à toi, mon père; je suis content, je vais mourir, ce je vais voir le Grand-Esprit dans sa grande lumière, ce et la bonne Marie aussi. Merci, adieu, merci! « Il disait vrai, il allait mourir. Ses exclamations réitérées étaient un véritable Nunc dimittis. Il baisa plusieurs fois sa petite croix et sa médaille. Je le quittai, ne pen-
sant pas qu'il fût si proche de sa fin ; mais deux heures après il avait cessé de souffrir.
«Il paraîtra peut-être surprenant qu'il y ait des lépreux dans des régions où il gèle toute l'année; mais il faut l'attribuer à l'extrême malpropreté dans laquelle vivent ces tribus indigènes. La lèpre de ce vieillard était celle qu'on nomme éléphantine, et qui est contagieuse. Plusieurs autres sauvages qui errent dans les bois en étaient également atteints.
« Lorsqu'on m'eut appris la mort de cet homme, j'allai à sa cabane, et j'y trouvai sa femme et deux de ses enfants qui se disposaient à l'envelopper dans une espèce de pelisse. Ils voulaient également ensevelir avec lui son fusil, son arc, sa boîte à poudre, son calumet et son briquet, pensant qu'il aurait besoin de toutes ces choses dans le royaume des esprits. Je leur déclarai que c'était une superstition; ils y renoncèrent. Le gardien du fort leur avait déjà dit la même chose, et ils n'avaient pas voulu l'écouter. Si le défunt avait été infidèle, je n'aurais pas été obéi non plus ; mais ils se soumettent ponctuellement aux injonctions du prêtre en ce qui regarde les chrétiens.
« Qu'elle était belle et harmonieuse, la nature sortant des mains du Créateur! L'homme, fait à l'image de Dieu, était roi de la création , et tout lui était soumis , parce qu'il était lui-même soumis au Très-Haut. Dans cet état de grâce, la vue des créatures relevait constamment vers son auteur. Mais dès qu'il eut rompu par sa désobéissance la chaîne qui l'attachait au ciel, les créatures brisèrent aussi les liens de leur dépendance. Parce qu'il s'était élevé contre Dieu, tout se souleva contre lui, et ce roi déchu , obligé de lutter sans cesse contre des sujets révoltés, roula d'abîme en abîme. Bientôt il ne se contenta plus de faire la guerre aux bêtes féroces; il méconnut les liens du sang, et l'on vit le trère massacrer son frère, quelquefois même le dévorer. Mais le Seigneur a eu pitié de son œuvre. Le Verbe, par qui tout a été fait, s'est fait chair, et il a dit : « Lorsque j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi. » Oh! oui, du
haut de la croix il attire tout à lui, tout, même les âmes les plus terrestres; du haut de la croix il rétablit l'harmonie entre les créatures et l'homme, entre l'homme et Dieu. Le trait suivant, tragique dans son origine, mais touchant dans son dénoûment , en est une preuve frappante.
« Vers la fin de l'hiver dernier, une femme avait massacré, durant leur sommeil, trois garçons, quatre filles, deux femmes et deux hommes. Une seule personne avait échappé à cette boucherie. J'étais dans une cabane, occupé à faire le catéchisme, quand cette personne parut devant moi. C'était un beau jeune homme de dix-huit à vingt ans, dont la physionomie portait l'empreinte d'une profonde tristesse. La vue d'une Robe-Noire parut l'interdire un instant; mais quand je lui eus fait signe de s'asseoir, il se rassura , et je le priai de me raconter ses malheurs. Il poussa un long soupir, et commença ainsi : « Je ne veux pas trahir ma pensée , le mensonge ne « viendra point souiller mes lèvres. On m'a dit que tu « étais l'envoyé du Grand-Esprit, et je sais que tu me « comprends, je vais tout te dire. Nous campions, l'hiver « dernier, deux familles ensemble. Mon père, mon frère « aîné, un autre homme et moi, allions tous les jours à « la chasse. Il faisait très-froid; nous ne pouvions rien « tuer, et nous revenions, le soir, dans notre cabane, « où nous attendait ma mère avec plusieurs enfants et « une autre femme. Celle-ci disait toujours : a Je veux « manger de la viande fraîche; oui, j'en mangerai. » « Nous n'avions que de l'ours boucané à lui offrir. Nous « en mangeâmes et nous nous endormîmes. On n'aurait « pas fumé trois fois le calumet (l'espace de trois heures) « depuis que nous étions couchés, lorsque je fus éveillé ce tout à coup par un bruit qui se faisait à côté de moi. « Je vis une main qui donnait un coup de massue sur « la tète de mon père, et je me dis : C'est le windigol » (Le windigo, chez les sauvages, est un être fabuleux, un génie malfaisant dont ils ont grand'peur.) « Je me sauve « à la hâte; je cours pendant deux jours sans savoir où « j'allais; à la fin, j'arrive sans m'en douter sur le lieu
« OÙ ma famille avait péri. J'aperçois des jambes et des « pieds épars çà et là, et des morceaux de chair coupés. a J'eus peur et je m'enfuis de nouveau. Je vis sur un « monticule la femme terrible; elle disait toujours : « Je ce veux manger de la viande fraîche ; oui, j'en mangerai. » « J'ai encore marché longtemps sans trouver personne. « A la fin j'ai rencontré une famille, je lui ai raconté « mes malheurs; nous sommes retournés au lieu du « massacre, mais nous n'avons plus retrouvé la femme; « elle s'était cachée. Des loups mangeaient les cadavres « de ma famille!... Je suis bien malheureux! On m'a dit (( que la Robe-Noire devait se rendre ici, voilà pourquoi « j'y suis venu. Moi aussi, jeveuî faire la prière de la « Robe-Noire. »
« Cet affreux récit avait jeté tous les assistants dans la stupeur. Je fus longtemps moi-m.ême sans pouvoir dire une seule parole. A la fin, m'adressant à cet infortuné jeune homme : « Mon fils, lui dis-je, le Grand-Esprit « veut encore avoir pitié de toi, c'est pour cela qu'il t'a « dirigé vers nous. Je vais t'enseigner comment on le « prie, je vais purifier ton âme par le baptême, et puis « tu seras encore heureux. »
« L'ardeur qu'il mit à s'instruire était vraiment admirable, et ses progrès non moins étonnants. Tandis que les autres , quoique plus âgés que lui, se livraient à une joie enfantine, jamais je ne le vis sourire. Le onzième jour après son arrivée, il eut le bonheur de recevoir le baptême, et le lendemain il fit sa première communion. Lorsqu'il eut reçu ces deux grâces insignes, sa mélancolie, sans se dissiper entièrement, laissa cependant apercevoir sur les traits de son visage la paix de son âme. R s'approcha de moi et me dit : « Lorsque j'eus vu « toute ma famille massacrée, et que j'errais çà et là (( dans les bois, je me disais : A chail! C'est fini! il n'y « a plus de bonheur pour moi sur la terre. Seul, aban- « donné de tous, je n'ai plus qu'à mourir. Oh! je sais « bien que je me trompais , puisque c'est après la perte
de ma famillo que j'ai eu le bonheur de te voir et de
ionnaitre la sainte prière du Grand-Esprit! » Ici le
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jeune homme s'arrêta pour essuyer ses larmes, puis il reprit : « C'est que nous sommes si malheureux dans (( nos déserts I Ensevelis dans la nuit profonde de la « magie, nous naissons, nous grandissons, et puis nous « cessons de vivre comme les animaux de nos forêts. « Nous ne pensons pas que là -haut, dans sa vive lucc mière, le Grand-Esprit veille sur nous. Maintenant, (( ô mon père! je vais rentrer dans nos forêts, mais je « n'y serai plus seul. Souvent, dans mes souffrances, je « baiserai mon petit cadavre de bois (le crucifix) et Ti- «c mage de Marie ; je compterai les graines de la prière <( (le chapelet), et je planterai une croix dans ma terre « de chasse. C'est là que j'irai prier le Grand-Esprit. Je « regarderai le ciel, les forêts et la mer, et je dirai : Le « Grand-Esprit a fait tout cela pour moi, et je ne le ce savais pas! Qu'il est bon, le Grand- Esprit !... Voilà ce « que je penserai, mon père. » Telles furent les paroles que m'adressa, avant de retourner dans ses forêts, ce jeune homme naguère si malheureux. Il vint avec moi au pied de la croix plantée sur le rivage, la baisa avec amour, me pria de le bénir, et il partit. « Religion sainte, (c m'écriai- je alors les yeux baignés de larmes, voilà ton « ouvrage ! » Les larmes. Monseigneur, ne sont pas toujours filles de la douleur ; il en est qui naissent d'une joie inexprimable. Telles étaient celles que répandait votre fils en ce moment. N'avais-je pas raison de dire que l'Évangile seul peut renouer la chaîne que le péché a rompue entre les créatures et l'homme , et entre l'homme et Dieu !
« Je ne m'étonne plus de ce qu'on nous rapporte de la ferveur des premiers chrétiens. Qu'elle est puissante, cette grâce du baptême, lorsqu'elle tombe dans des cœurs bien disposés 1 Le prêtre est aux yeux de ces néophytes ce qu'il est en effet aux yeux de la foi, le représentant du Très -Haut, l'ami de Jésus -Christ. L'exemple suivant en est une nouvelle preuve.
« Dans une de nos chrétientés vivait une Indienne que nous avions baptisée il y a cinq ans. Elle était d'une piété angélique et la plus instruite de sa tribu. Mariée
depuis trois ans à un Écossais protestant, excellent homme, auquel il ne manquait assurément que d'être enfant de la vraie foi, la jeune femme tomba dangereusement malade, et son rnari lui prodigua les soins les plus touchants. Je devais, à mon retour de la baie d'Hudson, repasser dans ces lieux. Elle le savait, et cette attente était pour elle un sujet de joie et de crainte. Jour et nuit elle disait à son mari : « Je n'ai plus qu'un « désir sur la terre , c'est la grâce de voir la Robe-Noire « avant de mourir. Oh! mon ami, si tu apprends qu'il « approche, va, je t'en prie, va au-devant de lui. » Il vint, en effet, à une assez grande distance. En m'abordant, il me dit : « Venez vite, ma femme se meurt. « Elle vous demandait sans cesse. Depuis hier elle a « perdu la parole. » Je m'élance aussitôt dans son léger canot, et nous partons comme un trait. La mère de la malade, me voyant entrer, lui dit: ce Voilà la Robece Noire. » A ce mot, la malade bondit comme si un fluide électrique eût parcouru tout son corps; elle se lève sur son séant, ses yeux s'animent, son visage s'enflamme, elle étend vers moi ses bras décharnés : « Mon « père! mon père!» fut tout ce qu'elle put me due. Elle saisit ma main, la baisa, et je la sentis mouillée d'une larme brûlante. Je lui donne mon crucifix : elle le presse, tantôt sur son cœur, tantôt contre ses lèvres. Cet élan sublime de foi et d'amour pour le Dieu qu'elle allait voir bientôt face à face, avait achevé d'épuiser ses forces. Elle retomba comme anéantie sur sa couche; je lui aiministrai l'extrême-onction, et je lui dis : « Ma fille, si « tu étais capable de communier, j'irais dire la sainte d. messe, et puis je t'apporterais le corps sacré de Jésus. « — Oh ! va , mon père , s'efforça-t-elle de me dire avec ce une touchante naïveté, va, je t'attendrai. » Pendant la sainte me^se, son mari fit préparer l'appartement et le chemin que nous devions suivre. Elle reçut le saint viatique avec une ferveur qui aitendiit tous les assistants. Cette admirable et sainte femme demanda pardon des scandales qu'elle croyait avoir donnés, puis elle me dit d'une voix presque éteinte : u Mon père, j'espère
« aller bientôt voir le Grand-Esprit. Oh! comme je vais « lui parler pour tous mes frères les sauvages! » Nous retournons à la chapelle. Quelques instants après, son mari venait m'annoncer lui-même son veuvage. « Oh! « Monsieur, me dit-il d'une voix émue, nous croyons, ce nous autres protestants, à ce que nous disent nos mite nistres ; mais les entourer d'une vénération que vous « témoignent vos catholiques, c'est ce que je n'ai ja- « mais vu. »
« Il y avait près de deux mois que nous étions au fort Albany. J'y avais baptisé plus de quarante adultes, qui avaient presque tous communié, et plus de soixante enfants. J'avais fait le catéchisme à plus de cinquante Indiens, âgés les uns de sept ans, les autres de soixantedix. La mission était finie. La plupart des sauvages, pressés par la faim , avaient été obligés de rentrer dans leurs forêts pour chercher de la nourriture. Plusieurs cependant ne purent se résoudre à quitter sitôt cette place où ils avaient goûté tant de consolations, quoiqu'ils fussent depuis dix à douze jours soumis à un jeûne cruel. De ce nombre étaient le fils du lépreux dont j'ai parlé plus haut, et un Indien que j'ai converti l'année dernière. L'histoire de ces sauvages, naguère si méchants et aujourd'hui si excellents néophytes, offrirait un récit plein d'intérêt ; mais comme j'ai déjà dépassé les bornes que je m'étais prescrites dans cette relation, je me contenterai de dire seulement un mot de l'un et de l'autre.
c( Le premier, ayant appris dans les bois la mort édifiante de son père, arriva au poste le lendemain de l'inhumation. J'étais à prêcher un sermon sur l'enfer, lorsqu'il vint au lieu de l'assemblée. Je m'étendais alors sur les tourments réservés aux magiciens; car c'est le crime qui domine parmi les peuplades du Nord. 11 y prêta une attention sér ieuse, parut consterné, et, l'instruction finie, il alla trouver la dame du fort, n'osant pas encore s'adresser à moi. Il lui dit : c( Parle pour moi à la Robece Noire. Je voudrais lui dire combien j'ai été méchant, c( mais je n'ose pas. J'ai compris tout ce qu'il a dit c( touchant le feu de l'abîme, et j'ai peur d'y tomber, car
<( j'ai trop servi le mauvais manitou. » Instruit des bonnes dispositions de cet homme, je fus le trouver. En me voyant, il me dit ces paroles remarquables, bien propres à faire rougir tant de chrétiens, qui rejettent ou méprisent la confession comme une institution humaine : « Robe-Noire , j'ai appris , il y a deux jours , que tu étais « ici, et, pour cette raison, je ne voulais pas venir au (( fort, car j'étais méchant. Mais lorsqu'on m'a dit que ce le Grand-Esprtt avait eu pitié de mon père, que ce « vieillard t'avait dit ses fautes avant de mourir, qu'il <( avait été arrosé de l'eau de la prière, et qu'il s'était « repenti d'avoir fait si longtemps la magie, alors j'ai dit « à ma compagne et à mes enfants : Allons voir la Robece Noire. Moi aussi, je veux connaître la prière du Grandce Esprit. Je veux te dire tout le mal que j'ai fait; car « j'ai peur de tomber dans- la prison de feu. » Il me parla encore longtemps sur diverses matières ; miais ce qui me frappa le plus, ce fut le récit détaillé qu'il me fit des cérémonies en usage parmi ces peuples, au fond de leurs forêts ou plutôt de leurs immenses marécages. J'appris de lui que, dans certaines circonstances, ils se réunissent pour jeûner et offrir des sacrifices aux divinités des rivières, des bois et de l'air. Si l'un d'entre eux est frappe par quelque accident, il va aussitôt trouver le magicien, lui fait la confession de toutes ses fautes, et lui demande une pénitence. Cette confession est toujours faite à haute voix, et la pénitence, quelque rigoureuse qu'elle soit, doit être ponctuellement accomplie. Son père m'avait déjà dit la même chose. Eh bien ! ce que ces infortunés infidèles font comme une pure cérémonie, les néophytes le font comme l'acte le plus indispensable et le plus consolant de la n^igion qu'ils viennent d'embrasser. Ils n'ont pas de plus grand soulagement que de dire et de répéter au prêtre les péchés qu'ils ont eu le malheur de commettre, avant com.me après le baptême, persuadés que c'est à Dieu lui-mênae qu'ils font leurs aveux. J'en ai vu qui sont venus exprès de plus de cent heues, qui ont passé deux jours entiers prosternos à la porte de la chapelle, exposés à toutes les injures
de l'air, sans prendre aucune nourriture , gravant sur un morceau d'écorce ce qu'ils avaient à confier au prêtre.
« Mais j'oubliais que j'ai à vons parler d'un autre Indien qui, Tannée dernière, eut la générosité de renvoyer sa plus jeune femme, qu'il chérissait, pour retenir la plus âgée, qu'il n'aimait guère. Depuis cette époque, sa conduite a été admirable. Il a gardé tous ses enfants avec lui, a fourni à la subsistance de la jeune femme qui demeure avec ses parents , et il a repris une sincère affection pour sa première compagne. Deux de ses fils ont fait leur première communion , et une petite fille , âgée seulement de quatre ans et demi, sait déjà le Pater et VAve. Si je n'avais pas été témoin des peines qu'il s'est données pour soutenir sa nombreuse famille, et en même temps pour participer jusqu'à la fin au bienfait de la mission, j'aurais eu peine à le croire. Il avait un frère qui fut, il y a quelques années, baptisé par un ministre. Il vmt plusieurs fois me supplier de l'admettre au sein de l'Église catholique. Ne le trouvant pas assez instruit, je fus obligé d'ajourner son abjuration jusqu'à l'année prochaine, et je le vis se retirer en pleurant.
«... La baie James (partie sud de la baie d'Hudson) paraît être peuplée de nombreuses baleines blanches , de marsouins et autres cétacés, dont les Indiens makégongs et esquimaux font leur principale nourriture pendant l'été, comme la chair d'ours blanc est leur principal aliment durant l'hiver. Les Européens n'ont jamais pu se faire à ce régime dégoûtant, et tandis qu'ils voient les Indiens savourer avec délices et en énorme quantité la graisse fétide du loup marin, ils ne peuvent seulement l'approcher de leurs lèvres sans se sentir le cœur soulevé. Aucune des rivières qui affluent dans cette immense baie ne paraît être poissonneuse, et Teau en est mauvaise au goût. Tout le pays qui environne la baie est inaccessible à la culture; le sol ne dégèle jamais à fond ; il y gèle même au cœur de l'été. Pendant l'hiver, il y a, dit-on, dans les forêts jusqu'à vingt pieds de neige, et sur la mer la glace n'a pas moins de trente à trente-
cinq pieds d'épaisseur à sa surface unie ; et cela vers le 56*^ degré de latitude. Quelle doit donc être son épaisseur vers le 75<^ degré ?
« Durant cette saison rigoureuse, les sauvages qui habitent les forêts s'enfoccent dans des cabanes de neige, et ceux qui vivent sur les bords de la mer se bâtissent des maisons de gîace, s'y ensevelissent durant sept à huit mois, et n'en sortent que lorsque la faim les presse. Alors le chasseur va à la poursuite des ours blancs. La peau de cet animal est son unique défense contre le froid, car il ne .fait jamais de feu. Il dévore la viande crue ; de là vient le mot esquimau : eski (crue) et mar (mange).
€ Les Indiens , ainsi que les agents de la compagnie de la baie, n'ont d'autres bêtes de somme que des chiens, appelés chiens de Terre-Neuve. On les attelle deux, trois et quelquefois quatre ensemble, et alors ils traînent de deux cent cinquante à trois cents livres pesant. Cet animal est ici comme ailleurs l'inséparable compagnon, le plus fidèle ami de l'homme, aussi intelligent que plein de reconnaissance. Un jour j'en vis un qui s'était pris la tête entre deux arbrisseaux, d'où il ne pouvait plus se dégager; il poussait des hurlements affreux. Je le délivrai , et dès ce moment il ne voulut plus me quitter. Je traversai une rivière dans un canot, lui se mit à la nage ; et quelque temps après, comme je m'embarquais sur une goélette, on fut obligé de l'enchaîner pour l'empêcher de me suivre. Quelque pressé qu'il soit par la faim, le chien des Esquimaux ne fait jamais de mal à l'homme ; mais s'il voyait quelqu'un frapper son maître, il étranglerait sur-le-champ Tagresseur.^'
« ... Le fort de Moose-Factory, bâti dans une jolie petite île, à trois milles de la mer, n'est remarquable que par l'éiépance de sa construction et par sa position géographique. Quant aux familles indiennes qui viennent y faire la traite, leur nombre n'excède pas cinquante, formant une populdion d'environ deux cent cinquante âmes. Comme ce fort est situé à l'extrémité sud de la
baie d'Hudson , tous les postes environnants , à plus de quatre cents lieues à la ronde, y envoient leurs pelleteries. Un navire venant chaque année d'Angleterre, avec des munitions et des vivres pour l'approvisionnement de ces diverses stations, s'en retourne chargé de riches et précieuses fourrures. Les plus belles, sans contredit, de toute l'Amérique, se trouvent aux alentours de la baie. Le chef de l'établissement me reçut avec la plus franche cordialité, et, tout le temps que je séjournai chez lui , ne cessa de se montrer plein de prévenance et d'attention pour moi. J'en dois dire autant de tous les membres de l'honorable compagnie; car ceux que j'ai eu occasion de connaître ont été à mon égard ce que j'aurais pu attendre de vieux amis. Il n'en était pas de même des sauvages. Je ne fus pas longtemps sans remarquer combien ils étaient prévenus contre notre sainte rehgion. Je crois avoir déjà dit qu'un ministre wesleyen méthodiste avait résidé quelque temps dans ces lieux. Il en était reparti depuis un an, brouillé avec tous les officiers de la compagnie; mais les absurdes calomnies qu'il avait si souvent débitées contre nous y étaient restées vivaces. Je vis les Indiens fuir à mon approche comme à celle d'un pestiféré, et bien que j'eusse avec moi une quarantaine de néophytes, dont la conduite édifiante contrastait singulièrement avec celle d'un bon nombre de sectaires, ils ne pouvaient se persuader que je n'étais pas un enfant de Bélial, un envoyé de l'Antéchrist, un homme qui conduit en enfer quiconque veut le suivre, ainsi que le ministre le leur avait si souvent répété, en lançant contre nous et contre tous ceux qui auraient la témérité de nous entendre un déluge d'anathèmes.
Tous les matins je célébrais la sainte messe dans un vaste appartement du fort; mais, comme on avait dit aux Indiens que c'était un acte diabohque, quelques-uns seulement s'avançaient en tremblant jusqu'à la porte. .Cependant mes néophytes y assistant toujours avec beaucoup de piété , récitant des prières ou chantant des cantiques, on voyait les autres venir en plus grand
nombre se placer sous les fenêtres pour écouter les instructions que je faisais en sauteux, langue qu'Us comprennent pour la plupart sans la parler. J'examinais en silence l'effet que produisaient sur leur esprit prévenu l'aspect de nos augustes cérémonies et l'explication de nos saints mystères. Bientôt j'en vis un certain nombre dans une grande perplexité : ils ne pouvaient concilier ce qu'ils voyaient avec ce qu'on leur avait dit. < Trois semaines s'étaient déjà écoulées depuis que j'étais au fort Moose, lorsqu'une goélette venant d'Albani, situé à cent cinquante milles plus au nord, me fournit l'occasion d'aller visiter les Indiens de ce poste, vers lequel mon cœur, plus encore que ma boussole, se dirigeait sans cesse. Je m'embarquai, le 5 juillet, sur cette mer orageuse et couverte de glaces. Ses côtes n'offraient à nos regards qu'un terrain bas, marécageux et stérile, périodiquement baigné par la marée, qui monte très -haut dans ces latitudes. Rien, absolument rien ne vint distraire notre âme de cette mélancolie profonde qui l'oppresse, lorsqu'on parcourt pour la première fois ces contrées désolées. Nous n'aperçûmes ni gibier dans les airs ni bêtes fauves sur le rivage. Quelques petites baleines blanches et quelques loups marins furent les seuls habitants des eaux qui se montrassent à nous durant toute la traversée. Le sentiment qu'on éprouve à la vue de ces parages est celui d'une tristesse indicible. Il n'est donc pas surprenant que mes lettres en portent l'empreinte. Cette mission est peut-être la plus disgraciée qui existe sur la terre. Elle n'offre partout que des forêts sans limites d'un bois rabougri, un sol marécageux et aride, un ciel sombre et grisâtre, une mer glacée. Éparse çà et là sur une étendue immense de pays, une multitude de familles indigènes, dont l'aspect dégoûtant dénote la dégradation et la misère, peuple ces solitudes. Le silence de mort qui règne sur ces champs n'est interrompu que par le cri plaintif de quelques oiseaux de passage, par les hurlements des loups et des ôurs, auxquels l'Indien déclare une guerre où quelquefois il est vaincu et cruellement déchiré. Pour compléter
cette esquisse, voici, autant que je puis me le rappeler, le tableau que le P. Gharlevoix fait des contrées que j'évangélise :
« Rien , dit-il , n*est plus affreux que le pays dont la (n baie est environnée. De quelque côté qu'on jette les « yeux, on n'aperçoit que des terres incultes et sau- « vages, des rochers escarpés qui s'élèvent jusqu'aux « nues, stériles , entrecoupés de ravines profondes et de ce vallées où le soleil ne pénètre point, et que les neiges « et les glaçons, qui ne fondent jamais, rendent inabor- « dables. La mer n'y est libre que depuis juillet jus- « qu'en septembre, et encore y rencontre-t-on des glace çons d'une grosseur énorme, qui jettent le navigateur « dans de continuelles alarmes ; car, dans le temps qu'on ce y pense le moins, une marée ou un courant, assez fort « pour entraîner le navire et l'empêcher de gouverner, « l'investit tout à coup d'un si grand nombre de ces « écueils flottants , qu'aussi loin que l'on puisse porter « la vue, on ne découvre que des glaces. Il n'y a pas « d'autres moyens de s'en garantir que de se grappiner ce sur les plus grosses , et d'écarter les autres avec de « longs bâtons ferrés, dont il faut avoir soin de se munir « quand on entreprend cette périlleuse navigation. » {Histoire de la Nouvelle-France.)
« C'est principalement vers le fond de la baie que la navigation est le plus dangereuse , parce que le vent du nord qui y souffle souvent avec fureur accumule sur ce point les glaçons et en forme des montagnes. Pourtant les sauvages y voyagent en canots d'écorce ou de peau de baleine, et vont chasser l'ours blanc sur ces énormes bancs de glace. Il faut à l'Indien une rare énergie pour engager cette lutte ; car c'est presque toujours un combat à mort. L'ours blanc, qui ne vit guère que de poissons, se promène gravement sur les bords de l'écueil, guettant sa proie, et, au moment où il s'élance dans l'eau pour la saisir, le sauvage, qui l'épiait en secret, s'approche et lui décoche une flèche. L'animal, furieux, abandonne sa proie, s'élance sur la glace , et court droit à son ennemi , qui l'attend de pied ferme, tenant dans sa main une
larae d'acier, quelquefois un couteau de pierre ou une dent de phoque. A l'instant où l'ours se jette bouche béante sur le chasseur, celui-ci enfonce sa lame dans la gueule, et, s'il a frappé juste, ]e monstre s'affaisse en le couvrant de son sang. Une femme m'a raconté plusieurs fois qu'elle s'était battue avec un ours pendant plus d'un quart d'heure, et qu'elle avait fini parle terrasser.
« Cependant, au milieu de cette nature désolée, se révèle comme partout la bonté paternelle du Créateur. Outre les ours, les hèvres, les castors et les loups marins, dont les Indiens font leur nourriture principale, ils reçoivent encore de la Providence un ample secours par la migration périodique des outardes. I^eur passage, qui s'opère deux fois par an, au printemps et en automne, dure de deux à trois semaines, durant lesquelles un chasseur habile peut en tuer, dit-on , deux à trois cents en un jour. Voici la ruse qu'il emploie : il place une outarde de bois dans un lieu apparent et se blottit derrière quelque arbrisseau, en contrefaisant le cri de cette gaUinacée. Bientôt une multitude de dupes s'empressent d'accourir; alors le chasseur lâche son coup de fusil; beaucoup restent sur la place, les autres s'envolent en maudissant le perfide oiseau qui les a trompées, et reviennent bientôt après donner dans le même piège...
« La rivière Albany, qui coule de l'ouest à l'est, prend sa source dans le lac du Chat, à neuf cents milles de la baie James, où elle se décharge. Son eau est limpide, passable au goût, mais peu poissonneuse ; ses bords sont bas et marécageux. J'en puis dire autant de toute la côte occidentale des deux baies; car depuis les bords de la mer jusqu'à cent lieues dans les bois, on ne marche que sur un terrain mouvant, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes. Dans ces tristes marais pullulent les maringouins, ou moucherons, dont la piqûre venimeuse cause une douleur cuisante. Ils sont plus nombreux et plus gros que ceux que j'avais vus jusqu'ici dans les forêts du nouveau monde. Dès que notre goélette entra dans la rivière, elle en fut littéralement couverte. Le ciel en était obscurci
comme d'un nuage. Je doute qu'ils fussent ni plus nombreux ni plus cruels lorsque le Seigneur les envoya, sous les ordres de Moïse , visiter le roi Pharaon. Pour se défendre de leurs impitoyables aiguillons, les sauvages n'ont pas d'autre expédient que de s'oindre tout le corps avec de l'huile de poisson pourri , qui répand une odeur infecte ; les animaux domestiques du fort voisin , pour s'en garantir, se jettent à la nage et passent la journée dans un îlot au milieu de la rivière. Quoique j'eusse la précaution , pour célébrer les saints mystères , de m'entourer d'une épaisse fumée, mon visage et mes mains en étaient tellement couverts, que les nappes d'autel étaient toujours tachées par le sang qui coulait des piqûres. Ils ont plus d'une fois éteint les cierges en venant s'y accumuler durant le service divin. On peut juger, d'après cet aperçu, de ce que la nature doit avoir à souffrir de la part de ces petits tyrans ailés.
« Le commandant du fort d'Albany est un gentilhomme irlandais calhohque, qui habite depuis trente -deux ans les bords de la baie d'Hudson. Venu d'Irlande à l'âge de seize ans, et seul de sa religion dans ces pays sauvages, il a toujours su conserver une foi pure et une piété fervente. Son dévouement à toute épreuve, sa probité et sa franchise lui ont gagné l'estime de ceux qui l'ont connu, de quelque croyance qu'ils fussent. La joie qu'il ressentit en voyant arriver chez lui un prêtre ne peut se dépeindre. Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre; nos larmes se confondirent, et nous fûmes longtemps sans pouvoir exprimer autrement notre bonheur. Son épouse, que j'avais baptisée l'année précédente, partageait son allégresse. Il eut le bonheur de communier et d'assister tous les jours à la messe, qu'il servait avec une touchante piété. Après mon départ, il ne craignit pas de s'embarquer dans un petit canot d'écorce, en compagnie de deux sauvages, de naviguer le jour et la nuit sur cette mer agitée et couverte de glaçons, pour venir me trouver à cinquante lieues de distance; et quand je lui manifestai ma surprise de le revoir sitôt, il me fit cette réponse, qui résume toute Tardeur de sa foi i
LE CANADA 1o7
« Il eût été trop pénible pour moi de demeurer tranc quille à mon poste, sachant qu'un prêtre catholique, « que depuis si longtemps j'appelais de tpus mes vœux, « était à ma portée. Je veux avoir encore une fois le « bonheur de participer aux saints mystères. » C'était devant des protestants étonnés qu'il tenait ce langage.
« A mon arrivée au poste d'Albany, j'y trouvai une trentaine d'Indiens, venus les uns du fort Osnabruck, à six cents milles de distance, les autres du lac Salé, à neuf cents milles environ. Ces derniers sont tellement adonnés à l'ivrognerie, qu'ils m'ont avoué n'être accourus de si loin que dans le désir d'avoir du rhum à discrétion. Leur passion pour les hqueurs fortes et pour la magie les avait trop endurcis pour qu'ils témoignassent de l'empressement à embrasser une rehgion qui commande avant tout la sobriété. Ceux d'Osnabruck, au contraire, me parurent beaucoup mieux disposés ^ se faire instruire. Ils semblaient prendre plaisir à entendre la bonne nouvelle. « Ton arrivée dans notre tribu, me « disaient-ils quelquefois, causerait une joie bien vive à « tous nos frères. Ils embrasseraient avec ardeur la re- « ligion dont tu nous parles. » Et moi, en gémissant de ne pouvoir voler à leur suite, je les berçais de l'espérance d'aller les voir une autre année...
« Si les sauvages sont éloignés d'un des postes de la compagnie de la baie d'Hudson , ils sont quelquefois réduits à une telle détresse qu'ils se dévorent entre eux. Il y en a même qui vont jusqu'à se repaître du cadavre de leurs propres enfants!...
(( On m'a cité, à ce propos, des traits dont je ne puis sans frémir me retracer le souvenir. J'ai eu même une fois occasion de voir le triste héros de la scène que je vais décrire. C'était un sauvage qui vient faire la traite de ses pelleteries au poste d'Albany; mais sa terre de chasse est éloignée de deux cent cinquante milles, distance effrayante dans un pays où le froid est si vif que le mercure gèle dans le thermomètre. Il y avait déjà une semaine que ce malheureux, après avoir couru toute la journée sans rencontrer de bêtes fauves, rentrait le
soir dans sa triste cabane, accablé de faim et de fatigue. Là une femme et deux enfants l'attendaient, en proie à une faim non moins cruelle. Un soir il rentra le désespoir dans l'âme, et, saisissant son casse-tête, il assomma ses deux enfants. Son infortunée compagne prit part à l'horrible festin. De concert, ils dévorèrent les membres encore palpitants de leur jeune famille... Plusieurs jours s'étaient déjà écoulés depuis, et la faim recommençait à se faire sentir. La saison était toujours mauvaise. Les deux malheureux époux se mettent en route pour se ren^e au fort d'Aibany. Après six journées de marche pénible, la femme tombe, épuisée de fatigue et d'inanition. Elle n'a pas encore rendu le dernier soupir, que son mari commence à s'en repaître!!! Quelques jours après il arriva enfin au poste, où il raconta lui-même ce que ma plume vient de tracer. Ce trait, au reste, n'est malheureusement pas unique dans ces pays désolés; il se renouvellerait chaque jour sans la générosité de l'honorable compagnie de la baie d'Hudson.
(( Je trouvai un assez bon nombre d'Indiens réunis au fort d'Albany lors de mon arrivée; mais je m'aperçus bientôt qu'ils étaient imbus des mêmes préventions contre nous que ceux de Moose. C'était en vain que je faisais \p tour des cabanes, une clochette à la main ; personne ne venait m*écouter. Gela m'affligea sans me surprendre , sachant qu'on leur avait fait de notre sainte religion la plus effrayante peinture. Cependant j'étais venu de trop loin, je m'étais exposé volontairement à trop de dangers dans l'intérêt de leur salut, pour demeurer maintenant spectateur oisif de leur état. J'allai donc les visiter chacun dans leur hutte, les saluant comme des amis,m'asseyant au miUeu d'eux sans façon, embrassant et cai-essant les petits enfants , et Dieu sait quels enfants! fumant le calumet avec les chasseurs, priant les vieillards de me conter quelques-unes de leurs aventures des forêts, leur promettant de leur en citer, à mon tour, qui les intéresseraient, et tout cela sans faire semblant de m'apercevoir que la vermine qui échappait à leur voracité se hâtait à toutes jambes de se réfugier
par millions sur ma robe noire : celle-ci en devenait littéralement grise. Étonnés d'un procédé si nouveau pour eux, je les vis me fixer de la tête aux pieds et se demandera eux-mêmes si j'étais bien cet homme dont on leur avait fait un si hideux portrait. Bientôt j'eus la satisfaction d'en voir un bon nombre accourir, au premier signal, à la cabane qui me servait de chapelle.
« Parmi ceux que la grâce a touchés d'une manière aussi efficace que prompte était un jeune polygame. Ses amis et surtout sa mère, qui est un modèle de vertus, avaient fait tous leurs efforts pour l'engager à n'avoir qu'une épouse, sans pouvoir y réussir. Il y avait deux jours que j'étais à Albany quand il y vint avec sa nombreuse famille. Dès qu'il apprit ma présence au fort, il en fut effrayé et voulut repartir ; sa mère eut beaucoup de peine à le retenir; mais il évitait ma rencontre, et quand je me présentai à sa hutte pour le voir, il s'était caché. On me fit connaître le lieu de sa retraite ; je fus l'y trouver, et comme j'avais encore bien plus à cœur la régénération de ses enfants que son divorce, je tâchai de lui faire comprendre l'importance du baptême.
« Au premier abord, redoutant sans doute mes reproches, il s'était pris à trembler de tous ses membres ; mais il se rassura bientôt, et le même jour il m'apporta tous ses enfants pour que j'en fisse des chrétiens. Après leur baptême , il me demanda d'une manière touchante la même faveur pour lui : c'était là que je l'attendais. « Tu ne pourras être baptisé, lui dis-je, tant que tu « auras deux femmes, le Grand-Esprit ne lèvent pas ; « si tu continues à violer sa défense, au heu de te mettre « avec lui dans sa vive lumière, il te jettera avec le « mauvais manitou dans le feu de l'abîme. » Ces paroles firent sur l'âme du sauvage tout l'effet que je pouvais en attendre. La tête appuyée sur sa poitrine, il ne répondit rien , et durant quelques minutes il parut plongé dans une réflexion profonde; puis, se levant tout à coup: « Père , me dit-il , ce que tu me prescris est juste. Puisce que le Grand-Esprit n'a donné qu'une compagne au « premier homme, je ne dois pas en garder deux. La-
« quelle veux-tu que je renvoie? — Tu dois garder la « première, luidis-je; mais les enfants de la seconde « étant les tiens, il faut que tu les élèves et que tu « prennes soin de leur mère comme de ta propre sœur. « — Merci, » me dit-il; et il sortit aussitôt pour aller annoncer à la plus jeune sa résolution. Celle-ci montra une générosité égale à la sienne, et depuis lors je ne les vis plus ensemble qu'à la chapelle, où ils rivalisaient de zèle pour se faire instruire.
« Il y avait un mois que j'étais à Albany, lorsqu'il me fallut profiter du départ d'un canot pour regagner le sud. Ce fut à regret que je quittai mes bons sauvages. J'eus la satisfaction de voir qu'en éclairant leur esprit j'avais touché leur cœur. Ils vinrent, dans un profond silence et les yeux baissés vers la terre, m'accompagner jusqu'au rivage. Chez l'Indien, le silence est le signe d'une grande tristesse. Je les consolai en leur promettant de revenir les visiter l'été suivant.
Qc De retour au lac Abbitibbi , j'y trouvai le vieux chef de la tribu qui m'attendait avec une quinzaine de familles. Dès qu'il aperçut notre canot, il accourut sur le rivage; les autres Indiens le suivirent, et tous, agenouillés devant moi , me prièrent de les bénir comme mes enfants. J'avais dessein d'aller coucher plus loin ; mais ils firent tant d'instances, que je fus obhgé de dresser ma tente parmi eux. Je passai la nuit à les instruire et à les confesser. Ce ne fut qu'au point du jour que j'interrompis ce pieux exercice pour recommencer mes pérégrinations. C'était un samedi, je voulais me rendre au lieu de la mission pour le lendemain ; je savais qu'un grand nombre de sauvages m'y attendaient, et nous avions plus de vingt heues à faire sur un lac dangereux.
« A peine fûmes -nous embarqués, que nous vîmes nos hôtes lever leur camp pour nous suivre. Il y avait parmi eux un métis canadien dangereusement malade. Quoique je l'eusse administré, il pria instamment sa femme et son fils de le conduire à la mission pour avoir, disait-il, le bonheur de mourir sous les yeux de la Robe-
Noire. Comme j'avais une bonne troupe de rameurs, notre canot semblait voler sur l'eau, et nous atteignîmes le fort ce soir-là même. Pour les pauvres Indiens, ils furent obligés de naviguer toute la nuit, et n'arrivèrent que le lendemain vers les onze heures, au moment où, désespérant de les revoir, je me disposais à monter à l'autel. Le malade se fit aussitôt apporter à la chapelle, où il reçut le saint viatique. Peu d'instants après il n'était plus ; mais, par une coïncidence singulière, j'eus le bonheur, ce même jour, de baptiser sa mère, vieille sauvagesse endurcie, qui n'avait pas encore voulu entendre parler de religion. Depuis plusieurs années, nous avions fait auprès d'elle bien des démarches inutiles; jamais nous n'avions pu l'amener à faire seulement un signe de croix. C'était la sainte Vierge qui devait obtenir la conversion de cette âme obstinée. Nous étions enfin parvenus, non sans peine, à lui mettre au cou une médaille bénite de l'Immaculée Conception. J'appris bientôt que son cœur était changé et qu'elle demandait à me voir. Une protestante vint m'annoncer cette nouvelle. Je volai aussitôt auprès de cette femme, et ma présence parut lui causer autant de joie qu'elle lui inspirait naguère de répugnance. Je la vis baiser souvent la médaille avec afl'eclion. Elle me dit que, depuis qu'elle la portait, elle ressentait un grand désir d'être baptisée, et qu'elle craignait de mourir avant d'avoir reçu cette grâce. Je l'instruisis du mieux qu'il me fut possible. Les bonnes dispositions que je voyais en elle, ses quatre-vingts ans et l'hydropisie dont elle était attaquée, ne me permettaient pas de lui différer le baptême, et, au moment où le fils expirait, l'eau sainte coulait sur le front de la mère. Quelques heures après, elle était aussi allée au ciel, remercier sa libératrice...
« Nous avions déjà laissé bien loin derrière nous les bords de la mer Glaciale, nous avions franchi les limites qui séparent le Canada du territoire de la baie d'Hudson, et salué en passant plusieurs groupes d'Indiens accourus sur notre passage, afin, disaient-ils, de camper encore une fois à côté de la Robe-Noire ; parvenus à la rivière
Creuse, nous y trouvâmes une vingtaine de familles, faible reste d'une tribu autrefois florissante, qui nous attendaient avec impatience autour d'une petite chapelle que le chef lui-même avait bâtie. Pour se faire une idée de la joie que leur causa notre arrivée, il suffira de savoir qu'ils étaient là dans un jeûne forcé depuis cinq semaines. N'ayant moi-même aucunes provisions, je leur annonçai mon prochain départ. Aussitôt l'un d'eux courut à la chasse , un autre à la pêche ; un troisième , qui possédait à une grande distance un petit champ de pommes de terre, s'en fut avec sa pioche rendre visite aux tubercules. Admirable providence de mon Dieu! le gibier qu'on n'apercevait plus vint de lui-même se ranger sous les coups du fusil ; le poisson avait vu tendre le filet, et s'y était jeté; et la terre avait donné son fruit. Nous n'avions le matin qu'une poignée de biscuit de mer, et le soir nous étions en possession de deux canards, de trois poissons, et d'un sac rempli de patates. Dès lors je ne pensai plus à partir de sitôt; deux jours après je devais bénir une double union dont les noces rappellent par leur simplicité les usages des temps anciens.
« Le chef de la peuplade avait un fils et une fdie nubiles; le gendre et la bru étaient prêts. Lorsque les cérémonies rehgieuses du mariage furent terminées, le père , ayaftt fait préparer une collation champêtre , vint me prier d'y prendre part. Tous les convives étaient assis à terre autour d'une large marmite contenant un mélange de poissons , de lièvres et autre gibier bouillis ensemble. Il n'y eut aucune dispute sur la préséance ; chacun prit la place qu*il voulut, et mangea dans la mesure de son appétit; seulement le chef était à la droite de la Robe-Noire, assis à terre comme les autres , tandis que j'occupais un petit siège d'honneur. Des écuelles d'écorce tenaient lieu de porcelaine et de fàïtôijce ; deux morceaux de bois, dont l'un pointu, l'autre concave, remplaçaient l'argenterie. Tous buvaient dans le creux de la main ou avec le couvercle de la chaudière. Une gaieté douce et franche animait toutes les physionomies.
€ Le repas achevé , le chef me présenta le calumet pour dessert; et tandis que les femmes, réunies en groupe autour des nouveaux mariés, faisaient des vœux pour leur bonheur, et que les jeunes gens se livraient à des jeux gymnastiques, les anciens s'entretenaient gravement avec moi de politique indienne et des projets de colonisation. Nous décidâmes de réunir le plus possible de familles indigènes pour les mettre à la culture. Le chef Tekkavannens, homme rempli d'intelhgence, de zèle et de piété, devait s'adjoindre son nouveau gendre pour partager l'autorité et la direction des travaux. Après m'avoir cordialement remercié de mon séjour parmi les siens, il me demanda la permission de m'accompagner jusqu'aux Allumettes -Kirvegamang, à quinze lieues de distance. Là nous trouvâmes un autre chef, que la maladie et la décrépitude de l'âge avaient empêché de venir à la mission. « Mon père, me dit-il en me voyant, tu sais « que le vieux castor qui a été longtemps privé d'eau « pour se rafraîchir, languit et se jette avec joie dans la « rivière; que la zibeline, après un long et rigoureux « hiver, court se réchauffer aux premiers rayons d'un « soleil pnntanier : c'est ainsi que je soupirais , dans ma « triste cabane, en attendant ton retour. J'ai compté les « heures depuis que l'on m'a dit : « La Robe -Noire est « à quelques lieues d'ici. » Enfin tu es arrivé, je suis « content. Tu vas rafraîchir mon âme languissante par « la parole du Grand-Esprit; tu réchaufferas mon cœur « en me disant l'amour de son Fils Jésus pour nous. Oh! « comme nous allons écouter tout ce qui s'échappera de « tes lèvres! » Je passai deux jours auprès de cet excellent sauvage , et il m'avoua, quand je le quittai , que c'étaient les plus beaux de sa vie. Il avait eu le bonheur de communier, ainsi que toutes les personnes de sa suite : il avait, comme il le disait si bien , rafraîchi son âme en buvant à la source d'eau vive qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle. »