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L AVENIR DU DOMINION

Coup d'oeil rétrospectif, — Le Dominion actuel. — Trois éléments en présence : les éléments franco-canadien, anglo-irlandais et cosmopolite. — Leur avenir probable.

Le lecteur qui a bien voulu me suivre à travers le Dominion, a dû s'apercevoir que je n'ai visé, en aucune façon, à écrire l'histoire de ce pays. Il existe des ouvrages complets où se trouvent consignées les évolutions sociales et politiques que le Canada a subies depuis les temps des Cabot et des Cartier (1497-1534) jusqu'à nos jours.

Mon but a été de dépeindre ces régions septentrionales sous leur aspect actuel. Soustrait à l'influence directe de la France par la conquête anglaise, en 1759, le Canada est resté, en quelque sorte, en dehors du mouvement de l'Europe moderne. Durant un siècle il s'est développé en lui-même, sous la tutelle jalouse, mais protectrice d'Albion. Sans

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éprouver les convulsions révolutionnaires qui ont agité les nations civilisées, il a pu se transformer graduellement et s'élever par degrés, dans les voies du progrès, tout en sauvegardant ses mœurs, sa foi et ses traditions conservatrices.

Riche maintenant de l'évolution de ses propres ressources et de l'expérience que d'autres nations ont si chèrement payée, il ouvre ses portes avec confiance à l'activité étrangère^ il s'apprête à entrer résolument dans lé concert des nations, à prendre la place qui lui revient dans le monde moderne.

Au moment où le gouvernement d'Ottawa convie les nations de l'Europe à transporter l'excès de leur population vers les rives hospitalières du Saint- Laurent, j'ai voulu apporter l'appoint de mon humble expérience à ceux que travaille le malaise du changement, que tentent les attraits d'imo patrie nouvelle.

Les ressources du pays, les conditions du climat, les beautés de la nature, je les ai exposées telles qu'elles me sont apparues. J'ai essayé d'énumérer aussi les difficultés que l'étranger devra combattre, et j'ai esquissé brièvement le milieu social, politique et religieux dans lequel il va se trouver.

Je pense n'avoir exagéré ni le bien ni le mal. J'ai décrit ce que j'ai vu.

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Il me reste à dire un mot de l'avenir du Canada, du Dominion anglais.

L'Amérique anglaise, telle qu'elle est en voie de se constituer maintenant, ne forme pas une nation homogène.

L'ancienne colonie, située autour de Québec et de Montréal, est française de souvenirs, de mœurs et de langue. Autour d'elle se groupent les populations de l'Acadie, de la Gaspésie, des bords du Saint-Laurent et de l'Ottawa, ainsi que les centres des métis indo-français.

Le district d'Ontario, Terre-Neuve et les rivages de l'océan Atlantique, sont principalement peuplés d'Anglais et d'Irlandais.

• Enfin, les bords des Grands Lacs, le Manitoba, l'Assiniboia et les immenses régions traversées par le Canadian-Pacific, deviennent le partage des diverses nationalités, des Allemands, des Belges, des Irlandais, que l'émigration déverse sur le Dominion, ou qu'elle attire du Canada même et de l'Ontario.

Quant à l'élément indien, bien qu'il ait son importance réelle, il peut se négliger dans le groupement des grands intérêts, les tribus existantes devant graviter naturellement dans la sphère d'action de la fraction respective, dans laquelle elles sont cantonnées.

Trois influences principales se trouvent donc en

présence dans le Dominion : l'influence francocanadienne, l'influence anglo-irlandaise, l'influence cosmopolite.

Devant ces divers groupes, un triple problème se dresse, problème qu'ils auront à résoudre, selon toute probabilité, dans le cours du siècle qui va s'ouvrir.

Ce problème le voici :

Quelle sera leur situation commune vis-à-vis de la Grande-Bretagne? — Quelle sera leur situation vis-à-vis de leurs puissants voisins, les Etats-Unis d'Amérique? — Quelle sera la situation respective de chaque groupe vis-à-vis des deux autres?

L'empire britannique, si colossal qu'il soit, n'est pas si stable, qu'il ne porte dans sa puissance même, les causes d'une dislocation fatale.

Il y a un siècle déjà que les Etats-Unis ont donné l'exemple de la sécession. Depuis lors, l'évolution naturelle des autres régions placées aux extrémités de la sphère d'action de l'Angleterre est devenue si rapide; ses colonies, peuplées de 275 millions d'hommes, sont devenues si puissantes, et leur esprit si indépendant, qu'elles ont peine à ne pas désavouer les allures centralisatrices et conservatrices de la mère-patrie.

En fait, les Indes, l'Australie, le Canada, sont

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des républiques alliées, plutôt que des colonies dépendantes de l'Angleterre.

Nul ne pourrait dire quelle complication internationale en Europe ou en Amérique, quel incident colonial quelconque peut, d'un jour à l'autre, déterminer ou forcer les gouvernements locaux à rompre les derniers liens d'allégeance envers la dynastie, à séparer leurs intérêts de Ceux de la Grande-Bretagne, et à courir les chances de leur propre fortune.

Dans le Royaume-Uni cette possibilité n'est plus un mystère, au Cap et en Australie elle est regardée comme une solution naturelle qui s'imposera dans un temps donné. L'Angleterre s'y prépare en s'assurant un nouveau cercle d'activité dans l'Afrique centrale ; les colonies sont prêtes à en subir l'éventualité .

Bien que dans le Dominion aucune idée générale ne semble encore avoir pris corps à cet égard, on peut cependant reconnaître certains indices d'aspirations séparatistes (1). D'une part l'antagonisme entre la race française et la race anglo-saxonne subsiste et s'accentue. D'autre part, on ne peut méconnaître l'existence d'une fraction libérale avancée, qui caresse l'espoir d'une réunion aux Etats-Unis.

(1) Aux récentes élections de Toronto, Mac Donald, le candidat du parti de l'Annexion, n'a obtenu que 166 voix sur 9,000 volants.

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Pour le moment, les différents partis se bornent à préconiser une réciprocité commerciale ^ large, mais limitée avec l'Amérique. Tous ils repoussent l'abolition complète des droits douaniers proposée au Dominion par les Etats-Unis.

Ce premier pas, il est vrai, est un pas en avant vers l'union pan-américaine.

Toutefois, hâtons-nous de le dire, le temps où l'influence américaine se sera affirmée dans le Dominion au point de supplanter la prépondérance britannique, ne s'annonce pas encore comme prochain.

Il y a une force réelle de résistance dans l'élément canadien. Tout en revendiquant le respect de sa langue, de sa religion et de ses us et coutumes, tout en proclamant les droits de sa nationalité, le Canada français reste loyalement fidèle à l'Angleterre ; et, d'autre part, aux Canadiens se rallie toute la partie conservatrice de la race anglo-saxonne.

Le grand parti des conservateurs unis des deux races, est parfaitement édifié sur le fait que, le Dominion, avec ses ressources à peine entrevues, avec sa population inférieure, avec ses territoires immenses et non exploités, avec ses principes monarchiques et ses cultes établis, n'est pas en mesure d'entrer à partie égale dans le mouvement social, religieux, politique et commercial de l'Amérique républicaine.

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Il n'y a donc dans le Dominion actuel ni aspiration séparatiste sérieuse, ni tendance américaine généralisée.

On peut assurer également qu'aux Etats-Unis, ni l'opinion publique, ni le pouvoir ne songent à étendre les frontières américaines au nord des limites actuelles.

Mais si, vis-à-vis de l'Angleterre et de l'Amérique, le statu qiio s'impose au Dominion, si même cet état de choses semble lui être garanti tant que la Grande-Bretagne tiendra l'empire des mers, on peut se demander quelle sera la situation respective des trois races, ou plutôt, des trois influences qui s'exercent dans l'Amérique anglaise.

Remarquons d'abord que le mouvement de la population suit dans l'Amérique anglaise la même direction qu'aux Etats-Unis. Il y a immigration et il y a émigration, et le flot de Vmimigration comme celui de Vèmigration se porte de l'est à l'ouest.

Sans cette remarque on ne s'expliquerait point comment le Canada français, avec l'excès considérable des naissances sur les décès, et avec l'appoint des étrangers, n'accuserait qu'une augmentation annuelle d'à peine deux pour cent sur sa population globale.

Cette remarque s'applique avec plus de raison encore à la région anglo-saxonne dont l'Ontario

est le centre. L'aup^mentation n'y atteint qu'un pour cent par an.

Ceci posé, il faut s'attendre à voir un développement de densité relative beaucoup plus considérable dans les contrées de l'ouest.

En effet, les régions où se portent l'immigration étrangère et le mouvement d'émigration de l'est, accusent un accroissement de population d'environ neuf pour cent. Il en est ainsi dans le Manitoba, dans le British Columbia et dans l'Assiniboia.

La conclusion s'impose. Un peuple cosmopolite se groupera au nord et à l'ouest des Grands-Lacs. Placé dans des conditions climatériques, agricoles, forestières et commerciales exceptionnellement avantageuses, le Far- West canadien deviendra, avec le temps, l'émule de l'IUinois ou de l'Ohio; Winnipeg, dans cinquante ans, sera peut-être un autre Chicago.

Des régions de l'ouest, les produits naturels trouveront leurs débouchés à travers la région anglo-saxonne de l'Ontario. L'industrie s'établira là, ainsi que le grand commerce et la haute finance. Les villes de Toronto et de Kingston, situées sur le lac, verront croître leur prospérité. La cité de Montréal même, placée au confluent de l'Ottawa et du Saint-Laurent, en même temps qu'à la jonction du chemin de fer transcontinental canadien

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avec les lignes de l'Atlantique, peut se promettre une ère de grandeur et de fortune qui la rendra la rivale des grandes cités de l'Amérique.

Un peu à l'écart de l'activité moderne, le vieux Canada continuera son développement normal et régulier, sa vie classique et pastorale. Il ira développant chaque année sa population, un peu plus que l'émigration ne la diminuera; il gardera la langue, les mœurs et la foi que ses enfants iront semer au loin, dans le Far- West et jusque dans les profondeurs des Etats-Unis. Proportionnellement parlant, l'élément cosmopolite et l'élément anglosaxon se développeront plus rapidement que le Canada ; mais, longtemps encore, l'influence canadienne restera prépondérante dans les conseils de la nation, et avec elle continueront à triompher, Dieu aidant, l'esprit de foi et le respect de la loi, de la moralité puldique, de la propriété et de la liberté de tous, ces principes tutélaires des nations, qui ont assuré au Dominion, comme autrefois à la colonie française, un siècle de paix et de vrai bonheur.

Un jour viendra sans doute où les éléments multiples, les nationalités diverses qui se coudoient dans le Nouveau Monde, auront fini par former des groupes, des nations nouvelles. L'histoire de l'avenir ne peut être que l'histoire du passé.

Le Canada sera pour lors un peuple uni dans le

respect des lois et de la liberté ; il sera ce que ses fondateurs avaient rêvé, la Nouvelle France, la terre classique des souvenirs et des beaux-arts, la nation fidèle à Dieu, et la Fille-Cadette de l'Eglise. Qu'il en soit ainsi, tel est le vœu qu'en la quittant je forme pour la terre hospitalière du Canada.

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