SOIR D'OCTOBRE
J'ai vu tomber, couleur de cuivre, L'ardente image du soleil, Puis, verdissant le bas du ciel, Chanta le soir que j'aime à vivre.
Prompt, il a fait les coteaux gris, Eteint l'éclat des feuilles claires, Brouillé le dessin des fougères.
Cendré la masse des taillis.
Le gris rêve où courait la zone Des érables aux cimes d'or.
Languide, au loin le jaune est mort.
Le rouge est mort avant le jaune.
Seuls, voilés d'ombre, d'un blanc sourd, Les bouleaux proches se devinent.
Et les blancheurs qu'ils font déclinent, Tant le clair-obscur devient lourd.
Déjà se tourmentent les formes, Et la douceur du soir me fuit.
Dans les approches de la nuit Chênes et pins se voient énormes.
Oh! rude aspect des bois mouvants, Quand leurs branches, de nuit baignées.
Comme de sombres arraignées, S'entre-croisent au gré des vents!
C'est la brune. L'arbre est farouche.
Je n'écoute plus ses chansons.
L'âme s'inquiète des sons; L'effroi nocturne étreint la bouche.
— Crains, passant! Le chemin désert Semble te mener vers un gouffre.
En vain l'œil interroge et souffre:
Dans la nuit ta route se perd ! —
Ainsi la Peur, folle et soudaine.
Parfois nous parle au fond du soir.
Quand l'homme est seul, quand l'arbre est noir,
Et que la maison est lointaine.
Sur le Mont-Royal 15 octobre 1906.
Ils n'en revenaient que tard le soir, lorsqu'ils étaient fatigués d'entendre le coassement des grenouilles et le beuglement du ouaouaron.
A. Gérix-Lajoie.
A Auguste Dorchain.
Quand l'arbre enténébré dans les lacs semble choir, Grenouilles que la mort des soleils fait poètes, Vos chants, tels des adieux à la fuite du Soir, Surgissent, solennels, au bord des eaux muettes.
Grenouilles, mon enfance a compris votre voix. Pieds nus et l'âme ouverte au cantique des grèves. Esseulé dans la paix auguste des grands bois, J'ai fait aux couchants roux l'hommage de mes rêves.
Comme un troupeau de bœufs, vers la chute du jour, Emplit de beuglements le calme des prairies, Vous avez, quand vient l'heure où l'âme a plus d'amour, Peuplé de chants profonds mes jeunes rêveries.
Qu'ils sont lointains les soirs pensifs de mes douze ans. Ces soirs dont la grandeur ont fait mon âme austère, Ces soirs où vous chantiez, otmouarons mugissants, La douce majesté de la grise lumière!
Je revois la savane où ces soirs sont tombés. Je revois s'empourprer les soleils en déroute : En vain le flot des nuits me les ont dérobés. Sanglante, leur image à mon rêve s'ajoute.
Ah! vos cris d'autrefois, grenouilles de chez nous, À jamais regrettés, traversent ma mémoire; Toujours dans mon esprit, religieux et doux. Regardent vos yeux d'or vers des soirs pleins de gloire !
15 novembre 1908.
Reproches au Mois de Mai
A M. et Madame Joseph Girouard,
Mai venteux! Ce soleil avare, ce jour triste! Boudeur, ne veux-tu pas faire les champs fleuris? Vois-tu combien la nudité des bois persiste, Comme l'érable semble ennuyé d'être gris?
Mai, sois bon, car les pins, dans leur sombre colère, T'accusent de laisser près d'eux le bouleau nu!. . . Si tu n'apportes pas le printemps à la terre, Ah! pourquoi. Mai moins doux qu'Avril, es-tu venu?
Et nul parfum!. . . À naître encor la fleur de mai!. . . Et ces neiges! ce bruit des eaux dans les ravines!. . . Dis-moi, sont-ils prochains les jours, où, parfumé, L'air des prés nous viendra dès l'aube, en brises fines?
Sur le Mont-Royal, 5 mai 1907.
A Albert Lozeau.
Les chères feuilles que je vois Sont les feuilles nouvelles, Xon moins chères que celles
Des printemps fleuris d'autrefois.
Claires, diaphanes et telles Que les groupent les bois, Les feuilles que je vois
Surgissent comme des dentelles.
O que l'immense lointain bleu Se voit encore entre elles, Tant elles voilent peu
Les arbres, les feuilles nouvelles!
Les chères feuilles que je vois Sont les feuilles nouvelles, Xon moins chères que celles
Des printemps fleuris d'autrefois.
Jmn 1905.
Aux Arbres de chez nous
A Louis Tiercelin.
O le vert lumineux des feuilles que vous faites, Arbres puissants des monts, des grèves, des marais, Quand Mai revient sourire aux austères forêts, Et fait chanter l'Amour dans la terre où vous êtes, O le vert lumineux des feuilles que vous faites!
C'est bien, les Arbres bons, soyez verts, soyez beaux! Votre œuvre est grande, et l'homme avec amour
[l'accueille; Feuillez, feuillez, feuillez, gloire à l'Arbre qui feuille Pour la source et les nids, pour l'homme et les
[troupeaux!
Feuillez, Arbres feuillant, splendeur des renouveaux!
Aimez notre pays, Pins noirs et beaux Érables. Peuplez la plaine. Altiers et forts, gardez les eaux. Sans vous nos lacs géants se feraient misérables, Et les jours n'auraient plus le miroir des ruisseaux. Aimez notre pays. Pins noirs et beaux Erables.
Vivez chez nous, vivez, vivez, Arbres vivants! Frangez d'un vert profond la fuite des prairies; Faites des fleurs, semez votre âme aux quatre vents; Toujours aimés, soyez sans fin dans ma patrie; Vivez chez nous, vivez, vivez. Arbres vivants!
Sur le Mont-Royal, Juin 1905.
Pluie de Septembre
A l'Honorable Rodolphe Lemieux, Ministre des Postes.
Il pleut. Le temps mauvais détrône Le cher Été sur les coteaux.
Déjà surgit la feuille jaune, Et sur les pins tranche la zone Lumineuse des clairs bouleaux.
L'Été pleure sur les coteaux. . .
Chante à l'homme ta chanson bonne, Si grave au sein des bois jaunis.
Eau blanche, oblique et monotone, Qui raie, au gré du vent d'automne, La toile immense du ciel gris.
Chantonne au fond des bois jaunis.
Et VOUS aussi, feuilles rouillées, Qui tapissez les chemins creux, Couleur d'ocre, toutes mouillées, Chantez, chantez, feuilles souillées, Qui, dans la gloire des jours bleus, Firent nos arbres ténébreux.
L'Été se meurt, feuilles mourantes.
Septembre clôt votre destin.
Chantez la mort, feuilles souffrante.^ Que je verrai, tristes, sanglantes.
Tourbillonner, au vent, demain, Feuilles, chantez sur mon chemin.
Sur le Mont-Royal,
24 septembre 1905.
Ennui d'Automne
A Olivar Asselin.
Comme on vous voit mourir dans l'épaisseur de l'eau, Pénétrez dans mes yeux, rayons mourants d'automne.
Entrez, rayons, dans mon cerveau.
Pour que mon âme soit bonne; Pénétrez dans mes yeux, rayons mourants d'automne.
Venez me rappeler l'ardeur du cher Été.
Sur moi soyez ainsi que sur la feuille morte : Semez en moi votre bonté.
Pour que mon âme soit forte.
Sur moi soyez ainsi que sur la feuille morte.
Il m'est doux de vous voir, dans les matins mouillés, Accrocher votre gloire aux bouleaux de la route. Car je vivrai les jours brouillés Où la pluie aux frimas s'ajoute. . .
Accrochez votre gloire aux bouleaux de la route.
Soyez lents à pâlir sur les choses d'en bas;
Glissez dans les chemins par où nous vient la Vie. Rayons, rayons, ne mourez pas Sur les penchants de ma patrie!
Eclairez les chemins où nous pleurons la Vie.
Sur le Mont-Royal,
12 novembre 1904.
A M. l'abbé Camille Roy.
Automne, l'Été cher a clos son œuvre verte, Fruits et feuilles dont l'arbre en août s'est couronné, Viens dans la terre où, roi des bois, l'érable est né, Pays que la corneille aux mois venteux déserte. Automne, l'Eté cher a clos son œuvre verte.
Automne, à toi Septembre, à toi ses matins gris, Moins prompts à révéler la gloire des collines. Fais tes nuages flous, comme des mousselines, Rapides, moutonner sur l'azur des midis. Automne, à toi Septembre, à toi ses matins gris!
Je te reviens, Automne, ami des vents hostiles, Pour redire la pourpre et l'ambre que tu mets Sur la mélancolie auguste des forêts.
Tandis qu'un ciel d'étain s'alourdit sur les villes, Je te reviens. Automne, ami des vents hostiles.
Rêveur, j'aime à semer des strophes dans les bois. Quand les chênes rouilles font les montagnes rousses, Que les vents, dans les soirs tumultueux et froids. Enchevêtrant les pins austères, se courroussent. Rêveur, j'aime à semer des strophes dans les bois.
J'aime à vivre les jours où rit la feuille blonde. Depuis mes jeunes ans j'ai connu leur beauté: L'aspect des bois jaunis me fait l'âme profonde. Ah! les heures d'octobre où naufrage l'Été!. . . J'aime à vivre les jours où rit la feuille blonde.