CHAPITRE IV
M. Olier et M. de la Dauversière. — Une association charitable obtient la cession de 1 ile de Montréal. — Générosité des émigrants qui se vouent au salut des Canadiens. — M. de Maisonneuve; M'i« Manse. — Marguerite Bourgeois. — Sacrifices des sulpiciens et abondantes bénédictions. — Les RR. PP. Allouez, Mesnard, Marquette et leurs compagnons. — Témoignages des auteurs protestants. — Robert de la Salle et Bienville.
Pendant que les missionnaires répandaient leur sang et donnaient leur vie pour la conversion des sauvages, de fervents catholiques restés en France ne se lassaient pas de travailler au même but. Parmi ces hommes d'élite nous devons citer en première ligne M. Cher, le fondateur de tant de belles œuvres qui honoreront à jamais sa mémoire. Attristé de voir que les compagnies industrielles, organisées pour exploiter les richesses de l'Amérique, ne faisaient pas une part suffisante à la propagation de la vérité, c'est-à-dire à la civihsation du pays, il résolut de fonder lui-même une association exclusivement dévouée au salut des Canadiens. A l'aide des ressources réunies par cette société, il conçut le projet de faire construire dans l'île de Montréal, alors inculte, une ville fortifiée, consacrée à la sainte Vierge sous le nom de Ville-Marie, afin d'opposer une digue aux ravages des barbares, et de fonder un établissement qui deviendrait le centre des missions. Pendant qu'il méditait ce dessein, la Providence le mit en relations avec Jérôme le Royer de la Dauversière, gentilhomme angevin, lieutenant général au présidial (ou tribunal) de la Flèche, dont la foi généreuse
brûlait de contribuer au salut du Canada. Il voulait établir dans cette contrée lointaine une maison de soeurs hospitalières de Saint- Joseph, qui éclaireraient les âmes en guérissant les corps. Il vint de la Flèche dans les environs de Paris pour soumettre ses idées au garde des sceaux, et au moment où il entrait dans le château de Meudon, qui appartenait à ce haut personnage, M. Olier s'y rendait de son côté pour conférer de son futur séminaire de Saint-Sulpice. L'histoire a noté les incidents de leur touchante rencontre. Ces deux hommes, qui ne s'étaient jamais vus, se reconnurent au premier aspect, se comprirent sans s'être expliqués, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et s'embrassèrent avec effusion comme d'anciens amis. Ne l'étaient- ils pas, en effet, par cette sérieuse conformité de vues et d'aspirations qui constitue le fondement de la plus solide affection? Après les épanchements d'une mutuelle sympathie, M. Oher célébra la messe , et M. de la Dauversière y communia. Puis les deux serviteurs de Dieu s'entretinrent pendant trois heures de leurs plans et de leurs désirs réciproques. Avant de le quitter, M. Olier remit à son nouveau collaborateur un rouleau de pièces d'or pour couvrir les premières dépenses de son œuvre : à partir de ce jour, unis par d'indissolubles liens, ils agirent de concert pour l'accomplissement de leurs vœux. M. Olier proposa plus tard le patronage des établisseuients du Canada à sa compagnie de suipiciens, qui ne l'adopta qu'après un mûr examen; une fois qu'elle l'eut accepté, elle sut le continuer avec une invincible ardeur. Mais avant d'obtenir ce grand résultat, grâce à son inlluence qui grandissait avec ses vertus, grâce à son ascendant sur l'élite de la société parisienne, M. Olier réussit à fonder une société charitable, composée de personnes rich^, ou du moins trèszélées , qui apportèrent la triple aumône de leurs prières , de leur crédit et de leurs offrandes. U. de la Dauversière, désireux d'un rôle modeste, voulut se borner à être l'exécuteur des décisions de l'association naissante. Bientôt la nouvelle œuvre obtint de M. de Lauzon, intendant du Dauphiné, la cession de File de Montréal. Cette île,
dont nous avons déjà parlé , était située à soixante lieues de Québec, dans le fleuve Saint-Laurent , au milieu des Iroquois, toujours plus hostiles aux Français, parce que les Hurons, leurs ennemis, avaient recherché et s'étaient concilié notre amitié. La charité allait ainsi s'implanter parmi de farouches peuplades pour les éclairer, en affrontant les plus redoutables périls.
Une fois propriétaire au Canada , la société se hâta d'y expédier des tonneaux de vivres et d'objets nécessaires à l'établissement de la future colonie; puis elle réunit trente familles de gentilshommes, de commerçants, de cultivateurs et d'artisans, tous inspirés par des vues surnaturelles, et décidés à chercher d'abord l'extension du royaume de Dieu; plusieurs même, parmi les laïques, n'avaient qu'un seul but : faire leur salut, comme ils disaient , dans un lieu éloigné de V occasion du péril , en travaillant à la gloire de Dieu par la conversion des sauvages. Il leur fallait un chef; M. Paul de Chaumédy de Maisonneuve, gentilhomme champenois, officier de mérite, chrétien éminent, consentit à les diriger. Vers le même temps, la charitable M"®Manse venait de Langres à Paris, renonçant à une position brillante dans le monde pour accompagner les émigrants , s'adonner au service de leurs malades , et fonder à Ville - Marie le premier Hôtel-Dieu, avec le secours des sœurs hospitalières de Saint-Joseph venues de la Flèche.
Les colons partirent de la Rochelle en juin 1641, et arrivèrent heureusement au mois d'août à Québec, où ils passèrent l'hiver. Les habitants de cette petite ville, composée alors de deux cents âmes, essayèrent de retenir les voyageurs en leur signalant les dangers auxquels ils s'exposeraient , s'ils persistaient à vouloir aborder en si petit nombre une île peuplée par une tribu considérable d'Indiens. M. de Maisonneuve , vaillant interprète de tout son équipage, répondit aux instances qui voulaient retarder son départ : « Je ne suis pas venu pour déhbérer, mais pour agir! Y eût -il à Montréal autant d'iroquois que d'arbres sur ce plateau, il est de mon honneur et de mon devoir d'y établir une colonie. »
Quelques mois plus tard (février 1642), M. Olier, que ses importantes œuvres retenaient en France, et qui aurait tant aimé à se rendre au Canada , afin d'y exposer sa vie pour son divin Maître, réunissait à Paris, sous l'invocation de la sainte Vierge et dans l'église Notre- Dame, les associés de la compagnie de Montréal: les prêtres célébraient la messe, les laïques recevaient l'eucharistie; et tous, après la cérémonie religieuse, s'assemblaient à l'hôtel de Lauzon pour prendre de généreuses résolutions. Là fut décidé le départ de trois nouveaux navires, chargés de transporter en Amérique d'honnêtes familles appartenant aux métiers les plus utiles à l'avenir de la colonie. Là se fit une quête dont le chiffre dépassa deux cent mille livres, et dent le produit devait surtout servir à jeter les fondements de Ville-Marie.
Les premiers colons prirent possession de l'île de Montréal en se prosternant sur le rivage, et en chantant les louanges du Seigneur. Une chapelle en écorces reçut le très-saint Sacrement; comme on ne possédait ni cire ni huile, on plaça devant le tabernacle une petite bouteille contenant des mouches à feu , qui produisent une lumière analogue à celle de la bougie. Les débuts furent trèspénibles. Les émigrants semèrent dans les larmes; et à la place des récompenses du temps, ils s'assurèrent par leur courageuse persévérance la moisson des joies éternelles. Malgré de petites fortifications construites avec des pieux, ils étaient souvent inquiétés par les Iroquois : ceux d'entre eux qui cultivaient la terre n'en connaissaient pas encore les propriétés; ils ignoraient les moyens de la fertiliser, et ne parvenaient pas à produire le pain nécessaire à leur subsistance ; mais les conversions s'opéraient, et ce résultat consolait de tous les mécomptes.
M. de Maisonneuve, revenu en Europe pour solliciter de nouveaux secours, obtint les ressources dont il avait besoin, et réunit plus de cent hommes de choix, qui s'embarquèrent avec lui.
Vers le même temps, l'amour des âmes décidait des femmes d'élite à donner beaucoup , et même à s'expa-
trier pour améliorer le sort des pauvres Indiens. M™e ^e Bullion offrait soixante- deux mille livres pour l'hôpital de Montréal ; M'"« le Peltier, jeune veuve d'Alençon , plus riche encore des dons spirituels que des biens de la terre, devenait Tune des fondatrices d'un couvent d'ursuhnes vouées à l'éducation des filles ; Marie Guyert , surnommée Marie de l'Incarnation, arrivait de Tours au Canada en 1639, gouvernait le couvent avec une grande sagesse, et composait des traités spirituels, un livre intitulé l'École chrétienne, destiné à former les novices , etc. : œuvres précieuses inspirées par une piété fort éclairée.
Gomment ne pas citer Marie Morin, la première sœur d'origine canadienne, qui servit les malades à l'Hôtel- Dieu de Ville-Marie? Elle y entra comme novice dans sa treizième année, y vécut jusqu'à quatre-vingt-deux ans, et a écrit sur l'hôpital des mémoires d'un touchant intérêt. Pendant vingt-huit ans la maison de planches où demeuraient les sœurs était tellement exposée aux intempéries de la saison, que l'hiver elles devaient chaque matin secouer la neige qui couvrait leurs Uts. « Pensez, mes sœurs, vous qui lisez ceci, dit la bonne sœur Morin dans ses annales, pensez que celles qui vous ont précédées ont cueilli bien des épines où vous ne trouverez que des fleurs ; mais sachez aussi que tous ces fondements sont appuyés sur la croix, et que vous y aurez part, puisque vous avez l'honneur d'appartenir à Jésus-Christ en qualité d'épouses. >
Gomment ne pas nommer encore Marguerite Bourgeois, originaire de la Champagne, digne coopératrice de M"« Manse? Elle devint pour la colonie naissante un ange de miséricorde. A propos de sa vocation , et en faisant allusion à son départ pour l'Amérique, elle écrivait plus tard des lignes qui révèlent la vivacité de sa foi : « Je me dis alors en moi-même : « Si c'est la volonté de « Dieu que j'aille au Canada, je n'ai besoin d'aucune « chose. » Et je partis sans denier ni maille , avec un petit paquet que je pouvais porter sous mon bras. » Elle habitait Troyes, et y faisait partie d'une congrégation fondée
par les religieuses du bienheureux P. Fourier; c'était
une association déjeunes personnes qui, sans contracter aucun engagement, se fortifiaient dans la piété par la pratique des bonnes œuvres. Mais ces actes de charité ne suffisaient pas à son amour des âmes; elle travaillait à réunir les éléments d'un nouvel institut qui élevât la jeunesse sans être astreint à la clôture, quand M. de Maisonneuve vint lui révéler les besoins du Canada. Arrivée à Ville -Marie en 1653, Marguerite parcourait chaque jour les maisons pour instruire les enfants, servir les malades, assister les pauvres, visiter les affligés : à force de dévouement, de prières et de privations, elle parvint à fonder une nombreuse communauté. Ses religieuses ont traversé les siècles; elles élèvent de nos jours six mille jeunes filles externes ou pensionnaires, et ont propagé leurs établissements dans cinq diocèses.
M. Hawkins, auteur protestant, dit à ce sujet: « L'histoire du Canada, dans les premiers temps, abonde en exemples de courage rehgieux, de zèle et d'héroïsme. Des femmes jeunes et délicates, s'arrachant aux douceurs de la civilisation , vont rendre aux malades les services les plus bas ; elles apportent à ces sauvages étonnés les secours de la médecine pour les corps, et les enseignements de la foi pour les âmes. »
M. Olier, toujours préoccupé du salut des sauvages, envoya au Canada plusieurs prêtres de sa compagnie. Quand il leur proposa cette périlleuse mission , tous s'offrirent à l'envi.L'un des premiers élus, M. le Maître, ne tarda pas à payer de sa vie son zèle pour le salut des sauvages. Une troupe d'Iroquois, cachés en embuscade, s'empara de lui tandis qu'il était seul à surveiller la moisson; ils lui tranchèrent la tête et l'emportèrent dans leur pays. Un autre prêtre de l'association, M. Vignal, subit le même sort. Après l'avoir tué, les sauvages firent rôtir sa chair pour s'en repaître. Mais la férocité de ces cannibales ne décourageait pas des âmes énergiquement résolues à propager le règne de Dieu.
Quand Ville-Marie fut construite, les Iroquois vinrent souvent l'assiéger, et parmi leurs nombreuses attaques
il y en eut une entre autres qui la mit en grand péril. Dans cette grave occurrence, un bourgeois de la petite cité prit une résolution héroïque. Il décida quinze à vingt de ses compatriotes à faire avec lui, pour la défendre, le sacrifice de leur vie : ces pieux guerriers allèrent d'abord puiser le courage à sa meilleure source , reçurent ensemble les sacrements de pénitence et d'eucharistie; puis, inspirés par le Dieu qu'ils portaient dans leur cœur, ils s'enfermèrent dans un petit fort construit en avant de la ville. Là ils se battirent avec un invincible courage, et périrent tous les armes à la main ; mais ils avaient tenu les ennemis en échec, et avaient retardé leur marche : le temps nécessaire avait été gagné, des secours étrangers avaient pu arriver, et la cité était sauvée!
Pendant vingt ans, la compagnie de Montréal s'efforça de peupler et de défricher l'île dont elle était propriétaire ; puis la mort de la plupart de ses membres décida les survivants à transmettre cette onéreuse propriété aux sulpiciens, afin d'assurer l'avenir de la colonie. En acceptant cette lourde charge, les fils spirituels de M. Olier ne se dissimulaient pas les sacrifices qu'elle allait leur imposer. Il fallait tout d'abord éteindre une dette de cent trente mille livres, et réunir des sommes bien plus considérables pour subvenir aux besoins de la colonisation. Mais la Providence bénit le désintéressement des nouveaux propriétaires, et l'on assure que dans la période de cinquante ans ils purent , grâce à leurs aumônes personnelles, à leurs démarches et à leurs quêtes, faire parvenir à Ville-Marie des ressources dont la valeur représenterait aujourd'hui plus de quatre millions.
L'intelligente charité des bienfaiteurs attira sur leur entreprise d'abondantes bénédictions. L'île de Montréal peu à peu défrichée et peuplée, des églises bâties, douze paroisses organisées pour des Européens laborieux, choisis avec soin et venus des diverses parties de la France avec un esprit d'initiative et de foi trop affaibli de nos jours , des missions entretenues pour les sauvages : tels furent les résultats de tant de sacrifices et de persévérance. L'île a conservé le bénéfice de sa chrétienne
origine. « Longtemps, suivant l'expression du P. Charlevoix, elle a ressemblé à une communauté religieuse.» Longtemps, selon le témoignage d'un autre historien, il a existé entre les habitants une telle union, qu'ils étaient toujours prêts à se rendre mutuellement service. Quand on voyageait et qu'on arrivait dans un village, on se logeait chez les premiers venus, et on était sûr d'y trouver un bon accueil; rien n'était fermé à clef, et il était inouï qu'on eût à se repentir de sa confiance.
En 1677, Ville -Marie ne comptait guère que seize cents habitants : un siècle plus tard , sa population égalait celle de Québec. Elle est aujourd'hui de cent vingt mille âmes. L'œuvre de M'^*^ Manse y est florissante : c'est la maison mère des hospitalières qui rayonnent au loin. Celle de la sœur Bourgeois ne fait pas moins de bien : c'est la pépinière sans cesse renouvelée des rehgieuses qui se vouent à l'éducation des enfants.
Pendant que les colonisateurs de l'île Montréal s'efforcent de civiliser cette fraction du Canada, les pères de la compagnie de Jésus étendent au loin leur action bienfaisante, et défendent avec une infatigable ardeur les intérêts de la vérité. Leur première ambition est de propager les lumières de l'Évangile; mais il leur est donné par surcroit de servir la science et la patrie. L'histoire, la philologie, la littérature leur sont redevables de nombreux travaux, et, grâce à leur héroïque charité, la plupart des tribus sauvages se sentent attirées vers les Français , qui ont l'honneur de compter parmi leurs compatriotes des hommes d'un dévouement si admirable.
C'est ainsi que les peuplades groupées autour du lac Supérieur, de la source de la rivière Rouge et de celle du Mississipi, se réunissent aux chutes Sainte -Marie vers 1670, et se placent sous la protection de la France, qui les accueille avec bienveillance. Le délégué de l'intendant Talon vient les haranguer avec le P. Allouez, érudit missionnaire qui a découvert le lac Supérieur, et qui a porté la foi chez plus de vingt nations différentes. iJne croix de cèdre est dressée au milieu de massifs d'arbres imposants : les Français, défilant en procession, s'inclinent
avec respect devant le signe sacré de la rédemption , et chantent des hymnes en son honneur.
A une époque peu éloignée de celle qui nous occupe, le P. Mesnard , accablé par l'âge et les infirmités , apprend que les Algonquins recherchent l'alliance française. Présumant que de telles dispositions lui promettent des succès pour son ministère, il part sans consulter ses forces, et ses œuvres ajoutent beaucoup à l'attrait des pauvres sauvages pour nos compatriotes. Son zèle ne veut accepter ni trêve ni repos. Les Hurons de l'îie Saint- Michel l'appellent; il cède à leurs instances et se dirige vers eux, suivi d'un seul homme. Mais, pendant que son Compagnon transporte le canot, le vénéré vieillard se perd dans la forêt, et y meurt. Les sauvages pour lesquels il venait d'offrir sa vie conservèrent longtemps, comme de précieuses rehques, son bréviaire et sa soutane.
« Le prêtre catholique, dit M. Washington Irving, a devancé (près des sauvages) les soldats et les marchands. De lac en lac, de rivière en rivière, les jésuites s'avançaient sans jamais se reposer; et, prenant sur ces sauvages un ascendant que les autres missionnaires n'avaient pas au même degré, ils convertissaient les belliqueux Miamis comme les voluptueux Illinois. »
Le P. Marquette explore les terres qui bordent le Mississipi * pour y chercher des âmes à sauver, et plante la croix sur les bords de ce fleuve, appelé par les sauvages Meschacébé, le Përe des eaux (1673). Les Indiens convertis ont beau le conjurer de ne pas poursuivre ses explorations, parce qu'il s'expose aux plus grands périls: il va, lui disent -ils, rencontrer des monstres qui se nourrissent de chair humaine, et qui n'épargnent personne; mais rien n'arrête l'élan de son zèle : il est prôt à donner sa vie pour Jésus-Christ. Accompagné par Joliet, il parvient au dernier village connu des Français,
1 La longueur totale du Mississipi, y compris ses détours, est de 6,000 kilomètres. Entre autres affluents, il compte le Missouri, plus grand que lui. Quand il a reçu le Missouri, sa largeur ordinaire varie de 1,600 à 3,200 mètres.
fait connaître dans l'assemblée des anciens le but de son voyage, distribue de petits présents, et reçoit en échange une natte qui lui servira de lit. Deux guides, chargés de conduire le P. Marquette et Joliet, disparaissent au bout de peu de jours; abandonnés alors à eux-mêmes dans ces déserts sans limite, les voyageurs se recommandent à leurs anges gardiens et parviennent heureusement à trois villages peuplés par les Illinois, dont ils reçoivent un cordial accueil. L'un des chefs, d'un âge avancé, les conduit à sa cabane en disant : (( Que le soleil est radieux, ô Français! en ce jour où vous venez à nous! Nous vous attendons, et vor.s entrerez en paix dans toutes nos demeures. » Le grand conseil est convoqué pour entendre le P. Marquette. Ce religieux annonce le seul vrai Dieu, créateur de l'univers. Sa parole, inspirée par la foi et par le cœur, charme les auditeurs, qui offrent aux messagers de la bonne nouvelle un banquet composé de viandes recherchées, de poissons et de miel.
Après un séjour d'une semaine, les deux compagnons poursuivirent leur marche, dépassèrent les confluents du Missouri et de l'Ohio, arrivèrent à l'Arkansas, et abordèrent à une tribu guerrière qui vint à la rencontre des voyageurs, armée de boucliers, de flèches, de haches, de massues. Là fut le terme de leur entreprise; là comme partout ils exercèrent leur salutaire influence, et ils furent accueillis avec respect; ils acquirent à ce moment la certitude que le Mississipl se jetait dans le golfe du Mexique, et le descendirent jusqu'à sa jonction avec l'Arkansas. Leur petite provision de blé d'Inde et de viande fumée était alors épuisée; ils remontèrent le fleuve. Joliet revint à Québec annoncer au gouverneur cette découverte qui intéressait la France, le P. Marquette resta chez les Miamis. Le saint missionnaire écrivait à propos de ces lointaines explorations : « Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme, j'estimerais mes peines bien récompensées, et c'est ce que j'ai sujet de présumer, car lorsque je retournai, nous passâmes par les Illinois ; je fus trois jours à leur
publier les mystères de notre foi dans toutes leurs cabanes; après quoi, comme nous nous embarquions, on m'apporta au bord de l'eau un enfant moribond, que je baptisai un peu avant qu'il mourût, par une providence admirable pour le salut de cette âme innocente. »
Deux ans plus tard, en hiver, le P. Marquette se dirigeait vers une autre tribu , quand un matin, étant entré dans la petite rivière de Michigan, il suspendit sa course pour célébrer la messe à l'aide d'un autel improvisé sur le rivage. Les saints mystères accomplis, il demanda une demi -heure de soHtude et de prières destinées à l'action de grâces dans une épaisse forêt; dès que le temps prescrit fut écoulé, les conducteurs de son canot allèrent le chercher : ils ne trouvèrent que des restes inanimés I L'extase, commencée sur la terre, se continuait au ciel. La mémoire de son nom, donné à la rivière, ne s'est pas effacée chez les peuplades de l'Ouest; le souvenir de ses bienfaits est encore vivant chez elles, et on assure qu'elles veulent en quelque sorte l'immortaliser en lui érigeant une statue.
En présence de ces vies admirables, les ministres protestants eux-mêmes s'émeuvent, et témoignent leur vénération. L'un d'eux, M. Kip, après avoir raconté l'histoire de plusieurs martyrs, s'écrie : « Combien peu mouraient au milieu du repos!... Mais les obstacles qu'ils rencontraient purent -ils arrêter les progrès des jésuites ? Non , les fils de Loyola ne voulurent jamais se retirer. La mission qu'ils fondaient dans une tribu ne finissait qu'à l'extinction de la tribu elle-même. Leur vie n'était qu'une longue suite d'actes d'admirable dévouenient et d'immenses sacrifices. Tout en pleurant leurs frères morts, ils s'empressaient de venir occuper leurs places, et, s'il le fallait, partager leur sort. » — « Tout ce qui est arrivé à ces excellents missionnaires, écrivait le P. Petit, après avoir raconté le martyre de ses frères, ils l'avaient prévu en se consacrant aux missions indiennes. Si la chair frémissait et tremblait , l'esprit ne défaillait pas. Chacun sentait qu'il était baptisé pour la mort, et que son sang, versé à flots dans les grandes
forêts de l'Ouest, ferait croître plus de fruits de salut que toute une vie d'effort et de travail. »
Il conviendrait de citer un à un les noms des pères qui ont successivement évangélisé le Canada; car ces noms signifient esprit de foi , d'amour de Dieu et de sacrifice porté jusqu'à l'héroïsme. Si nous passons sous silence cette longue et glorieuse nomenclature, nous mentionnerons cependant plusieurs religieux, choisis parmi ceux dont le passage en ce monde a laissé dans l'histoire une trace plus profonde.
Le P. Pinet, fondateur de Cahokia, parlait avec tant d'attrait, que l'église où il prêchait ne pouvait contenir la foule des auditeurs.
Le P. Gabriel Marest eut la pieuse énergie d'aller planter la croix au milieu des montagnes de glace de la baie d'Hudson; il échappa aux coups des barbares, mais il fut fait prisonnier des Anglais.
Le P. Mermet créa la mission de Kaskaskia par son éloquence et ses vertus aimables.
Le P. Guignes franchit six cents lieues pour arriver au territoire habité par les Sioux ; il allait être martyrisé, quand un chef de tribu, pénétré d'admiration pour sa sainteté, voulut l'arracher à la mort en l'adoptant comme son fils.
Le P. Pierron avait fait tant de bien aux Mohawks,
. qu'ils disaient de lui : a Ce Français a changé nos cœurs
et nos âmes; ses pensées et ses désirs sont les nôtres. »
Le P. Garheil , dont l'intelligence était à la hauteur de son zèle, parlait aussi facilement que sa langue maternelleles divers dialectes des tribushuronnes et iroquoises.
Le P. Dreuillettes était si éminemment charitable, que les Anglais eux-mêmes, après avoir médité sa mort, ne pouvaient s'empêcher de l'admirer.
Le P. Picquet, orateur, poète, théologien distingué, fut le missionnaire des sauvages pendant trente ans. En trois années il avait su grouper autour de lui cent quatre-vingt-seize chefs de famille. Aussi le marquis Duquesne disait-il à son sujet : « A lui seul il vaut plus de dix régiments. »
Le P. Lamberville , par sa douceur et son habileté à soigner les malades, gagne la confiance des farouches Iroquois.
Nous ne finirions pas, si nous entreprenions de dire tout ce qui mérite d'être proposé à nos hommages. Aussi que de précieux résultats, que de conversions obtenues et que d'âmes sauvées !
Après avoir rappelé les victoires morales des missionnaires , il est à propos de relater ici les découvertes d'un Normand dont les courageuses explorations vinrent promptement contrôler et compléter celles du P. Marquette.
Robert Cavalier de la Salle, né à Rouen, vers 1640, après de brillantes études faites dans un collège de la compagnie de Jésus, vint au nouveau monde à l'âge de trente ans, pour y chercher la gloire dans de périlleuses aventures. Une première fois, il explora les lacs Érié et Ontario, puis il réunit quelques éléments de colonisation près du fort Frontenac. Après ces utiles travaux, que le roi récompensa par des lettres de noblesse, il revint en France, afin d'y chercher des ressources et d'y obtenir des concessions. Ce fut alors que le marquis de Seignelay, fils aîné de Golbert et son successeur au ministère de la marine , appréciant les services de Robert de la Salle, consentit à lui donner une commission très -étendue, comprenant le monopole de l'important commerce des peaux de buffles. Après avoir surmonté des obstacles de tout genre , et couru des dangers où il sut déployer une rare énergie, Robert parvint, en 1682, jnsqu'à l'embouchure du Mississipi; il prit, au nom de la France , possession de ce fleuve , le désignant sous le beau nom de Saint- Louis, et appelant Louisiane la contrée environnante. Mais malheureusement il était mal entouré; il avait admis des criminels dans son escorte, et cinq ans après cette importante excursion (1687) il périssait assassiné par un de ceux qui partageaient sa vie périlleuse. R a mérité de M. Bancroft, dans son Histoire des États-Unis, le témoignage suivant : « Par la force de sa volonté, la variété de ses connaissances,
l'étendue de ses conceptions et l'aptitude de son génie à vaincre les plus grandes difficultés, par sa résignation à la volonté de Dieu et son héroïque fermeté dans le malheur, par l'énergie de ses résolutions et son infatigable persévérance, il égalait les plus grands de ses concitoyens... Après avoir commencé la colonisation du haut Canada, il acheva la découverte du Mississipi depuis les chutes Saint-Antoine jusqu'à son embouchure. On se souviendra de lui à travers les âges, comme du père de la colonisation dans la grande vallée centrale de l'Ouest. ))
Bienville , dont les dix frères consacraient comme lui leur vie au service de la France , continua la colonisation commencée par Robert de la Salle à la Louisiane. Il s'y dévoua pendant quarante ans, et opposa à d'immenses obstacles une inébranlable fermeté. Il revint en France dans sa vieillesse, laissant une population de six mille âmes là où il avait amené deux cent cinquante hommes.