‹ Le CanadaChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Jean Cabot (14"").— Jean Verazzani (15'25). — Jacques Cartier (1534). — Courageux efforts mal secondés par la France. — Un demi-siècle perdu pour la colonisation. — Samuel Champlain du Brouage, premier gouvorn'^ur du Canada. — Organisation de la compagnie des Cent -Associés. — Hostilités de l'Angleterre. — Traité de Saint- Germain- en- Laye. — Conversion des sauvages. — Ahasistari. — Les franciscains et les jésuites. — Les RR. PP. Biart, le Caron , Brébeuf, Bressani, Jogues, Lallemant, Garnier, Daniel.

Après avoir résumé les notions géographiques relatives au Canada, et avoir esquissé quelques traits du caractère et des mœurs de ses indigènes au xvi® siècle, nous allons raconter à nos lecteurs l'abrégé de son histoire depuis sa découverte par les Européens jusqu'à nos jours.

En 1 ^97 un Vénitien , J3an Cabot , marchand de Bristol, et son fils Sbijastien abordaient les rives lointaines du Canada ; ils se bornèrent à reconnaître les côtes sans pénétrer dans l'intérieur des terres. Vingt-huit ans plus tard, en 1525, un navigateur florentin au service de la France, Jean Verazzani, dirigeait de ce côté son voyage d'exploration ordonné par le roi François pr. Ses courageux et intelligents efforts furent couronnés de succès ; après cinquante jours d'une traversée difficile, il entrait dans la baie de Gaspe , parcourait les rivages de la mer, y dressait une grande croix supportant un bouclier fleurdehsé, et prenait ainsi possession pour son souverain d'un pays qu'il appelait la Nouvelle- France,

Revenu en Europe , il publia le récit de son expédition. Ce mémoire émut ropinion publique ; il constitue

de nos jours le plus ancien document qu'on possède sur cette importante contrée.

Neuf années s'écoulèrent sans nouvelles tentatives d'explorations sérieuses; mais, en 1534, Jacques Cartier, à la tête de deux bâtiments de soixante tonneaux, partait de Saint -Malo, petit port rendu célèbre par la naissance de Duguay-Trouin, de Surcouf, de Chateaubriand, etc.

Il se dirigeait vers la Nouvelle -France, dont il put explorer plus complètement les côtes que son devancier Verazzani. Il découvrit un golfe, et il pénétra dans un fleuve si large qu'il n'en voyait pas les bords ; il le remonta sur un assez long parcours pour arriver à en découvrir les deux rives ; mais il fut arrêté par les rigueurs d'un hiver auquel ni ses bâtiments ni son équipage n'étaient suffisamment préparés. Cette épreuve inattendue ne le découragea pas; à son retour en France il publia sur ses découvertes une relation sincère, propre à calmer l'ardeur des aventuriers, sans arrêter l'élan des âmes généreuses.

Il commence ainsi : « Le dimanche jour et feste de la Pentecoste, du commandement du capitaine et du bon vouloir de tous, chacun se confessa, et reçurent tous ensemble notre Créateur en l'église cathédrale de Saint- Malo , après lequel avoir reçu , furent nous présenter au chœur de ladite église , devant révérend père en Dieu , monsieur de Saint- Malo, lequel en son estât épiscopal nous donna sa bénédiction. »

(Cartier fut bientôt à même de préparer une nouvelle expédition ; et cette fois il put emmener avec lui des marins aguerris, de jeunes officiers, prêts à verser leur sang pour la gloire nationale, et des émigrants dévoués à la propagation de LÉvangilej) L'Église les bénit avec effusion et les conduisit jusqu'à leurs vaisseaux dans une procession solennelle , les accompagnant au delà des mers de sa sollicitude et de ses prières. La traversée fut heureuse, et les trois vaisseaux abordèrent comme la première fois à Terre-Neuve. Cartier se dirigea vers l'ouest, et se trouva devant le golfe qu'il avait reconnu

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dans son précédent voyage. C'était le jour où se célébrait la fête de saint Laurent ; il donna le nom du martyr à la portion de mer qui , sous ses yeux , s'avançait dans les terres ; plus tard ce nom vénéré resta celui du golfe et du magnifique fleuve qui s'y jette. Les atteintes du scorbut, dont l'équipage eut à souffrir, ne furent pas mortelles , et Cartier ne rencontra dans ses excursions aucun ennemi à combat tre.s.11 reçut, au contraire, bon \ accueil d'un village de Hurons situé dans File de IIo- i chelaga. Ce village était bâti au pied d'une colline du sommet de laquelle l'œil contemplait un séduisant pa-^ norama. A ce spectacle , le hardi navigateur conçut le désir et l'espoir de construire sur ce point élevé une . ville importante pour les relations de la métropole avec / la colonie , et il résolut de l'appeler Montréal ou Mont I du voi, désignation qui plus tard s'étendit à l'île entière^ Comme Verazzani, Cartier prit possession de ces nouveaux territoires en y plantant la croix avec les armes de France , et il revint en Europe dans le courant de l'année 1536.

Au retour de ce second voyage, il fut admis à conférer avec François P'". Il exposa au roi les puissants motifs qui réclamaient l'établissement d'une colonie au Canada; il insista beaucoup sur une considération religieuse, dont l'importance était alors généralement comprise. « Ne convient-il pas, dit-il au roi très-chrétien, de procurer la connaissance de Jésus-Christ à tant de nations infidèles qu'on civihsera par les lumières de l'Évangile? » Le souverain apprécia ce langage chrétien : cependant les préoccupations intérieures et les guerres du continent absorbèrent ses ressources, et ne lui permirent pas de faire à la réalisation de cette noble entreprise la part nécessaire pour en assurer le succès; mais il ne voulut pas l'abandonner, et quelques années plus lard (1540) il ordonnait une troisième expédition. Cette fois Cartier, honoré du titre de capitaine général, emmenait avec lui un gentilhomme picard , François de la Roque, seigneur de Roberval, nommé vice-roi de Noriniberie, nom nouveau donné à la région située près du golfe Saint-Lau-

/ rent et sur les rives du grand fleuve. Malheureusement / ces titres pompeux ne pouvaient suppléer aux éléments f de sérieuse colonisation qui faisaient entièrement défauf . j Les chefs de la future colonie auraient eu besoin d'être I secondés par des hommes intègres, par des ouvriers la- 1 borieux ; ils ne purent guère obtenir que des vagabonds , \ des repris de justice, des prisonniers frappés par la loi ! pénale. Ces individus tarés, perdus de mœurs, résistèl rent aux conseils et aux menaces , foulèrent aux pieds ' les règlements, les lois, et oublièrent bien vite les promesses mensongères qu'ils avaient faites en France pour / obtenir leur mise en liberté. Le courage, les bonnes mœurs, la persévérance dans l'effort auraient permis de jeter quelques fondements solides; la paresse, l'indiscipline , l'esprit de révolte opposèrent à toutes les tenta- - tives un obstacle insurmontable. Au bout d'une année Roberval abandonnait sa vice-royauté , et Cartier déplorait amèrement l'insuccès d'une entreprise à laquelle il s'était si vaillamment consacré.

f Après cet échec , l'élan et les généreux sacrifices du marquis de la Roche, de M. de Monts , ceux de quelques autres Français d'élite en faveur du Canada ajoutèrent à la gloire et aux mérites de la nation qui possédait de tels hommes ; mais leurs efforts individuels n'amenèrent aucun résultat important pour l'avenir de la colonie, et le gouvernement français, découragé par les fautes qu'il avait commises , refusa tout concours efficace pendant environ un demi-siècle. "^e commerce profita seul alors de la découverte du Canada, en envoyant des bâtiments de pêche sur les côtes d'Amérique. Souvent nombreux , ces navires s'élevèrent en 1578 au (jhiffre de cent cinquantej

Henri IV résolut enfin d'exécuter sérieusement un projet depuis trop longtemps ajourné, et il choisit pour l'accomplir un homme d'une incontestable valeur. C'était Samuel Champlain du Brouage, officier de marine, dont l'intelligence et le caractère inspiraient la confiance et l'espoir. Il reçut le titre de gouverneur du Canada , et mérita celui de père de la Nouvelle-France. Sa première

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expédition date de 1603 , et fut suivie de plusieurs autres. Il sut établir de bonnes relations avec les sauvages , éleva des constructions et un fort sur l'emplacement où devait surgir plus tard la ville de Québec, devenue de nos jours l'une des premières citadelles du nouveau monde. Il s'avança jusqu'au lac qui porte son nom, et découvrit aussi le lac Ontario. Comme il estimait le salut d'une âme bien plus qu'un empire, dès son second voyage en Amérique il y amenait quatre franciscains ou récollets % qui devaient gagner les cœurs à la vérité, tandis que Champlain conciliait les esprits à la France par la droiture de ses procédés et la loyauté de son administration. Il saisit la première occasion favorable pour travailler à la conversion des pauvres sauvages ; « car , dit M. Bancroft, auteur protestant de l'histoire des États- Unis, ni les raisons de commerce ni l'ambition de ses souverains ne portaient la France à établir son autorité jusqu'au cœur même du continent; son motif était la religion. Les Français ont entrepris la conquête de l'Amérique moins dans des vues politiques que pour accomplir les vœux les plus chers de l'Église, qui embrasse tous les membres de la grande famille humaine dans le même amour, sans avoir égard aux différences de races et de couleurs. »

Parmi les premiers apôtres du pays nous devons citer les PP. Biart et le Caron. Le P. Biart évangélisa les Cannibas ; il leur fit tant de bien que celte tribu le vénérait comme un messager du ciel. Le P. le Caron pénétra chez les Mohicans et dépassa le lac Huron, portant partout la parole qui instruit l'esprit, et l'exemple qui touche le cœur. Ces fervents religieux commencèrent le défrichement laborieux des consciences, et eurent pour successeurs les membres de la compagnie de Jésus.

Tout semblait réussir au gré du gouverneur, quand les hostilités des Anglais , alliés aux Iroquois , vinrent para-

1 Les franciscains sont les religieux fondés en 1208 par saint François d'Assise. Ils se divisent en plusieurs branches ; Tune d'elles se compose de récollets ou recueillis , ainsi nommés à cause du recueillement dont leur extérieur portait l'édifiante empreinte.

lyser les progrès de la colonie, et susciter à Champlain des difficultés contre lesquelles il se mit à lutter avec énergie; secondé par les Algonquins et les Hurons, il repoussa les Iroquois. Il construisit le fort Saint-Louis, qui devait être le boulevard de la puissance française au Canada. Mais les Iroquois, irrités d'un preniier échec, résolurent de se venger; ils appelèrent de nombreux renforts, et vinrent assiéger Québec, privé de vivres et de munitions. Champlain, à qui la France mesurait avec parcimonie les moyens de défense, fut obligé de capituler en 1627; sa petite troupe, qui s'était très- vaillamment défendue, sortit du fort avec armes et bagages.

Cette même année, à la suite de dissensions et de luttes suscitées par des protestants auxquels Sully avait accordé une confiance mal placée, et qui voulaient empêcher l'arrivée, puis entraver l'action des missionnaires, un décret royal cédait à une compagnie de cent associés le fort Saint-Louis et ses dépendances; la nouvelle société s'engageait à rendre foi et hommage au souverain de la France , et promettait d'offrir à lui et à ses successeurs, lors de leur avènement au trône, une couronne d'or de huit marcs*. Investie des pouvoirs les plus étendus, elle avait le droit d'ériger des fiefs, de concéder les terres, moyennant certaines redevances et confirmation de la part du gouvernement français ; elle disposait à son gré des établissements déjà fondés, et faisait la paix ou la guerre suivant ses intérêts. La pêche de la baleine et de la morue était déclarée libre pour tous les Français : mais le monopole du commerce général du Canada était attribué pour quinze ans à l'association concessionnaire; celui des peaux et des fourrures lui était accordé à perpétuité. Enfin la France, de son côté, promettait de faire partir pour le Canada des ouvriers de tous les métiers, et d'y transporter le nombre de prêtres nécessaire à la conservation de la foi parmi les Européens et à sa propagation parmi les sauvages. La compagnie devait entretenir à ses frais les prédicateurs ,

1 Cet ancien poids est de deux cent cinquante grammes.

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nourrir les colons pendant les trois premières années , et les choisir tous parmi les Français catholiques. y( Cette organisation tendait à développer l'initiative privée par l'attrait de bénéfices impôt tants, et à décharger le trésor public de frais qui menaçaient de devenir considérables; mais l'association, animée d'ailleurs d'intentions louables , n'était pas assez sohdement organisée pour remplir sa mission : elle assumait une trop lourde responsabilité. Elle ne sut pas d'ailleurs choisir des agents dignes de la lâche qu'elle leur confiait; et la mé- ' tropoie, qui se désintéressa bien vite de l'avenir de ses colons, s'aperçut trop tard de la faute qu'elle avait commise : de la vint une longue période de langueur et de dépérissement pendant laquelle la colonie ne fit que végéter dans la situation la plus précaire. ^

Cependant elle aurait eu besoin d'une main ferme pour la soutenir contre les attaques de l'Angleterre, toujours occupée de la détruire. Deux ans après la création d'une compagnie française au Canada, les Anglais se rendaient maîtres de tout le pays; et il fallait le traité de Saint- Germain -en- Laye (1631) pour les obliger à restitution.

Champlain fut heureux de connaître, avant de mourir, les conditions de ce traité; il s'intéressa jusqu'à son dernier soupir à la colonie qui lui avait coûté tant de sacrifices. La maladie, à la fin de sa carrière, le cloua sur un lit de douleurs; mais il ne cessait de faire des vœux pour ses compatriotes établis sur les bords du Saint -Laurent, et surtout pour les missionnaires qui, pénétrant chez les sauvages, accomplissaient l'œuvre civilisatrice à laquelle il s'était énergiquement dévoué : car il pensait que leurs privations et leurs soufl'rances feraient plus que les baïonnettes de nos soldats et les canons de nos armées pour répandre les principes de la justice, les vérités de la religion, et pour remplir la sublime tâche que la Providence a départie à la France ■ depuis tant de siècles.

La perspective des âmes à conquérir excitait alors le zèle ardent des pieux catholiques. Les uns, comme la reine Marie de Médicis, la duchesse d'Aiguillon, ]*}

cardinal de Richelieu, la marquise de Guercheville, M. Olier, etc., contribuent au succès des missions canadiennes par leurs largesses , leurs prières et la direction donnée aux émigrants; les autres paient de leur personne. Ainsi le marquis de Gamache renonce à une grande fortune , et obtient de ses parents les ressources nécessaires à la fondation du célèbre collège de Québec. La compagnie de Jésus, dans laquelle ce jeune gentilhomme est entré , envoie ses membres au Canada ; ils deviennent bientôt et restent longtemps à peu près les seuls apôtres du pays.

Dès 1625, les jésuites y viennent une première fois pour en prendre connaissance; en 1636, quinze pères y arrivent pour fonder leurs missions, et commencent à évangéliser les sauvages. Le P. Brébeuf , placé à leur tête, renouvelle chaque jour au sacrifice de la messe le vœu d'affronter le martyre ; il a soif de verser son sang pour Jésus -Christ, et ses compagnons sont animés du même zèle.

Sous l'action de leur charité et de leur parole apostolique les yeux s'ouvrent à la lumière, les âmes embrassent avec joie la rehgion qu'ils annoncent; les vertus domestiques prennent naissance, les mœurs s'épurent, les désordres diminuent; les crucifix, les pieuses images sont honorés dans les wigwams ; les dimanches sont observés, et les familles deviennent dignes de respect.

Les résultats de tant de dévouement ont été relatés par le P. Bressani, un des religieux les plus ardents à la conquête des âmes. « A notre arrivée dans le pays que nous avons évangéUsé, écrivait- il de sa main mutilée par les sauvages , nous n'avons pas trouvé une seule âme qui eût le bonheur de connaître Dieu ; aujourd'hui, malgré la misère, la famine, la guerre et la peste, il n'est pas une seule famille où l'on ne compte quelques chrétiens ; plusieurs même sont entièrement converties au christianisme. » Entre autres suppUces, il fut flagellé, torturé et traîné nu -pieds sur les épines dans toute l'étendue d'un village.

C'est lui qui plus tard traçait le récit de ses propres

tortures, comme s'il eût parlé des tourments infligés à un étranger. C'est à lui que les Indiens disaient : « Montrez-nous vos b' jssures , elles nous parlent de Celui pour l'amour duquf ivous les avez supportées.» Il put revenir en Italie; et quand il prêchait ses compatriotes, leur foi se plaisait à vénérer sur son corps les marques du Seigneur Jésus.

Les prédicateurs de la bonne nouvelle avaient choisi pour centre un village situé près de la rivière Matchedash, et rayonnaient de là pour atteindre les tribus infidèles.

Une de leurs conversions les plus célèbres fut celle d'Ahasistari , chef haron renommé pour sa valeur et sa puissance. Dès qu'il eut reçu le baptême, il manifesta beaucoup de zèle pour étendre le règne de Jésus-Christ dans les âmes. Un jour, s'adressant à une troupe de sauvages qu'il venait de convertir, il s'écria : « Efforçonsnous d'amener le monde entier à la foi de Jésus-Christ. » Accompagné de quelques-uns de ses guerriers, il aimait à escorter les missionnaires dans leurs périlleuses excursions. Or, comme il accompagnait le P. Jogues, qui revenait à Québec, il fut attaqué par une bande de Mohawks , peuplade connue, comme on le sait, sous le nom générique d'Iroquois. Persuadé que le nombre des ennemis rend toute résistance impossible , il refuse le combat et se cache avec ses hommes dans l'épaisseur des forêts qui bordent les rives du fleuve Saint - Laurent ; mais le P. Jogues attend les Mohawks de pied ferme : il ne veut pas perdre cette occasion d'annoncer l'Évangile aux sauvages. Il est fait prisonnier; et quand Ahasistari connaît cette héroïque détermination, le généreux Indien sort de sa retraite et va partager la captivité du rehgieux. « Mon père, lui dit -il, je t'ai promis de partager ton sort; je viens, parce que je veux rester fidèle à ma parole. y>

Pendant tout le trajet, les barbares, qui se dirigeaient vers la rivière Mohawk, traitèrent avec cruauté leurs prisonniers : flagellés, privés de nourriture pendant plusieurs jours, les martyrs se réjouissaient de penser que

le jour de la récompense allait luire pour eux. D'ailleurs les consolations présentes ne leur étaient pas entièrement refusées. Un bel épi de blé fut jeté au père par la compassion des passants; l'épi était orné de perles de rosée, gouttes d'eau providentielles qui suffirent pour baptiser deux catéchumènes.

Ahasistari fut condamné à être brûlé vif, et reçut avec joie le dernier supplice^ en continuant à chanter les louanges de Jésus et de Marie, tant que les tortures des dernières souffrances lui en laissèrent la possibilité. Plusieurs Hurons périrent avec leur chef; un jeune novice , René Goupil, fut tué d'un coup de massue appelée tomahawk pendant qu'il récitait le chapelet avec le P. Jogues. Quant au religieux lui-même, il fut estropié, mais épargné, puis racheté par les Hollandais. A cause du respect inspiré par sa parole et de ses infirmités, il avait la permission de circuler au milieu de la tribu, et souvent il écrivait sur l'écorce des arbres le nom de Jésus , afin de prendre en quelque sorte possession du pays au nom du Seigneur. Quand il eut recouvré la liberté , il se rendit à Rome pour demander une dispense qui l'autorisât à célébrer les saints mystères avec des mains mutilées. Le saint-père la lui accorda, en déclarant qu'il serait indigne de Jésus-Christ que son martyr ne pût pas boire son sang.

A peine exaucé , Jogues s'empressa de reprendre le chemin du Canada; il accueillit avec une joie céleste l'ordre de retourner près de ceux qui lui avaient déjà fait subir tant de cruels tourments , et de travailler à fonder une mission permanente chez les Iroquois.

En prenant congé de ses confrères, il leur annonça qu'il ne les reverrait plus en ce monde; et son pressentiment ne fut pas trompeur. Les Mohawks , vers lesquels il se dirigeait l'Évangile à la main et la charité dans le cœur, payèrent son dévouement de la plus noire ingratitude; ils renouvelèrent ses tortures, et, par un raffinement de cruauté, ils prolongèrent son martyre pendant quatre années. Ils lui arrachèrent les cheveux, les ongles jusqu'à la racine, et coupèrent peu à peu ses doigts

en abattant successivement leurs diverses phalanges. Quand iis voyaient le saint religieux au moment de succomber sous le poids des souffrances, ils suspendaient leurs supplices le temps nécessaire pour lui donner la force d'en supporter de nouveaux. Ils finirent par le mettre à mort en l'accusant d'être un ensorceleur et de jeter sur les m.oissons un maléfice, c'est-à-dire une action destructive. Ils placèrent sa tête sur les palissades de leur village, et jetèrent son corps dans la rivière du Mohawk.

Ainsi avons-nous vu chez d'autres nations la crédulité populaire accueillir facilement les impostures les plus invraisemblables, alléguées par des bourreaux qui voulaient immoler des victimes ; et si nous étions privés des garanties que la justice chrétienne prescrit en faveur des accusés, ces barbaries révoltantes se renouvelleraient chaque jour sous nos yeux.

Il faudrait écrire de longues pages pour énumérer toutes les souffrances de ces glorieux apôtres qui scellaient de leur sang la foi en Jésus Sauveur. De pareils développements dépasseraient les bornes imposées à notre étude ; mais nous ne saurions nous refuser à grouper ici quatre noms de martyrs qui ont marqué parmi les autres, et qui nous apparaissent, comme le P. Jogues, couronnés d'une lumineuse auréole: ce sont ceux des PP. Brébeuf, supérieur de la mission, Lallemant, Garnier et Daniel.

Les grandes douleurs de Brébeuf avaient déjà commencé, et il continuait encore à prêcher la vérité ; quand il reçut la palme de la victoire, il était depuis vingt ans missionnaire du Canada, et avait conquis à la religion plus de sept mille Indiens. Il fut pris par les Iroquois après un combat qu'ils avaient livré aux Hurons, dont tous les guerriers avaient été tués ou faits prisonniers. Au lieu de fuir, il était resté avec le P. Lallemant au milieu des vaincus pour baptiser les catéchumènes et administrer les malades. Les vainqueurs lui coupèrent le nez et la lèvre intérieure pour le réduire au silence, puis ils lui brûlèrent les gencives, appliquèrent des

torches ardentes sur toutes les parties de son corps; et comme il persévérait dans son éloquente exhortation , ils lui plongèrent un fer rouge dans la gorge.

Le P. Lallemant, d'une constitution faible, d'une santé délicate, débutait comme missionnaire des infidèles quand il fut immolé près du P. Brébeuf. Les exécuteurs lui enlevèrent ses habits, et le couvrirent de morceaux d'écorce pour rôtir lentement son corps. On trouva dans ses papiers la prière suivante : « Mon Jésus, seul objet de mon amour, il faut que votre sang répandu pour les sauvages aussi bien que pour nous soit appliqué d'une manière efficace à leur salut. Aussi je désire vivement être le coopérateur de votre grâce, et m'immoler pour vous. » Ses vœux étaient accomplis! Dès le commencement de ses tortures il dit au P. Brébeuf avec une joie céleste : « Nous voilà donc en spectacle au monde, aux anges et aux hommes I » Quand le feu eut consumé se» liens, il courut à son confrère et baisa ses blessures avec amour. Peu d'instants après, son crâne fut scalpé, c'est-à-dire que la peau de sa tête fut enlevée avec un instrument tranchant ; alors commença l'agonie, qui dura dix-sept heures! Pour parodier le baptême, on jeta de l'huile bouillante sur cette tête dénudée; un des yeux fut arraché et remplacé dans son orbite par un charbon ardent. Quand le martyr ne pouvait plus parler, il élevait encore ses mains au ciel , afin de tourner de ce côté les pensées et les désirs des assistants. Plusieurs des spectateurs comprirent cet expressif langage, et même parmi les bourreaux on compta des convertis qui racontèrent les détails du double martyre.

Ce fut encore une des tribus iroquoises qui vint attaquer la mission de Saint- Jean, fondée en faveur des Hurons, et confiée au P. Garnier. Elle met tout à feu et à sang, et commet des cruautés inouïes. Des enfants sont arrachés à leur mère, et jetés au feu en sa présence. Une autre est enlevée à ceux qui lui doivent l'existence, puis assommée sous leurs yeux. Une troisième est mise à mort, parce qu'elle pleure ceux auxquels elle a donné le jour. Au milieu de ces scènes de barbarie , le P. Gar-

nier court à l'église , où il trouve des chrétiens en prière : il leur conseille de prendre la fuite, et de garder toujours précieusement le trésor de leur foi. Ces chrétiens s'efforcent d'entraîner avec eux le consolateur et le père de leurs âmes; mais le P. Garnier résiste à toutes les instances : il veut rester sur le théâtre du carnage pour absoudre les néophytes et baptiser les enfants. Un premier coup de feu le frappe dans l'exercice de son ministère, et l'atteint au-dessous de la poitrine; une autre balle lui traverse la cuisse : malgré cette double blessure, il trouve dans son zèle assez de force pour se traîner près d'un Huron qui se meurt, et auquel il veut donner l'absolution. Il reçoit alors un coup de hache qui coupe son corps en deux parties; et son âme, dégagée de ses liens, s'envole vers le Seigneur qu'elle a si bien servi.

Le P. Daniel fut surpris aussi dans un village huron par les Mohawks. Sa tâche terminée près des néophytes, il s'avança paisiblement à la rencontre de ces sauvages pour leur annoncer la vérité. Il mourut percé de flèches en prononçant le nom de Jésus -Christ. Ceux qu'il avait convertis le pleurèrent longtemps. Quelques-uns d'entre eux déclarèrent l'avoir vu plusieurs fois après sa mort, resplendissant de jeunesse, de gloire et de beauté.

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