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Le dimanche 15 mars, j'eus la joie de célébrer la sainte messe pour les catholiques de l'équipage et des passagers. Dans l'après-dînée nous passâmes le cap Agullas, la pointe extrême de l'Afrique, située par 34^53' de latitude sud. 11 faisait froid à cette latitude. Ceci me rappela que la température baisse plus rapidement, toutes conditions égales,
dans l'hémisphère austral que dans l'hémisphère boréal, remarque qui fit faire à un gros banquier la réflexion « qu'on ne découvrira jamais le pôle sud » . Je crois que sa remarque est juste.
Le lendemain, nous dépassâmes la Fausse-Baie où se trouve un arsenal maritime deTAngleterre, et nous doublâmes le vrai cap de Bonne-Espérance, par 34'^23'5" de latitude. Remontant de ce point à peu près en droite ligne vers le nord, nous avons la satisfaction de ne plus devoir constamment pousser l'aiguille de notre montre, l'heure restant stationnaire.
A notre droite s'alignent ces formidables blocs de granit tout dorés de géraniums, ces pics singuliers qui semblent garder ces mers du sud et que les premiers navigateurs dans leur esprit chrétien ont appelés du beau nom des « douze Apôtres » .
... A l'aube du 16 mars 1885, nous dépassons Robin-Island, lazaret des quarante-huit lépreux des colonies du sud, et nous venons mouiller dans la magnifique Baie de la Table^ au pied de la ville du Cap.
La ville est par 33^55' sud, tandis que le vrai Cap de Bonne-Espérance est au 34^23' 5" de latitude.
Table Bay, Table Mountain, Table Cloth : voilà trois noms graphiques dont les premiers colons hollandais furent les inventeurs.
Quand le Grantully-C asile pénétra dans le
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havre du Cap, nous vîmes resplendir dans les feux du soleil levant, les cimes étrangement unies et horizontales de l'hémicycle des montagnes, sur la pente desquelles la ville est bâtie.
Du sommet plat comme une table de ces monts élevés, descendait en forme de vaste toile une nappe de vapeur, qui s'étirait lentement par-dessus la ville et jusque sur la mer. De loin ce brillant phénomène nous voilait la cité. Quand notre vaisseau se glissa sous le nuage, nous nous trouvâmes dans un demi-jour qui revêtait le port, la cité et les monts de teintes d'une douceur que nul pinceau ne saurait rendre.
C'est ce spectacle journalier qui suggéra aux premiers colons les trois noms de Tafel Berg, Tafel Laken et Tafel Baai. Naturellement, ces noms mêmes ravivèrent en nous le souvenir des conquérants bataves ; mais, pour achever l'illusion et donner à tout ce spectacle une teinte vraiment néerlandaise, des centaines d' « afrikaanders » se dessinèrent bientôt sur les bords. Ils étaient occupés à pêcher, à étendre leurs filets ou à sécher les énormes « kaapsnoeks » , poisson qui nous rappela au vif le cabillaud national et le sfokvisch de ' Hollande.
En entrant dans la riante ville, si pittoresquement étagée sur ces montagnes roses, nous entendîmes des Anglais. Le Cap est une colo-
nie anglaise depuis 1806. Découvert par Vasco de Gama, puis abandonné par le Portugal, le Cap fut occupé par la Hollande, et ensuite, avec la Hollande par la République française. En 1795, le stathouder s'étant réfugié d'Amsterdam à Londres, l'Angleterre s'était chargée de la défense du Cap contre les surprises des croiseurs français, et, en 1806, elle se paya de ses peines par l'annexion de toute la colonie.
De ce chef, Albion octroya, en 1815, quelques millions et quelques canons à la Hollande, et c'est avec cette indemnité que furent élevées ces fortifications de nos villes frontières qui, rasées de nos jours, firent place à nos boulevards modernes.
Quand nous en vînmes à considérer de plus près les enseignes des maisons, nous remarquâmes les noms les plus singulièrement mêlés, tels que du Plessis, du Toit, de Villiers, Schùltz, Schùlte, Schnor, Pottgeisser, Petersen, Carllsen, Martinelli, Maggiorotti, Colona, etc., etc. Les noms hollandais et flamands abondaient naturellement-. H y a des van Rossum, des van Roermonde, van Renselaer; des Vermaeck, des Engelbrecht, des De Greef.
Laissons de côté ces Zoulous et ces Cafres, la plupart prisonniers de guerre, travaillant au port ; et ces autres noirs aux proportions classiques, aux traits adoucis, ces « Coulis » amenés des Indes. Passons aussi ces Malais au teint ocré et qui met-
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tent leur richesse dans la surcharge de leurs vêtements. Toutes les nations de l'orient se trouvent représentées au Cap.
Quelques lecteurs, j'en suis sûr, me pardonneront ici une digression. La question de la colonisation d'une part, et le mouvement antiesclavagiste de l'autre, sont d'une actualité telle, que je ne crois pas devoir quitter l'Afrique sans m'arrêter quelque peu à l'histoire des Boèrs. Les Boërs sont passés maîtres en fait de colonisation, et ils ont pratiquement résolu le problème de l'abolition de l'esclavage. Leur exemple est bon à suivre.
Examinons d'abord d'où viennent ces noms européens cités plus haut.
Il y a environ deux cents ans que les Hollandais établirent une station navale aii Cap de Bonne- Espérance, pour y ravitailler leurs vaisseaux sur la route des Indes. Bientôt les soldats hollandais se mêlèrent aux indigènes de la côte, les Hottentots et les Bushmens ; et c'est de ces tristes écarts que procède cette race mêlée, répandue maintenant sur toutes les colonies, race remuante et délétère, connue sous le nom odieux de Bastards. Le gouvernement de la mère-patrie, suivant les idées du temps, ouvrit alors ses prisons, et envoya deux cents femmes à la nouvelle colonie.
Tels furent les humbles commencements de la vie de famille au Cap de Bonne-Espérance. Bientôt
toutefois, des familles honnêtes commencèrent à prendre la route de l'Afrique, et l'émigration prit un cours régulier. Des Allemands, des Danois, des Flamands qui, après les guerres du dix-septième siècle, étaient restés dans les Pays-Bas, les suivirent. Finalement, à la révocation de l'édit de Nantes, beaucoup de familles de huguenots français et italiens allèrent chercher un refuge auprès de leurs coreligionnaires du Cap.
Le mélange de tous ces éléments hétérogènes à l'extrémité de l'Afrique explique la rencontre de tant de noms nationaux divers, tels que : Oranje, Vaal, Transvaal ; Normandy, La Rochelle, Pontac ; Hoch, Heidelberg, Tulbach; Constancia, Saldanha et autres. Nul n'oublia son lieu natal. Ainsi, le Congo sera un jour le calque de la carte de la Belgique, comme l'Algérie l'est de la France.
Toutes ces races distinctes se fondirent à la longue pour ne plus former qu'une seule nation, les Bocrs ou Afrikaanders. La langue hollandaise du dix-septième siècle survécut seule, en subissant toutefois l'influence ordinaire des langues classiques sur les idiomes saxons. Ainsi, comme pour la langue anglaise au temps du conquérant, le contact de l'idiome français enleva au dialecte hollandais du Cap les flexions des noms et des verbes, en réduisant déclinaisons et conjugaisons à la simplicité des langues bantu.
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On dit en boër vulgaire : « ek praat, jei praat, hij praat, ons praat, welle praat, elle praat ; iën hond, twië hond, iën mens, twië mens. » Je parle, nous parlé?; un chien, deux chien.
Naturellement, comme en tout pays, les lettrés parlent une langue un peu plus flexionnelle.
La religion commune ëlait le calvinisme. Les mœurs, les coutumes et les usages furent et restèrent ceux de la Hollande dans leur expression la plus patriarcale.
Seul le type, résultant de tant de types divers, résista à l'assimilation hollandaise; le type primitif des Germains reparut dans sa pureté. Généralement les Boërs sont de haute stature, leurs cheveux sont bruns foncés ou roux, leur teint est clair et fleuri comme celui des Allemands de la Baltique, et cela malgré le soleil du sud.
Chaque nation, entre temps, implanta dans la nouvelle'patrie sa culture propre. Les Italiens et les Français plantèrent les champs de maïs et les vignobles de Wynberg, Champagne et Çonstancia ; les Hollandais se livrèrent à l'élève du bétail ; les Allemands firent fleurir l'agriculture. Zwellendam, Uitenhagen, Stellenbosch, de Paarl rivalisent de beauté avec nos belles Flandres.
Le Cap relevait, comme le Congo maintenant» de la mère-patrie ; il avait son administration propre et son gouvernement, exercé à peu près
sans contrôle, par la Compagnie des Indes (Oost Indiesche Company), et à son profit presque exclusif.
Ce gouvernement local dégénéra bientôt en une véritable tyrannie : le népotisme, la coterie et le monopole y rendirent l'existence impossible à la masse des colons ; le plus clair des profits était absorbé par les agents de la Compagnie.
Alors commença ce mouvement continu d'émigration, connu parmi les Boërs sous le nom de ({ trek ». Les Boërs étaient arrivés au Cap pour y chercher leur fortune, et non pour faire la fortune de l'administration locale. Ils prétendaient rester libres, et se voyaient réduits en servage par la Compagnie.
« Elle fang dan aan trek » : ils se mirent à émigrer.
Cinq, six familles s'entendaient, réalisaient tant bien que mal leur petit avoir, achetaient chariots et boeufs de trait « trek-os en wààn » , et allaient de concert, par delà les « Bakens » ou pierres limites de la Compagnie, disputer aux indigènes quelque vallon facile à défendre et pourvu d'eau, d'herbe et de bois, ces trois éléments indispensables de la fortune sud-africaine. Le gibier, grand et petit, abondait alors partout, ainsi que toutes les bêtes féroces.
Soit dit en passant, le chariot austral était natu-
Tellement ce véhicule solide et imperfectible dans ses avantages que nos pères avaient vu rouler sur les grand routes, reliant la métropole commerciale d'Anvers aux villes hanséatiques de l'Allemagne.
Ce chariot, vraie maison ambulante, est encore le grand moyen de transport du sud. Il est traîné par douze, seize, même dix-huit bœufs, et invariablement vert avec roues peintes en rouge, symbole de l'espérance et de la liberté. J'ai habité une année et demie dans ces wagons.
Quelque dix ou vingt ans se passaient ainsi dans une paix chèrement achetée. Les familles s'étaient développées et multipliées. Le Boër était, et est toujours resté d'une moralité sévère. Point de contact avec les « schepsels », c'est-à-dire avec les indigènes. Dans un pays vierge et riche de tous les dons de la nature, les bras font la fortune. Toutes ces vigoureuses familles comptaient donc dix, quinze enfants, comme encore maintenant. Le fils travaillait dix ou douze ans pour son père, au prix d'un cheval, d'un wagon et de ses douze bœufs. La fille mêmement pour ses ustensiles de ménage, ses vaches, ses moutons et ses chèvres. A l'âge nubile, de nouveaux couples se formaient, et allaient à vingt ou trente lieues de la ferme paternelle conquérir, sur les schepsels, les quatre bakens d'un nouvel héritage.
Ainsi, en vingt ou trente ans, un groupe de
familles émigrées constituait au delà des frontières de r « Oost Indiesche Company » un vrai clan, occupant une province entière. De cette manière furent fondés le Breda's dorp, le Riebecks land et nombre d'autres cantons et provinces.
Ces centres nouveaux s'enrichissaient de bétail, de céréales, de vin, d'ivoire, de pelleteries et autres objets de commerce. Le débouché unique était le Cap... et la fortune des émigrés se trouvait trahie. Bientôt on vit arriver dans l'heureux Breda's dorp ou chez les van Riebeck une escouade d'agents de la Compagnie. Les vexations recommençaient d'une part, le mécontentement grandissait de l'autre, et un beau jour toute la jeune colonie, laissant quelques patriarches en arrière, reprenait le « trek » pour s'enfoncer plus avant dans l'orient « in die Oostland. »
Il serait difficile de se faire une idée de la rapidité avec laquelle les Boërs couvrirent ainsi toute l'immense région qui s'étend entre le Cap de Bonne- Espérance au sud, le fleuve Orange au nord et la Cafrerie à l'est. Chaque ferme solidement bâtie valait un fort, et chaque fort commandait une zone de sécurité de vingt lieues de diamètre (zes uur te perd — six heures à cheval). Encore de nos jours les Sud-Africains «maak die land skoon », nettoient ainsi les contrées nouvelles. Chaque famille de blancs ne tolérant sur son territoire que six ou
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huit familles indigènes, il se fait naturellement que la masse des nations noires se trouve coupée, divisée , refoulée graduellement et irrésistiblement. C'est le fameux « divide et impera ». Quand ce coin de la famille blanche a pénétré dans une nation inférieure, la cohésion de cette nation est entamée, ses usages sont ébranlés, la civilisation j a trouvé sa route.
Disons, avant de passer à un autre article, que les migrations des Boërs ne finirent pas avec le monopole de la « Compagnie des Indes » .
Sous l'occupation anglaise en 1795 et 1800, ces migrations s'accentuèrent davantage encore. Ne voulant pas subir la domination britannique, les BoiTs émigrèrent en masse, et fondèrent la colonie de l'est autour d'Uitenhage. Suivis de près par les Anglais, ils conquirent le pays de Natal, et lorsque l'Angleterre eut réduit cette côte en « terre de la Couronne » (Crown land), les Afrikaanders passèrent résolument les Drakenbergs, chassant les Zoulous Matabélés devant eux, et nettoyèrent rOranje Vrijstaat, puis le Transvaal. Au pays des Matabélés vivaient encore en 1880 quelques vieillards Zoulous qui me racontaient les épisodes de l'invasion des Boërs, entre autres Kich, l'oncle du roi actuel, et le vieux Mouphi qui fréquentait assidûment notre chapelle. J'ai eu l'honneur, en 1884, sur le Modder llivier, de serrer encore la
main du vieux pionnier Wouter Badenhorst, de descendance hanovrienne, qui le premier franchit le Vaai à l'endroit où est maintenant Christiana, et s'établit audacieusement tout seul avec les siens, dans ce pays du Transvaal alors occupé par les féroces Zoulous de Matchobàan et d'Oum Sélikatsi. Le légendaire Piet Jacobs est un autre type que je rencontrai en 1879 aux « Champs d'or de Tati». Piet Jacobs, déhanché par « die léouw », tua jusqu'à onze lions en une matinée dans ce Transvaal actuellement purgé de bêtes féroces. On voit que le fameux Gérard tueur de lions, a eu ses précurseurs.
Les derniers « treks » des Boërs sont récents. En 1877, à la suite d'un plébiscite provoqué au Transvaal par une vingtaine de mécontents, l'Angleterre ayant étendu son sceptre sur ce beau pays, trois cents familles transvaaliennes réalisèrent leur avoir et tentèrent d'opérer leur exode vers l'ouest, à travers le terrible « Dorstland », le désert du Kalahari. Presque toutes périrent de soif et de misère. Mais les soixante familles qui parvinrent à le franchir, fondèrent un nouveau boërland actuellement déjà prospère, au sud des possessions portugaises, non loin de l'Atlantique.
Depuis ce temps, les Transvaaliens, après avoir recouvré leur liberté, ont occupé une partie du Zoulouland à l'est, et la majeure partie du territoire
des Bétchouanas à l'ouest. Et ils ne sont pas au bout de leurs aspirations. Déjà depuis des années ils convoitent le Machounaland qu'envahissent en ce moment les Anglais, et des familles de Boërs chasseurs sillonnent tout le pays des Matabélés, jusqu'au Zambèze.
Il est littéralement exact de dire qu'en deux siècles une poignée de Boërs implantés au Cap, ont de fait, occupé et subjugué presque toute l'Afrique australe, et que l'Angleterre, le Portugal et l'Allemagne n'ont eu qu'à bénéficier de l'âpre labeur de ces rudes pionniers.
Voyons maintenant la vie des Boors, et leur manière de traiter avec les indigènes. A cet effet, nous étudierons le vrai Boor, le Boër des régions nouvelles.
Les fermes des Boérs,
L'Afrikaander est cultivateur et pasteur ; il est par-dessus tout chasseur, et conséquemment nomade et pionnier. Nous avons pu remarquer qu'il n'emploie pas le mot conquérir : il affecte l'expression « skoonmaak », c'est-à-dire débarrasser et nettoyer. Voyons-le àl'œuvre, par exemple dans le Bétchouana land, récemment occupé et appelé un moment Root landj à cause de la couleur du sol, et Stella land. J'ai connu plusieurs des pionniers qui enva-
hirent cet immense territoire indigène. Soit donc un Boër qui a fait partie de la petite troupe d'invasion ou d'occupation. Il est entendu que le « Nieuwland », considéré désormais comme terre trouvée, appartiendra au premier occupant. Notre pionnier prendra deux de ses « maats » ou compagnons d'armes, et se rendra auprès du chef de l'expédition. Le dialogue s'engage à peu près dans les termes suivants : « Dag kaptein ! ons es kom keik waar es for ons die plaats : ons hè mes baklei. » Cela signifie : « Capitaine, nous vous saluons. Nous sommes venus voir où nous pouvons choisir notre « place » ; car nous avons pris part à la campagne. » Le mot « plaats » signifie ferme d'occupation. Au Canada on dirait « home stead ».
Le Boër a combattu : son droit est acquis ; le capitaine répond : « Jei loop kijk daar so, en fat jei se plaats daar so ». Allez voir, cherchez et choisissez une ferme.
Les trois compagnons s'en vont alors et fixent leur choix sur quelque terrain où il y ait une fontaine ou un coude de rivière gardant de l'eau toute l'année. L'eau marquera le centre de la ferme. Ils remontent à cheval après cela et chevauchent au trot allongé, trente minutes vers le nord, trente minutes vers le sud, trente à l'est et trente à l'ouest. Aux quatre points terminaux ils placent, en guise de limites, quatre grosses pierres. Ce se-
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ront leurs « Bakens ». La nouvelle terre ainsi délimitée, le capitaine en délivre les « teitels » ou actes officiels, et voilà le pionnier devenu propriétaire en titre et en fait.
On conçoit que selon la nature du terrain, le trot des chevaux aura rendu la nouvelle ferme ou plus grande ou plus petite. Elle sera toujours de 60 à 80 kilomètres carrés. C'est, selon la manière de parler des Boërs, une ferme de « een uur te perd», d'une lieue à cheval. Entre ce domaine et le domaine voisin, il doit rester un terrain vague d'au moins une lieue, pour prévenir les rixes entre les « schepsels » bouviers ou bergers. « Dat die schepsels ni baklei. »
De cette manière, il y a généralement, d'un corps de ferme à l'autre, au moins « drie uur met ; de wâân, dat es ien uur te perd », soit trois lieues. Les Boërs n'ont pas de montres. Dix fermes contiguës couvrent ainsi une surface d'environ 80 lieues carrées.
Ce système assure tout d'abord la sécurité des colons. Voici comment :
Le Boër admet autour de sa demeure les huttes de quatre à six familles d'indigènes, et dispose ainsi d'environ douze hommes noirs. 11 n'en tient guère plus. Chaque ferme a, au minimum, deux hommes blancs, capables de porter les armes. A la première alerte, au premier bruit, d'un mouvement
des tribus noires, les femmes et les troupeaux sont réunis en un lieu central « die Kamp », tandis que les contingents armés de chaque ferme opèrent leur jonction et se portent là où menace le danger.
Cette poignée d'hommes décidés suffit toujours soit à repousser les attaques des indigènes, soit à les tenir en échec jusqu'à l'arrivée des troupes gouvernementales. Je n'ai entendu citer que deux cas contraires, et datant de fort loin.
On objectera le grand nombre des noirs, et la trahison possible des auxiliaires au service des blancs. Il serait difficile pour qui n'a pas vécu dans ces pays, de ne pas s'exagérer la valeur de ces objections. En réalité, la cohésion des noirs, divisés qu'ils sont en clans, est très faible, surtout quand ils se voient coupés et morcelés par le système d'occupation des Boërs.
D'autre part, la crainte de la supériorité du Blanc, l'espoir du butin et un sentiment indéniable de gratitude, font que le noir s'attache au maître, et combat sans difficulté pour lui.
N'oublions pas que toute population noire est composée de castes, de clans, de débris de clans distincts, qui, ne se fusionnant jamais comme nous le faisons en Europe, restent hostiles les uns aux autres et s'enrégimentent facilement au service de l'étranger. C'est même l'histoire de tous les peuples inférieurs.
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D'ailleurs, dix Boërs avec leurs chevaux et leurs « roers » ou rifles, défendant femmes et enfants contre des hordes indigènes, valent mieux qu'une armée ! Pour cette guerre d'Afrique, le Boër est incomparable. Je l'ai vu à l'œuvre. Aussi, le nom de Boër « Iboula » est-il synonyme d'épouvantail, même pour les Zoulous, qui ne se gênent guère pour une armée d'Anglais célibataires.
Cette crainte révérentielle du blanc établi avec sa famille dans son bourg « oumousi » est telle, qu'il n'y a pas d'exemple que des indigènes aient jamais molesté la femme de l'Iboula ou envahi sa demeure durant son absence.
Il va sans dire qu'il n'est plus question de traite des noirs ^ du moment que quelques familles de Boërs ont planté leurs « bakens » sur un territoire quelconque. Personne n'y passe plus impunément. Qu'un groupe ennemi essaie de nuit ou de jour de fouler, de traverser la « terre » du Boër, avant une heure on entendra accourir le coursier du « Baes », et un instant après, les suspects le verront fondre au milieu d'eux, la carabine dans la main gauche, et la lanière de rhinocéros de l'autre. Suivront l'une sur l'autre les questions sommaires : « Ou velangapina ? d'où venez-vous! « ouiengapi? » ou allez-vous? « oudingani? » que vous faut-il? et suivant la réponse, ce Boër vous chassera, comme du bétail, ce groupe de dix, vingt vagabonds vers
sa frontière ou au chef-lieu. Si la troupe est nombreuse, il la comptera à distance; prompt comme l'éclair, il volera vers sa ferme et vers les voisins ; l'ennemi sera rejoint en force quelques heures plus tard, et traité sans merci.
Comprend-on quel cordon sanitaire contre la peste de la traite seraient une vingtaine, une dizaine de familles de Boërs belges on français dans le Congo? — Et figurez- vous qu'il y en ait cinquante, cent!
L'influence de la famille sud-africaine n'est pas seulement une influence de coercition : c'est une influence de civilisation réelle.
Dès son arrivée, le Boër commence par dresser sa tente à côté de son wagon, et il admet autour de son toit improvisé une dizaine de « schepsels » qui travailleront avec lui. Le lendemain, il appliquera ses fils et ses noirs à traîner les broussailles et les abatis d'arbres, qui formeront le « kraal » provisoire de son troupeau. La construction de la maison est la première grande œuvre. Celle-ci sera composée d'une chambre ou maison, avec une « achterkamer », deux chambre ttes et « die Kombhuis » c'est-à-dire la cuisine. Le Boër sera luimême le briquetier, tandis que les noirs extrayeront et pétriront l'argile. Il séchera ses briques au soleil ou les brûlera avec du bois presque vert. Son four à briques aura donc de larges tubulures. Il pré-
parera lui-même sa chaux s'il y a du calcaire à proximité; le fumier séché de son kraal lui fournira le combustible. La toiture sera horizontale comme la plate-forme du midi, ou à pignon et faite avec le chaume, c'est-à-dire Therbe longue du pays. Pour attacher l'herbe sur les lattis, il fera découper en lanières les peaux brutes des bêtes sauvages. La charpente elle-même sera jointe avec des lanières : le Boër ne connaît pas les clous : « gansch afrika hang saam me rimpies en stokies. »
A cette école le « schepsel », pris d'ordinaire très jeune, apprendra tous les éléments de la civilisation. Quatre pilotis fichés en plein soleil et surmontés d'un châssis carré formeront l'établi de la tannerie rustique. Le premier bœuf « die sal verrek » qui périra d'épizootie ou d'inanition prêtera sa peau, laquelle, ajustée sur le châssis et chargée de sable mouillé, formera la cuve à tanner. La chaux ayant été brûlée sur place, les peaux d'antilopes, de koudous, etc., y seront défibrées, dépouillées.
Un buisson appelé « hast bosch » par les Boërs (le même je pense que la « Gobernadora » de la Floride et du Mexique) donnera un tan actif. Le schepsel verra graisser, assouplir et étirer les peaux pour les usages domestiques et agricoles. C'est dans ces cuirs que le Boër taillera les traits du wagon et des jougs, et les semelles et les em-
peignes de ses souliers. Il en fera son harnais et sa selle.
Voilà un exemple entre cent. La plupart des « schepsels » apprennent ainsi tous les arts domestiques, comme aussi l'agriculture. Ils apprennent le charronnage, la menuiserie, la forge, l'armurerie, la boulangerie, la laiterie, etc., tout ce que doit savoir et sait faire le Boër, c'est-à-dire tous les métiers ! Le Boër n'est jamais à court.
On me dira que l'émigrant célibataire pourra enseigner au nègre les mêmes choses ? Possible ; mais, c'est douteux. N'étant pas attaché au sol par les liens de la famille, il simplifiera son existence temporaire, et loin de s'ingénier à élever la vie des indigènes, il laissera choir la sienne propre jusqu'aux habitudes de la primitive simplicité des barbares.
Mieux que tout cela, le spectacle de la famille civilisée est pour le nègre une école vivante de moralité, que le missionnaire lui propose à imiter. Le Boër, d'ailleurs, est religieux; il garde le dimanche strictement, et prie avec sa famille au vu de tout le monde. Le Boër ne boit pas, il ne blasphème jamais, il donne l'hospitalité pour Dieu.
Voit-on l'influence morale et religieuse que dix familles blanches exerceraient parmi les nègres du Congo, et de quel secours elles seraient au missionnaire pour la régénération de ces peuples que
la Providence a jetés entre nos bras. Car enfin, régénérer le Congo, c'est bien le point essentiel : si nous ne parvenons pas à le régénérer , il parviendra à nous faire dégénérer, et les richesses qu'il pourra nous donner ne compenseront pas la corruption et le trouble profond qu'il nous renverra. L'histoire de la dégénérescence lamentable des nations qui ont failli à ce premier devoir d'une saine colonisation est là pour nous prémunir.
Les Boérs et l* antiesclavagisme.
Mais, me demandera-t-on, comment les Boërs ont- ils collaboré à l'abolition de l'esclavage ?
D'abord, les Boërs n'ont jamais exercé euxmêmes la chasse et la traite des noirs; jamais ils ne l'ont favorisée, ni tolérée dans les régions qui entraient dans la sphère de leur action.
Secondement, eux-mêmes n'ont jamais eu d'esclaves proprement dits. Ce qui a été parmi eux légalement reconnu sous le nom d'esclavage, jusque dans ces dernières années, n'était qu'un servage mitigé, en ce sens que le serf n'était pas vendu avec la terre de son maître ; et ce servage mitigé n'était pas autre chose que la domesticité, dans laquelle de nos jours ils tiennent leurs « schepsels » maintenant que le soi-disant esclavage est aboli chez eux.
Je ne conteste pas que les Boërs ont souvent traité leurs serfs avec rigueur et cruauté; qu'ils en ont parfois mis à mort. C'étaient là des excès isolés. Ces excès ont été singulièrement exagérés et généralisés; ils peuvent, d'ailleurs, se comprendre si pas s'excuser, par la position hasardeuse du blanc au milieu de la multitude des nègres.
En dernier lieu je puis dire, après avoir étudié la question durant des années en Afrique, où j'ai vécu environné de Boërs durant six ou- sept ans, qu'ils traitent leurs familles de noirs avec humanité, et leurs domestiques indigènes, surtout quand ils sont jeunes, à l'égal de leurs propres enfants.
Le négrillon admis au service du Boër vit avec les enfants de sa famille, partage leurs plaisirs et s'instruit avec eux dans tous les arts élémentaires de la civilisation.
Seulement, le Boër a élevé entre sa race et les races indigènes une barrière sacrée pour lui : jamais il n'y a eu d'unions entre les deux races. Les très rares écarts sont l'objet de la réprobation publique la plus sévère. Ce respect de lui-même est le secret de sa force et de son empire incontesté sur les noirs.
Je résume.
Les Boërs, en se répandant au large sur de grandes régions à la fois, ont multiplié les centres
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de civilisation et assuré leur propre sécurité en même temps que la sécurité des peuples qu'ils assujettissaient. Leur système d'occupation et leur colonisation par familles a été une barrière naturelle et peu dispendieuse contre la traite des noirs.
Les Boërs ont directement travaillé à la civilisation des noirs en extirpant le cannibalisme et les sacrifices humains, et en brisant la tyrannie exercée par les noirs les uns contre les autres. L'esclavage entre gens de couleur a cessé d'exister dans les pays conquis par les Boërs.
Les Boërs ont amené les noirs de l'esclavage au servage, du servage à la simple domesticité.
De tout temps ils ont réussi à adoucir les mœurs des noirs ; ils les ont élevés graduellement jusqu'aux connaissances utiles et les ont préparés à recevoir enfin V émancipation que le Gouvernement colonial leur a octroyée dans ces dernières années, trop tôt au dire de plusieurs.
Du moment qu'un système de colonisation analogue pourra être introduit dans l'Afrique centrale et s'y sera quelque peu étendu, nous pourrons dire que la grande œuvre de Léopold II sera sauvée, que la barbarie de l'esclavagisme aura reçu le coup de mort, et que la religion pourra désormais mener à pas rapides vers la vraie régénération, les peuples innombrables que Dieu a jetés entre nos bras. Ce moment me paraît venu.
Il va sans dire que ce même système de colonisation s'impose au Congo français, je dirais à toutes les possessions européennes en Afrique (1).
Le lômars, mes compagnons de voyage et moi nous fûmes invités à dîner chez Sa Grandeur Mgr Léonard, évêque de Cape-Town, qui nous reçut avec une affabilité toute paternelle. Il se réjouit beaucoup de la fondation des nouvelles missions, et me remit des lettres pour les prélats irlandais d'Amérique. L'aprèsdînée, il me montra les œuvres nouvelles de sa ville épiscopale, la splendide église gothique du port, et la maison des Petites Sœurs des Pauvres. Il me conduisit ensuite au charmant village de Wynberg, dont le nom dit la richesse, et m'y fît visiter le beau pensionnat des religieuses dominicaines. Poussant ensuite ma promenade. un peu plus loin, parmi les ruisseaux et les cascades, parmi les délicieux ombrages des forêts qui pendent le long du Table-Mountain, j'allai payer une dette d'amitié; je visitai la vieille mère de mon ami Cari Carlsson
(1) Cette relation sur la colonie sud-africaine et sur la colonisation des Boërs a été publiée dans le numéro de janvier 4891 du Mouvement antiesclavagiste, revue internationale de Bruxelles. L'émiuent explorateur du pays africain de Kong, le capitaine Binger, trouve le système de compénétration des Boërs identique au système de colonisation suivi par les Arabes d'Afrique quant à la marche générale, et le préconise' comme l'unique système dont l'application puisse garantir un succès durable.
et, suivant ma promesse, je consolai sa douleur maternelle en lui donnant « his love », c'est-à-dire l'assurance de toute l'affection de son fils absent.
Le lendemain, je déjeunai au consulat de Belgigique, où le bon Monsieur Lauwers (1) me reçut comme des Belges se reçoivent loin du petit pays qui est si grand dans leur cœur. A une heure, je dînai chez Son Excellence M. Schermbrucker, un fils de la catholique Bavière, devenu colonel, puis ministre des travaux publics et de l'instruction, et enfin commissioner of crownlands . Cet éminent fonctionnaire me questionne longuement sur les progrès des missions, sur l'instruction des noirs, sur les subsides requis pour les écoles catholiques nègres de la province de l'est. Dans la colonie du Cap, toutes les écoles primaires sont traitées avec une justice distributive parfaite, au prorata de la population scolaire.
Dans ce pays protestant, le gouvernement patronne l'enseignement libre comme l'enseignement officiel, et ne fait aucune distinction entre les diverses confessions religieuses. Après ces graves entretiens, la conversation tomba sur une question d'un autre ordre. Le ministre s'enquitde l'inoculation de la pleuropneumonie épizootique de la race bovine. Je pus lui apprendre que l'inoculation était
(i) Ce foDcUonnaire , aussi seryiable que méritant, est décédé en 1888.
pratiquée déjà parmi les Matabélé-Zoulous des bords du Zambèze, et que, malgré la défectuosité de son application, elle y opérait avec succès comme moyen préventif contre Tépidémie. Il rendit hommage à son illustre inventeur belge, le docteur Willems de Hasselt, et le vengea des attaques dont celui-ci avait été l'objet devant l'Académie, en me confirmant que « contrairement à certaines allégations jalouses, l'inoculation de la pleuropneumonie n'avait pas été appliquée au Cap avant 1850 », année où le savant spécialiste livra au public le secret de sa précieuse découverte, « mais deux ans plus tard, vers le commencement do l'année 1853. »
L'après-dîner fut réservé pour la séance d'ouverture du Parlement. Les élections récentes ont été orageuses et l'opposition des « nationaux », appuyée par un bon nombre de nouveaux députés boërs, se promet de renverser le ministère, le parti anglais. Mon ami Stephen Johnson et les membres pour Grahamstown me conduisent à la Chambre. La lutte est chaude et courte; je ne puis pas dire qu'elle est aussi courtoise.
En vue du phylloxéra, dont l'invasion est redoutée, un projet de loi radical fut déposé à l'effet de prohiber l'introduction, dans les ports de mer, de tous fruits, plantes ou céréales quelconques.
La langue hollandaise (afrikaander Deutch) fut ce jour-là admise pour la première fois dans les
débats de la Chambre, où l'anglais avait été jusqu'alors la langue officielle.
Un orateur national ouvre le feu en sa langue sud-africaine. Elle fait l'effet des premières mitrailleuses ! La réplique du gouvernement est inintelligible, et l'opposition crie victoire. Deux ou trois orateurs boërs viennent compléter le triomphe au milieu des applaudissements frénétiques de leur parti; le gouvernement ne riposte plus. Une demi-heure après le ministère donna sa démission, et un ministère national tut formé par l'opposition victorieuse. Ce ministère compte deux catholiques, le Premier ou chef du cabinet, et M. Schermbrûcker qui conserve son portefeuille.
Dans l'après-dîner du 18, le « Grantully Castle » se trouva sous vapeur et nous rencontrâmes, à bord de notre vaisseau, Sa Grandeur Mgr Léonard et plusieurs ecclésiastiques, Son Excellence M. Schermbriicker, le consul de Belgique et quelques amis qui étaient venus nous faire leurs adieux. Dès qu'ils sont redescendus sur le quai, le « Grantully w se met en marche, au cri du « hip-hip-hourra » national, trois fois répété du bord et du quai. Longtemps encore on agite les mouchoirs de part et d'autre. Enfin nous sortons de la baie de Bonne- Espérance, et dès le soir nous virons nord-ouest sur Sainte-Hélène.
Les jours suivants calme absolu, mer unie comme
une glace, chaleur croissante. Scindés par la proue tranchante du navire, les bancs de poissons ailés s'élancent de l'eau à droite et à gauche, et filent comme des hirondelles en rasant la mer. Par moments des escadrons de marsouins leur font la chasse, et bondissant, plongeant et reparaissant, les poursuivent comme au galop. Le matin des bouffées de vapeur partent de l'eau à l'horizon. On dirait la fumée d'autant de mousquets. Ce sont les baleines qui respirent à la surface.
Un de ces monstres, qui dort sur l'eau, nous laisse venir jusqu'à cent mètres de lui, et ne s'éveille qu'au contact des vagues du sillage. Quel émoi sur le navire ! Il plong e comme un roc en formant un abîme.
Les requins nous tiennent aussi compagnie. Volontiers nous leur ferions don d'un crochet de boucher chargé d'un kilo de lard ; mais la course du navire est trop rapide pour une pêche.
22 mars. — C'est dimanche. A 7 heures la parade. Le capitaine et son état-major passent l'équipage en revue. Quelle tenue, quel air martial, quelle propreté! Immédiatement après, le tintement de la cloche du bord annonce le service religieux! A défaut de ministre, le capitaine lit la Bible dans le grand salon et préside aux chants religieux. Les catholiques se réunissent au « salon des
dames » où le commandant a détaché les matelots et les marins catholiques qui ne sont pas de service. L e Rev. Mr Fanning célèbre la première messe tandis que j'entends les confessions des fidèles. A la messe de l'abbé Allen, 8 matelots irlandais s'approchent de la sainte table. Je dis la troisième messe tout seul, pendant que les passagers se rendent au breakfeast réglementaire.
Un dimanche, à bord d'un navire anglais, est d'un calme saisissant. Les jeux de hasard sont défendus. On voit les protestants lire la Bible, et les catholiques prier partout. L'après-midi on se livre à des jeux d'adresse ; le soir, les passagers organisent d'ordinaire un concert au salon, parfois un bal sur le pont. Le capitaine allume la morality lantern.
Les soirées dans les mers australes, sont empreintes d'un charme qui va à l'àme. Une brise légère ramène la fraîcheur après la touffeur du jour; le doux roulis du vaisseau ressemble à un bercement; dans les mâts et dans les cordages vont et viennent les brillantes constellations du sud qui scintillent sur un fond d'indigo, et le navire poursuit sa route silencieuse en traçant sur les flancs et derrière lui, deux berges phosphorescentes et comme une chaussée lumineuse.
C'est l'heure des méditations, c'est l'heure des graves conversations. Que d'hommes deviennent
meilleurs dans ces heures bénies ! que de conversions s'y préparent ! Je m'en rappelle plus d'une.
23 mars. — Nous approchons de la prison du grand captif, nous sommes en vue de Sainte- Hélène. C'est la quatrième fois que j'aborde au sombre rocher de basalte, et mon émotion est plus profonde que les autres fois. La couronne de nuages qui enveloppe les sommets émerge lentement à l'horizon : nous sommes à 70 milles de l'île. Je vais m'asseoir à l'éperon du navire avec quelques amis. On braque les jumelles, et on évoque... Bonaparte... « le héros expiré » dont « l'ombre encore inquiète » semble hanter ces mers.
A mesure que le nuage se détache de l'horizon et que grandissent les montagnes qu'il recouvre, tous les regards se fixent davantage et cherchent à distinguer un point blanc... Le voilà, sur la longue pente du sud!... c'est Longwood!... et
Sur un écueil battu par la vague plaintive, Le nautonier de loin voit blanchir sur la rive Un tombeau près du bord par les flots déposé ;
Ici gît... Point de nom!... demandez à la terre ! Ce nom? il est inscrit en sanglant caractère, Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar, Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves. Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d'esclaves Qu'il foulait tremblants sous son char.
Jamais d'aucun mortel le pied qu'un souffle efface N'imprima sur la terre une plus forte trace ; Et ce pied s'est arrêté là !...
Il est là!., à quelques centaines de pas de Longwood, sous le feuillage des cyprès et des saules, dans le ravin qu'il aimait, près de la source à laquelle il étancha sa dernière soif...
Il est là I... sous trois pas un enfant le mesure ! . Son ombre ne rend pas même un léger murmure. Le pied d'un ennemi foule en paix son cercueil. Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne, El son ombre n'entend que le bruit monotone D'une vague contre un écueil.
Napoléon mourut le 5 mai 1821, dans la maison de Longwood. Cette maison, une ancienne ferme, avait été aménagée avec simplicité et décence. A gauche on voit une véranda où l'empereur passait les heures du soir. Elle est contiguë à une chambre qui lui servait d'étude et de bibliothèque. Au milieu se voit la salle à manger. C'est là que Napoléon mourut. Son portrait a été placé entre les deux fenêtres à l'endroit où il exhala le dernier soupir. L'aile en saillie était la chambre à coucher de l'empereur. Montholon et les personnes de la maison impériale logeaient dans les combles. Le corps de, bâtiments de droite était occupé par lord Hudson.
Le Grantully-C asile mouilla devant la ville, située dans la seule crique abordable de l'île. Contre le roc abrupt qui en fait le coin de gauche, il y a une pierre rouge et unie, de trois mètres de long, qui est l'unique débarcadère du sombre rocher.
LonerWood.
C'estlàqu'en,iS151a chaloupe du Bellèrophon avait déposé le conquérant, au soir de sa grandeur. Nous foulâmes avec respect cette pierre qui avait reçu l'empreinte « du pied qui fit trembler la terre ».
L'île de Sainte-Hélène est située à IQ'' de latitude S. et l^2V de longitude 0.
L'intérieur en est aussi fertile que les bords en sont sauvages. Le figuier, le bananier, le palmier
y abondent à côté de tous les arbres fruitiers de l'Europe. Le versant septentrional est brûlé par les chaleurs torrides qui viennent de l'équateur. Les hauteurs de Longwood et les pentes du sud ont un climat tempéré, d'une agréable douceur. Le thermomètre centigrade y marque 24".
Deux jours plus tard nous touchâmes à llle de l'Ascension, par 8° de latitude sud et 17** de longitude ouest. Cette île n'est qu'un amas brûlé de 28 volcans éteints, sur les flancs desquels s'ouvrent autant de cratères béants.
Le pic qui les domine tous à une hauteur de 3,000 pieds, et qu'enveloppent les nuages de la mer, est seul couvert de verdure, et présente une végétation luxuriante et d'autant plus agréable à voir que le reste de l'île volcanique est plus désolé. J'y étais monté en 1879 et j'avais été littéralement trempé, saturé par les vapeurs palpables de l'éternel nuage. Deux choses intéressent surtout le voyageur dans cette halte sur l'océan. La première est la vallée des wide-awakes ^ grands oiseaux particuliers à ces parages, et qui ont presque la taille et le plumage des cigognes. Ils sont d'une voracité telle qu'ils plongent du haut des airs sur les appâts que nous lançons par-dessus le bord pour laj pêche.
Nous en prîmes trois à l'hameçon en leur ten-l dant l'appât avec la main. Mis en cage, ils dévo-
rèrent immédiatement les poissons que nous leur jetâmes.
Ils pèchent en troupes innombrables à cent lieues alentour et font leur ponte dans deux ou trois vallées de l'île. Ces vallées de cinq à six cents mètres de longueur sont littéralement couvertes de
L'île de l'Ascension
nids, en sorte qu'on a peine à ne pas écraser les œufs et les jeunes en marchant. Nous fîmes une ample récolte d'oeufs que nous emportâmes au navire, mais ce ne fut pas sans avoir à essuyer les assauts des wide-awakes au bec crochu.
L'autre curiosité de l'île c'est le réservoir aux tortues de mer. Dans les bas-fonds les pêcheurs les arrêtent au lacet, les hissent dans leurs barques ou les traînent au rivage pour les déposer dans le
réservoir, d'où on les expédie vivantes en Angleterre. Couchées sur le dos à l'arrière-pont, ces amphibies de quatre à cinq pieds de long vivent sans nourriture jusqu'en Europe. Chaque steamer en destination de la mère-patrie en emporte une en don gracieux pour Sa Majesté la reine d'Angleterre. Les œufs de tortues sont abondants à l'Ascension. On en use pour la seule rareté. La partie solide de la tortue se mange sous forme de « steaks » comme du veau ; les parties visqueuses sont servies en étuvée d'où nous vient « la tête de veau à la tortue » ; les parties blanches, cartilagineuses et intestinales, sont préparées sous forme de consommé. De quelque manière qu'on la prépare, la tortue vaut ce que vaut la sauce.
L'île de l'Ascension fut occupée en 1815 par les Anglais pour observer de là le « dangereux Prisonnier » de l'Europe coalisée et parer à toute tentative d'un second retour de l'île d'Elbe. Actuellement l'Ascension est, comme False-bay à la pointe de l'Afrique, un arsenal de la marine militaire. Ces deux arsenaux sont fournis d'un matériel suffisant pour armer en guerre, en très peu de jours, tous les bâtiments utiles de la marine )\M\rchande des eaux du sud.
On sait que tous les capitaines et les officiers en premier des flottes des grandes lignes coloniales, comme l'Union-Line, la Donald and Currie Caslle-
Line et autres, appartiennent à la réserve de la marine d'Angleterre.
Le 25 nous eûmes le bonheur de réunir à la sainte table les quelques catholiques qui vivent sur cette île. Le grand salon de l'hôpital militaire fut gracieusement mis à notre disposition.
Chaleur croissante. A bord du Grantully-Castle
Pic de Ténériffe.
28° à 36° centigrades, sur la plage et sous les monts 40° à une heure. Nous passons l'équateur le 29 par un temps superbe, et sous un ciel d'airain, puis, nous remontons par le cap Vert et le cap Blanc, jusqu'aux îles Canaries.
Nous ne pûmes apercevoir que dans la nuit les deux pics majestueux de Ténériffe. Par moments toutefois, quand le voile des nuages qui les enveloppe venait à se déchirer, nous les vîmes étinceler
sur la profondeur du ciel. Ils ressemblaient alors à deux icebergs flottants parmi les brumes polaires. Nous passâmes les Canaries en traversant les eaux mêmes des îles de Palma et de Goméra où Ignace d'Azévédo et ses quarante compagnons furent martyrisés pour la foi en 1570. Nous continuons à jouir d'un temps à souhait les jours suivants. Même, la température s'étant rafraîchie, en approchant des îles fortunées de Madère, tous nos malades relèvent du mal de mer ; le pauvre phtisique embarqué presque mourant à Port-Elizabeth commence, lui aussi, à s'accrocher à la vie. A notre arrivée à Funchall, ce brave protestant me manda, et me pria d'expédier un télégramme à son frère, pour l'inviter à venir le recevoir à Pl^miouth. Malheureusement, à peine avons-nous quitté la rade et doublé l'îlot de Porto-Santo que la mer devient houleuse. Le Vendredi-Saint les vagues commencent à déferler et le thermomètre tombe rapidement. Nous courons à la rencontre d'une tempête. Tous nos convalescents sont redevenus malades, et l'infortuné protestant se trouve bientôt à toute extrémité. La tempête devient furieuse le samedi, et se change en ouragan durant la nuit de Pâques. L'énorme vaisseau embarque la mer, tantôt de l'avant, tantôt de l'arrière dans l'effrayant tangage, en même temps que par le roulis, il plonge ses vergues de droite et de gauche dans les flots.
Tout le navire est dans un tumulte indescriptible. Le cliquetis de la vaisselle et des verres, le battement des portes, le roulement subit de l'hélice tournant à faux quand la poupe émerge, et le grondement du navire battu par les vagues se mêlent au sifflement de la tempête, aux ordres répétés des officiers, aux cris désespérés des enfants et des malades ! Plusieurs passagers réfugiés auprès de moi, me supplient de prier pour eux dans leur détresse. C'est à ce moment le plus terrible de l'ouragan, qu'un vieux colonel pénètre dans ma cabine et me présente une fiole d'eau de Lourdes. Je ne puis dire quelle consolation, quelle confiance cette eau, garante de la protection de « l'Etoile de la Mer », nous apporte à tous ! J'en donnai aux catholiques que je pus aborder, et tous se mirent à prier avec l'assurance de leur préservation.
Le jour parut enfin après cette affreuse nuit ; l'aurore amena la fin de la tempête, et, quand le soleil se leva, nous voguions en eau tranquille.
Durant trois jours nous avions été suspendus entre la vie et la mort, et il ne nous avait pas été possible d'approcher de l'autel.
Aussi ce fut avec une joie extrême que les catholiques accoururent à la messe du saint jour de Pâques. Nous la célébrâmes en grande pompe au salon des dames. Presque tous communièrent en
action de grâces, et les protestants semblaient nous envier notre bonheur.
Cette joie fut, hélas ! mêlée de tristesse. Au fort de la tempête, le pauvre protestant de Port-Elizabeth était mort, sans que personne eût pu l'assister dans ses derniers moments.
A peine eûmes-nous déjeuné, que la cloche sonna le glas funèbre. Aussitôt les matelots se multiplient sur le pont pour ranger tout à la hâte, et une demi-heure après, nous nous trouvons alignés sur l'arrière, en attendant la funèbre procession*
Le cortège s'avance lentement de la proue du navire. En tête marchent sur deux lignes les marins et les matelots en grande tenue. Quatre hommes portent sur leurs épaules le cadavre cousu dans le canevas et posé sur la planche. Le drapeau national rouge et bleu couvre la dépouille mortelle. Le capitaine conduit le deuil, suivi des officiers, des quartiers-maîtres et des ingénieurs. En face de nous, au pied du mât, la tête du cortège s'arrête, et l'équipage se range en hémicycle, tandis que le défunt, porté sur la planche,- est déposé par les pieds sur le parapet du vaisseau et soutenu par deux matelots du côté de la tête.
En ce moment, sur un coup de sifflet du premier officier, la vapeur est renversée, et le navire, tremblant sur lui-même, badine quelques moments, puis s'arrête. Un silence profond et saisissant succède
au bruit de l'hélice et des machines. Le capitaine, à défaut d'un ministre protestant, se découvre alors, et, récitant d'une voix claire et distincte les prières liturgiques anglicanes, il arrive enfin à cette dernière oraison : « 0 Dieu, dans la miséricorde de qui reposent les âmes des fidèles, daignez bénir l'abîme de ces eaux et envoyer votre ange tutélaire pour les garder, et que celui dont nous immergeons aujourd'hui les restes mortels dans les flots de la mer soit absous de tous ses crimes, afin que pour toujours il jouisse de Vous avec vos saints. »
En ce moment tous les assistants courbèrent la tête, l'équipage porta la main à la toque, le canon tonna sur l'immensité de l'océan. Il y eut un instant de pénible attente et puis, les deux matelots ayant soulevé la fatale planche, le cadavre glissa de dessous le drapeau qui le couvrait, et plongea dans les flots ! Immédiatement le sifflet retentit, et le roulement de la machine et de l'hélice poussa le vaisseau, qui reprit son cours, tandis que la dépouille mortelle, descendant en zig-zag, disparaissait dans les insondables abîmes de l'océan. Ce fut le dernier épisode de la traversée.
Le 8 avril, après six jours d'un froid piquant qui chassa du pont tous les passagers, nous mouillâmes à l'entrée du port de Plymouth pour décharger la malle coloniale. Un homme fendit la foule du quai et se précipita sur la passerelle :
c'était le frère de l'infortuné, dont nous avionscélébré en merles tristes funérailles. On me confia la pénible mission de lui apprendre qu'il ne lui restait plus même le cadavre de son frère !
Nous levâmes l'ancre incontinent, et nous longeâmes la côte de l'Angleterre déjà couverte de verdure. Durant la nuit nous traversâmes la Manche et le Pas-de-Calais au milieu d'un épais brouillard et le 9, à marée haute, nous débarquions aux East India Docks.
J'avais souvent entendu parler de la proverbiale capacité des voitures de place de la cité de Londres. Les cab-men en sont fiers et je constatai qu'il y a de quoi. Mon automédon mit dans son four-wheeler et par-dessus, outre ma personne, la totalité de mes bagages. En voici la liste :
Un portemanteau, une sacoche, un chien de Ténérifie, une caisse contenant seize tortues vivantes, trois grands colis qui m'étaient confiés pour divers amis, un autel portatif, la canne, le chapeau, le parapluie et la chaise de bord. A Bruxelles il eût fallu requérir une voiture de déménagement.
DE LONDRES A QUÉBEC Du 9 avril au 2 août.
Cantorbéry. — Slough, — Windsor. — Eton Collège. — Sur le continent. — En famille. — William Towry-Law. — Cardinal Manning.
— Litlle-Hampton. — Park Minsler. — Londres. — Liverpool. — L'interview. — Les Jésuites Anglais. — Une œuvre de charité. — La verte Erin. — En mer. — Canada et Canadiens. — Icebergs. — Le Labrador. — Terre-Neuve. — Nous entrons dans le Saint-Laurent.
— Les Acadiens. — L'île d'Orléans. — Le Sault de Montmorency.
— Québec.
Quelques jours de repos m'étaient nécessaires. Une lassitude inaccoutumée m'avait pris dans les derniers jours de la traversée ; j'avais ressenti les premières atteintes du mal de foie, et comme la cité de Londres avec son agitation fiévreuse n'était point de nature à me défatiguer, je me retirai au beau pays de Kent dont l'air est si pur à cette époque de Tannée.
12 avril. — Me voici à la maison de nos Pères français de Cantorbéry, jouissant auprès d'eux d'une hospitalité attentive et toute fraternelle. Les
92 TROIS ANS DANS L'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
expulsés de France occupent près de la ville un château anglais qu'ils ont à la hâte transformé en collège. Le R. P. du Lac y a réuni autour de lui toute sa chère jeunesse de la maison de Boulogne, à laquelle se sont joints des jeunes gens venus de tous les coins de la patrie. Parmi eux j'ai trouvé le fils de M. Albert de Mun, qui venait tout juste de tomber d'une fenêtre du second, et s'était ramassé en remarquant « que c'était bien haut ».
Les petits-fils de Louis Veuillot s'y trouvaient en compagnie du fils de l'amiral Courbet. J'y trouvai quelques jeunes Belges, entre autres le fils de M. Le Jeune, ministre de la Justice. J'y rencontrai aussi un élève de Notre-Dame de la Paix à Namur, don Francisco de Vélasco qui me pria « de porter une lettre à son père, au Mexique ». L'élite de la France, du reste, était représentée là, et ce qui me frappa beaucoup, c'est qu'on ne remarque point de « gommeux» parmi les jeunes gens de la bonne société française. Tout cela est simple et dégagé, tout cela porte le cachet de la vraie noblesse, le naturel.
La cathédrale de Cantorhèry ou la métropole anglicane.
Un vétéran des missions de la Chine et du Japon,, un ami des arts, le bon P. Vasseur qui porte allègrement ses soixante et des années, me conduisit
Façade de la cathédrale de Gantorbéry.
à la cathédrale de Saint-Thomas Becket. Je ne pouvais désirer un guide plus autorisé. Il connaît les plus belles cathédrales et les plus beaux vitraux du monde.
La ville de Cantorbérj est simple et tranquille. C'est la ville sainte de l'Angleterre.
Au point de vue du pittoresque c'est Dinant ou les vieux quartiers de Bruges.
La cathédrale, longue de cinq cent quatorze pieds, se compose de deux églises, et au rebours de Notre-Dame de Tournai, les nefs de Cantorbéry sont de style gothique à lancettes, tandis que le chœur est roman et normand.
Quoique plus vaste, cet immense vaisseau est moins majestueux que les vaisseaux de Notre-Dame d'Anvers, de Saint-Bavon ou de Sainte-Gudule. Le transept est admirable. Il est séparé du choeur par un jubé qui, vu de la nef, n'est absolument qu'un mur prodigieusement élevé, par-dessus lequel on voit à grand peine les voûtes du chœur. A travers une poterne basse et étroite on entre dans ce chœur qui fait la seconde église. Là tout est roman, tout est admirable. Disgracieux cependant l'étranglement des lignes convergentes au second transept.
La cathédrale de Cantorbéry et Notre-Dame de Tournai peuvent être mises en parallèle. Pour moi, je ne marchanderai pas mes préférences pour
96 TROIS AXS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
l'admirable basilique des « Chonq Clotiersî »
Dans la cathédrale de Cantorbéry, je me suis arrêté sur les dalles mêmes, et j'ai considéré attentivement la place où, dans le grand transept de gauche, fut massacré S* Thomas Becket. Les deux mausoléeç du martyr ont disparu durant les persécutions protestantes.
Toute la partie ancienne, le chœur de la cathédrale, est rempli de tombeaux catholiques, de mausolées d'évêques catholiques. J'ai visité les cryptes de Cantorbéry et le tombeau du Prince Noir. J'ai vu le missel de Cranmer, prenaier évêque anglican et grand-père du protestantisme en cette Angleterre jadis le « douaire de Marie ». Je n'ai pas touché ce livre comme le font les visiteurs. Après avoir considéré la place où fut martyrisé saint Thomas, je visitai celle où il fut d'abord déposé et plus tard inhumé. Rien n'y existe plus du glorieux martyr que le souvenir de son héroïque triomphe.
J'ai entendu les chants protestants dans la vénérable basilique chrétienne, et j'ai respiré l'encens brûlé par l'erreur au Dieu de toute vérité. Quelle peine pour le cœur catholique, et quelle compassion il éprouve là pour nos frères séparés !
Trois bons mots sur les moines, les cloîtres et Henri IV, version protestante.
Le cicérone de la métropole religieuse nous dé-
roulait ses explications historiques. Arrivé devant une tribune dérobée de l'abside, il nous dit que c'était là que les clercs du quatorzième siècle faisaient pour les rois d'Angleterre les prières de ce tempslà, c'est-à-dire catholiques.
Parvenu dans les admirables cloîtres où pria Thomas Becket, il eut l'idée de nous apprendre que ce fut là que « probablement les moines passaient la meilleure partie de leur temps ». Probablement donc, ils ne passaient pas tout le jour au réfectoire.
Dans la crypte, vraie basilique souterraine, il eut une autre rengaine à l'adresse de la rapacité monacale. « Un roi de France, nous dit-il, vint ici prier au tombeau de Thomas Becket. Il avait au doigt un diamant d'un prix inouï. La convoitise monacale s'étant éveillée, on lui demanda ce diamant comme gage de sa dévotion. Le roi, continuat-il, pour sauver son diamant, tendit aux moines une forte somme d'or; mais, au moment où il la livra, son diamant sauta de son anneau et se ficha si fortement dans la voûte qu'il ne put l'en retirer; d'où il suivit que le bon roi y perdit son or et son diamant. » Et les visiteurs d'écouter pieusement, mon compagnon et moi de partir d'un rire quelque peu gaulois ! Sur ce, le cicérone, nous ayant jeté un regard furtif, changea de ton et devint presque catholique dans ses explications. Question de pennies pour ces hommes !
Toute la cathédrale est nue, ce n'est plus qu'un squelette religieux, l'image de l'arbre mort du protestantisme.
Après la cathédrale, j'ai visité le collège de Saint- Augustin, ancienne abbaye gothique des Bénédictins, maintenant séminaire des missions protestantes. Henri VIII, Elisabeth, Wolsley et d'autres y logèrent successivement.
Il y a là des murs romains bien reconnaissables ; des constructions normandes en silex brut, des édifices romans, de superbes bâtiments gothiques. C'est beau, c'est émouvant à voir. On se sent renaître aux nobles sentiments des grands âges de foi, en parcourant ces admirables constructions élevées par la piété de nos pères. Les heures libres que je ne donnais pas à la visite des monuments de la ville, si intéressants pour l'artiste et l'archéologue, ou à celle des manoirs et des parcs voisins, tout remplis de daims, de chevreuils et de cerfs : je les consacrais à nos braves collégiens qui, dans leur juvénile ardeur, étaient aussi avides de nouvelles des missions australes que friands d'anecdotes des grandes chasses du « Continent mystérieux. »
Heureusement que les sept années que j'avais passées parmi nos pauvres nègres de l'Afrique m'offraient abondamment de quoi les satisfaire. Mais, je dus me borner. La fièvre cynégétique se fut bientôt emparée des uns, et l'ardeur apostolique
des autres. Ces bons jeunes gens insistèrent pour me faire accepter une généreuse aumône qu'ils prélevaient sur leurs menus plaisirs pour le soulagement des nouveaux chrétiens du sud.
Autant était riche et somptueuse même l'habitation de cette brillante jeunesse française à Saint- Mary's de Cantorbéry, autant je trouvai pauvre et nue la modeste maison de probation de Saint- Joseph's house à Slough près de Windsor.
Je visitai ces autres expulsés de France, les scolastiques, qui se forment ici aux études de la compagnie, et les Pères qui y font cette troisième année de probation « après laquelle l'année du repos ne se retrouvera plus sur terre. » Qu'ils sont édifiants ces chers exilés ! Je les aime beaucoup. C'est peut-être parce que je suis un peu comme eux, n'ayant plus de chez moi, au moins pour bien du temps.
Non loin de Slough s'élève, sur les bords là encore riants de la Tamise, une masse imposante de tours et de constructions élevées. C'est Windsor, ce palais cyclopéen qui domine le plat pays. C'est la gloire des âges autour d'une royauté respectée. Dans la chapelle Saint-Georges, un bijou de l'architecture ogivale, j'ai vu avec émotion le mausolée du prince impérial, mort au pays de mes Zoulous quand nous montions pour la première fois,
100 TROIS AXS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
de la côte du sud vers leurs congénères, les farouches Matabélés. Le jeune prince est là, couché en marbre blanc, dans sa tunique de guerre, les mains croisées sur son épée qui repose de sa poitrine à ses -pieds. Sur ce mausolée on lit avec une indicible émotion ces mots touchants :
« Je mourrai avec un sentiment de profonde gratitude pour Sa Majesté la reine d'Angleterre, pour toute la famille royale et pour le pays où j'ai reçu pendant huit ans une si cordiale hospitalité. »
(Testament duj^tnnce im2:)érialy 2(} février 1879.)
Je me souvins que ce jour-là même je m'étais trouvé à Sainte-Hélène au tombeau de Napoléon ^'^
Dans le bas-côté se trouve la statue de Léopold I".
On y lit en anglais :
« Erigé par Sa Majesté la reine Victoria, en souvenir aimant de Léopold l" roi des Belges, son oncle maternel, qui fut un père pour elle comme elle fut une fille pour lui. 1879. »
Hormis ces mausolées, il n'y a là que deux autres monuments. C'est simple et digne, et cela est anglais.
Sur la route de Windsor à Slough se trouve l'immense édifice d' « Eton-CoUege », le moyen-àgel devenu protestant. C'est là qu'étudia le Père Au-J
gustus Law, mon regretté compagnon de mission mort au pays d'Umzila en 1880, dont je dois visiter le vieux père. Celui-ci est un converti et un saint qui habite au palais de Hampton- Court.
Un voyage de retour n'est guère embarrassant ; pour s'y préparer il ne faut d'ordinaire que le temps de boucler sa malle. 11 n'en est pas ainsi quand il faut partir pour un pays inconnu et parer aux éventualités d'un voyage lointain.
Dans l'occurrence, je me trouve en face du tour du monde, ni plus ni moins, et ma position n'est pas celle d'un financier à qui son portefeuille sert de toute-puissante recommandation : c'est bien celle d'un missionnaire en quête de ressources pour des œuvres en détresse, et qui, après Dieu, doit être à lui-même son seul appui.
Mon itinéraire est arrêté. Il faut commencer par l'Amérique septentrionale, et descendre par l'Amérique méridionale jusqu'en Australie, pour revenir de là, aidé de la charité du Nouveau Monde, à ces missions pénibles de l'Afrique zambézienne d'où je suis parti.
Dans le monde anglais on ne se hasarde pas sans de nombreuses, d'indispensables « introductions ». Force fut donc de passer sur le continent pour m'y munir des lettres nécessaires des personnages influents, et de toutes les personnes charitables au-
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près desquelles mes relations de missionnaire m'ont précédemment donné accès. Je visitai la France, l'Allemagne, la Hollande, la Belgique et l'Angleterre. Ces voyages préliminaires remplirent les mois d'avril et de mai 1885.
Je revis ma famille après une longue, une aventureuse absence. Comme toujours en pareilles circonstances, la joie de se retrouver fut tempérée de bien des regrets. Quelques-uns manquaient à l'appel : Dieu les avait rappelés à Lui ; le malheur aussi était venu frapper à la porte de plusieurs amis, nous rappelant à tous que la vie est un voyage dans une vallée de larmes, et que le bonheur parfait est au ciel.
Ces jours de joie relative eux aussi passèrent, et bientôt l'heure de la séparation sonna de nouveau. Une parente, âgée de quatre-vingt-un ans, et qui dans sa sereine et verte vieillesse portait la couronne d'une longue vertu, soutenait le courage de tous. A mes frères, à mes sœurs attristées, elle fît comprendre que : « s'aimer pour Dieu, c'est là comprendre pratiquement la foi ! qu'il fallait sacrifier quelque chose au Seigneur pour le salut des pauvres païens, et que de ma part ce quelque chose c'était eux, et que de leur part c'était moi. » Nous offrîmes donc à Dieu cette séparation : il ne nous restait rien de plus cher à lui offrir. Je visitai
quelques amis encore, j'allai faire mes adieux au R. P. Provincial et aux jeunes « apostoliques » de Turnhont, et le 10 juin, je repris la route de l'Angleterre.
Un compagnon d'étude, un ami de jeunesse m'accompagna seul à Ostende, et ne me quitta qu'au bateau. C'était la troisième fois qu'il m'aidait à quitter le sol natal. Je lui dis « adieu ». Il secoua la tête, sourit et me répondit « que Dieu vous ramène ! au revoir » !
J'avais mis ordre au matériel de mon long voyage; j'avais annoncé mon arrivée aux Pères du Canada et leur avais exposé le but de mon expédition et les ordres conformes de nos supérieurs. Il me restait à préparer mon âme au travail qui m'attendait, à la mort qui pouvait me surprendre désormais plus qu'en aucun autre temps de ma vie. Je me retirai dans la paisible maison des Jésuites français, à Slough, au comté de Buckingham, et commençai ma retraite annuelle sous la direction éclairée du vénérable Père F.., un des hommes les plus éminents de la province de Toulouse. A mon passage par la rue de Varennes à Paris, le Père Marcel Bouix m'avait fait hommage de sa belle traduction : « les Noms divins » du vénérable Léonard Lessius. Cette œuvre pleine d'onction, où respire toute l'âme du saint religieux en même temps
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que son génie, fit les délices des moments libres que me laissaient les exercices de la retraite.
J'y puisai une pleine et entière confiance en celui pour qui j'allais travailler, et comme une assurance que sa main ne m'abandonnerait point. L'hypertrophie du foie que j'avais apportée d'Afrique et dont j'avais ressenti les premières atteintes sur mer, s'était rapidement développée en Europe, et depuis quelques mois je m'étais persuadé que ma mort était proche. Il me semblait maintenant que, grâce à beaucoup de prières, faites pour moi par de.^ personnes qui croient que je puis être utile encore à la cause de Dieu, un sursis m'avait été octroyé. Je sortis de ma retraite « armé en guerre » il est vrai, mais aussi rendu prudent.
26 juin. — Londres est un étrange monde. A part quelques rares jours, si vous sortez par un soleil brillant, vous n'êtes pas sûr de trouver votre chemin de Mount Street à Oxford Street, ou d'Oxford Street à Piccadilly. Un brouillard peut vous arrêter subitement, plus dense que le brouillard d( l'Escaut, plus opaque que le chobar d'Afrique. Dans ce « London fog » tout jaune, et tout charg< de suie, vous respirez avec peine, vous ne voyez plus rien. C'est l'heure des gamins de Londres : pour un penny ou pour six pence (cela dépend de> cas) ils vous conduiront, aveugle égaré, le long
des maisons jusqu'à la limite de leur cercle d'opération. Soudain vous voilà planté à l'angle d'une rue. Votre conducteur a disparu, et son compère vous criera poliment : « A penny, sir ». Et Ton vit dans ce monde brumeux, où le plus grand commerce du monde se pratique, où la plus aère noblesse déploie le faste le plus opulent, et où grouille la plus hideuse populace !
Sorti de la serre chaude du monde français de Cantorbéry et de Slough, je suis rentré dans l'étiquette toujours un peu glaciale du monde anglais. Ces braves Anglais! Ils vous donneront le spectacle de toutes leurs grandeurs et la jouissance de tout leur confortable, avec la même placidité que les conservateurs de nos musées mettront à vous exhiber les richesses qui surabondent autour d'eux. En Angleterre, l'enthousiasme, ce trait d'union des cœurs, ne nage pas à fleur d'eau comme en France. S'il m'eût fallu venir en ces parages pour m'animer à la poursuite de la grande œuvre à laquelle la Providence a bien voulu m'associer, j'eusse manqué mon coup. A n'en croire que les hommes d'ici, on ne tenterait pas le voyage d'Amérique.
Les Anglais comprennent parfaitement le dévouement, mais dans une entreprise où tout est clairement calculé pour le succès, et à cette entreprise nationale ou religieuse ils apporteront une résolution et une ténacité indomptables.
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Ceux qui se lancent à moins sont rares. De ces exceptions fut feu le brave Père Augustus Law, ancien lieutenant de marine, qui, devenu jésuite, évangélisa les côtes de Démerara, et vint mourir parmi nous victime de sa charité, aux débuts de l'aventureuse mission du Zambèze.
Son père, un vénérable vieillard, m'attendait dans ses appartements du palais de Hampton-Court, témoin des splendeurs de la cour de Charles T'.
Il vit là d'une modeste pension, attachée, comme son habitation, aux charges élevées qu'il a remplies autrefois. L' « honourable » William Towry Law porte assez bien ses quatre-vingt-quatre ans. C'est un homme éminemment sympathique, comme tous ceux qui ont souffert quelque chose pour une grande cause. Cette grande cause c'était celle de la foi; car lui-même est un converti, chancelier jadis de plusieurs collèges, petit-fils et arrière-petit-fils d'évêques anglicans, et ci-deyant ministre protestant d'une riche cure. Quand il embrassa la foi catholique, il eut à sacrifier 25,000 francs de rente avec sa position, et à jeter sur le pavé ses neuf ou dix enfants, dont le plu> cher à son cœur était cet Augustus Towry Law que j'eus le bonheur de connaître pendant quatorz. mois. La conversation fut toute de souvenirs. Toutes les lettres, toute la vie du cher fils, tout ce qui le touche de loin ou de près est conservé là,
avec le culte du respect. Quand je parus devant lui, ce grand chrétien s'arrêta devant moi sans proférer une parole; puis, me dominant de sa haute stature, il me mit ses deux mains sur les épaules, et me regardant jusque dans l'âme : « Qu'avez- vous fait », me dit-il avec une douce gravité, pour retrouver le corps de mon fils? »
Je répondis : « Cloué, seul avec deux Frères malades, au centre des trois expéditions en péril, dès le premier bruit du danger, ne pouvant pas abandonner mon poste, n'ayant au reste ni wagon, ni moyens pour partir moi-même au secours des nôtres, j'achetai, au prix de 80 livres sterlings, les services du chasseur anglais Harry Grant, et le persuadai d'aller à la recherche de mes Frères, promettant de doubler cette somme s'il les sauvait. Il partit, et ne put franchir le fleuve Sabi, à cause des crues d'été. Par la côte on organisa une autre caravane de sauvetage; celle-là aussi échoua. »
11 y eut un moment de silence ; puis, le noble vieillard ajouta : « Et vous n'avez pas retrouvé le corps démon enfant? » — « Non, luirépondis-je. Dieu ne nous a pas donné cette consolation. »
« Eh bien ! reprit- il, avec un saint enthousiasme, au ciel je retrouverai mon fils, os de mes os, chair de ma chair; cela me suffit. »
Et, coupant court à cette émouvante scène, il
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essuya une grosse larme et, avec un héroïque sourire sur les lèvres, il me parla de tous les siens, jusqu'à ce que, arrivant au dernier de ses fils, son front se troubla. « Celui-là, dit-il, fut comblé des grâces d'en haut ; il tomba ! Et c'est pour lui qu'Augustus offrit sa vie! Celui-là aussi mourra catholique. »
Tel fut l'entretien que j'eus avec ce grand chrétien. Pas une plainte, mais une entière confiance en Dieul Quel exemple!
Nous dînâmes dans une des salles qu'habita jadis un Wolsley ou quelque autre Iiéros du temps de Henri VIII ou d'Elisabeth. Après le dîner, lady Law, sœur de 1' « honourable » W. Law, me conduisit voir les jardins et visiter les musées, toutes les splendeurs de ce palais de Charles I", de Charles II, de Guillaume III, de la Reine Marie, de la Reine Anne, de Georges III..., tous ces lieux qui ont vu passer Catherine d'Aragon et après elle Anne Boleyn, Catherine Parr, Jane Grey et tant d'autres tristes célébrités de ces tristes temps.
Les peintures, les portraits sont de tous les grands maîtres de l'époque. Quel mélange hideux de la vertu et du vice ! J'ai été révolté de voir la prostitution de l'art à la volupté couronnée. Celui qui veut garder son admiration entière pour nos peintres flamands ne doit pas aller les étudier dans
ce palais, témoin durant un siècle de ce royal dévergondage.
10 juillet. — De retour à Londres, j'allai présenter mes hommages à Son Eminence le cardinal Manning. L'illustre archevêque a daigné m'accorder une longue audience. Il m'a développé son plan « de couper l'Afrique en deux, par une ligne de civilisation, tirée depuis les bouches du Congo jusqu'à Zanzibar! J'admire sa très verte et très entreprenante Eminence ; mais, c'est là une œuvre de cinquante ans. Jusqu'ici, au Congo, je ne vois que des plantations de célibataires. Cela ne prend pas racine et pourrit sur place. Histoire de la colonisation portugaise!
A quand la vigoureuse et sûre marche en avant des colonisateurs du nord, Anglais et Hollandais? Mais laissons cela. L'avenir parlera.
Entre temps. Son Eminence m'a gracieusement muni d'une lettre autographe aux évêques et archevêques d'Amérique, recommandant à leur charité l'œuvre du Zambèze ! En ce moment cette lettre fera plus pour la civilisation et la religion que le fameux projet transafricain. Son Eminence, malgré son grand âge, a le pas encore assuré et la démarche majestueuse. Sa voix, sans être forte, est très claire, et sa parole pleine de calme et de précision. Je me retirai de l'audience fort édifié. Je
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me sentis rempli d'admiration et de reconnaissance envers Son Eminence le cardinal de Westminster et heureux d'avoir été reçu par cet illustre et saint prélat (1).
De Tseni-Tseni, ilm'arrivede bonnes nouvelles. Les Pères sont invités à étendre leur action jusqu'au Bétchouana Land, sur les terres du roi Khama qui déclina nos services en 1879. Fervet ojius : Je me hâte de quérir du pain en Amérique. Dieu nous le donnera.
14 juillet. — Quelques courses rapides s'imposaient encore avant mon départ. Dans l'intérêt des jeunes religieux destinés aux missions d'Afriqut je me rendis à Hastings et à Little-IIampton.
Hastings est un modeste port, une jolie petite ville avec une grande plage, située sur le Pas-de- Calais. C'est là que Guillaume le Conquérant vainquit Ilarold, en l'an 1066. Je doute qu'il y ait là. autre chose que la plage même qui rappelle la bataille où se joua le sort de l'Angleterre.
Les Jésuites de la province de Lyon se sont établis sur ces falaises, l'année de leur expulsion de France. Ils m'y reçurent avec cette charité, cette expansion et cette bonhomie qui charment et captivent, qui transforment ici un exil en un séjour de bonheur.
Cl) Au moment de mellre sous presse, nous apprenons ia mort de l'illustre cardinal de Westminster, survenue le 4 janvier {892.
Les novices de la Compagnie de Jésus s'y livrent à leurs exercices spirituels, à leurs travaux journaliers ; ils s'y forment à la vertu, aux travaux à venir, comme ils le feraient dans leur douce France. A voir leur simplicité, leur sérénité, leur gaîté, leur entrain, on ne se douterait point qu'on a là devant soi les fils des meilleures familles du midi, et que tous ces nobles jeunes gens sont des exilés, bannis de la patrie au nom de la Liberté, eux qui n'ont demandé qu'un droit, celui de servir Dieu et la patrie.
Je quittai ces bons jeunes gens pour aller saluer leurs confrères à Little-Hampton. Le bord de la mer au sud de l'Angleterre est semé de cités commerçantes et de villes de bains très fréquentées. Exmouth et Dartmouth et beaucoup d'autres réunissent, comme Ostende, les avantages du commerce et du plaisir. La plupart de ces petits ports sont fort pittoresques; ce sont des criques formées à l'embouchure des torrents qui descendent des hauteurs de l'intérieur, et dont les bords escarpés encadrent les bassins naturels.
Je longeai le rivage de la mer et contemplai d'en haut la station balnéaire de Brighton, qui est le Spa, le Biarritz de la superbe Albion, comme les plages de Wight sont ses îles d'Hyères.
Un peu plus loin, j'ai reçu l'hospitalité à l'école apostolique de Liltle-Hampton où les Jésuites fran-
çais, exilés d'Amiens, abritent dans leur pauvre chaumière de Saint-Joseph's house Sussex, une soixantaine de futurs apôtres. Le P. Barbelin et ses six ou sept compagnons y reçoivent les étrangers à une table riche seulement de charité; car ils partagent la pitance de leurs jeunes protégés. Ils épargnent sur leur propre nourriture et sur leurs vêtements de quoi nourrir le plus d'enfants possible. Dieu les aide! J'y reçus deux novices et un bon frère coadjuteur pour les missions du Zambèze.
Ils sont admirables, ces Pères français, remerciant Dieu de les avoir consolés de la douleur de l'inaction par les douceurs du repos religieux. « Dieu nous donne le temps de songer à nousmêmes, disent-ils, que son nom soit béni. »
Ils ont été reçus par les évêques anglais, mais à la condition de n'exercer aucun ministère en dehors de leurs maisons, et dans leurs maisons, seulement envers les parents venus de France pour visiter leurs fils.
Ib juillet. — De Little-Hampton, je me dirigeai vers la splendide abbaye de Parkminster où j'ai été chartreux pendant quatre heures.
Les Chartreux de Grenoble ont bâti ce superbe monastère lors des lois d'expulsion, afin de trouver au besoin, dans la protestante Albion, un asile que
la patrie française peut leur enlever d'un jour à l'autre.
La chartreuse de Parkminster, à Partridge Green au Sussex, est immense comme trois Tronchiennes successifs, blanche comme un ciel, etromano-byzantine comme le dixième siècle. Le parvis vous transporte au moyen âge. Un bon Frère de trente ans m'y a fait beaucoup de bien. Il m'a prêché la vanité du monde. Il a fait cela de son mieux. Il ne m'a pas dit son nom et je ne lui ai pas dit le mien. Qu'importe! Je lui ai demandé beaucoup de prières et il me les a promises. Après une mortification vivement sentie de mon amourpropre, j'ai reçu quelques jours après une généreuse aumône pour nos pauvres Africains.
18 juillet. — Mais le jour de l'embarquement approchait. Il était temps de dépouiller la correspondance accumulée à Farm Street. Je m'y rendis et me retrouvai une fois de plus aux bords de la Tamise, aux bords stygiens de l'égout de Londres que la rame de Caron aurait peine à remuer.
A la hâte je mis ordre aux choses pressantes, me réservant de lire le reste des lettres et les longues relations d'Afrique, dans les loisirs delà traversée, à bord du « Circassian » qui devait m'emporter de Liverpool le 23 juillet. Je fis mes adieux aux vieux Pères de notre maison de Londres. Je les remerciai
116 TROIS ANS DANS i/aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
avec effusion de leur généreuse et large hospitalité, et des nombreux services qu'ils m'avaient rendus pendant sept ans avec cette simplicité et cette ponctualité qui sont le cachet de la race saxonne.
Des bords brumeux de l'épaisse Tamise où l'atmosphère morale était en ce moment aussi pesante que les miasmes gazeux qu'elle charrie, je repris ma course vers le nord-ouest. Je voyageai nuit et jour, et serré en troisième classe entre deux matelots, j'atteignis Liverpool le 19.
Cette vaste métropole commerciale est bâtie au nord de l'estuaire de la Mersey, qui la sépare de Birkenhead.
Ici on dirait « qu'il pleut » des bassins, « qu'il neige » des voiles, des vaisseaux et des steamers !
La ville est, comme toutes les grandes villes commerciales d'Europe, un assemblage étonnant de quartiers pauvres infects, de nouvelles avenues très opulentes, et d'installations maritimes à la hauteur des besoins énormes du trafic moderne. Les jours sereins sont rares à Liverpool, et son humidité, ses pluies sont proverbiales. Au milieu de cette brume jaunâtre (yellow fog) et de ces averses continuelles, on peut se figurer aisément ce que doit être dans cette cité le mouvement fiévreux d'une population de près de 600,000 habitants : c'est à peu près comme une chasse à l'eau.
Liverpool compte 150,000 catholiques, la plu-
part Irlandais. Ils sont pauvres et généreux comme partout ailleurs, et ils ont érigé de nombreuses et de très belles églises gothiques. Plusieurs paroisses sont desservies par des prêtres belges accourus sur la terre étrangère pour suppléer à la pénurie de prêtres.
Le collège Saint-François-Xavier, dirigé par les Pères de la Compagnie de Jésus, figure parmi les plus grandes maisons d'éducation de l'Angleterre. Il compte 700 garçons et... 1,300 filles! Ces dernières sont confiées aux soins d'une congrégation de Sœurs et d'un certain nombre d'institutrices laïques. Les Pères ont la haute direction et l'administration de cet immense département, depuis des années.
Imaginez-vous un système patriarcal comme celui-là, quelque part en France, ou dans notre bonne Belgique ! Quel « toile » il y aurait! Mais, en Angleterre, on ne connaît pas la haineuse mesquinerie de l'irréligion.
Dans la splendide église Saint-François -Xavier d'un gothique fleuri à colonnes extraordinairement légères et sveltes, les Pères ont organisé dix congrégations pour toutes les classes de leur paroisse de 25,000 fidèles.
La piété de ces braves Irlandais est vraiment admirable. La fréquentation des sacrements dans cette belle paroisse rappelle, disons mieux, égale
la ferveur des plus religieuses populations du Rhin ou de la Hollande.
J'eus la consolation de leur adresser la parole le dimanche soir. Les missions d'Afrique et la propagation de la foi parmi les païens furent le thème de mon entretien. Voici un trait qui peint bien le peuple de la verte Erin.
Au sortir du sermon, une bonne femme irlandaise est venue me prier de daigner visiter sa maison. Je me suis rendu à son aimable invitation, et elle m'a offert, figurez-vous cela, un morceau de fromage de Chichester, une demi-bouteille de Bass's-Ale, une chaise de bord pour la mer, et mon voyage en Amérique payé, y compris 21 fr. 50 de pourboire aux gens du service. C'était l'obole de la veuve!
Pour elle j'ai célébré neuf messes durant la traversée.
Dans cette même ville de Liverpool, je suis tombé entre les mains impitoyables d'un reporter.
L'insidieuse interview est tout à fait anglaise et encore plus américaine.
Mon Dieu I m*a-t-il écartelé, pendu aux colonnes de son journal !
Quelle figure y fait mon pauvre esprit !
Pour réfuter ce qu'il me fait dire, il me faudrait écrire un journal, un livre. Il me met l'Europe et l'Afrique à dos. Le roué qui exploite l'interview
avec un peu d'adresse, peut toujours, s'il est vendu à un système, arracher à la bonne foi surprise ou à la faiblesse des personnages qu'il tente, quelque mot, quelque phrase qui favorise ou ne condamne pas son système. Faisant jour par jour la réclame au moyen des adhésions ainsi extorquées, il intimide ou trompe les uns et entraîne les autres ; il réussit enfin à faire croire à une opinion, à un courant qui n'existe que dans son journal ou dont il est lui-même l'auteur.
C'est là une indigne manipulation de l'opinion publique, et quand il s*agit d'amis politiques, c'est le coup de Jarnac.
J'ai dit un mot des œuvres des Jésuites à Liverpool. Leur activité s'étend à plusieurs centres encore, et Taction des autres ordres religieux n'est pas moins admirable.
Les Pères de l'Oratoire, par exemple, exercent une immense influence sur le mouvement catholique dans le monde anglais. Les congrégations de religieuses surtout travaillent avec une activité et un succès au-dessus de tout éloge. Toutefois, ce fut longtemps une énigme pour moi comment il se fait que les Jésuites et d'autres ordres religieux n'ouvrent pas plus d'églises et ne fondent pas plus d'écoles et de collèges dans toute l'étendue des îles britanniques. La raison, c'est la pauvreté des paroisses et l'éparpillement des populations catholi-
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ques, qui ont peine à soutenir leur clergé régulier, et leurs œuvres paroissiales.
Tandis que le clergé anglican (de la seule église établie) touche, sur les anciens biens des églises catholiques et sur la dîme encore existante, un revenu annuel de 181,250,000 francs, et que les traitements fixes des évêques anglicans varient de 50,000 à 375,000 francs (Cantorbéry) : le clergé catholique spolié ne possède plus aucun bien, et ne reçoit aucun traitement gouvernemental. On conçoit, dès lors, la gêne extrême des paroisses et des diocèses.
Aussi les évêques empêchent-ils les religieux d'ouvrir des églises et des écoles, sinon dans les endroits où ils acceptent charge d'âmes, en acceptant des paroisses.
Comme l'administration des cures et le soin régulier des paroisses ne sont pas conformes à nos règles, ainsi qu'aux constitutions d'autres ordres religieux, nous nous voyons, conjointement avec ces religieux, dans l'impossibilité de proportionner les écoles et les églises aux besoins de l'instruction et de la propagande.
Nous ne desservons que quelques paroisses déjà anciennes, remontant à l'intérim de la hiérarchie régulière, comme sont certaines églises d'Ecosse, et de rares paroisses dans l'Angleterre. C'est auprès de ces églises seulement que nous
avons des écoles. Nos Pères de Farm-Street à Londres, n'ayant qu'une simple résidence, n'ont point d'école; ils ne peuvent pas administrer le baptême sous condition aux nombreux protestants qu'ils ramènent dans le giron de l'Eglise. Ils les adressent au clergé des paroisses.
La question des collèges présente à peu près les mêmes difficultés. Le soutien des séminaires épiscopaux et le recrutement des jeunes lévites semblent militer contre la fondation de nouveaux collèges, bien que les maisons d'éducation que nous avons actuellement fournissent une proportion très notable des jeunes gens qui se vouent au sanctuaire.
Ah! si nous avions la faculté d'ouvrir en Angleterre, autant de collèges que les évêques nous ont octroyé la permission d'en ouvrir en Belgique ; le protestantisme, Dieu aidant, s'userait plus rapidement. Mais, dans les circonstances présentes, nous ne pouvons que dans une mesure très restreinte, lui appliquer l'irrésistible levier d'une éducation foncièrement religieuse. Un jour viendra, sans doute, où nous aurons mérité d'entrer librement en lice sur cette terre d'Angleterre arrosée du sang de nos martyrs. D'ici là, les Pères anglais travaillent énergiquement où et comme ils peuvent. J'ai appris à les admirer : ce sont de dignes fils de la Compagnie et de l'Eglise.
Les œuvres catholiques, fondées surtout dans ces dernières années, sont nombreuses et belles dans tous les centres où les fidèles se trouvent un peu en nombre. Le clergé séculier et le clergé régulier rivalisent de zèle pour les multiplier. Je veux en toucher deux.
La première, qui m'a frappé et qui répond à un besoin urgent, est l'œuvre de la petite presse catholique. « The catholic's penny library », comme son nom l'indique, s'efforce de répandre dans tous les rangs de la société, au prix très abordable de dix centimes, les livres de piété et de controverse les plus propres à nourrir les sentiments religieux des fidèles, et à propager la foi catholique parmi les masses.
L'œuvre a son siège à Londres, au bureau de « la Catholic Truth society, 18 West Square, London S. E. ». Le comité dirigeant fait appel aux hommes de bonne volonté de tous les pays qui, pour une cotisation minima d'une livre sterling, deviennent membres protecteurs.
Les fruits que cette œuvre produit sont immenses. Son action s'est promptement étendue sur tout le monde anglais dans les deux hémisphères.
L'autre œuvre date d'hier. C'est l'œuvre du sauvetage des infortunées dont la vertu est en danger. Le « Pall-Mall » a, ces jours derniers, jeté le en d'alarme, et sa Voix a littéralement soulevé l'indi-
gnation de ropiiiion publique contre le trafic dont les Irlandaises sont l'objet dans les ports de l'ouest.
Les populations rurales de l'Irlande viennent en foule chercher de l'ouvrage en Angleterre; et c'est au débarcadère même que la traite se pratique sur une vaste échelle, et cela avec la connivence de la police. Des hommes établis au sommet du pouvoir se trouvent compromis ; mais pas un catholique ne se rencontre parmi ces infâmes. Dieu en soit loué!
A ce mal immense, la charité est venue aussitôt opposer une digue et apporter un remède. Un comité de secours s'est organisé, et à la tête de ce comité se trouvent les prélats les plus illustres et les noms les plus respectés. Ce comité a fait appel aux dames charitables, et déjà l'inépuisable charité catholique est à l'oeuvre. Ces « dames de la Miséricorde » , d'un nouveau genre, parcourent les ports et les villes, pénètrent dans les maisons opulentes et dans les réduits les plus cachés ; partout elles déjouent les plans des ignobles trafiquants ou retirent de leur infortune les malheureuses dont la bonne foi a été si indignement surprise.
Que la charité est ingénieuse! Elle est sublime dans son audace !
Je n'ai pu m'empêcher de signaler à l'attention du lecteur ces quelques considérations sur la vitalité catholique en Angleterre. Sur le continent, nous ne recevons guère que l'écho des conversions no-
toires qui, de distance en distance, viennent frapper l'opinion. Mais il y a un fait bien plus remarquabh à observer. C'est que le préjugé protestant, naguère encore si prononcé contre les catholiques, perd de son opiniâtreté, non pas dans quelques classes de la société anglaise, mais à tous les degrés de la population, et sur toute l'étendue du pays. Et ce préjugé tombe précisément parce que le doute croît dans l'esprit des protestants à mesure que ceux-ci voient monter la vérité catholique. Le catholicisme a véritablement regagné droit de cité dans l'esprit public, le doute et l'hésitation ont remplacé les convictions protestantes, tandis que les sectes se multiplient de plus en plus. La conversion de l'Angleterre se fait donc graduellement et en bloc. Le protestantisme anglican glisse tout entier sur le plan incliné de Rome.
22 juillet. — L'heure du départ approchait. Je me rendis au bureau des bateaux transatlantiques de l'Allan-Line. Cette ligne, comme l'Union- Line du sud, se fait gloire de n'avoir jamais perdu un navire dans sa longue existence. Je fus reçu avec de grands égards par le personnel des bureaux : j'étais présenté par le recteur du « Saint-Francis Xavier's Collège », qui est une des grandes personnalités de Liverpool. Ce fut apparemment par gracieuseté pour lui que le chef de bureau m'assigna
DE LONDRES A QUÉBEC l^âS
la première cabine d'honneur dans les « State rooms )) tandis que, comme missionnaire, il me donna passage à demi-prix jusqu'à Québec.
La faveur d'avoir une cabine entière à ma disposition m'était on ne peut plus agréable. Elle me garantissait la consolation de pouvoir célébrer la sainte messe durant la traversée, ainsi que la facilité d'admettre chaque jour au Saint Sacrifice une dizaine de fidèles. Sans ce bonheur, la vie sur l'océan me serait bien insupportable ; le confort le plus luxueux ne peut consoler le prêtre de la privation de la messe.
Dans l'après-dînée, j'allai inspecter le « Circassian » qui complétait ses chargements au quai n^ 3 des Alexandra Docks, et je rentrai dans la soirée.
Quelque habitué qu'on puisse être à la vie de voyage, le soir qui précède un départ pour un pays lointain et tout à fait inconnu, ne laisse pas d'avoir ses émotions. L'âme semble se secouer, et l'imagination se montant au diapason des circonstances, devient d'une mobilité extrême. Mêlant les souvenirs du passé aux spectres de l'avenir, elle passe du pays natal aux contrées éloignées, elle vole de l'un à l'autre hémisphère avec la rapidité de l'éclair. Je n'échappai point à cet étrange malaise; mais, profitant de la surexcitation du moment, je comblai les lacunes de ma correspondance et fis une énorme
besogne en peu d'heures. Une des dernières lettres que j'écrivis était adressée aux Pères de la mission du Zambèze. En repensant à leur pénible vie toute d'abandon à la bonté divine, j'eus honte de l'humaine prudence qui m'avait fait réserver quelque argent contre les éventualités du voyage. Je me rendis chez le caissier du Collège et fis un chèque sur Londres pour l'Afrique, ne me réservant que 1prix du passage et quelque monnaie. Ayant ainsi « brûlé mes vaisseaux », je me trouvai plus confiant dans le Seigneur pour qui j'allais travailler.
23 juillet. — L'air est calme, les vapeurs enveloppent l'immense ville; mais la Mersey est toute brillante des derniers reflets du jour. Il est à peu près sept heures. On amenait déjà les câbles quand arriva le dernier courrier qu'on attendait. Un paquet de lettres m'est remis avec des journaux. A une dépêche urgente de ma famille, je réponds par un billet laconique : « Faites ! Quant à moi, je pars : Dieu avant tout. — Dernière minute. Le bateau avance. Je vous envoie ce mot au bout d'une gaffe. — N'ayez aucune crainte. Je ne mourrai point en Amérique. — Au revoir encore ici-bas. »
Nous avons quitté la brumeuse Albion, à la garde de Dieu. Une brise légère qui nous vient de la mer d'Irlande dégage l'ouest et semble pronostiquer
pour le voyage toutes les chances d'un heureux début. Doucement balancé par les flots, je dormis toute la nuit d'un sommeil bienfaisant. Rien n'est réparateur comme le premier repos après les fatigues qui précèdent l'embarquement. Les Anglais ont un nom spécial pour le qualifier. Ils appellent cela : invigorating .
Lorsque, le 24, je m'éveillai au point du jour,
Le Circassian.
nous avions doublé Benmore Head et nous filions gaîment entre la côte d'Irlande et les rocs de Sanda, de Cantyre et de Rathlin, ces jalons légendaires du pied des colosses quand de la Chaussée des Géants, ils passaient aux Highlands de la nébuleuse Ecosse.
Je célébrai la sainte messe en face de Movile, au milieu du grand Lough de Londonderry, en la verte Erin, au beau pays de William Dunn et de
128 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
ses frères John et Harvey. Ces compagnons de collège ont fait du chemin depuis le temps où nous nous sommes dispersés ! L'aîné est gouverneur de Queen's County en la terre natale, le second est un riche tea merchant en Chine et le cadet dirige un comptoir au Brésil. Tous trois sont restés Irlandais, c'est-à-dire catholiques convaincus.
Je célébrai la sainte messe avec beaucoup de dévotion, mais sans « aube », l'aube n'ayant été trouvée qu'après la messe. Je me demande ce que de saints évêques mêmes feraient, le cas échéant, si dans une cabine de vaisseau, l'autel étant dressé et les fidèles à genoux comme ils peuvent dans cette étroite chapelle, il ne manquait que l'aube !
Quoi qu'il en soit, nous eûmes la messe au début de notre course et nous fûmes heureux d'avoir bien commencé notre voyage.
Demain, grand'messepour les Canadiens, grand messe à trois prêtres ! Nous avons l'aube, et l lavabo de ma cabine est transformé en autel ! Les prêtres canadiens qui m'assistent, viennent tout droit de la Propagande. Ils n'ont, eux, oublié que leur autel portatif et les facultés de l'ordinaire du port de sortie 1 Ils seront donc privés de la célébration du saint sacrifice durant la traversée. Il> m'envient mon bonheur d'être jésuite et missionnaire. Je leur répète : à quelque chose malheur est bon! Je m'étais au reste prudemment muni de
toutes les autorisations pour l'exercice du saint ministère à bord.
Malheureusement je n'ai pu obtenir le grand salon pour la messe publique du dimanche. J'ai porté plainte aux directeurs de cette ligne anglocanadienne. En ces pays de bons sens, porter plainte sur une chose juste, c'est avoir gain de cause. Après moi donc, les missionnaires et les prêtres catholiques diront la sainte messe en public sur les lignes transatlantiques du Canada en Europe.
En partant de ce pays d'Irlande trop calomnié et trop plaint, le « Circassian » l'a salué de deux bombes à la dynamite, qui sont montées aussi haut qu'elles purent monter et ont éclaté au ciel de midi, en lançant des gerbes plus étincelantes que le soleil. J'avais assisté à Londres aux récentes explosions de dynamite au Trafalgar Square et je venais de constater les dévastations des dynamitards à la Tour de Londres.
Le salut fulminant du Circassian me parut quelque peu significatif dans les circonstances.
Dans le Canal du Nord, la mer fut très calme.
Quatre mouettes nous accompagnaient, blanches comme Albion, dolentes comme la triste Irlande. Bientôt les côtes de l'Ecosse et celles d'Erin pâlirent dans l'azur du ciel. Peu à peu le vent changea et les pics d'InishtrahuU et de Malin Head n'étaient
130 TROIS ANS DANS L'AxMÉRIQUE SEPTENTRION ALK
pas encore descendus sous l'horizon, que déjà la mer déferla et devint tout à fait houleuse.
Pendant ce temps mes compagnons étaient devenus moins turbulents. « Conticuere omnes, intentique ora tenebant ». Tous avaient le mal de mer et payaient à l'océan le tribut accoutumé.
Le temps devient froid et humide, détestable, le pont reste désert.
Pourtant, je puis célébrer la sainte messe tous les matins.
21 juillet. — Nous entrons dans un autre courant. La mer se calme, le soleil vient ranimer le bord et le pont se repeuple.
Au milieu de cette population qui émigré, je vois une chose qui me ronge le cœur d'envie et de dépit Il y a parmi les passagers de seconde classe une troupe déjeunes filles de sept à douze ans, sous la conduite de deux dignes gouvernantes. Une riche dame anglaise envoie ces soixante-dix enfants à sd sœur au Canada. Ce sont des enfants ramassées dans les rues de Londres dès leur bas âge. Elevéeavec soin en Angleterre, elles sont expédiées dan l'Amérique anglaise pour y être placées convenablement. Il va sans dire que parmi ces pauvrefilles, bon nombre sont issues de parents catholiques; et toutes cependant vont être disséminées dans des familles protestantes. En efiet, le>
dames protectrices et les deux « nurses » sont protestantes. Et dire que de cette manière des centaines d'enfants baptisés dans l'église catholique, sont entraînés chaque année vers l'erreur.
Cette pensée m'attriste d'autant plus que je me demande où sont les filles sauvées des rues de nos grandes villes et envoyées ainsi en lieu sûr, par nos bienfaitrices catholiques. Il est vrai que nous avons beaucoup de bonnes œuvres à soutenir. (1)
La société du salon de première classe est particulièrement distinguée. J'y remarquai tout d'abord un Canadien de Montréal, M. l'abbé P... l'ami du curé Labelle, et enthousiaste comme lui de l'émigration au Manitoba, nouvellement ouvert aux émigrants.
Il revenait émerveillé d'un premier voyage en France et en Italie, et il était accompagné d'un autre prêtre fort distingué, M. l'abbé D... du diocèse de Paris. Celui-ci faisait une course rapide au Niagara. Deux jeunes ecclésiastiques, l'un de Rimouski, l'autre de Québec complétaient notre cercle intime, où la conversation n'avait guère le temps de languir.
Ce furent ces Canadiens qui, pour épargner les dépenses au missionnaire, se chargèrent à mon insu
(1) La Société de protection et de délivrance de Salford a envoyé, le 21 septembre 1891, une cinquantaine d'enfants au Canada, pour être placés dans des familles catholiques. C'est un commencement.
de mes menues dépenses. Je ne le sus qu'au quart d'heure de Rabelais, quand je trouvai mon compte soldé chez le steward.
En route j'ai entendu des merveilles du Canada, du Dominion du Canada, comme disent les Français du nord.
Ce pays est à peu de chose près grand comme l'Europe. Celle-ci est estimée à 10,000,000 de kilomètres carrés, et la Puissance du Canada s'étend sur une superficie de 8,822,000 kilomètres carrés, l'île de Terre-Neuve non comprise. Terre-Neuve en mesure 110,000.
La confédération canadienne, dépendante de l'Angleterre, comprend le Bas-Canada ou Canada français (aujourd'hui la province de Québec), le Haut-Canada ou Canada anglais (aujourd'hui la province d'Ontario), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, le Manitoba, la colonie anglaise et toutes les régions situées au nord du 49" de latitude, à l'exception de la presqu'île d'Alaska, du Groenland et des îles de l'Océan Arctique.
Dans ce pays, le surintendant de l'Instruction publique, Gédéon-Ouimet, est le vingt-sixième survivant de trente-deux enfants de mêmes père et mère. Une famille G... de Saint-Henri-de-Lanzon compte trente-six enfants d'un même mariage. Au village Sainte-Anne, il y a trois familles de vingt-et-un enfants d'un même mariage.
Le gouvernement accorde cent acres de terre à toute famille bénie de douze enfants, et le nombre de ces familles dépasse 1,200 dans la seule province de Québec.
Dans ce pays, le vingt-sixième est payé en dîme au curé. Un des deux jeunes abbés était le seizième survivant des vingt-et-un enfants de sa mère, et d'un père qui en avait encore eu cinq de sa seconde femme.
Mon brave abbé M. P. . . , lui, est une malheureuse exception, il est enfant unique de sa mère (il est vrai qu'il est né après la mort de son père) ; mais en revanche, il a l'esprit des trente-et-un qui auraient pu le suivre.
Le Canada est un pays de cocagne. Il y a là encore des gens qui se contentent de leur heureux sort, et qui pour la plupart ne reçoivent la gazette que toutes les semaines et la poste aussi, quand il y a des lettres pour eux. Et il n'y a pas d'impôts là, et l'armée compte 400 hommes et une batterie A et une batterie B ; et chaque soldat reçoit 5 francs par jour de guerre; en ce pays étrange, il n'y a de policemen que dans les villes, et point de gardes-champêtres ni de gendarmes à cheval ! Par contre il y a 25 pour 100 de douane ad valorem sur les livres qui ne sont pas classiques. Cela fait que les Canadiens restent bons, parce qu'ils lisent beaucoup moins ce qui se publie de malsain en
Europe! Aussi, à de rares exceptions près, les deux millions de catholiques vont-ils à la messe et tous les laïques font-ils leurs pâques.
Ce sont des choses si belles que je m'amuse à les écrire comme des naïvetés bien qu'elles me semblent un peu trop belles. J'en dirai cependant plus long; mais avançons.
La mer resta houleuse, brumeuse, triste et froide. C'était comme en un jour de dégel. Les cordages, les voiles, les mâts, tout pleurait, et les malades avaient le nez tiré et les tempes sorrées, pleines cl sueur; — tout était lugubre.
Le 30 nous vîmes des banquises glisser à l'horizon du côté delà côte du Labrador. A leur approch< nous éprouvâmes un abaissement subit de la température, comme si des giboulées de mars nous étaient arrivées.
Un iceberg, un tout petit, nous passa ; 200 mètres de distance. Il avait 150 mètres d. long et environ 30 mètres au-dessus de l'eau.
Que de demi-francs il y eût eu là-dedans pourl< fameux confiseur-glacier de notre âge d'or à Namur !
Et nous voici bien loin de Namur, dans le courant polaire; nous entrons dans le détroit d* Belle-Isle.
Voilà Terre Neuve! Je regarde. Tout est plat, tout est brumeux ! Je songe à ces grands chiens de
Terre-Neuve et à notre ami Armand V., qui, avant son mariage, en avait deux énormes. Terre-Neuve est une terre grande comme deux fois la Hollande et la Belgique réunies, peuplée de 200,000 Canadiens français et anglais, pêcheurs avant tout, et les rois du grand banc de Terre-Neuve. C'est la pêcherie favorite des Etats-Unis, de l'Angleterre et de la France, une pomme de discorde pour l'avenir. La côte est basse, et ses stratifications se superposent par échelons comme des couches schisteuses, ou comme de gigantesques ardoises.
Le 31 nous avions passé les côtes du Labrador et de Terre-Neuve ; nous avions vu les peignes en pilotis rangés au bord de la mer pour y écumer les morses à marée haute. Nous perdions de vue le rivage et nous étions dans la pleine mer du golfe Saint-Laurent.
Nous passons l'île basse d'Anticosti, qu'un riche Américain convertit en un haras immense de chevaux en liberté.
Les froids nous pincent encore un peu, et le V'^ août nous entrons dans le majestueux Saint- Laurent, escortés d'un « shoal » de baleines et de morses, dont les brusques apparitions et les bouffées fumeuses animent la surface tranquille de l'eau.
Ce fut le 10 août 1534 que Jacques Cartier de Saint-Malo découvrit ce golfe et ce beau fleuve qu'il prit pour un bras de mer, tant il le trouva
136 TROIS ANS DANS l'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
large. C'est lui qui les baptisa du glorieux nom de Saint-Laurent.
Le 3 août nous admirâmes la Gaspésie, « où coule le Gaspé. »
La Gaspésie est l'immense presqu'île de la rive sud du Saint-Laurent.
C'est sur les bords de ce beau fleuve que vivent les descendants de ces colons français qui arrivèrent de Saint-Maloen 1534, avec l'intrépide Jacques Cartier, aux temps héroïques de François I". Ces hardis pionniers y vécurent avec les Récollets et les Jésuites qui débarquaient à la Pointe-aux-Pères. On y vit encore comme aux temps d'alors.
Les Canadiens sont les descendants des premiers colons ; on appelle Acadiens les habitants de la Nouvelle-Ecosse, qui fut colonisée par les Canadiens dès 1598.
Les Français se sont multipliés d'une manière étonnante sur ce sol rude mais fertile du Canada. Quand en 1759 le marquis de Montcalm, baron de Gabriac, mourut dans sa défaite sous les murs de Québec, il ne restait dans la colonie que cinquante à soixante mille Français. Or les Canadiens forment maintenant une population de 1,200,000 âmes, sans tenir compte des groupes nombreux d'émigrants établis dans les Etats-Unis. La population du Canada se double par ses naissances en 28 ans, et avec l'appoint de l'immigration en 20 ans !
Outre les Canadiens et les Acadiens il y a dans le Dominion anglais environ 800,000 Irlandais, ce qui porte le total des fidèles de l'Amérique anglaise au chiffre de deux millions cent mille (1).
Il y a en outre à peu près deux millions de dissidents de toutes sectes. La population globale de cet immense territoire n'est donc que de quatre millions d'habitants. Il est vrai que l'immigration vers le Manitoba, cette nouvelle Egypte, a commencé à prendre des proportions extraordinaires, et bientôt la population du pays va s'accroître rapidement encore.
Les moeurs des Canadiens ruraux français sont simples, morales, frugales, laborieuses et patriarcales.
L'ordre et la sécurité régnent sans déploiement de force publique dans ces heureuses campagnes : le curé y est presque tout, puisl'évêque et la reine.
Ça n'irait pas à nos libéraux.
Il y a un point noir à l'horizon.
Le libéralisme, cet enfant gâté de la franc-maçonnerie, croît sous l'herbe, et les Canadiens ne me paraissent pas assez édifiés sur le danger qui peut les menacer.
Un Belge, feu le P. Huygens, mort à Québec en grand renom de sainteté, il y a quelques années,
(1) statistiques de 1890.
a osé élever la voix contre cet ennemi caché. La ville a rendu hommage à sa mémoire en se portant derrière son cercueil avec un empressement qui a étonné.
On conserve aussi à Qyébec le souvenir du P. Falleur, ce vénéré directeur des congrégations d< cette ville, qui vient de finiràTronchiennesen Belgique une longue carrière, pleine de travaux et d. mérites devant Dieu et devant les hommes.
Les villages pittoresques, pauvres d'abord, puis aisés, puis opulents bordent la rivière. Chaque crique, chaque baie a le sien ; partout un clocher et un presbytère catholique tout blanc, tout propret. C'est le rivage de Flandre ! L'immense fleuve a 30 lieues à son embouchure. A cent lieues en amont il en mesure environ 12; puis, 50 lieues plus loin, on distingue les deux rives. Les deux rives se rapprochent alors, et la tête se fatigue, les yeux s'égarent à tourner du sud au nord pour admirer, ébahis, les Grands-Malades et Marche-les-Dames, Montaigle et Poilvache, Stolzenfels et Bingen, Montélimar et Orange : en un mot, le Rhin, la Meuse et le Rhône, mais larges comme le Pas-de- Calais. Par intervalles, des échappées de vue ouvrent des horizons lointains sur des vallées immenses.
J'ai cru voir en un jour nos plaines du Brabanf et deLouvain, nos Flandres de Deinze et de Gavres.
et nos campagnes de Géronsart; les bords de la Meuse au Limbourg, et les rives sauvages du Vaal en Afrique.
Toute la rive droite du Saint-Laurent est riche en verdure, en vues pittoresques et en sites à surprises.
A midi, nous voici par un soleil presque méri-
Carte de l'Ile d'Orléans.
dional, sous un ciel d'or, sur une eau d'émeraude, en face de l'île d'Orléans. Elle est longue de six lieues, noblement assise dans ses belles eaux, verte et fraîche d'un vert à faire pleurer des vaches ! Métairies bretonnes, paysage flamand !
Nous passons à pleine vapeur. Nous arrivons, après une course d'une heure, à la pointe deSainte- Pétronille. C'est ici que le Canada prit naissance. Nous voyons à notre droite la cataracte appelée le
140 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
Sault-de-Montmorency, haute de 300 pieds, large comme le Gave.
Non loin de là on voit flotter sur des chalets suisses le drapeau fleurdelisé, souvenir des temps de gloire d'Henri IV et de Louis XIII, où le Canada fut conquis, et des temps de honte de Louis XV où le Canada fut perdu.
Le Canadien a le culte du souvenir : s'il aime la France, c'est la vieille France qu'il aime en elle, la France chevaleresque et catholique.
On se tourne alors vers l'orient, et là paraissent, dans la magie de la nature, les deux tours de l'église de Beau-Port, parage que Jacques Cartier appelle « Belle-Terre avec belle afourque d'eau ». A gauche la pointe pittoresque de Lévis et entre deux, Québec la Belle, surmontée de sa fière citadelle, flanquée de son imposante cathédrale, de ses magnifiques monuments, de ses vingt tours, de ses centaines de mâts de navires.
Je ne me rappelle pas de grandes cités dont la première vue m'ait paru aussi grandiose et à la fois aussi consolante que celle de Québec.
Le cap de Bonne-Espérance, Lisbonne, Alger, Marseille, Malaga, Mexico n'en approchent pas. Ce sont des merveilles, mais à des points de vu< divers, de la nature, du commerce ou de l'histoire. Québec réunit tous ces attraits à un degré supérieur.
Cette reine du Nouveau Monde se détache sur le fond bleuâtre des forêts vierges qui l'encadrent, comme sur l'ombre des âges.
Deux fleuves sauvages descendent le long de ses flancs altiers, comme les flots de la barbarie qui viennent se fondre et se transformer à ses pieds dans les grandes eaux de la civilisation et de la religion.
Il était à peu près cinq heures du soir quand nous abordâmes. . . J'eus bien de la peine à me faire transporter de l'embarcadère de Lévis aux docks opposés de Québec. Les cochers de Québec comme ceux de Madrid ont un faible tout particulier pour l'argent des étrangers. Sachant que le meilleur momentpour y atteindre est le quart d'heure de la douane, les cochers et les portefaix sontlà,s'entendant comme larrons en foire. Je refusai les services du premier qui me demandait une piastre (cinq francs). Le deuxième voulait deux piastres. Je fus heureux d'accepter la voiture du troisième qui consentit à monter sur le bateau de passage avec moi, puis à me conduire rue Dauphine n*^ 14, pour quinze francs !
Québec signifie « il est étroit » , faisant allusion à l'étranglement du fleuve Saint-Laurent qui ne mesure qu*un kilomètre au pied de la ville, tandis qu'il reprend une largeur de 3 kilomètres en amont, et s'épanche en un véritable lac en aval de la cité.
DE QUÉBEC A MONTRÉAL Du Si au iâ mût.
Les Ursulines. — Montcalm. — L'Hôtel-Dieu. — Le P. de Brébœuf.
— Le vieux collège. — La zizanie. — Une chapelle en Afrique. — La peau d'ours. — Sainte-Anne-de-Beaupré. — Colonies américaines. — En route vers Montréal. — Le Canada. — La longévité.
— L'instruction publique.
2 août, — Québec est bâti en amphithéâtre autour de la montagne. Les rues montent en serpentant jusqu'au sommet de la citadelle. De là une vue d'une imposante grandeur s'offre au regard. Tout donne l'impression de l'immensité, les eaux du fleuve géant, les forêts sans fin, les lacs, les plaines lointaines, et, à l'horizon, des monts qui semblent s'enfoncer sous les brumes du pôle. La ville, jadis presque toute en bois, a été rebâtie en pierre après l'incendie qui la ravagea il y a une trentaine d'années. Elle n'a conservé de son cachet primitif que ses trottoirs en planche. Québec a perdu de son importance commerciale, et même de
sa population. Montréal et Toronto, ces ports plus engagés dans le vaste territoire, l'ont supplantée.
Quand j'y entrai, la ville était comme déserte. C'était dimanche ; personne ne travaille ici le dimanche. Qui travaille va en prison. Avis à nos Belges !
Les Pères de Québec, effarouchés d'abord de mon nom quelque peu prussien, et de ma qualité de mendiant, se familiarisèrent bientôt avec « le Belge du Zambèze >, et peu après, se prirent d'enthousiasme pour la cause de mes pauvres nègres.
Ils se mirent entièrement à mon service.
Le P. ministre s'occupe de l'impression de cartes de visite, qui portent une explication brève sur la mission du Zambèze. Un autre Père les placera par la ville pour faciliter ma pénible tâche.
La charité est intelligente !
Dans les œuvres de Dieu, il faut toujours compter sur trois bons quarts de secours imprévus, à la condition de ne pas faire nonchalamment le premier quart, et de ne jamais se rebuter dans les embarras passagers.
3 août. — Ce matin j'ai visité le couvent deux fois séculaire des Ursulines, compagnes zélées de nos premiers Pères. Quatre générations les reportent à nos martyrs des années 1639 et suivantes, les de Brébœuf et les Lallemant, les Jogues et les Daniel.
Une sœur plus que nonagénaire a soixante-dix ans
Buste d'argeat renfermant le chef du P. de Brébœuf, S. J.
de profession, et elle a vécu avec des octogénaires. Quelle atmosphère de sainteté et de martyre !
L'aumônier me montra avec un patriotique respect le crâne de Montcalm, le héros canadien, blessé aux champs d'Abraham, au pied de Québec la Française^ et mort avec son indépendance, l'an 1759.
Dans la vénérable chapelle du couvent est sa pierre funéraire où se lit cette belle épitaphe :
Hic jacet
Utroque in orbe aeternum victurus^
Ludovicus-Joseph de Montcalm Gozon, Marchio
Sancti Verani, Baro Gabriaci...
..Ik septembri 1759.
Montcalm mourut le lendemain de la bataille qui coûta toute la colonie à la France. Wolf mourut dans l'action même, mais sa mort valut le Canada à l'Angleterre.
Les Ursulines arrivèrent avec les PP. Jésuites en 1625 et 1636.
Ces Jésuites, il faut bien les trouver partout ! On avait dit cependant « qu'ils avaient fait leur temps ». On avait dit que « quand on leur aurait enlevé leur nom, c'en serait fait d'eux »! — 0 Jésus mon maître ! Quand nous aurons déshonoré votre cause, oublié votre Eglise, abandonné votre vicaire et trahi votre croix; quand nous serons fatigués de semer pour Vous, d'être honnis pour Vous et de mourir pour Vous : —
150 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
alors retirez-nous votre nom, retranchez-nous du nombre de vos soldats, et donnez paix et repos aux cendres de ceux qui seront morts pour Vous !
De la maison des Ursulines, je fus visiter le vieux couvent des Sœurs hospitalières de la Miséricorde, l'Hôtel-Dieu.
Mêmes souvenirs vénérables au milieu de la même longévité. Quelle terre de patriarches! Là on vénère le crâne du P. de Brébœuf dans un buste d'argent massif. La relique insigne, la tête de ce glorieux martyr, me fut apportée. Avec quelle sainte frayeur, avec quelle terrible envie je la contemplai ! Quelle sera ma mort ? Ce fut la pensée qui prit possession de mon esprit. J'ai obtenu une parcelle du crâne du P. de Brébœuf et des reliques du P. Lallemant si hideusement martyrisés tous deux pour Jésus-Christ. Du P. Jogues il ne reste rien. Je conserverai avec un souverain respect ces précieuses reliques, et j'en garderai quelques parcelles pour nos lointaines missions.
Le P. de Brébœuf a été cruellement tourmenté chez les Hurons. On lui arracha des lambeaux de chair qu'on rôtissait et dévorait sous ses yeux. Il fut brûlé avec un collier de haches rougies, puis écorché vif. Quel martyre ! Et c'est bien la tête de cet homme que j'ai pu contempler de mes yeux et presser de mes mains !
A Québec se trouvait l'ancien collège de nos Pères canadiens, fondé en 1635 par la généreuse libéralité du
marquis de Gamache, entré depuis dans la compagnie.
Je viens de contempler les ruines de ce vieil édifice.
Là avaient prié les Pères Jogues, Lallemant et de Brébœuf, et bien des martyrs au pays de Canada. Leurs ossements reposaient sous leur église. Il y a très peu d'années on a démoli ce vénérable monument, témoin de tant de sainteté et d'héroïsme. Il menaçait ruine, disait-on ! Il a fallu la dynamite pour l'entamer ! et une partie du matériel a servi à la construction du nouvel Hôtel de Ville. L'architecte, M. Tachée auteur du magnifique plan de ce palais en construction, avait placé dans la façade, parmi les fondateurs de la colonie, les statues des martyrs. C'en était trop pour les démolisseurs du plus ancien monument de Québec, le vieux collège. Ces statues devaient disparaître de la façade ! L'architecte, en homme de caractère autant que de génie, répondit fièrement : « C'est à prendre ou à laisser : vous tiendrez mes Jésuites ou vous n'aurez pas mon palais. » — Il fallut tenir les Jésuites. A Détroit, entre les lacs Huron et Erié, sur la façade de l'Hôtel de Ville, se trouve de même la statue du jésuite Marquette qui découvrit le cours du Mississipi. Les Américains l'ont réclamé comme une gloire nationale.
Lors de la destruction du collège, les ossements des Pères ont été exhumés. Des mains inconnues les firent disparaître. Qu'en a-t-on fait ? Au dernier jugement
nous le saurons (1). Pourtant, ce ne sont pas des ennemis qui ont fait cela.
Ce pays est admirablement fidèle; mais, le démon y sème la zizanie, et, à la faveur de la zizanie, le libéralisme et la franc-maçonnerie commencent à lever la tête. On y va doucement, prudemment, mais avec décision.
Les coryphées visent au monopole de l'instruction et procèdent méthodiquement, même dans la province toute catholique de Québec.
(i) Ces ossements ont été retrouvés depuis au cimetière de Belmont, où ils avaient été enfouis secrètement à la démolition en 1878.
Le 12 mai i891 a eu lieu la translation solennelle des restes mortels du Frère Liégeois, martyr, et des PP. de Quën et du Peron, missionnaires, inhumés dans les caveaux de la chapelle du vieux collège en 1055, 1658 et 166.), Celte cérémonie, d'après le « Courrier du Canada » a pris les proportions d'un vrai triomphe. Une procession de toutes les paroisses de Québec s'est organisée en un magnifique cortège de plus de 6,000 hommes. Collèges et écoles, soldats et zouaves pontificaux, le clergé de toutes les paroisses, les hauts dignitaires du gouvernement, les consuls de divers pays, les archevêques et les évêques de la province de Québec avaient tenu à honneur d'accompagner à leur demeure définitive les restes mortels des trois humbles religieux. Des Hurons et des Montagnais se relevaient pour porter les trois cercueils. Le cortège s'arrêta d'abord devant l'église de la Compagnie de Jésus où Mgr Fabre, archevêque de Montréal, chanta le Libéra. Puis on se dirigea vers la basilique de Québec. Là les sauvages des trois tribus voisines déposèrent de nouveau les cercueils sur le catafalque du chœur, autour duquel avaient pris place les évêques et archevêques ainsi que le lieutenant-gouverneur. Le recteur de l'Université-Laval prononça l'oraison funèbre. Le cortège se reforma ensuite et alla déposer les restes des trois religieux dans le Panthéon canadien, l'antique chapelle des Ursulines, où le gouvernement leur a fait ériger un monument funèbre entre les mausolées des Montcalm et des Jacques Quartier. C'est juste : tous sont morts pour la patrie.
J'en juge d'après les extraits suivants de Touvrage intitulé : « L'instruction publique au Canada. Québec, 1876. > Cet ouvrage est de M. Ghauveau, ancien ministre de Tlnstruction publique, ami de M. V. Duruy, et un des chefs de l'école catholique-libérale du Canada. On y lit à la page 354 :
« L'Instruction publique a pu obtenir et conserver jusqu'ici quelques-uns des moyens indispensables à son développement et qui existent sous diverses formes dans tous les autres pays. C'est ainsi que nous avons conquis successivement les bureaux d'examen pour l'admission des instituteurs, l'inspection des écoles, le conseil de l'instruction publique^ les deux journaux de l'instruction publique, les conférences d'instituteurs, les écoles normales, la caisse de retraite des instituteurs, les écoles d'agriculture, les écoles de réforme et d'industrie, et, tout dernièrement, les écoles de sciences appliquées aux arts. Par ces divers moyens d'action une meilleure méthode pédagogique se répand graduellement, une classe d'instituteurs mieux préparés à leurs importantes fonctions se forme et lutte avec courage contre les difficultés de leur état; les branches les plus pratiques, telles que les leçons de choses, le calcul mental, la tenue des livres recrutent un plus grand nombre d'élèves et le niveau de l'enseignement s'élève graduellement, quoique moins rapidement qu'on pourrait le désirer » (p. 354).
< Dans toutes les provinces du Dominion canadien
les écoles sont sous la direction immédiate des syndics chargés de laire exécuter les règlements de l'autorité centrale, et surveillés pour cela par les surintendants et les inspecteurs > (p. 274).
Sous un gouvernement franchement catholique toutes ces mesures seront sinon bonnes, du moins peu dangereuses. Mais les batteries sont dressées pour des temps où des novateurs arriveront au pouvoir.
Il n'y a pas à en douter d'ailleurs, au fond se trouve l'action maçonnique, laquelle vise à se servir de ces mesures de perfectionneraent, la plupart excellentes en elles-mêmes, pour parvenir à son heure et graduellement à l'enseignement neutre, officiel et obligatoire, et finalement à la « déchristianisation » des écoles canadiennes. On calque le système olTiciel de France d'Italie et d'autres pays européens; c'est pour arrivei aux mêmes fins, et les Canadiens catholiques auront raison de dire : Thneo Dauaos et ihna ferentcs.
Est-il donc besoin de tant de centralisation pour réaliser tous les progrès avoués et désirables ?
Ma première visite ofilcielle fut à l'archevêché.
Le vénéré Père Sache, qui depuis la rentrée des Jésuites à Québec, en 1847, édifie la ville par ses vertus, me présenta à l'audience de l'illustre prélat, Mgr Elzéar Taschereau, élevé depuis à la dignité de cardinal primat. (1) Il m'était resté peu d'espoir d'être favora-
(l)Les Jésuites rentrèrent au Canada en 18i2,el s'établirent la rn<*ine année à Montréal. Le P. Sache mourut à Qu.'bec \o 21 octobre 18b9.
blement reçu dans cette vaste province ecclésiastique du Bas-Canada. Les besoins des églises y sont grands. Les diocèses comme les paroisses se subdivisent et se multiplient. De plus, des missionnaires de diverses parties de l'Orient étaient venus récemment solliciter la charité des fidèles, et refroidir la faveur des prélats pour les oeuvres étrangères. Mes prévisions se vérifièrent. Je plaidai la cause de mes enfants du désert avec toute la prudence possible ; le bon Père Sache vint à mon aide comme il put; je n'obtins pas la permission de prêcher pour la malheureuse Afrique. Tout ce que Sa Grandeur put m' accorder, ce fut l'autorisation de solliciter la charité de quelques-uns de nos amis. C'était une rude épreuve à mon entrée sur le sol de l'Amérique! Tout l'horizon parut se rembrunir devant mes yeux. Du coup les onze diocèses de la province de Québec venaient de m'être fermés.
La consolation surgit cependant sur place. Dans le palais même de l'illustre prélat, je reçus delà main de son secrétaire les prémices de la charité dans le Nouveau Monde.
Au fond du cœur, là, cette première aumône, ce denier à Dieu me sembla une pierre précieuse, l'équivalent d'un trésor. Je sortis du palais archiépiscopal si pas exaucé, du moins consolé, et la journée justifia mon espérance. Je fus conduit auprès d'un digne et généreux chrétien, un vieillard resté tout seul au monde. Il était avocat de la Reine au grand tribunal de Québec.
i58 TROIS ANS DANS L'AyÉRIQUE SEPTENTRIONALE
Sa dévotion était de bâtir une église dans chacune des cinq parties du monde. J'arrivais un peu tard; Louis de Gonzague Baillargé venait de fonder son église en Afrique ! Quelle déception pour moi, pour le Zambèze! Il m'octroya pourtant cent piastres <c pour bâtir une chapelle en ma terre chérie » et « cinq piastres » pour acheter... une cloche! Au port on achète cela à bas prix parmi les épaves des naufrages. D'autres catholiques vinrent encore à mon aide et je trouvai dans Québec assez de fonds pour ériger trois chapelles dans nos missions !
5 août. — Québec est l'entrepôt principal des pelleteries de la baie d'Hudson, du pays des Esquimaux, et de toutes les régions de l'intérieur. Je visite quelques grands magasins. Je vois exposées en vente de superbes peaux d'ours blancs du pôle à cinquante piastres (deux cent cinquante francs); des têtes d'orignals et de caribous, toutes prêtes pour salons ou trophées, à trente ou quarante piastres. L'idée me vient un moment d'acheter une peau d'ours blanc. Elle ferait la paire avec une énorme peau de lion d'Afrique que j'ai rapportée du sud pour le salon d'un ami en Belgique.
Cette peau d'ours mesure près de 6 mètres carrés. Réflexion faite, je renonce à l'achat Mon illustre ami la voudrait-il, et s'il n'en veut point, comment vendre alors la peau de l'ours ? Je me contente de lui en
écrire, et j'attends la réponse. Gomme sœur Anne, je ne vois rien venir.
L'après-dînée, un bon Père de la rue Dauphine me mène hors de la cité. Nous descendons la côte du sud, en longeant le bord abrupt du Saint-Laurent. Dans un abîme, sous nos pieds, le fleuve roule majestueusement ses eaux puissantes. Une ligne très-nette dessine au milieu de la rivière la démarcation entre les eaux limpides de l'Ottawa et les eaux jaunâtres qui sortent du lac Ontario. Lorsque l'hiver est venu, ces eaux se gèlent moins vite l'une que l'autre, et il se fait au milieu du fleuve une crevasse comme un chenal. Autour de nous les lianes et les lichens enlacent les géants de la forêt vierge. L'insondable forêt ressemble aux forêts des bords des grands fleuves de l'Afrique australe. Nous descendons dans une petite vallée dont la tendre verdure contraste avec les teintes vigoureuses des massifs. Dans cette clairière nous découvrons un chalet entouré de son jardinet et de son charmant boulingrin. Je reconnais la « mansion » du pays de Kent. Nous entrons, et le thé traditionnel de la blanche Albion nous est servi, tout noir comme du café ! — Nous visitons la bibliothèque du savant retiré dans le silence de cette solitude, et M. N. me montre un petit livre manuscrit, une vraie miniature, une géographie de 1663 rédigée en latin par un professeur inconnu du vieux collège de Québec. Le Zambèze y est indiqué avec ses chutes ! et la distance de Quili-
maneau Gap y est donnée : 1,000 milles anglais en ligne droite ! C'est exact. Comment a-t-on pu préciser la distance à cette époque-là?
6 aoiit. — Sainte-Anne de Beaupré est le grand pèlerinage du Canada, du Dominion, et même des rives des Grands-Lacs. Cette dévotion fut apportée du Morbihan par les vieux colons normands et bretons, habitués dans la patrie à se rendre an vénéré sanctuaire (1< Sainte-Anne d'Auray.
« Tout est beau, tout est bien, tout est grand, à sa place. » Le pèlerinage de Sainte-Anne de Beaupré du Canada est beau, est bien, est grand, est à sa place. J'ai vu beaucoup de pèlerinages, j'ai bu les délices d< la grâce à bien des sources : la source de Beaupré est pure et salubre ; elle est enivrante.
Ce matin l'air était froid et vivifiant. Il avait la saveur âpre des montagnes et des grandes eaux. Dehauteurs de la ville nous descendîmes à travers le.^ méandres des rues encore silencieuses de Québec, do Québec la française, la royale. Près du port il y avait une foule recueillie. C'étaient en majeure partie le^ membres de la congrégation du Rosaire vivant de la paroisse Saint-Roch, et de la grande congrégation d'hommes dirigées parle P. Désy, de notre maison.
Des dames, des messieurs, des jeunes gens et des jeunes filles et des vieilles filles aussi ; des riches et des pauvres de la ville et des villages ; les malados oommt'
les alertes, tous s'en vont confiants et allègres à « la bonne sainte Anne » (prononcer long : sainte Aâne)'? exposer les multiples besoins de leur vie ou de leur avenir.
Deux bateaux à vapeur, reliés de conserve côte à côte, emportent tout ce monde en fête, frais de simplicité, et radieux d'expansion. C'est la vieille France, belle et croyante comme aux grands jours de Notre-Dame d'Embrun ou de Saint-Jacques de Gompostelle.
Le Saint-Laurent roulait ses eaux fumantes entre ses deux rives vaporeuses. Le soleil versait ses premiers feux par-dessus l'azur des montagnes lointaines. Tout le monde priait à bord. Dans la chambre du clergé les Prêtres confessent avec rapidité. On se prépare à la communion. Les petites filles n'osent s'asseoir; elles craignent de maculer la pureté de leur blanc lin et de leurs guirlandes de fleurs. Elles doivent être belles « pour les yeux de la bonne sainte Aâne. » Nous glissons mollement, en suivant le courant du beau fleuve, entraînés par la vapeur et par la marée basse. Nous ne voyons qu'en passant la cataracte étincelante du Sault de Montmorency. Dix heures sonnent de village en village, aux clochers des rives verdoyantes. Nous abordons à la jetée de Sainte-Anne de Beaupré.
Il faut une demi-heure pour que les onze cents pèlerins sortent des entrailles des deux monstres. La
i6? TROIS ANS DANS L'aMÉKIOUE SEPTENTRIONALE
longue jetée, la route, et la rue qui mènent à Téglise de la bonne sainte Anne, présentent une masse mouvante de bannières, de banderoles, de guirlandes, de couronnes aux mille couleurs. On pénètre sous les voûtes de la basilique au chant du Magnificat^ que ces voix canadiennes, harmonieuses et limpides comme le murmure et le cristal des cascades, élèvent par les mains de la Vierge Mère jusqu'aux pieds de la patronne de Beaupré. Les immenses nefs s'emplissent d'une foule fervente et avide de miracles. La presse s'engage parmi les longues et superbes colonnades corinthiennes et bientôt se fond dans un ensemble saisissant avec les mille teintes du splendide édifice polychrome.
Oh ! qu'elles étaient suaves ces hymnes canadiennes ces voix mélodieuses, veloutées et fraîches comme l'érable des rivages d'Orléans, pures comme le cristal du Montmorency qui se précipité en une avalanche d'argent vers le majestueux Saint-Laurent !
Tous les prêtres trouvèrent place aux nombreux autels latéraux. Les Pères et les Frères, des rédempto ristes belges, se multipliaient autour de leurs hôtes, parmi lesquels, excusez mon humilité, je ne fus pas l» moins fraternellement accueilli. Des Belges qui se rencontrent au loin sont comme des camarades d'enfanc' qui se retrouvent : nous formons une si petite famille. Je célébrai àl'autel des Saints-Anges. On ne célèbre pa^ la sainte messe avec plus d'onction, avec plus de con-
solation à Lourdes, à Oostacker, à l'antique Montaigu ! Je voulais prier pour tout le inonde, et après avoir beaucoup prié je n'étais pas satisfait. Les anges semblaient se multiplier pour m'apporter de nouveaux noms. Ils me distrayaient par leur saint empressement. Quand j'eus fini, je ne fus pas encore tranquille. Je me demandai si je n'avais oublié personne. Je pense que non.
Les PP. Rédemptoristes desservent depuis six ans ce beau pèlerinage et secondent cette dévotion amenée autrefois des côtes bretonnes par les Français du temps de François P'". Ils s'entendent à exercer la plus franche, la plus cordiale hospitalité. Parfois ils hébergent et logent jusqu'à trente-cinq prêtres aux jours des grands pèlerinages, comme il en vint en juillet^ lorsque soixante-dix-neuf mille pèlerins prirent comme d'assaut le sanctuaire de la bonne sainte Anne (I). Avec mes compatriotes, j'eus l'occasion de parler le flamand et ce que je sais de wallon. Le Père ministre me rappela les « chonq clotiers » de Tournai. En l'entendant je me croj^ais sur le « Pont-à-pon » !
Le bon P. Fiévet est du Hainaut. Quelle expansion dans cet homme, et quelle sympathique figure 1
Le voilà qui monte en chaire. Il proclame en une I langue riche de poésie et de cœur, les louanges de la
(1) Le nombre des pèlerins qui visitent Sainte-Anne s'élève à j 120,000 par an.
164 TROIS ANS DANS L'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
« Bonne Sainte Anne », la patronne des familles, la patronne des jeunes gens et des jeunes filles, de celles qui en ont encore le nom, et enfin, par un tour oratoire, patronne aussi des missions (sic) « et de ce tnissionnaire des déserts africains venu en ce jour mémorable au sanctuaire de Taïeule de ce Jésus qu'il prêche aux noirs enfants du vieux monde... ! > Je baissai la tête, retenant mon haleine sous cette douche d'éloquence; je ne bougeai d'un cheveu. Les Canadiens cherchaient des yeux où pouvait être cet Africain venu à leur « Bonne Sainte-Anne >, et ne le reconnurent pas sous ce torrefnt de louanges. Quand le Ilot fut passé, je relevai doucement la tête. Toutes les figures étaient extatiques. Des larmes perlaient sur tous les visages.
A droite et à gauche des mouvements se produisaient. Tel perclus marchait; telle paralytique se pressait vers le bureau où s'inscrivent les guérisons. Durant mon dîner, trois cas merveilleux se présentèrent et deux fois je dus servir de témoin aux interrogatoires notariés.
Il y eut, entre autres, la guérison subite, à Téglise même, d'une personne fortement atteinte du rhumatisme articulaire universel. Je sais que cela ferait sourire certains esprits forts. Mais ça n'y fait rien. Ici comme à Lourdes, il y a tant de béquilles appendues aux murs par des personnes guéries, il y a tant de miracles grands et petits, qu'à rire pour cha-
DE OUÉBEC A MONTRÉAL 165
cun, les esprits forts se fatigueraient le nerf risible.
Je saluai les bons PP. et FF. wallons et flamands et m'en allai avec le courant des pèlerins tandis que les voûtes du temple résonnaient encore du chant des hymnes triomphales.
A trois heures nous étions tous remontés sur nos deux vapeurs, et cette fois, tandis que les machines gémissaient contre les flots puissants... sous un soleil tiède comme les rayons du midi, sous un ciel doré et moelleux, que le Saint-Laurent me parut beau!
Devant Sainte-Anne de Beaupré le fleuve se dédouble en deux bras qui enlacent la grande île d'Orléans. Nous étions sur le chenal gauche, large comme les bouches de la Tamise ou de la Meuse, et qui, à cent soixante lieues de la mer, subit encore des marées de deux à trois mètres.
Sur les deux rives en amphithéâtre, on admire tous les sites les plus riants de la Vesdre, de la Lesse et de la Meuse. Le chêne, l'ormeau et l'érable marient leur fraicheur à la sombre verdure des cyprès et des sapins. Les hameaux et les clochers se détachent sur les fonds les plus mystérieux. Les blanches fermes y sont semées sur les forêts et les bocages comme les mouettes sur l'émeraude des mers.
Sur le pont des bateaux, la foule pieuse avait maintenant la conscience à Taise et le cœur à la joie. De la proue du « Sainte -Anne » un harmonium accompagnait les hymnes et les cantiques de la grande pa-
166 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
tronne, tandis que de l'autre steamer, des chœurs suaves et charmants répondaient comme un écho aux mélodies de notre bord.
Je me rappelais dans l'ivresse du moment toute la sainte poésie des plus beaux jours passés : le pèlerinage nocturne de l'Université de Louvain à Notre- Dame-de-Montaigu entre autres, quand nous chantions six cents à la fois, les litanies de la Vierge, au milieu des ténèbres et dans la moiteur de la nuit ; les chants allègres et la piété méridionale des montagnes do Lourdes ; le pieux recueillement des verts ombrage> d'Oostacker, des saints lieux de Kevelaar, de Notre- Dame de Saragosse ou de Notre-Dame de Hal ! Mai^ ici, la grandiose nature d'une part, et de l'autre l caractère sympathique des enfants de la nouvell France et cette piété d'un autre âge, donnaient à 1,. fête un cachet que n'ont pas les pèlerinages du vieux monde. A chacun son tour! N'envions rien aux heureux. Leurs combats sont dans l'avenir, et Dieu les \ prépare en leur ouvrant des sources providentielle^ de ferveur et de grâces.
La tâche des PP. Rédemptoristes est tioble et belli au Canada. Ils sont les fidèles gardiens delafoi sincère de cet heureux pays.
Vers les cinq heures nous débouchions à la tête d» l'île d'Orléans que domine, haut dans les airs, la flèche aérienne de Sainte-Pétronille.
Orléans fut l'abri des premiers colons de Jacques
Cartier, qui s'y fortifièrent contre les Iroquois et les Hurons.
De la pointe de l'île on embrasse le panorama du havre de Québec. Spectacle féerique, s'il en est ! A notre droite, la rivière Montmorency, large comme la Sambre, se précipite entre deux murs de rochers d'une hauteur de plus de trois cents pieds. Un tourbillon de fumée roule et remonte du gouffre. Le soleil brille dans la blanche écume de la chute. Nous revoyons « le Sault de Montmorency ! »
Le brave de ce nom glorieux, séparé de ses compagnons d'armes et harcelé par cent Hurons, se trouvant acculé sur le rocher qui borde la cataracte, aima mieux se jeter dans l'abîme que de se livrer à l'ennemi. S'appuyant de sa lance et de son pied, il s'élança par-dessus les flots, tomba sur son puissant bouclier, et se redressa d'un bond sur le sable de la berge opposée ! Pour cela cette cataracte porte ce nom historique (1).
Jadis, selon la pieuse tradition, au temps d'hiver, l'écume gelée aux bords du gouffre s'entassait, s'entassait en neige durcie, montait, montait en arceau et finissait par former un contrefort de glace, de la base au sommet de la chute.
La jeunesse d'Orléans allait alors folâtrer au «, Sault de Montmorency » et creuser des grottes dans le ro-
(i) Au « Sault du Récollet », un brave religieux essaya d'en faire autant, mais il lui en coûta la vie.
cher de neige... « et là, dit l'histoire, où s'arrêtait le flot, la vertu faisait naufrage ! »
€ Le Père (de Brébœuf, si je ne me trompe) voyant la chose, et souffrant de la peine de Notre-Seigneur Jésus-Christ, s'alluma de sainte indignation, et se rendant au lieu du mal, en chassa les jeunes libertins, disant : « Ici jamais contrefort de neige ne sera plus >, et jamais contrefort de neige il n'y fut plus I »
Au loin quel spectacle ! A gauche, la ville nouvelle de Lévis, avec ses couvents majestueux et ses coupoles dorées, brille au soleil sur son promontoire abrupt.
Droit devant nous, Québec avec sa fière citadelle, avec son université monumentale, son séminaire, ses tours et ses campaniles; avec ses mâts de navire, ses cheminées et ses bouquets de verdure, se détache resplendissante sur un ciel doré et transparent de limpidité. Entre deux, au-dessus de la nappe immense du fleuve un instant rétréci au pied de la ville, on voit dominer à l'extrême horizon les forêts vierges du Nouveau Monde.
A notre droite s'étend une plaine fertile, couverte de vergers, de métairies, de chalets et de champs verdoyantsau milieu desquels se dressent jusqu'aux nues lestours jumelles de l'église deBeauport. C'est devantce panorama que les chœurs des pèlerins répétèrent les dernières hymnes à la patronne de Beaupré. Le 31a- (/nificai monta pur, pur comme un soupir au milieu
du calme incomparable de cette belle nature, et enfin, les notes solennelles du Te Deum mirent fin à la touchante fête. La ville était descendue au quai pour recevoir les pèlerins. Tout était paix et sérénité. Pas une note discordante, pas un voyou de Bruxelles pour crier scherreweg ou kwaak, kwaak l La haine du bien et l'outrage sont inconnus ici. Honneur et religion sont synonymes, et l'impiété ne distille pas encore l'envie et l'odieuse insulte. Heureux pays ! puissent la paix de Dieu et sou esprit reposer sur vous !
7 août. — Je nage dans la transpiration en cet automne canadien. Je préfère la chaleur sèche de mon Zambèze. J'ai peine à visiter les environs et les villes d'alentour, tant il fait étouffant.
Etonnantes ces colonies américaines ! Voilà des villes jeunesencore, comme Québec^, Montréal, Ottawa, et voilà des villes couronnées de monuments cyclopéens! Le palais de la nation d'Ottawa efiace en grandeur et surtout en imposante beauté, la rodomontade architecturale du palais de justice de Bruxelles.
11 y a des monastères du dix-huitième siècle et du dix-neuvième siècle valant nos abbayes du moyen âge. Les maisons religieuses qu'on bâtit maintenant, telles que Ville-Marie et les Sœurs Grises à Montréal, le séminaire de Québec et son Université déconcertent notre imagination.
C'est que, lors de la fondation des colonies fran-
çaises du Canada sous François V et plus tard sous , Louis XIV et Louis XV, les communautés comme les j particuliers reçurent des lots de terre, alors sans valeur, mais qui, par leur situation dans des centres devenus populeux, à cause même de ces maisons religieuses, ont acquis, depuis, une très grande valeur.
Toutes les communautés ont conservé leurs propriétés sous les différents gouvernements qui se sont succédé.
Depuis deux ans un arrangement est intervenu aussi quant aux biens de la Société de Jésus tombés^ on déshérence à la mort du dernier des Jésuites d( l'ancienne Compagnie, et qui conservés d'après les~ lois existantes, revenaient à leurs successeurs, dès le retour de ceux-ci au Canada.
Les Jésuites canadiens ont louché sur ces bienj 100,000 piastres, l'université Laval de Québec 100,000 piastres, l'université de Montréal 40,000 piaî très, la préfecture apostolique du golfe Saint-Laurenj 15,000 piastres et chaque évêché du Bas-Canadi 10,000 piastres. Depuis Tannée 1800 les revenus d( immeubles de l'ancienne Compagnie avaient servi défrayer l'instruction publique.
Les communautés religieuses employèrent leui revenus à propager l'instruction, à fonder des mis sions qui devinrent des villes, à faire vivre l'ouvrie^ par la construction de leurs somptueux édifices, 1( quels feront un jour l'étonnement de l'Amérique
comme nos abbayes sont les merveilles de l'Europe. Il va sans dire que le Gouvernement a suivi l'impulsion imprimée à l'architecture par les ordres religieux. Les monuments publics rivalisent de grandeur avec les monastères.
Les églises toutefois, étant très multipliées, atteignent rarement les proportions de nos cathédrales, et se ressentent presque toutes de la précipitation qu'on mit à les construire.
Deux causes contribuent à déprimer les proportions de l'architecture monumentale religieuse, la crainte du feu d'une part, et de l'autre le besoin de se défendre contre les rigueurs d'un froid excessif.
Les églises devant être toutes chaufïées durant le rude hiver de quatre ou cinq mois de neige, les voûtes sont basses, les fenêtres étroites, tandis que contre le feu, il faut des murs massifs comme pour autant de forteresses.
Le Canada produit tous les matériaux de construc tion, marbres, grès, porphyres, granits, etc., mais généralement moins beaux que ceux d'Europe.
Ce qui frappe notre attention, c'est la profusion des beaux bois de construction. Les boiseries des églises rivalisent par la richesse des essences avec la beauté de nos sculptures .
Quant à l'art sculptural lui-même, le modelage, la figure est encore dans son enfance. La moulure, la marqueterie, les blancs parquets, voilà ce qu'on ne se
lasse pas d'admirer ici. On voit des tabernacles en racine de bruyère, des colonnes entières en noyer noir, des parquets d'érable blanc et rose, de hêtre, de noyer rouge, de tilleul ondulé. C'est riche et curieux. Mais, hâtons-nous d'avancer.
1) août. — Disant adieu à Québec, je remonte le lieuve, et me dirige vers Montréal. Ils sont beaux les bords du Saint-Laurent. Je ne me lasse pas de les admirer; mais je souffre de la chaleur comme le grand saint sur son gril, bien qu'évidemment avec moins d'incommodité. Les grandes pluies des jours derniers, sous l'action d'un soleil d'août, rendent l'air étouffant. Situé sous la même latitude que l'Europe centrale, le Canada devrait avoir une température semblable à celle de nos contrées, si le climat dépendait uniquement de la distance d'un lieu à l'équateur. En réalité, au point de vue climatérique, la contrée se rapproche plus de la Norvège que de la France. Le thermomètre centigrade y atteint 38* au-dessus de zéro, et descend jusqu'à 34" au-dessous de zéro (1). Chaleur pour chaleur, ma sèche Afrique australe, avec sa température variant de — 3° à -j- 43% m'allait mieux.
Le temps est très changeant au Canada. Le printemps arrive vers le 20 mars. Il est très court, mais il fond les neiges en peu de jours. La végétation se dé-
'1) D'après de Lambel {Le Canadti, Tours 1875, p. 2), la leiupéralure varierait de — 38" cenli(,'rade à + 40°.
veloppe rapidement, surtout dans certaines vallées, comme dans le Manitoba autour de Winnipeg, où l'émigration attirée par l'illustre abbé Labelle se concentre rapidement. Semés en mai, les blés sont rentrés fin de juillet. L'été ramène d'excessives chaleurs, avec des pluies abondantes. L'automne est d'une douceur, d'un charme incomparables ; il se prolonge bien avant dans le mois de novembre, quoique dès les premiers jours de septembre, les nuits soient âpres. L'hiver rigoureux dure quatre mois d'un trait. Dans certains parages, la neige, d'une profondeur moyenne de 75 centimètres, reste gelée durant cinq mois. Mais l'hiver est une fortune pour le pays. Il conserve les viandes et les riches produits de la chasse, il facihte les longs transports des pelleteries, des bois et des céréales.
Parmi les essences les plus répandues vient le pin du nord, atteignant 60 mètres de haut, sur six de circonférence dans les vallées des grandes forêts. On r encontre partout le mélèze résineux et cette espèce de sapin qui produit le baume du Canada; on voit le chêne, le frêne, le charme, l'orme, le hêtre, le peupUer (évidemment de Canada), le tremble, le tilleul, le noyer noir, et le charmant érable, dont les teintes légères réjouissent le printemps, et dont les tons dorés font la parure la plus riche de l'automne canadien. De l'érable saigné à la hache il suinte un sucre délicieux qui se vend très cher. Un arbre intéressant encore est le Myrica
174 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
dont les fruits enduits de cire produisent les bougies.
Le laurier cerise, le cornouiller fleuri, les lobélies, le sycomore, la gentiane pourprée, le lupin bleu, le chèvrefeuille écarlate, le lichen argenté, le lierre et des multitudes de lianes peuplent et ornent les majestueuses forêts de ces parages pittoresques du Nouveau Monde.
On y trouve encore, mais devenant de moins en moins communs, l'ingénieux castor, le caribou, le renne, le bison, le renard et la martre aux fourrures estimées, le chevreuil, le lynx proverbial, Tours, le lapin, et ce lièvre blanc qui sert de nourriture et même de « bas » aux sauvages.
Le règne des habitants ailés est représenté en abondance par les volées de pigeons ramiers, par les bandes nombreuses d'oies et de canards et par des multitudes de sarcelles. Les pics, les geais et les merles y vivent comme en Belgique, le chardonneret n'y manque point, et le ravissant colibri y folâtre sur les fleurs de Tété. Dans les airs planent les rois de tout ce règne emplumé, le milan et l'aigle.
Deux insectes se font remarquer spécialement, Tincommode, moustique aux venimeuses piqûres et Tindustrieuse abeille. Le miel et la cire sont abondants.
Que dire des rivières et des grands lacs dont le nombre est considérable ! La truite et le saumon y abondent, non pas comme dans notre guide-réclame : « Voyage dans les Ardennes », mais dans toute la
simple et irrécusable vérité qu'accuse un incroyable bon marché. Les écrevisses, la perche, l'anguille et ce fameux brochet appelé « pickerel », de proportions vraiment effrayantes, sont au Canada la nourriture de tout le monde.
Au milieu de cette riche et vigoureuse nature, de cette vraie Mater Aima du Canada, il n'est pas étonnant que la population soit saine et robuste; il n'est pas surprenant que la longévité y dépasse de loin celle des Européens. La nature même y invite au travail, et le travail champêtre y maintient la moralité et la vigueur des familles. Cela suffit pour qu'au Canada tout homme auquel Dieu accorde la santé et la bonne volonté puisse se procurer une subsistance facile, et avec un peu d'économie, une honnête aisance. Le Canada est une terre patriarcale.
J'ai donné précédemment déjà quelques aperçus sur la politique du Dominion.
Je dois préciser certains points.
Les lois canadiennes, si larges dans leur élasticité, ressemblent assez à notre constitution de 1830 ; elles sont comme l'outre des vents, dont on peut exprimer la brise ou la tempête. Cela dépend de la main qui la presse. Touchez doucement, il en sortira le zéphyr de toutes les bonnes libertés; pressez brutalement, c'est le vent qui dessèche, qui brûle et qui tue.
La franc-maçonnerie voit grandir « le peuplier » de la foi canadienne de façon à porter ombrage, non
seulement à la protestante Angleterre (qu'importe à la maçonnerie!), mais à l'athéisme même, à l'infidélité I Ah ! pour le coup ! cela parait si sérieux aux Frères .-. qu'ils mettront tout en œuvre pour entamer l'arbre, et qu'au besoin ils vendront même le Canada aux Etats- Unis, pour reculer le triomphe catholique, si cela peut les aider.
La franc-maçonnerie a usé d'astuce ici comme partout. Elle a tâché de trouver la fissure au Rocher de Pierre, base du grand arbre ; et là, à la faveur d'une querelle domestique, elle a doucement appuyé le coin effilé du « catholico-libéralisme » sous le nom de réforme de r'mstntvtion^ etc., etc.; puis elle a loii^ et blâmé de droite et degauche, jusqu'à former commt deux camps là où il n'y en avait pas.
Maintenant on voit ici des catholiques vraiment tels qu'on appelle uUramontés^ et des libéraux ultramonte' qu'on s'essouffle à nommer des catholiques.
La défiance déconcerte le troupeau de l'Eghse; 1^ protestantisme, les revues, les journaux libérau.x maçonniques et athées sont à l'œuvre, et un mair< maçon (1) gouverne le catholique Montréal.
Déjà on a mis en vigueur une série de lois qui découlant de la Constitution, deviendront, si l'on n'.N veille, les armes du despotisme légal, du monopol de TEtat en matière d'instruction et d'association.
(1) Aux élections qui se sont faites depuis, une majorité nouvelle a donné à Montréal un maire catholique, M. Mac Sbane.
J'ai cité plus haut quelques-unes de ces conquêtes, comme les appellent les gouvernementaux.
Il y en a bien d'autres, par exemple : il y a un programme officiel de l'instruction, chargé au point, qu'appliqué à la lettre ou même dans son esprit, il ne laisse aucune place au catéchisme, à la doctrine chrétienne. L'atmosphère catholique des écoles peut se raréfierainsi tout doucement dans l'éducation officielle, et la moralité de la jeunesse s'en aller peu à peu à la dérive. Quelques générations amèneraient un changement néfaste dans les esprits et dans les mœurs.
Il y a un conseil ou comité supérieur de l'enseignement. Ce conseil est composé de neuf évêques catho- Uques(pourleGanadaproprementdit), dedeux évêques protestants et de onze membres laïques. Le Gouvernement y a son président avec voix prépondérante. Ce conseil a été impuissant jusqu'ici à garder carrément intacte la liberté de l'instruction catholique, dans cette province éminemment religieuse.
Le Canada catholique a donc en ce moment son 1843. Il est à craindre que le 1857 ne suive avec toute la série des tracasseries sectaires, jusqu'à ce qu'enfin, la nation réveillée amène, s'il plaît à Dieu, « un soulagement universel ».
C'est bien le moment où il faudrait organiser la résistance, ou mieux, prendre l'offensive. Les catholiques forment la grande majorité de la population. Il leur faudrait les sociétés de Saint- Vincent de Paul
178 TROIS ANS DANS l'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
nombreuses, les cercles catholiques, la fédération des cercles étendue sur tout le Dominion ; il faudrait les patronages, les écoles d'adultes, les écoles des arts catholiques; il faudrait l'union de la Presse. Il y a par-ci par- là un peu de tout cela : l'organisation complète n'est pas encore faite.
Ah ! fasse le Ciel que cette organisation devienne bientôt une réalité, sans quoi les Prussiens de la loge pourraient se promettre des Sedan, des Paris ! Et quel temps il faudrait pour réorganiser les ruines qu'ils entasseraient !
Pourtant, ce Canada est si admirablement moral et si profondément catholique ! J'ai été témoin de lo piété des fidèles, et j'ai vu le respect du dimanch* .
Je me suis vainement fatigué les yeux à chercher un cabaret ou chose de ce nom à Québec, à Montréal, villes pourtant de soixante, de deux cent mille habitants! Je n'y ai rien vu de pareil. On me dit cependant qu'il existe des « cafés » ; mais ils sont encore imperceptibles, même sur les grandes routes.
Le thé, le café, le lait sont la boisson des meilleun familles et des curés.
J'ai parlé de l'émigration vers le Canada, vers le Manitoba. Ce mouvement, des hommes bien intentionnés tâchent de l'encourager en France et môme en Belgique. Ah I Dieu veuille que le branle ne se mette pas dans la partie gâtée de ces deux pays, et que mouvement puisse être limité aux parties rurales wi
lones, flamandes et bretonnes ; car le Canada est trop beau pour mériter l'inoculation du virus de nos villes d'Europe.
Au reste, nul ouvrier des grandes villes continentales ne peut réussir ici. 11 faut de rudes, de sains et vigoureux campagnards, ceux de Flandre, de la Campine^ de la Hesbaye et de la Bretagne ; et encore avec un capital de quatre à cinq mille francs s'il s'agit de familles isolées, ou de quelque cent mille francs s'il s'agit d'un groupe d'émigrants.
Les commencements sont trop invinciblement difficiles pour les pauvres dénués de tout capital.
Dans les conditions indiquées, l'expérience de la colonisation belge et française est faite au Canada. L'avenir de l'agriculture en général, et de la culture maraîchère en particulier, est pleinement assuré. Les débouchés ne manqueront point ni vers les grandes villes des Etats-Unis, ni vers l'Europe. Le « Raphaels- Verein » d'Anvers est en mesure de fournir aux émigrants toutes les informations officielles désirables.
M. J. W. Wûrden, délégué du comité général dans cette ville, se dévoue à l'œuvre de l'émigration catholique avec une abnégation au-dessus de tout éloge.
Dimanche dernier, j'ai prêché deux sermons dans l'église romane de la Compagnie de Jésus à Montréal. Je dois donner des conférences dans cette grande ville vers la fin de septembre, ainsi que la retraite à la jeunesse du collège Sainte-Marie de la rue Bleury.
Du 14 au 28 août.
Une conférence. — Un sermon de charité. — Le P. Augustus Towry- Law. — Le Frère Joseph Hedley. — 'Le P. Wehl. — MontréaL — Ville-Marie. — Le Campo-Santo. — Les Sulpiciens. — Dîme et mainmorte. — Les éteiprnoirs.
Vers l'année 1851, quand l'orateur de Notre-Dame était à l'apogée de sa gloire, on courait de tous les coins de la Belgique à Liège, pour y entendre Lacordaire. Une vénérable parente, aujourd'hui plus qu'octogénaire, m'a souvent raconté comment, de la petite ville limbourgeoise de Rasselt, les dames^ entassées dans les coches d'alors, se pressaient vers la cité épiscopale, et là, se payaient au prix de « deux louis » le luxe bien pardonnable de se rapprocher de la chaire et d'entendre, de voir de plus près le prince de la parole.
J'aurais mauvaise grâce, à coup sûr, de me mettre en ligne avec l'illustre conférencier, sous quelque rap-
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port que ce fût; et toutefois, je parie que si Montréal n'était guère qu'à sept lieues de la ville natale, ma vénérable octogénaire risquerait le voyage et quelques « louis » en outre, pour « aller en Croonenberghs », entendre celui que, vu son âge, elle appelait jadis « le cadet de ses soucis », Eh bien ! je veux lui épargner la peine et les frais du voyage ; ne fut-ce que pour satisfaire sa curiosité, je vais donner l'abrégé d'une conférence telle qu'on les aime en Amérique. Le lecteur verra par ce spécimen ce qu'on entend par les « lectures » dans le monde anglais. Pour mieux l'éclairer, je mettrai même ma modestie de côté, et je livrerai les petits secrets américains.
Rappelons-nous d'abord que l'Amérique est le pays de la réclame, par excellence. Lo conférencier doit donc se faire annoncer; bon gré, mal gré, il doit monter sur le piédestal de la célébrité, et c'est le journalisme qui lui servira de plan incliné.
Je fus introduit auprès du rédacteur en chef do l'Etendard de Montréal, et cet homme extrêmement courtois, M. le sénateur Trudel, me livra à la publicité canadienne en produisant l'article ci-dessous :
Revenu du Continent Noir.
Conférences d'un missionnaire de l'A Trique australe.
« Nous annoncions, il y a quelques jours, le passage à Montréal du R. Père Croonenberghs, jésuite belge,
de la mission du Zambèze. Le R. Père, après avoir excité au plus haut degré l'intérêt de ses auditeurs au Gesù, veut bien nous permettre de copier de ses notes de voyage quelques récits, que nous commencerons à donner à nos lecteurs sous le titre : « Extraits du » carnet d'un missionnaire. »
» Nous les ferons précéder aujourd'hui d'un excellent article dans lequel le « Catholic Union and » Times », de BufFalo, fait en résumé l'historique de ces missions lointaines.
Le Continent africain,
» En 1879, onze Jésuites Pères et Frères firent voile pour les côtes de l'Afrique méridionale, et après des souffrances sans nombre réussirent à pénétrer dans le « Continent Noir » (Dark Continent). Quatre lourds chariots traînés par des bœufs se dirigèrent péniblement vers l'intérieur, et pendant plusieurs mois les yeux de l'Allemagne, de TAutriche, de l'Italie, de la Belgique, de la Hollande et de TAngleterre restèrent fixés sur l'aventureuse petite caravane. La plupart des nationalités de l'Europe avaient en effet des représentants parmi cette vaillante compagnie de missionnaires.
» Souffrant de nombreuses privations et ne prenant aucun repos^ les missionnaires voyagèrent de tribu en tribu, visitant les Hottentots et les Bushmen, les Betchouanas, les Makalakas, les Batlapïns et les Mata-
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bélé-Zoulous, jusqu'à ce qu'ils eussent réussi à établir cinq postes au nord et au sud du mystérieux Zambèze.
» Cependant des aventures périlleuses et un climat fatal avaient réduit le nombre de la bande vaillante. Il se trouva des cœurs généreux pour remplir les vides causés par la mort; mais ceux-là aussi succombèrent bientôt à la fièvre et aux privations, tellement qu'au mois de février dernier, dix-sept des missionnaires (lu Zambèze avaient déjà payé de leur vie la religion et la civilisation qu'ils étaient allés porter dans ces régions meurtrières.
» Des onze premiers pionniers, six seulement vivent encore, et il n'y en a qu'un seul dont la santé ne soit pas gravement compromise. Nous avons eu dernièrement le plaisir de recevoir à nos bureaux la visite de ce prêtre vraiment apostolique. C'est le R. P. Charles Croonenberghs, S. J., qui visite notre ville dans l'intérêt des missions pénibles dont nous venons de parler. Le R. P. Croonenberghs est Belge de nation. Il parle couramment la plupart des langues européennes ainsi que plusieurs idiomes africains, et sa description graphique et imagée de la géographie de ces régions inexplorées, des lois, des mœurs, des coutumes et de la religion des habitants, est extrêmement intéressante et instructive.
» Quelles cliarmantes conlérences il va nous faire sur son expérience de sept ans dans les déserts de
l'Afrique, sur les vastes étendues de terre situées entre l'embouchure du Zambèze et sa source, depuis le Congo méridional jusqu'au Transvaal !
» Mais les travaux des missionnaires du Zambèze ne se limitent pas à ce territoire. Ils embrassent aussi plusieurs tribus nègres des colonies anglaises du sud. Il y a maintenant trois groupes de missions catholiques.
» Celle du haut Zambèze comprenant la féroce tribu des Matabélé-Zoulous; le bas Zambèze, du côté des colonies portugaises, où des milliers de nègres reçoivent déjà l'instruction religieuse ; le troisième groupe comprend une mission parmi les peuples du Transvaal du Nord, un collège pour les Européens dans les colonies, et plusieurs missions parmi les Fingos, les Tamboukis et les Gafres du sud.
» On a aussi établi un séminaire non loin de la côte sud, oiî déjeunes et zélés lévites se préparent aux durs travaux des missions.
» En se souvenant des sommes énormes dépensées, surtout par les Belges, pour l'exploration de ces régions sous la conduite de l'intrépide Stanley, nous ne pouvons refuser une aumône pour aider à la prédication de l'Evangile parmi ces malheureux infidèles. La charité ainsi faite ne peut qu'attirer des bénédictions spéciales. Nous espérons que les citoyens de Buffalo répondront généreusement à l'appel du P. Groonenberghs. »
La réclame ainsi faite, le coDférencier commence ses démarches personnelles auprès des personnages influents; il lance ses invitations; on veille au placement des cartes d'entrée dont le prix varie d'un franc vingt-cinq à une piastre, un dollar.
Le grand jour arrive enfin. Le conférencier est présenté à l'auditoire par quelque personnage important ; il fait son introduction tête nue et debout devant sa table. 11 s'assied enfin et déroule ses récits en les encadrant dans les données requises de la géologie et de la zoologie que le caractère de la salle peut demander.
Voici le canevas d'une conférence ainsi délivrée devant un auditoire de choix réuni dans l'hémicyclr du collège Sainte-Marie à Montréal.
Le retour Afrique. Malabélé-Zoulouland, Go Bulawayo, 24 décembre I88.i.
Il fallait donc obéir et quitter le champ de bataill et la chapelle de Bula^vayo, pour longtemps! J'y avais passé cinq ans et demi.
Le retour ! ce mot qui d'habitude résonne avec tant de charmes au fond du cœur, n'avait pour moi qu'un attrait mêlé de douleur.
Revoir des contrées dorées de souvenirs aimés ; re voir des lieux que j'avais parcourus avec des rompa-
gnons vénérés que la mort a depuis fauchés au champ du dévouement; revoir des sites féeriques où l'imagination s'était livré pleine carrière, revoir des parents, des amis chéris, revoir la patrie absente ! ah! tout cela faisait vibrer les fibres de mon cœur et versait dans tout mon être un plaisir délicieux qu'on ne peut connaîtra qu'au fond des déserts de l'Afrique. Mais, quitter l'œuvre à laquelle m'attachaient cinq années de labeur et la pensée du devoir, et l'amour du salut des âmes : cela navrait mon cœur, et les larmes, toutes prêtes sous ma paupière, refoulaient la joie dans ma poitrine.
Le Père Engels, d'un regard froid et mélancolique, semblait comprendre les divers sentiments qui se combattaient en moi. — Le bon F. Hedley, ce serviteur fidèle, ce généreux soldat de Jésus-Christ, vieilli par le travail et les souffrances et qui depuis des années avait partagé ma vie, ne contenait pas son émotion en me voyant partir, et je dus me faire violence pour ne pas éclater en sanglots en l'embrassant. « Au revoir», lui dis-je; je ne pus en dire davantage. Je serrai la main du pauvre lépreux Jan Schepers, et je lui donnai ma bénédiction au nom de Dieu qui lui avait fait trouver le salut dans le malheur. Les bons serviteurs Tchantchana et Umsindo etNgwata^ eux aussi, vinrent me saluer une dernière fois. Une pauvre vieille femme, une betchouana malade, pleurait mon départ dans le secret de sa hutte. MM. Peterson et de la P*** et
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Thompson me dirent un « au revoir » mêlé de regrets. Leur voix tremblait. Et le ciel où de gros nuages allaient s'accumulant semblait s'harmoniser avec Témotion pénible qui nous dominait.
Tout était prêt. Pour couper court au sentiment, je montai précipitamment dans le wagon ; j'éloignai de moi mes trois chiens, le beau et fidèle Black et la vaillante Vlam et le pétillant petit Pop.
Le fouet retentit; les 14 bœufs pressèrent le joug et le lourd véhicule se mit en marche. Le frère Nigg et moi, nous étions en route pour la colonie. Devant nous s'étendait un chemin de 70 jours. — A la garde de Dieu !
Un camj) au désert.
26 décembre 1883.
Sous le dais séculaire d'un figuier sauvage, nous avions rangé nos deux wagons. Au pied du géant du désert, nos six zoulous avaient allumé leurs feux de bois. Sur le granit du rocher dans lequel le figuier avait forcé ses racines, nos noirs étendirent leurs peaux de bêtes et leurs couvertures. Les pieds rangés autour du feu et la tête soulevée sur leurs oreillers de bois, ils jasaient, jacottaient en surveillant le brouet de blé cafre et d'entrailles de mouton qui mitonnait sur la cendre chaude. Nos bœufs fatigués ruminaient et respiraient avec effort. Nos vaches et nos chèvres, attachées aux roues des chariots, se
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couchaient Tune après l'autre dans le sable refroidi et humaient avec délice l'air pur du soir. C'est le repos mérité après une rude journée.
Le vieux William Tainton qui a perdu ses trois frères au service de la reine, le bon frère Nigg ruiné par le climat du Zambèze et moi, bruni seulement aux ardeurs de ce soleil de plomb, nous contemplons en silence ce spectacle féerique, auquel le reflet de la lune et la lueur blafarde du feu de nos Gafres prête une lumière infiniment molle et un charme que nul pinceau ne saurait idéaliser.
Autour de nous, le scarabée géant Ateuchus Sacer roulait sa motte en silence, ou frappait la pierre pour appeler du secours, ou bourdonnait en s' envolant.
Le chacal glapissait sur la piste de notre troupeau, et l'hyène lui répondait du fond des gorges profondes, en faisant retentir les échos lointains de sa voix rauque et sépulcrale.
A deux pas du feu des Gafres chauffait notre propre diner.
Le fumet en était royal ; car, nous avions ce soir-là : rôti de mouton et poulet tendre, soupe aux macomanis, râble de wildebeest, œufs de pintade aux tomates, sauce à la moelle de girafe. Le pain était frais. G'était du biscuit fait sous la cendre de mimosa. Un verre de vieux Gonstantia, longtemps sauvé, couronna la fête.
Le bon frère Nigg nous servit un délicieux moka au laitds chèvre et mu miel de boulongwani, le vieux et
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patriarcal William Tainton nous régala d'une excellente pipe d'Enioka tabacco (1).
Trois nous étions, trois amis fidèles tels que l'honneur et la sincérité dans la foi peuvent les créer dans un désert comme celui-là. Tous nos dîners ne se ressembleront pas.
Encore au pays des farouches Matabélé-Zoulous.
28 décembre 188j.
Sous un ciel doux et clément, sur une des dernières collines des Amatopés, à 4,000 pieds au-dessus de la mer, s'élève sur un roc aride une habitation modeste pompeusement décorée du nom de Lea's Gastle. John Lea est un vieux Boër du descendance irlandaise et de religion calviniste. Lui et ses cinq fils ont lait plus pour refouler les fauves dans le désert que toutes les tribus noires des environs.
Tout l'horizon autour de sa demeure est couronné de rochers pittoresques qui, sous les diverses lumières du jour, rappellent au voyageur les plus beaux sites de la vieille Europe, depuis les pics de la Suisse et des Apennins jusqu'aux ruines des bords de la Meuse,
(I) Les boulongwani de l'Afrique Centrale sonl de très petites mouches noires sans aiguillon. Elles déposent leurs alvéoles dans la terre comme nos bourdons. Leur miel noirâtre est très recherché.
Le tabac d'Enioka est pareil au plus fort kentucky. Le roi Lobengulas'en réserrait toute la récolte. Parfois il faisait don d'une petite quantité à ses favoris.
Poilvache, Grève-Cœur, Samson, Mont-Aigle. Ces rochers et ces grandes montagnes ont été jusque dans ces dernières années la retraite favorite du tigre et du lion, de l'hyène et du chacal. Dans les immenses vallées qui s'étendent sur les rives de la Mangwé et du Sambouki, la girafe élancée paissait à côté du buffle trapu, le gnou à l'aspect farouche parmi les antilopes aux formes gracieuses. Là, l'autruche déposait ses œufs à l'ardeur du soleil, et le python se cachait à l'ombre du mimosa doré. La pintade cornue, la perdrix rouge, l'ibis et la grue cendrée, le héron bleu, le mahem halearica pavonina et le secrétaire se disputaient les marais et les broussailles. Le menu gibier n'a pas tenté l'avidité des chasseurs ; mais l'autruche, le lion, l'éléphant, l'hippopotame, le rhinocéros et la girafe, voire le buffle à la peau épaisse, sont tombés par milliers sous les balles meurtrières. Et ces riches dépouilles sont allées satisfaire les besoins, les plaisirs et la vanité de la terre entière.
Le vieux John Lea, maintenant au terme de sa carrière, promène un œil fatigué sur une terre épuisée. Il est pauvre et malade. Hélas ! que n'a-t-il travaillé pour Dieu, ou du moins que n'a-t-il songé à sa propre âme!
Vamias, vanitatum et omnia vanitas prœter amare Deum et illi soli servir e.
Les peaux de lions jusqu'ici ne sont pas la monnaie de l'éternité.
192 TROIS ANS DANS LAMKIUnUE SEPTENTRIONALE
Le pasmcje du Kwezi liircr.
29 décembre 1883.
Par un ravin tortueux, la voie raboteuse descend précipitamment dans la Kwezi. Les pluies ont creusé le chemin et deux ornières profondes menacent à chaque instant de faire culbuter le lourd véhicule d'un côté ou de Tautre de la route.
Aux abords de la rivière, le voyageur prudent arrête son attelage haletant et inspecte la descente Cette fois, elle est périlleuse. Mais c'est le sort du chariot du désert. Ileck ! le cri du conducteur retentit, et les 14 bœufs se précipitent sur le joug, tandis que le leader au pas de course s'efforce, à bras tendude maintenir les bœufs de front, sur la trace qu'on lui a montrée.
Si le danger est grand, et la perspective des dommages incalculable, le tout ne dure qu'une minute, ■ le cri de Uanaw arrête l'attelage au milieu de l'eau et le char dans le sable profond de la berge. (1)
Un instant suffit pour ouvrir le frein et inspecter
les traits. Tout est en ordre et Heck!... heck! voilà que de droite et de gauche, cahotant sur les blocs de rochers roulés et fonçant dans les trous et la vase, nous touchons à l'autre bord.
(i) Uanaw^ corruption du hollandais Aan houden : arrëler.
Halte ! Hanaw ! — Une barrière presque perpendiculaire est là. Pour sortir du fleuve qui, d'un instant à l'autre, peut descendre et emporter chars et bêtes de somme^ il faut gravir une pierre unique et longue, biaisant sous les roues; c'est le roulis et le tangage sur terre.
Mais nos vieux bœufs, qui aiment passionnément le joug et qu'on ne presse jamais sans nécessité, voient le moment, et, dès que le fouet siffle, tous d'un élan se précipitent, glissent, tombent, montent à genoux, soufflent, mugissent et, d'un effort suprême, sortent victorieusement sur la berge élevée.
Pour les récompenser, on les dételle à l'instant. En sentant délier sa tête gonflée, le vaillant « buffle » aux cornes recourbées présente ses oreilles à gratter ; les chefs de file « Speir » et « Bamberg » allongent tout le cou sous la main qui les caresse.
Bonnes bêtes, l'appui du voyageur, toujours infatigables, toujours soumises et mugissant de détresse comme pleurent les enfants, dès qu'ils perdent de vue leurs compagnons, ou que, pour les soulager, on les fait marcher hors du joug.
Les chiens sauvages.
Près de Quéziniama. — Latitude 20« 50' sud.
Le soleil n'était pas encore levé et l'or du crépuscule avait éclairé le passage du Quézi. Pendant que
i94 TROIS ANS DANS l'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
nos bœufs déjeunaient et se gaudissaient dans l'herbe grasse et humide de la rivière, j'avais pris mon fusil et je m'avançais à petits pas le long de la route, à travers les champs abandonnés de Quéziniama. Ma blanche « Flossy >, aux yeux fondants d'affection, suivait mes pas, ou prenait prudemment la piste sur la route. Je disais mon bréviaire, le fusil au dos, depuis quelque temps.
Tout à coup, Flossy s'arrête, se retourne, et revient se poster devant moi. Je regarde par-dessus mon livre. Elle remue la queue, branle le corps, puis se tourne précipitamment, regardant fixement à ma gauche.
A sa façon, Flossy disait : « Là, mon maître, voilà de quoi vous réjouir et moi aussi. » Deux antilopes (bush-bucks) paissaient paisibles dans la clairière humide. Le soleil levant étincelait dans la rosée perlante et me montrait les beaux animaux comme encadrés dans la perspective d'un disque de diamants. Je fermai mon livre. Je regardai longtemps, ravi c indécis. Mais nous n'avions plus de gibier et Flossy était suppliante ; elle pressait ma jambe et léchait la crosse de mon fusil. Je le lève comme à regret. La iumée part, le « clack » de la balle qui frappe l'antilope sonne avant le coup, et Flossy file en donnant à plein gosier.
La piste est ensanglantée : la course de l'animal se précipite à travers les rochers. La voix de Flossy perce par intervalles au-dessus de la montagne —
puis tout bruit cesse — et j'attends ; puis Flossy revient à pas traînants et, avec un indicible regret, elle me regarde et me dit : « Oh ! j'ai fait de mon mieux, vois le sang sur ma poitrine, et tu n'es pas venu. » Une caresse à ma soyeuse Flossy et une miette de pain, et nous partons vers de nouveaux exploits.
Nous ne marchâmes pas longtemps. Au-dessus de nos têtes le gorille hurlait d'une voix rauque et profonde sur la crête des immenses rochers de la Quézi, et je m'assis pour jouir de la grandeur de ce sauvage spectacle.
En attendant les wagons qu'on attelait, je tirai mon calepin et esquissai la cime des monts. Mais les hautes herbes vinrent à se mouvoir tout près de moi. Flossy dresse l'oreille et, un pied levé, elle m'interroge du regard; une tête se dessine; qu'est-ce? Est-ce une hyène au poil hérissé ? Ma balle siffle \ Un hurlement affreux répond au tonnerre. Cent têtes aux longues oreilles surgissent à la fois. C'est une horde de chiens sauvages, de loups affamés ; le blessé se retire en léchant sa large plaie.
Flossy s'est élancée ; mais, la bande fait face ; une bête, vraisemblablement le chef de la meute féroce, s'avance. Flossy revient sur moi, surprise et ahurie ; j le flot se précipite. Je n'eus que le temps de recharger I et je lançai une charge de chevrotines au hasard. : Les hurlements redoublent, la troupe fait halte, elle i hésite. Une balle siffle, mon troisième £Oup part et
196 TROIS ANS DANS L'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
toute Tarmée recule pied à pied, en tournoyant. Une vedette à fourrure bariolée de blanc et de noir couvre la retraite avec les deux traînards ; une dernière balle lui fracasse la patte, et tout se débande en pleine déroute. Flossy alors recouvre toute sa vaillance ; les montagnes d'alentour répètent ses cris de ravins en ravins.
Je respire ; mais comme j'étais sur la frontière du lion, je crus prudent de ne pas poursuivre les fuyards.
J'essuyais de mon front la poussière du combat, quand un coup de feu retentit, suivi à Tinstant du Haw! lîaw! des Gafres. Je pensai que William Tainton arrivant avec les wagons avait surpris un de mes fuyards. J'accourus ! Une magnifique antilope, le « Bastard Harte Beest » aux cornes effilées, au dos brun noir, au poitrail d'argent, venait de tomber. Traqué par ces mêmes loups que je venais de rencontrer, le noble animal s'était placé au sommet d'un rocher à pic, pour observer les mouvements de l'ennemi, quand la balle d l'adroit Tainton le précipita du roc dans la vallée.
Presque au même instant, une bande de pintades sauvages vintà passer au-dessus de moi, et un hasard, un coup double, m'en donna deux. Nous étions riches pour trois jours.
Le feu s'alluma sur-le-champ, et vingt minutes après nous dégustions à belles dents la succulente chair de l'antilope.
Nos noirs enfants, se servant des deux mains, s'as-
siinilaient avec bonheur la graisse chaude de notre rôti, comme les lazzaronis s'administrent les aunes de macaroni.
Chacun était totus in illis.
Dix heures dans le désert.
Le lendemain, après la sainte messe, je finis mes petites heures et, comme la route ne présentait aucune difficulté, ma présence n'étant pas requise au wagon, je pris mon fusil et cheminai le long de la voie à travers la magnifique et claire forêt de Mapanis qui s'étend à 40 lieues, sur une profondeur de 30 kilomètres à peu près. C'était dans les sauvages solitudes du Makloutsi tropical. (\) Je songeais à enrichir ma collection d'oiseaux rares, et n'avais avec moi que du plomb de moineau. L'aigle royal vint à voguer sur ma tête à travers les cimes des Mopanis et des Knopjesdoorns. L'oiseau ne me vit point, et je pus lui lancer une bordée de plomb. Blessé grièvement quoiqu'encore vigoureux, il s'éloignait en se relayant de cime en cime. Je le suivis avec ardeur l'espace de vingt minutes. Quand je m'avisai de me reconnaître, je fis
(1) Dans les régions du Zambèze, le missionnaire, comme tous les voyageurs, s'arme prudemment de son fusil, s'il n'a un chasseur à sas côtés.
volte-face, et repris la direction de l'est, ayant quitté la route du côté de l'ouest. Chemin faisant, il me sembla entendre le roulement du wagon sur ma droite; cela me surprit. « Il y a, sans doute, une courbe vers l'ouest, me dis-je, » et pour couper au plus court, je marchai au bruit. Le bruit cessa dans le sable ; je marchais toujours. Bientôt je me trouvai dans un immense fourré de plantes épineuses à triples crochets que les Boërs appellent « wachte beetje » (attends un peu). Le soleil avaitdisparu sous un brouillard subit, le «chobar». J'écoutai longtemps ; plus de wagon, pas de route ! .. .
Alors, un sentiment glaçant de consternation s'abattit sur moi ; je sentis la panique frapper à la porte de mon cœur, et spontanément je poussai ce cri : « Perdu ! » Un moment de réflexion me rappela à toute la réalité de ma position : le lion et le léopard étaient mes voisins!... Je m'arrêtai et j'appuyai la main au tronc d'un mopani. Je fis alors le signe de la croix, et repris mon empire sur moi-môme. Je m'assis lentement, puis, à haute voix, en faisant appel à toute ma volonté, je parlai ainsi à moi-même : « Sois calme, réfléchis et ne cours pas : tu as quitté la route sur la droite ; la route va du nord au sud ; donc, il te faut marcher de l'est, marcher droit devant toi et ne jamais décliner ni t'arrêter ; tu dois aboutir à la route. Maintenant prie, et attends avec calme que le soleil perce, afin de l'orienter. »
Ayant ainsi fixé mes esprits, je tirai un coup de fusil en l'air dans l'espoir d'un coup de réponse ; puis un deuxième, un troisième ! . . . Rien ! . . . . et le ciel se couvrait davantage. Je ne voyais plus à dix pas de distance ! Pas moyen de déterminer les points cardinaux. Il élait midi à ma montre. Je me disais : « Il est probable que la brume ne se lèvera pas ; la nuit peut me surprendre ; voyons où coucher ! » J'aperçus un instant la pointe d'un rocher isolé, à 200 pas vers l'est. J'y grimpe, je regarde en vain : un océan de vapeur s'étendait sous moi sur toute la forêt, et la dérobait à mes yeux. Plus haut, une couche plus dense formait un vaste stratus interceptant tout rayon de soleil. Jamais je n'ai contemplé un spectacle vide de toute chose comme celui-là. Je ramassai des branches mortes, des lianes et des herbes, j'allumai un grand feu, dans l'idée d'avoir un point de rallîment dans mes recherches.
En tournant autour du roc, j'aperçus un antre de 10 pieds de profondeur. « Voilà pour coucher s'il le faut », me dis-je. J'y pénètre avec joie, et veux me mettre en devoir d'accumuler du bois de chauffage à l'entrée.
Mais je regarde à mes pieds : voilà des empreintes dans la terre fraîche!... Empreintes de léopard?... Non ! de lion ! — vieilles empreintes ! — Mais ces fauves peuvent revenir : je dormirai au sommet du rocher — entre trois feux... et Dieu me veillera.
200 TROIS ANS DANS L'aMBRIQUE SEPTENTRIONALE
J'avais maintenant le feu et la fumée pour me diriger un peu. J'essayai de tirer quelques oiseaux pour apaiser ma faim. Je manquai quatre tourterelles. Hélas ! le plomb est trop fin, et n'ayant qu'une seule balle au canon rayé, je dois la garder contre une surprise le jour ou la nuit! — Une heure à ma montre!... déjà cinq heures d'écoulées ! J'allume ma pipe à mon bûcher ; — j'ai soif! — point d'eau ! Je descends au ravin ; sous le roc un ruisseau desséché, du sable ; — j'y creuse avec la main ; — je bois une eau boueuse et noire, puis, je retourne à mon rocher. Une heure passe encore — deux heures ! Je dis vêpres et compiles avec « moult » distractions et quelques profonds soupirs, mais je suis calme. J'invoque saint Antoine et, dans mon cœur, je lui promets trois messes « si ce jour même, avant la nuit, je puis m'étendre sur mon lit, dans mon wagon. »
Cependant le brouillard s'épaissit, le vent se lève et la pluie déborde. Je suis trempé, mais sur le rocher je bois à longs traits la bénédiction d'une eau fraiche qui étanche ma soif brûlante. Je levais ma main pour remercier le ciel, quand voilà un rayon de soleil qui tombe à travers les nuages ! Je regarde ébahi, je regarde bien le soleil et ma montre : 4 heures 10 minutes! Voilà bien le couchant, voilà l'orient, voici le sud et voici le nord I Une joie intense me remplit le cœur. Calmeet décidé je me lève; je saisis mon fusil, fixe bien mes poches, ma montre et mes allumet-
tes... et je m'élance au pas gymnastique, à travers tout dans la direction de l'est.
Il est cinq heures. . . Me voici à un rocher horizontal, une plaine de granit; l'eau y stationne limpide — je bois à longs traits — le soleil est radieux — en avant, droit devant moi. — Une pensée me vient que la route doit être à ma droite — n'importe : fidèle à ma résolution, je précipite ma course droit devant moi. 5 heures 45 — je m'arrête, je respire. — Je m'assieds en tenant mes yeux braqués dans l'est. — Je me relève soudain pour courir encore; et que vois-je? des pieds de moutons dans le sable, sur la pluie ! — un pied de Gafre ! ce doit être la piste de notre troupeau 1
— Que vois-je encore, là, là ! la route ! et d'un bond, j'y suis; et le genou dans la terre humide, je lève les mains au ciel, au milieu de la route retrouvée !
De voir la direction des pieds des bœufs et des hommes, ce fut l'affaire d'un instant, et sans plus sentir ni fatigue ni sueur, je repartis à la course. — Une heure se passe — il était six heures et demie, et le soleil allait se précipiter derrière les forêts, quand une tourterelle se glissa sous un rameau. Cette fois je l'abats, mais voici que quelques instants après, une balle siffle dans l'air par-dessus ma tête ! — J'écoute
— deux, trois secondes ! et j'entends la détonation d'un rifle répondant à mon coup de fusil ! — C'est donc le fidèle Jan Engelbrecht qui revient à ma rencontre. Je ralentis le pas et j'avance d'un pied me-
suré vers mon chasseur. — Voilà bien le brave Boër qui arrive ventre à terre, et arrête son cheval tout court devant moi.
> Père ! fit-il, d'où venez-vous ? vous avez été égaré — nous VOUS croyions perdu ! » Je répondis d'une manière rassurante et ne voulus pas inquiéter mon fidèle compagnon.
€ OÙ sont les wagons ? » fut ma demande. « A trois quarts de lieue d'ici, répondit le chasseur, prenez mon cheval. > — « Non, lui dis-je, repartez au galop, et arrêtez les wagons, j'y serai dans quarante minutes. »
Je n'eusse pas cheminé plus vite avec le fougueux étalon de Jan : il eût chargé sans moi !
Quand Jan fut parti à pleine charge, je repris ma course et sautai dans mon wagon au moment où retentissait le « Heck » réglementaire du départ. Je m'étendis tout d'abord sur mon lit, et les mains jointes, je remerciai le ciel et saint Antoine du repos, de la vie! Je grugeai ensuite un morceau de viande froide et un croûton de pain. Quelle viande délicieuse, et quel bon pain ! Dans Paris, on n'en mange pas d'aussi bon, parce qu'on n'y a pas aussi grand'faim.
Jan vint ensuite s'asseoir à côté de moi, il voulait parler « praat » ; car il était plein de son sujet ! il portait une longue queue à la selle de son cheval. « Eh bien! Jan, lui dis-je, ouvre la bouche et dis-moi ce que tu as fait : je vois çt/eue de ffira/e. — Ya, ya I répondit Jan. — Elle y est I quelle belle bête I ! — Et tu
l'as tuée ? — Oui, ça m'a coûté deux balles, mais elle a roulé, roulé, au point que son long cou tombant s'est cassé à la nuque! » Ayant ainsi déversé son tropplein, le chasseur commença la description de sa journée que je suivis d'une manière distraite, en repensant tout bas à la mienne !
« Ce matin, dit-il, quand vous avez quitté la route, j'entendis vos trois coups de fusil (mes trois coups de détresse) et, au troisième, six girafes arrivèrent de votre côté, et filèrent par-dessus la route. Immédiatement, je pris leur piste ; mon alezan vola comme la biche à travers les taillis^, les fourrés, entre les arbres, parmi les « wacht à beetje. » Après une demi-heure je découvre les longs cous louvoyant, serpentant sous les branches ou dominant les mopanis. Je fais halte. Ils se mettent à brouter les feuilles pendues aux branches élevées; je mène mon cheval par la bride en me traînant par terre ; à cinq cents pas, je saute en selle, et avant qu'elles se reconnaissent je suis à deux cents mètres. D'un bond je fus à terre, je visai le mâle qui filait en tête : « beng »! ! ! la balle lui brisa l'échiae et « kameel » (la girafe) branlant de droite et de gauche s'en alla tomber à quelques pas, et dans sa chute se brisa la nuque. Une balle encore l'acheva. Voici le filet, voilà la queue, la plus longue que j'aie vue ; voici aussi la moelle promise pour frire nos œufs d'autruches! »
Tel fut le discours du vaillant Nemrod. Je serrai la
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main à « Jan ». L'intérêt de son récit m'avait tiré de la méditation que je faisais sur les événements de ma propre journée I
Ce soir, comme « Jan » me l'avait prédit, les cailles du désert avaient passé par nuées nombreuses au coucher du soleil, et nous nous préparâmes à les rencontrer le lendemain sur notre route, au lac de Palatchwé, à vingt lieues du tropique du sud. Ces oiseaux habitent les clairières des forêts et les vastes savanes de l'Afrique. Soir et matin elles se dirigent par centaines, parfois par myriades sur les rares eaux du désert, faisant ainsi des promenades aériennes de trente à quarante lieues et plus, deux fois le jour.
Le matin avant la rapide aurore nous étions au poste, cachés dans un buisson et les attendant patiemment. Une nuée passa sur nous. Deux coups partent à la fois et dix-huit cailles pleuvent sur nous — souvenir du Sinaï ! Nous attendîmes encore. Une autre troupe s'abattit sur le bord du lac. Elles jacotaient, couraient, se soûlaient d'eau. Deux charges fouettantes sifflèrent sur l'onde, et une vingtaine de corps morts flottèrent sur le bord du lac. Nous relevâmes les morts et les blessés; nous étions riches pour longtemps.
Pour surcroit de bonheur, Jan Tinfatigable converti rencontra un gnou (wilde beest) antilope à l'aspect échevelé qui tient du zèbre, du cheval et du buffle. Il tira aussi ce « petit » gibier.
Les Boërs appellent « groot goed », gros gibier, l'éléphant, l'autruche, l'hippopotame et le rhinocéros : cela rapporte gros argent.
Les élans gigantesques, les girafes, les buffles et soixante-quinze espèces d'antilopes variant de la taille du lièvre et du chevreuil à celle d'un taureau deDurham, le zèbre, le qwaga, etc., s'appellent « klei goed », menu gibier. Les quatre variétés de lions et leurs voisins les léopards, les chats-tigres, les quatre hyènes, le crocodile etc., cela s'appelle par son nom; ce n'est pas du gibier ; le sanglier non plus. Quant aux lièvres, aux lapins, aux outardes, perdreaux et cailles, on estime cela comme nous les moineaux ou les pinsons. »
Voilà une partie d'une conférence ou «lecture ».
A ces narrations d'une digestion facile pour les différentes catégories dont se compose d'ordinaire un auditoire mêlé, j'ajoute quelque épisode ou plus sérieux ou plus religieux pour les esprits élevés, soit sur les lois et la religion des peuples de l'Afrique australe, soit sur les progrès de la foi et sur les rudes travaux de nos confrères dans le saint ministère parmi les idolâtres. Comme spécimen d'une de ces parties plus religieuses, voici le résumé d'une conférence donnée dans la cathédrale de la pittoresque ville de Toronto sur le lac Ontario, devant sa Grandeur l'archevêque, et devant la famille de feu mon vénéré compagnon de mission, le P. Augustus Towry-Law.
Je me permettrai de transcrire une lettre que j'en-
voyai d'Afrique aux Précis historiques de Bruxelles, peu après les douloureux événements dont il y est question.
« Gobulawajo (Afrique australe), 17-21 octobre 1881.
« Mon Révérend Père,
€ Je vous envoie le récit complet de l'expédition d'Umzila, depuis le départ du P. Law et de ses trois compagnons jusqu'au retour à Gobulawayo des survivants ,les Frères Hedley et De Sadeleer. »
1 . — Départ et voyage du li. P. Law et de ses trois cornpagnotiSy le P. Wehl et les Frères Iledley et De Sadeleer.
Partis de Gobulawayo le 28 mai 1880, nos voyageurs s'arrêtèrent quelques jours auprès de Lobengula, roi des Matabélé-Zoulous, à la résidence d'été d'Umganin. Le P. Law, comme souvenir, fit don au roi du fameux dogue « Prins », pour lequel le Regulus du La» Ngarai avait offert quarante bœufs à Shoshong. L. 3 juin, ils prirent la route du nord-est par Oumslangeen. Leur but était d'aller fonder une nouvelle mission parmi les Zoulous Abagasas du roi Umzila, près de Sofala.
Leur voyage en compagnie des chasseurs anglais,
MM. Jemmisson, Golisson, Rongsley, Croock, Selous, AirS;, fut ce que nous pouvions prévoir^ assez heureux pour la table, un peu ruineux pour la cave de nos con-
Carte du pays d'Umzila et des Matabélés.
frères. Le soir, souvent les chasseurs apportaient des œufs d'autruches et le P. Law avait à les doser de son précieux brandy. Ils arrivèrent aux Monts de Fer, « Entab'Insimbi » longs, de 32 milles du nord-est au sud-ouest. Les blocs de métal de ces monts contiennent
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de 80 à 94 pour 100 de fer égal au fer suédois. C'est au « Poort », ou col de 1' «Umtigéza Mountain »que le missionnaire, déjà malade, fit ses adieux à ses compatriotes.
Désormais abandonnés à leurs propres forces, ses compagnons et lui croisèrent le Sabi, non loin de sa source, au sud d'Oumtigéza. La route que César eût appelée à juste titre ?>»'/« fut pénible dès lors. Il fallait tantôt combler des ravins, tantôt abattre des arbres" et des taillis, souvent joncher les fondrières et les crevasses au moyen de fascines et de pierres. On avançait ainsi péniblement de 5 à 6 milles par jour; souvent on ne faisait qu'un ou deux kilomètres.
Jusqu'aux passes difficiles de ces montagnes, les sauvages ne s'étaient pas montrés hostiles aux mi sionnaires, bien que ceux-ci, après le départ des chasseurs anglais, se trouvassent à la merci des indigène
Ce ne fut que le dixième jour après le passage du Sabi-River et à cinquante lieues au sud d'Oumtigéza, que l'ennemi démasqua ses batteries. Deux chefs qui se considèrent comme à moitié indépendants, sur la frontière commune des royaumes de Lobengula et d'Oumzila, rançonnent tour à tour les deux bords du Sabi, à peu près comme faisaient les fameux border chiefs d'Ecosse.
Un des chefs s'appelait Amalanga ou le brigand du jour; l'autre était Hamba boussou/cou, c'est-à-dire le forban des nuits.
Le premier vint se poster en tête de la caravane, et le second la serra en queue. Les hordes sauvages grossirent alors autour du wagon, et nos Hottentots, Cape- Corps et Tom, signalèrent l'embûche aux missionnaires. Les Mâchonnas s'apprêtaient ni plus ni moins, à massacrer les blancs et à piller la caravane !
C'est dans cette position tendue, qu'un moment d'oubli amena une catastrophe. Un après-dîner, tandis que le P. Law et les frères s'employaient avec les deux Hottentots, le fidèle batonga^ Zambeez, et les guides matabélés, à déblayer la route, le P. Wehl disparut de la caravane.
Ce Père autrichien était un homme de haute stature et d'une intrépidité que rien ne pouvait émouvoir. Au milieu des dangers, il se possédait au point de continuer tranquillement ses études ou ses prières.
Cette fois encore, il s'était écarté de quelques pas du reste de la troupe, quand soudain le cercle des ennemis se referma entre lui et les siens !
Dans le trouble du travail, dans le tumulte, personne ne s'aperçut d'abord de sa disparition. Le soleil descendait déjà à l'horizon quand le F. Hedley remarqua son absence. Aussitôt on appelle, on crie ! Le P. Law fait tirer les trois coups de ralliement ! Pas de réponse !
Le F. De Sadeleer se décide alors à rompre la ligne ennemie ; avec deux Matabélés il parvient à traverser les hordes mâchonnas, et se met à battre la forêt dans
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tous les sens. Leurs efforts restent stériles ! La nuit vient et dans robscurité, le brave Frère donne dans une trappe à gibier, un puits déguisé au moyen de feuillage et de terre. Ces fosses ont dix pieds de long sur deux de large et trois mètres de profondeur. En manœuvrant du dos et des pieds, comme font les ramoneurs, il parvint à se sauver de la mort; mais il fallut cesser toutes les recherches.
Pour comble de malheur, durant la nuit une pluie torrentielle vint effacer la trace des pas, et le lendemain toute poursuite fut impossible.
L'attitude des sauvages devint de plus en plus menaçante ; tout le jour on resta l'arme au poing. Les deux jours suivants les poursuites furent également infructueuses. Nos gens et les mâchonnas soudoyés, revinrent sans nouvelles aucunes. La consternation fut extrême. On se persuada que les sauvages avaient enlevé le P. Wehl et visaient maintenant à entraîner nos hommes à sa recherche, pour les envelopper séparément et piller le wagon sans défense. Commereau et les vivres commençaient à manquer pour les hommes et pour le bétail cerné, on tint conseil. L'avis unanime fut d'abandonner le wagon dans cette impasse des montagnes, et de se frayer un passage à travers les sauvages, à la faveur de la nuit. On combina tout en secret, on fit les préparatifs en silence, on fît même un semblant de repas de fête pour dérouter l'ennemi, et vers neuf heures du soir, au
coucher de la lune, on délogea sans bruit, laissant les bœufs attachés au wagon et de grands feux allumés pour dissimuler la retraite.
Nos hommes avaient pris avec eux de fortes charges. Au fur et à mesure que la fatigue augmentait, chacun allégea son fardeau, la poudre surabondante fut versée dans le gazon, on enterra le surplus de plomb et de cartouches; puis on pressa vers l'ouest et on se dirigea sur le Sabi. Cette nuit, avant qu'on eût passé la ligne des feux des sauvages, le bouvier Zambeez succomba sous le faix, et bien qu'on l'attendît longtemps, le matin il ne répondit pas à l'appel. Les premiers jours furent pénibles à l'excès. Sans feu la nuit comme le jour, de peur d'attirer l'ennemi sur la piste, on vécut de privations. Nos hommes marchaient éparpillés pour mieux dérober la trace de leurs pas. Dieu aidant on réussit à dérouter les poursuites des hommes d'Amalanga et d'Hambaboussoukou, et après une semaine de marche on découvrit le Sabi. Il était temps; car n'osant tirer, de peur de se trahir, ils avaient été sur le qui-vive toutes les nuits, dans cette région si infestée de lions que la forêt retentissait partout de leurs rugissements.
Dès lors, plus sûrs de la route et hors d'atteinte, on put songer à se pourvoir de gibier. Le jour où le dernier pain fut consommé, vers le soir, saint Hubert jeta ■ au devant de nos hommes affamés, un magnifique rhi- I nocéros avec son veau. Cape-Corps, un petit homme
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de quatre pieds et demi, planta une balle de six à la livre dans le flanc de l'animal. La bête s'arrêta, indécise entre l'assaut et la fuite. Cape-Corps cria au F. De Sadeleer de tirer. De Sadeleer qui portait mon Martini- Henry, épaula sur le dos de Tom couché, et logea sa balle dans l'oreille de l'animal. Le rhinocéros tomba, et Tom tua le veau à coups d'assegaie. Nos voyageurs remercièrent Dieu de la viande qu'il leur envoyait, en prirent chacun une bonne charge sur le dos et abandonnèrent le reste aux riverains, avides eux aussi du butin. Des antilopes fournirent la table le jour de l'Assomption, et souvent les Endunas furent payés au moyen de la venaison de nos chasseurs.
Enfin, après six semaines de fatigues et d'indicibles angoisses, le bon Père Law et nos bien-aimés Frères De Sadeleer et Hedley, les deux conducteurs et les deux hommes de Lobengula arrivèrent , sans autre désastre, au kraal royal d'Umzila.
Deux jours se passèrent avant que le roi reçût le Père Law en audience. Comme d'ordinaire chez les rois cafres, la visite de convenance fut froide. Umzila voulait voir le wagon, chose qu'il n'avait jamais contemplée de ses yeux.
Il donna ordre à nos hommes de prendre l'escorte qu'il leur donnait et d'aller chercher le wagon. Après bien des remontrances, Umzila finit par entendre raison, et donna au pauvre Père Law malade de la fièvre et épuisé, ainsi qu'au F. Hedley, l'autorisation de de-
meurer au kraal. Le Frère De Sadeleer, toujours prêt à tout et encore valide, partit doue, sans autres pro-
Le P. Augustus-Towry Law.
visions que son fusil, avec Cape-Corps et Tom et une escorte de trente nègres, à la recherche du wagon abandonné.
214 TROIS ANS DANS L'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
Laissons le courageux Frère reprendre sa longue et pénible route, sous la garde de Dieu et de ses saints anges, et revenons auprès du Père Law et de son cher compagnon le F. Joseph Hedley, retenus dans la ville du roi.
Mort du Père Aiigustus Lam. — Epreuves du Frère Hedleij.
Le Père Law était d'une taille moyenne, d'un teint bronzé ; il avait les cheveux blond foncé. Sa barbe rousse, ses yeux bleus et sa physionomie fine, pleine d'intelligence et débouté, faisaient de lui un type distingué de la race d'Albion. Ses forces, bien au-dessous d'ailleurs de son courage et de son zèle, avaient été minées depuis longtemps par onze ans de service dans la marine, par de longs travaux dans la pénible mission de Démeraradans la Guyane anglaise, suivies de trois années de professorat et d'apostolat dans les colonies de l'Afrique australe. Parmi nous, il se distingua toujours par une rare modestie malgré tout son savoir, par une bonté délicate envers tous, et par un zèle actif et ingénieux pour la conversion de ses nouveaux enfants. Beaucoup de personnes à Grahamstown et ailleurs, lui doivent leur admission au sein de TEglise, et lui gardent un souvenir plein de respect et d'admiration.
Dès son arrivée au kraal d'Umzila, une prostration
subite succéda à la surexcitation des derniers périls; la fièvre qui Tavait pris dès Umslangeen se déclara dans toute son intensité. Il comprit lui-même que son corps, épuisé par la maladie, par la privation et par les misères du dernier voyage, allait succomber. Le Frère Hedley, était lui aussi d'une santé faible et exténué de fatigue. Il fut saisi d'une fièvre intermittente, qui souvent se transportait au cerveau. Un énorme abcès se déclara à son genou et le cloua à côté du Père Law, sur le seul grabat de branchages qu'ils eussent. Ils gisaient dans une hutte caire, de la dimension et de la forme d'un four à pain. Cette cabane était souvent inondée d'un demi-pied d'eau.
Une vieille femme, envoyée sans doute parla reine, leur apportait l'eau et le cafir-corn (espèce de seigle rond) soir et matin. Pas d'autres serviteurs autour d'eux! Dans la hutte vivaient deux serpents, un cobra de trois pieds de long, gros comme le bras, et un autre moins redoutable. Ces reptiles protégeaient la nourriture de nos infortunés contre les souris et les rats qui remplissaient tout.
Le Père Law tomba bientôt dans une espèce de marasme. L'engourdissement faisait place au délire, et ne lui laissait que de rares moments de lucidité.
Dans ces instants fugitifs, le pauvre malade était d'une bonté touchante. Alors il causait avec le bon Frère Hedley et l'encourageait; en retour, le Frère Hedley lui lisait un chapitre d'un petit livre intitulé
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Préparation à une sainte mort, et puis ils fumaient une seule pipe à eux deux, jusqu'à ce que leur bonheur passager fît de nouveau place aux angoisses du délire ou à l'oubli que procure un instant de sommeil.
Le jour de sainte Thérèse, le Père Law célébra sa dernière messe. Pour le soutenir, le Frère avait tendu une corde de paille par-dessus le modeste autel, et, ainsi appuyé de la poitrine, le cher mourant put achever le saint sacrifice et communier une dernière fois. Il communia aussi son compagnon, sous forme de viatique.
Le F. Hedley ne pouvait se lever; le P. Law lui rendait les plus humbles services que l'état d'un malade peut réclamer, et lui-même, pour remplir ces pénibles offices, rampait sur les genoux et sur les mains jusque hors de la hutte. Ainsi il alla s'afi^aiblissant jusqu'à la fin d'octobre. Alors, se sentant mourir, il écrivit plusieurs lettres touchantes au R. P. Depelchin, au R. P. de Wit, à ses confrères et amis, à ses vieux parents. La dernière lettre fut détruite malheureusement par un des missionnaires dans un moment d'absence mentale. En voici une que j'ai sous les yeux :
« 12 octobre 1880, au kraal d'Umzila.
» Mes bien-aimés P.Wehl (?) et F. De Sadeleer, » disait-il, « je ne suis plus loin de ma fin. Je vous demande pardon de tout mon cœur, pour les scandales que
j'ai donnés et pour toutes mes impatiences. Je crois que le mieux est d'aller avec le wagon à Sofala, et de rester là jusqu'à ce que vous receviez de Florence des instructions du P. Weld. Peut-être pourrez-vous aller de là tout de suite à Port-Elizabeth, en faisant le tour de la côte, et après avoir vendu vos bœufs et votre v^agon. Vous ne pouvez pas demeurer ici actuellement. Vous n'avez pas de quoi vivre; vous ne pourriez que mourir tous. Ainsi donc, tâchez de gagner Sofala. Mettez tout en œuvre pour déterminer le roi à vous laisser partir, dussiez-vous lui engager le v^agon et les bœufs après que vous seriez arrivés à Sofala. Si, malgré cela, le roi refuse, alors, à votre place j'essayerais de tourner vers Bulawayo jusqu'à la limite de la mouche Tsetsé, et de là j'enverrais un exprès au P. de Wit (le P. Law supposait celui-ci à Bulawayo, mais il était àTati) afin qu'il vous expédie un wagon qu'il pourrait emprunter. Peut-être vous trouverez le cher F. Hedley mort également. Nos effets (bien peu de chose) seront laissés en la charge de la bonne femme ici. J'ai écrit au P. de Wit pour le paiement des serviteurs.
» Vôtre, en Jésus-Christ,
» AUGUSTUS-TOWRY LaW.
« P. S. — Le F. Hedley demande pardon à tous. Je donne ma couverture à la bonne femme quand je mourrai ; le F. Hedley la sienne quand il mourra. »
Cette lettre écrite au crayon d'une main débile fut ensuite repassée péniblement à l'encre. Après la mort du P. Law, le F. Hedley écrivit au verso : « La bonne vieille femme ne veut rien en partage, rien qui ait appartenu à un défunt; ainsi ces effets passeront à qui y tiendra. »
Le 30 octobre, le P. Law écrivit une dernière missive qui me parvint en décembre 1880, et que j'ai envoyée en Europe l'an dernier.
L'état du cher malade alla s'aggravant. La dysenterie survint, puis la jaunisse alterna avec la fièvrchaude et la fièvre froide. Au milieu de ce lamentable abandon, les derniers jours du cher malade furen éclairés par des rayons de grâces surabondantes, par des élans de confiance et d'espérances extraordinaires que le F. Hedley indique simplement en disant « Que ceux qui les éprouvent, les expriment ; je ne le puis. »
Au coucher du soleil, le 25 novembre 18S0, !■ F. Hedley, étendu à côté de son compagnon, disait les prières des agonisants, auxquelles le moribond répondait par signes, et enfin, vers les sept heures du soir, tous deux épuisés s'assoupirent. C'est dans cet état de délaissement suprême que le P. Augustus Lau mon frère et ami intime, s'éteignit, mûr pour la tern et pour le ciel.
Quand le pauvre F. Hedley s'éveilla, il appel' son compagnon, et, ne recevant pas de répons» ,
il lui passa la main sur la poitrine ; déjà les rats rongeaient le corps inanimé du vénéré défunt !
Le F. Hedley, incapable de bouger, tant sa jambe était gonflée, resta priant, couché sur le lit funèbre de sonbien-aimé Père, ets'épuisanten vain à défendre le cadavre contre les vils animaux qui le dévoraient.
Le F. Hedley transporté par les Gafres.
Quand le jour fut venu jeter quelque lumière dans le triste réduit, il réussit à se lever, et, s'aidant d'une courroie qu'il passa au corps du cher défunt, il put traîner le cadavre jusque hors de la cabane. — A force de promesses, il détermina un Gafre à enlever le corps.
Ce Cafre revint dire qu'il l'avait enterré. Le frère n'eut jamais assez de force pour aller vérifier l'exactitude du fait et reconnaître le lieu de la sépulture.
220 TROIS ANS DANS l' AMERIQUE SEPTENTRIONALE
Personne des nôtres n'a reparu là depuis. Plus tard nous ferons les recherches nécessaires, et sMl plaît à Dieu, nous élèverons un monument à la mémoire du Père Augustus Law, premier apôtre de ce pays.
La position du F. Hedley fut misérable à l'excès après la mort de son compagnon. Il exprima tant bien que mal, d'abord aux rares personnes qu'il voyait, et après s'être un peu remis, au roi lui-même, son désir d'être reconduit au wagon. La réalisation de son désir se fit attendre jusqu'au 17 décembre, d'après ses calculs, et pendant ce temps, il ne reçut pour entretenir sa triste existence, qu'un peu de millet et d'eau par jour. On ne doit pas accuser les noirs de cruauté. C'est toute leur nourriture à eux, et en donnant cela ils croient satisfaire à l'humanité.
Enfin le 17 décembre au matin, une horde de sauvages se pressa à sa porte. Le malade eut de la peine à comprendre qu'on allait l'emmener au wagon. Il recueillit ses pauvres bagages et la chapelle portative et serra les 48 livres sterling, restant des GO livres que le P. Law avait emportées de Gobulawayo. L'argent il le confia à la garde de la sainte Vierge, sa personne à saint Joseph, puis tournant un dernier regard vers la scène de tant de soufi'rances et de tant de douloureux regrets, il se mit en route. Il ne savait pas un mot de zoulou. A peine eût-il fait 500 pas, à la suite de ses légers et bruyants conducteurs qu'il lui fallut s'arrêter, rendu et affaissé. 11 fit comprendre
par gestes aux barbares qu'ils avaient à le porter. Un vieillard plus compatissant coupa un baliveau de mimosa; on y ajouta deux bâtons entrelacés de joncs et ainsi on improvisa un brancard suspendu, que quatre hommes vigoureux prirent sur leurs épaules.
Voilà le triste convoi en route.
De village en village on traîna le pauvre étranger, et de montagne en montagne, à travers les rivières, les marais et les jungles. Pour toute nourrriture une espèce de purée de blé cafre lui était donnée à des temps irréguliers.
Après quinze jours d'un si pénible voyage on arriva aux confins du territoire d'Amalanga et d'Hamba- Boussoukou. Ces brigands pressés de se remettre en grâce avec le roi, envoyèrent tous deux, des hommes pour recevoir le Frère et le ramener au wagon, en passant par leurs villes. Notre infortuné confrère se vit ainsi traîné duranthuit autres jours, tantôt d'un côté tantôt d'un autre, tantôt traqué par une bande tantôt par une autre. Deux fois on fouilla ses bardes et sa personne pour découvrir son argent (oupondo). Un des hommes prit en main le linge dans lequel il l'avait caché. Il crut que c'était du plomb et le rejeta par terre. La bonne Vierge y veillait.
Dans la suite, nous avons appris que le roi, à la nouvelle de la disparition du P. Wehl, avait envoyé dire à Amalanga : « qu'il avait à poster l'homme blanc contre un arbre ; que s'il ne savait s'y soutenir (s'il
était mort), Amalanga serait lié (pendu) au kraal du roi. » — Quant à Hamba-Boussoukou, il dut payer au roi huit bœufs pour la dureté dont il avait fait preuve envers les nôtres. On conçoit pourquoi l'attitude de ces deux capitaines avait changé.
Sur ces entrefaites, il arriva qu'on passa à proximité du kraal de la reine-mère. Cette digne femme désirait voir l'homme blanc, mais apprenant qu'il était mourant, elle donna ordre de faire hâte, et sans le voir elle le fit diriger à marches forcées sur le wagon. Elle donna huit poulets rôtis à la broche, pour sa nourriture ; le malade n'en reçut qu'une bouchée. F. Hedley ayant appris qu'on n'était plus loin du camp, écrivit un mot au F. De Sadeleer et, à force de promesses il parvint à dépêcher un Cafre vers les nôtres, éloignés de dix journées de marche. Une surprise des plus inattendues lui était réservée.
Le P. Wehl qu'on avait cru mort, vivait!
Ramené de Gouddou au wagon peu de jours aupnravant, il vint en personne à la rescousse du F. Hedle^ avec le fidèle Cape-Corps! Sept jours plus tard, 1 malade parvint au camp ; le 1 1 janvier il se trouva enfin dans les bras du F. De Sadeleer et du P. Wehl retrouvé ! Il ne pouvait en croire ses yeux. Ce ne fut que quand il eut touché, tâté les roues du wagon, qu'il fut convaincu qu'il ne rêvait point. Une nourriture saine et délicatement préparée par le bon De Sadeleer, le réconforta en peu de jours.
MONTRÊAI, 223
On put enfin se retrouver en famille et oublier, pour un temps, la misère des jours passés.
Retour du F. De Sadeleer au wagon.
Le F. De Sadeleer avait rencontré d'innombrables difficultés. Le roi lui avait donné une trentaine d'hommes, armés pour la plupart de lances (assegaie) quelques-uns de fusils à pierre. Mais ces gardes-civiques africains se pressaient de boire à chaque village; on eût dit une promenade militaire de soldats bourgeois. Le pire était qu'ils se débandaient pendant que d'autres, alléchés par la bière royale, venaient renforcer le sauvage bataillon.
Un soir, à cinq ou six journées du wagon, la ripaille avait repris de plus belle ; le Zoulou, Tom s'était selon sa coutume, mêlé à la troupe des bons vivants. Depuis longtemps le F. De Sadeleer sonnait le rappel, Tom ne venait pas! Accoutumé au fait, le Frère partit avec Gape-Gorps et une dizaine d'hommes, les autres disant qu'ils suivraient à l'aurore. Tom depuis la retraite du wagon avait eu le cerveau frappé, et toute idée de combat le faisait déraisonner d'efïroi. Ce soirlà, troublé par la boisson, il fut pris d'un accès d'épouvante dans la tente de l'Enduna, à la vue de quelques hommes armés. Il jeta sa poudrière dans le feu et tandis que l'explosion brûlait deux hommes du chef, le Zoulou, fou de terreur, saisit son fusil et cria :
« Ils sont là ! Je tire ! » et il braquait le canon de son arme dans le tas.
En un clin d'œil, TEnduna et ses hommes lui arrachèrent le fusil des mains; mais Tom dégaina son grand couteau et en larda affreusement l'Enduna; puis, ressaisissant son fusil, il s'élança par-dessus l'enclos et disparut dans Tobscurité. L'Enduna parut calme; mais depuis ce moment, malgré toutes les recherches, on n'a plus revu Tom. Il n'avait dans sa fuite, qu'une ceinture aux reins pour toute couverture, pour arme, son fusil déchargé, et point de munitions.
Dans sa folie, il doit avoir péri de misère ou être devenu la victime des lions ou de la vengeance du chef. Le F. De Sadeleer parvint au wagon après un mois de marche. 11 y retrouva le fidèle bouvier Zambeez, les dix-huit bœufs au pâturage, et toutes choses en règle dans le wagon. En voyant que les blancs s'étaient échappés de leurs mains, les Mâchonnas, redoutant que parvenus chez Umzila, ils n'attirassent la vengeance du roi sur' eux, avaient eux-mêmes rapporté le butin, formé un bon enclos, et gardé le tout avec soin.
Peu de jours après le retour du Frère, quatre Anglais survinrent. Ils étaient montés sur des mulets, ils apportaient au F. De Sadeleer l'heureuse nouvelle que le P. Wehl vivait. Ils avaient une lettre de lui, écrite en latin malheureusement. 11 était che?
le chef Machouna de Gouddou et on l'amenait vers le wagon. 11 n'avait pas voulu se laisser conduire par les Anglais. Ceux-ci disaient qu'il avait le cerveau dérangé. De Sadeleer attendit dix-sept jours encore. Enfin le P. Wehl arriva avec l'escorte de Gouddou^, bien portant, vêtu à neuf par les généreux Anglais, mais exalté au possible.
Nous n'avons rien pu savoir de certain sur les dangers de mort qu'il aurait courus, d'après ce qu'il disait, de la part des Machounas. Les Anglais et Grant n'ont rien entendu de pareil. — Que le pauvre égaré ait rencontré des difficultés sans nombre, cela se comprend. Il a dû endurer d'incroyables privations. J'ai appris des noirs, qu'on l'avait rencontré presque nu, et mourant de faim, à trois journées de Gouddou à l'ouest ^du Sabi. Grant, que de Gobulawayo j'avais expédié au secours des nôtres, a récompensé l'Enduna de la place. D'après son propre récit, le Père passa beaucoup de nuits sur les arbres pour se soustraire à la dent des bêtes; ensuite, trop faible pour y monter, il se tint sur les plateaux découverts, puis enfin, au milieu des hautes herbes, le plein air étant devenu trop froid. Il a dit au F. De Sadeleer qu'il n'avait pas passé le Sabi ; — d'autres fois il assurait Tavoir passé et avoir perdu dans un gué une de ses bottes qu'il portait à la main. Visiblement il divaguait, — il avait le cerveau dérangé par les émotions de sa cruelle position. Ceci est d'ailleurs conforme à l'impression qu'il
avait produite sur les Gafres de Gouddou. Ces sauvages rapportèrent à MM. Thompson et Blockley que le pauvre Père montrait la terre, et répétait : « Gobulawayo » ; puis déclamait, pérorait sans relâche, avec force gesticulations dans une langue inconnue.
J'imagine qu'il a éprouvé et suivi l'impulsion de tous les égarés. Quand un homme se perd seul dans ces immenses solitudes, dès qu'il se voit dérouté, il se trouble, il se précipite droit devant lui; puis, après une heure de marche, il s'arrête soudain, regarde, se retourne dans toutes les directions, et à la fin se met à courir de toutes ses forces jusqu'à ce qu'il s'asseye de lassitude. La nuit vient alors et il n'y a plus pour lui moyen de se retrouver, s'il n'a pas l'idée ou le sens voulu pour déterminer sa route par les étoiles, s'il n'a pas une volonté énergique pour imposer silence à ^■ terreurs et suivre le conseil de sa raison. C'est ce qi j'ai éprouvé deux fois moi-même, une fois près do Cradock, une autre fois dans les forêts du Gokwé et du Makloutsi, au pays des lions. Le F. Devylder s'égara une fois aussi et dans sa course furibonde il s'était dirigé tout juste en sens contraire. Au coucher du soleil il vit qu'il s'était trompé, reprit sa course en se retournant, et retomba sur le wagon.
Grâce aux bons soins du F. De Sadeleer et à r,a délicate cuisine, nos chers malades, Wehl et Hedley, se remirent à vue d'œil. Le saint Sacrifice de la messe fut célébré pour le repos de l'âme du P. Law et nos
Frères se retrempèrent aux divines consolations de l'Eucharistie, bonheur dont ils n'avaient plus joui depuis longtemps.
Entre-temps les vivres commençaient à manquer, le calicot et les couvertures pour en acheter, s'épuisaient rapidement. Il n'y avait d'ailleurs pas moyen de rester là. Le P. Wehl était indécis. Tantôt il voulait aller en wagon à Sofala, tantôt retourner à pied à Gobulawayo. Les deux choses étaient également impossibles et le F. De Sadeleer, voyant l'état mental du Père, prit énergiquement sur lui-même toutes les responsabilités. Lui et le F. Hedley décidèrent que De Sadeleer partirait à pied pour Sofala afin d'y acheter les vivres et les provisions nécessaires pour opérer le retour à Gobulawayo.
Au moment du départ le P. Wehl éventa le secret et prétendit l'accompagner à Sofala, ne voulant pas être « abandonné une seconde fois » disait-il. Il partit en effet avec le F. De Sadeleer, entreprenant une longue et pénible route à travers d'innombrables rizières, des marais immenses et des montagnes presque inaccessibles.
Voyaye de Sofala. — Mort du P, Wehl.
Ses funérailles.
En route la chaleur fut excessive, surtout dans les rizières et dans les marais remplis de poissons putré-
228 TROIS ANS DANS l'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
fiés qui exhalaient une odeur acre et fétide. Ce fut alors, surtout dans les derniers jours de la route, que le P. Wehl ressentit les atteintes de la fièvre et qu'il donna des signes manifestes d'aliénation mentale. Il se dressait de toute sa taille athlétique et prêchait aux sauvages d'une voix tonnante, en latin et en allemand. Il reprochait au F. De Sadeleer sa lenteur, disant qu'il faisait fausse route. Un jour, il s'éloigna tout seul et prétendit passer au milieu d'un vaste marais. Le Frère et les hommes durent le débourber et l'emmener de iorce. Depuis ce moment, il considéra son compagnon comme un ennemi; il ne voulut plus ni manger ni rester avec lui, ce qui navrait le cœui' du fidèle garçon. Bientôt il refusa toute nourriture et enfin il se joignit à deux mulâtres portugais avec lesquels il entra à Sofala, au pas de course, le soir du 9 au 10 mai, au moment où le Frère, qui le surveillait, y arrivait après lui.
La journée avait été accablante et le Père était horde lui-même. Il avait la tête en feu. Sur-le-champ il se mit à haranguer les Portugais accourus en foule autour des étrangers. Il prêchait en latin en criant à tue-lête, et les Sofalais le regardaient avec pitié. Le capitaine qui commandait le fort, le seûor d'Almeidn accourut avec le maire et s'approcha de nos deux hommes. Voyant le triste état du Père, le capitaine le déroba aux empressements bienveillants de la population et conduisit nos hommes dans sa propre maisoi
oùjil prit tous les soins imaginables du malade. La nuit le P. Wehl se mit à crier à gorge déployée, proférant sans suite des mots allemands, latins, portugais et matabélés. La matinée suivante fut meilleure. Il fît une promenade ; mais dans l'après-diner, comme il était occupé à acheter des effets à l'unique comptoir de Sofala, il eut une syncope effrayante. On le porta chez le commandant. Le soir, la fièvre et les transports au cerveau revinrent plus violents. Par un bonheur providentiel, un prêtre catholique venait juste d'entrer dans le port, dans la tournée annuelle qu'il accomplissait pour administrer le baptême et le mariage aux fidèles de la côte. Le prêtre lui donna l'absolution générale et Textrême-onction, et le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi, notre bien-aimé P. Wehl rendit Tâme dans une dernière et effrayante crise. Le transport au cerveau, suite de ses longues angoisses et des fortes chaleurs du dernier voyage, lui donna la mort. Les funérailles eurent lieu le 13 mai 1881. Toute la garnison portugaise fut sous les armes sur le bord de la mer. Huit soldats portaient le cercueil recouvert de drap noir et des ornements sacerdotaux. Les salves de mousqueterie furent tirées en Thonneur du missionnaire étranger. Le capitaine luimême conduisit le deuil, tandis que le bon prêtre, ancien élève des Jésuites de Lisbonne, sanglotait en récitant les prières liturgiques. Toute la ville suivit le cortège, protestants, catholiques et païens. Une pierre
fut élevée au cimetière catholique par les soins et aux frais du gouvernement portugais. — Nul ne voulut accepter quoi que ce fût pour les services rendus. Le capitaine Manoël d'Almeida Coëlho, le maire et le bon prêtre demandèrent comme souvenir la relique de saint François-Xavier, une croix et une médaille, qui avaient appartenu au vénéré défunt. Le F. De Sadeleer regretta plus tard de n'avoir pas conservé ces reliques pour les parents du P. Charles Wehl.
Une grande bonté, une assiduité exemplaire à l'étude des langues et une exactitude particulière aux exercices religieux et à la prière faisaient du P. Wehl un prêtre modèle. Que ma mort puisse être semblable à sa mort et à celle de ses trois vénérés prédécesseurs : les PP. Karl Fuchs, Joseph Terorde et Augustus Towry-Law. Ils ont donné leur vie pour Jésus- Christ.
Le 14 mai, le F. De Sadeleer, ayant acheté, en se servant du français, de l'anglais et du portugais, tout ce qu'il pouvait payer, reprit le chemin du wagon qu'il atteignit heureusement au commencement il juin, le 5, dans l'après-dîner.
Le retour.
Je laisse à penser quels durent être les sentiments mêlés de joie et de douleur qui assaillirent le bon F. Hedley, quand il vit revenir, mais seul, son bon
F. De Sadeleer. Ils se mirent à prier ; c'est tout ce qu'ils pouvaient faire.
Les pluies venaient de cesser et le froid arrivait. Partir à pied vers Sofala, pour le F. Hedley, était chose impossible et le wagon ne pouvait aider. Il fut décidé qu'on retournerait à Gobulawayo, non à pied, chose impossible aussi, mais en wagon, et cela, dès que les routes défoncées seraient séchées. Entre temps, voyant les populations voisines bien disposées, le F. De Sadeleer et Cape-Corps se mirent en chasse. Un matin, dans les eaux limpides d'une ravine, le petit Hottentot surprit un hippopotame énorme et le tua. Un buffle eut le même sort. Le F. De Sadeleer en abattit deux à quelques jours de là; mais Tun de ceux-ci lui donna la chasse à lui-même. Il eut le temps de grimper le long d'un rocher et de se percher là-dessus jusqu'à ce que la bête succombât par la perte de son sang. Des zèbres, des qwagas, des antilopes vinrent tour à tour garnir la table du maître d'hôtel, le F. Hedley. On donne le nom de zèbre, à Tanimal de l'espèce qui est rayé de bandes noires sur tout le corps, celui de qwaga au zèbre qui n'a point de raies sur les pattes. Les sauvages bénissaient de leur côté ces hommes blancs qui gagnaient leur cœur en remplissant leur estomac.
Des messages avaient été expédiés au roi avec des présents, pour demander « la route. » Comme le roi tâchait de temporiser, le Frère lui fit dire par l'Enduna
du kraal voisin que si dans dix jours, le 28 juillet, les guides demandés n'arrivaient pas, ils partiraient sans guides pour le roi des Amandébélés, le puissant Lobengula. Les guides n'arrivèrent pas, et le matin du 28 juillet, les deux Frères, Cape-Corps et le fidèle Zambeez attelèrent les treize bœufs qui leur restaient, prirent un copieux repas, emballèrent le peu do choses qu'ils avaient, et fouettant leur attelage, ils se dirigèrent vers le col oîi ils avaient d'abord abandonné le wagon; car le F. De Sadeleer avec les gens du roi, avait rapproché le wagon d'une centaine de milles du kraal d'Umzila. La chasse ne fut pas aussi abondante en route, qu'autour du quartier d'hiver. Cependant on tua encore de quoi vivre.
Ils abattirent deux rhinocéros, l'un à deux ou plutôt trois cornes blanches, l'autre à une corne noire.
Le rhinocéros blanc est devenu rare. Le gouvernement anglais a promis 10,000 livres sterling à qui en apportera un à Londres. Jemmisson, l'an dernier» a importé en Europe une tête de rhinocéros blanc, la première qui soit en Angleterre. On tua bon nombre de rooibocks, hartebiest, blessbocks et waterbocks. On n'en tua pas de toutes les espèces; car il y a environ soixante-dix variétés de ces magnifiques antilopes. Moi-même, je n'en ai vu que huit espèces en liberté.
Par une providence spéciale toutes les populations Mâchonnas, qui à l'arrivée, s'étaient montrées si hos-
tiles, Amalanga le brigand des jours, et Hamba Boussoukou le maraudeur des nuits, rivalisèrent euxmêmes de prévenances envers nos hommes au retour. Le timor Domini, la crainte de Lobengula et d'Umzila avait été Vlnitium sapientiœ.
De kraal en kraal, les jeunes gens venaient cette fois s'offrir pour rouvrir ou frayer la route, et en vingtcinq jours on parvint sain et sauf, au lieu où le wagon avait été abandonné, et où le P. Wehl avait disparu l'année d'avant. Là, ils revirent les ossements du destrier du P. Law, le fameux « Lighlning » qui faisait jusqu'à un quart de lieue à l'heure et que son maître avait acheté vingt-cinq livres sterling ! Dans la boue d'un ruisseau, on ramassa la selle rongée par les hyènes et les chacals. Les lions s'étaient contentés de la chair du bucéphale catholique.
Nos hommes contemplèrent avec émotion les trappes où le « front ox » avait péri et où le F. De Sadeleer avait failli mourir, enterré vif. Apres un séjour suffisant pour déterrer les cartouches et le plomb, ils continuèrent leur chemin, de jour en jour moins difficile parce qu'ils retrouvaient leurs anciennes ornières. Ils tournèrent autour de la ville de Sèbumbum, au sud de Umtigéza et allèrent passer le Sabi au gué de l'année précédente.
Ils entraient en pays ami. Leur route allait désormais traverser le territoire de Lobengula. Aussi débouchèrent-ils alors la dernière bouteille sauvée par
234 TROIS ANS DANS I.'aMÉBIQUE SEPTENTRIONALE
le F. De Sadeleer et ils burent tous les quatre « à lem santé réciproque. » Braves gens ! ils l'avaient biei mérité, et j'eusse applaudi à leur joie si j'avais pu lej voir dans ce moment.
Bientôt ils retombèrent sur la route des chasseurs* Laissant au nord les Entab'Insimbi, ils traversèrenf rUmniati et la Sébakwé. Ils passèrent par Umslangeei où ils furent reçus comme en triomphe par les minis* très et les habitants protestants, puis doublèrent h mont Enduna (Entab'Enduna) pour aller à GhiloJ La dame de la maison, femme de l'ex-ministi protestant Th..., les aida le mieux qu'elle put. C'est d^ Ghilo que le F. De Sadeleer m'envoya à Bulawayo uni lettre ainsi conçue : « Eerwaardc Pater en Broederaj Wy zyn hier, ik, Br. Hedley, Cape-Corps en Zambeezj onze ossen zyn allen vet, uitgenomen dry die do( zyn, en Tom ook, of verloren, dat weet ik niet. Koi als t'u blieft, want ik zou den koning niet geern me< zeggen als ik zou willen. Wy zullen over morgen in Gobulawayo zyn. Er is geen tent op onzen wagen want zy is er af. » Ce qui signifie : « Révérend Père et chers Frères. Nous y sommes, le F. Hedley et moi, Cape-Corps et Zambeez. Nos bœufs sont tous gros et gras hormis trois qui sont morts et Tom aussi, ou perdu, je ne saurais dire. Venez, s'il vous plaît, à nous; car je n'aimerais pas de dire au roi plus qu' je ne voudrais. Nous serons à Gobulawayo après demain. Il n'y a pas de toile sur le wagon, car
elle est emportée par les buissons de la route. » Cette lettre si laconique me disait assez la double et lamentable perte que nous avions faite. Je n'avais pas de cheval, mon rossinante était au service de la station de Tati, où le R. P. de Wit, dans ses vieux jours, apprenait à monter à cheval, pour rendre plus de services aux nègres dispersés. Je dus donc me contenter d'envoyer prier MM. Philips et Fairbairn, alors chez le roi, d'interpréter prudemment les nouvelles apportées par nos Frères. Ces messieurs firent fête à nos hommes, et enfin, le V octobre 1881, j'eus le bonheur de serrer dans mes bras ces deux bons et fidèles serviteurs de Dieu, si admirablement dévoués et que le Ciel nous ramenait à travers tant de périls.
Le F. Hedley se porte mieux que jamais. Le F. De Sadeleer souffre d'un peu de fièvre intermittente (polder koorts) rapportée de Sofala, mais le mal va s' effaçant. N'en ayant pas de (/ras, nous tuâmes le veau maigre ; nous fîmes main basse sur les plus gras chapons et nous fêtâmes le retour de nos Frères sauvés des eaux de tant de douleurs.
Pour comble de joie, le P. de Wit qui ignorait tout, nous arriva à l'improviste de Tati, et eut ainsi la joie de trouver ensemble quatre des onze premiers pionniers de 1879 : les deux revenants d'Umzila, le F. Nigget moi. Quatre jours après, le P. de Wit emmena à Tati le F. De Sadeleer^ bien que le bon Frère eût eu ce jour-là une forte atteinte de la fièvre. J'eusse
préféré le garder à Bulawayo, — dans l'air salubre de mes montagnes ; mais ce que l'obéissance ordonne vaut mieux.
L'expédition d'Umzila coûta ileux vies précieuses, un guide dévoué et plus de cinq cents livres sterling. Dominu.s dedit^ domiims ahstidit; sit nomen Domini benedictum.
Avant de partir d'Umzila, les Frères avaient eu la prudence de faire savoir au roi que de nouveaux aba- /m?î(/z>/ arriveraient prochainement; car ils n'eurent jamais l'idée que la mission dût être abandonnée, ce qui, j'espère sera comme ils l'ont pensé ; ainsi plaise à Dieu (1).
J'ai payé largement les deux serviteurs survivants. A Zambeez, le fidèle bouvier, je remis une carabine de 125 francs, deux livres de poudre, huit livres de plomb, cinquante capsules, un briquet et une charge de vieux habits. Il est parti t itabile » (heureux) et « nnotUe » (riche) pour longtemps. Ces honoraires si minimes à nos yeux sont une vraie fortune en Afrique. Un coup de fusil peut valoir un éléphant dont l'ivoire vaut de 50 à 1,000 francs I Ginquant( capsules sont donc un trésor.
Cape-Corps engagé pour trois livres sterling seulement, reçut une vache, une carabine, deux cents capsules, une barre de plomb, dnux livres d'étain, un
(1) La missioa du pays des Machouaas a élé reprise en 1891.
chapeau, un couteau, des habits et huit livres sterling, en tout la valeur de vingt-sept livres. Lui aussi est parti content et satisfait. On l'est à moins en ce pays-là.
Voilà, mon R. P. le récit fidèle, quoique succinct de tout ce que le bon Dieu a décidé de la mission d'Umzilas. Lœius exitus ce fut, mais hélas ! quel retour ! Que la sainte volonté de Dieu soit faite. Il ne doit arriver que ce qui lui plaît; autre chose ne vaudrait pas nos peines.
J'apprends en ce moment le massacre de trois des Mazizis et d'une de leurs femmes par ordre de Lobengula. Cette exécution sommaire s'est faite hier. Le roi n'oubliera jamais la violence laite par un Mazizi à une des reines matabélés.
Je me recommande aux bons et pieux souvenirs du R. P. Baesten, du P. S., je dirais volontiers de toute la chère Province Belgique dont les travaux et les succès me comblent de joie.
Votre tout dévoué, Ch. Groonenberghs, s. J.
Cette lettre et les deux récits qu'on vient de lire donneront assez bien la note des conférences et des sermons qui me sont demandés. Le but reste le même : promouvoir la charité des fidèles, et stimuler leur zèle pour le soutien des œuvres apostoliques parmi les races du « Continent obscur ». Comme les auditeurs
238 TROIS ANS DANS l'aMÊRIOUE SEPTENTRIONALE
auxquels je m'adresse, s'attendent à être édifiés sur les travaux des missionnaires et sur les progrès des œuvres dont je viens plaider la cause, il est naturel que je choisisse le thème ordinaire de mes discours dans les documents nombreux que m'offrent les rapports de mes confrères d'Afrique et mes propres souvenirs.
La nationalité des divers auditoires que je rencontre, l'âge et la condition me forcent à modifier le ton, la forme et le choix des matières selon les circonstances. Tous les idiomes de l'Europe se parlant dans TAmérique du Nord, j'ai besoin du don des langues pendant un certain temps.
Je prie Dieu qu'il me l'accorde dans la mesure de mes besoins. Il y va du succès de l'entreprise qui n'est autre que le soutien de la grande œuvre des missions, la propagation de notre sainte foi.
21 août. — Montréal sur le fleuve Saint-Laurent, porte bien son nom.
C'est jusqu'au havre de Montréal que les plu.grands vapeurs, les vaisseaux du plus fort tonnage, et de vingt à vingt-trois pieds de tirant d'eau, peuvent monter à pleines voiles et échanger les produits du vieux monde contre les richesses du nouveau.
Montréal est la ville des églises, des tours, des minarets, des coupoles et des dômes. Montréal, bâtie sur l'île de ce beau nom, est la reine du commerce de l'Amérique anglaise. Cette île a onze lieues de long
et trois de large. Le beau fleuve qui la baigne et l'embrasse, est large d'un mille de chaque côté, et des îlots pittoresques ajoutent à sa splendeur. Sainte- Hélène est un de ces îlots et la uiiniature de la prison du grand captif.
Jusque dans ces dernières années, les Sulpiciens restèrent les seigneurs de l'île de Montréal. Cédée à la Compagnie de Saint-Sulpice au temps de l'occupation française (1662), cette île se peupla autour du séminaire, lequel continua longtemps à prélever « la dîme par capitation » d'une piastre par communiant. C'est avec ce revenu croissant que plusieurs églises et divers monuments de cette superbe ville ont été bâtis. Ce droit de taxe n'a pas été révoqué mais depuis des années les messieurs de Saint-Sulpice ne le revendiquent plus guère.
Il n'y eut longtemps qu'une ou deux cures dans la ville. Il y a maintenant vingt-et-une paroisses et plusieurs autres églises.
Au centre de cette grande île de Montréal s'élèvent à cinq ou six cents pieds, et se dressent majestueusement dans les airs les flancs boisés du Mont-Royal.
Quelle fraîcheur dans ces bois, quelle délicieuse ascension ! Ce sont les bois de la Cambre montant en spirale !
Sur la douce pente s'étend un paradis aérien -, c'est Ville-Marie, ou Villa-Maria (1).
(1) Actuellement les sœurs de Notre-Dame du Canada sont au
Dans ce splendide monastère, au temps des grandes retraites, quatre cents Sœurs de Notre-Dame chantent les louanges de la reine des cieux. Cette « villa » d'édifices romans dresse ses minarets, ses tours élancées jusqu'aux nues.
C'est le plus splendide couvent moderne que j'aie jamais vu. Un pensionnat y est attaché, dans lequel 280 jeunes filles reçoivent une éducation supérieure.
Je ne me rappelle pas d'abbaye dont la vue d'ensemble m'ait autant frappé.
En montant plus haut, on entre dans une forêt majestueuse oii les hêtres, les bouleaux, les érables, les mélèzes, les ormes, les chênes et les saules pleureurs varient le paysage à l'infini. Là, tout est solennel, sévère, imposant de grandeur!
On est dans la forêt vierge ; là se trouve la demeure des morts, donnant à travers des éclaircies, un horizon lointain sur l'immensité des solitudes, comme pour appeler nos espérances vers les rivages éternels. C'est le cimetière de Montréal, le Campo Santo, qu'on traverse comme pour monter dans un ciel, la cime du mont, le Mont Royal 1
(juel spectacle s'offre ici à l'œil émerveillé ! L'^
nombre de 884. Elles donnent l'instruction à 18,000 enfants. Les sœurs de Marie sont au nombre de 500. L'arcbevéché de Montréal compte 550 prêtres, 378 églises, 3 séminaires et petits séminaires, 110 couvents, 20 collèges et pensionnats, 12 noviciats d'hommes, 13 de femmes, 420,000 catholiques.
grand fleuve, un des plus beaux du monde, le Saint-Laurent, coule à plein bord, majestueux et puissant, au-delà de la ville, assise autour du Mont- Royal. Sainte-Hélène, l'île de Saint-Paul et les Rapides animent les eaux. Plus loin, s'avancent et s'effacent des plaines immenses, des monts vaporeux, derniers échelons des géants de la terre, qui reportent Tesprit vers ces Montagnes Rocheuses, animées des vivants souvenirs de la vie du P. Desmedt!
Gomme noyée dans la profondeur de l'abîme et dans les grandes eaux du Saint-Laurent, émerge la ville de Montréal, avec ses chalets rouges, ses églises blanches, ses tours imposantes, ses innombrables minarets, ses touffes de verdure, ses parcs, ses colonnes de fumée, son immense pont Victoria à vingt-trois arches de cent mètres chacune ! Quel spectacle grandiose ! Il est difficile d'en trouver un plus grand et plus calme à la fois.
Doré par le soleil couchant, Montréal est bien beau; tout chante à l'oreiUe du voyageur émerveillé, les clochers, le feuillage touffu, l'infatigable cigale, et les mille habitants de la forêt.
Heureux le peuple qui vit ici autour de ses clochers, passant comme ses pères dans la simplicité des âges de foi, ne connaissant que l'Eglise et la patrie, la famille et le travail !
Et quelles églises et quelles familles !
Des églises toutes en pierre de taille, des tours brille
242 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
lantes au soleil ; des familles de douze, vingt-quatre et trente-six enfants !
Les enfants font la richesse du père. Dieuetlagrande nature les nourrissent !
« Heureux le peuple dont Dieu est le Seigneur! »
Je fis route un dimanche avec un jeune fermier qui cultive les choux et conduit un beau cheval.
Il a deux sœurs au couvent, et quatorze dans le monde ! Son père et sa mère encore jeunes (soixante-huit et soixante-douze ans) travaillent comme à trente ans, et au jour de leurs noces d'or, ils réunirent l'an dernier, leurs cent cinquante-cinq enfants et petits-enfants !
Il en manquait deux vivants, qui étaient au couvent du Sacré-Cœur, bien loin!... et on pleura beaucoup sur les morts ! Oh !.. . voilà qui rappelle le bon et pieux Jacob du vieux temps !
Un mot sur la dîme et sur la mainmorte.
11 y a dans le chapitre de Montréal un archidiacre qui au berceau fut payé en dîme à son curé (sic), parce qu'il était le vingt-sixième enfant de sa mère et de son père ! Son père payait à l'église, et tout père paye la vingt-sixième botte de foin, de paille, etc. . comme il tâchera de payer le vingt- sixième enfant ! Personnn'y trouve à redire.
Les églises et les couvents, comme toutes les institutions publiques d'ailleurs, jouissent de la mainmorte ! Qu'ils sont arriérés, n'est-ce pas, ces Canadiens I Ah ! les éteignoirs !
Mais, savez-vous ce qu'ils éteignent tout autour d'eux? Ils éteignent les églises protestantes à Montréal et ailleurs ! Il en est assez bien à vendre. Ils éteignent les Anglais, qu'ils pressent et repoussent tout doucement vers l'intérieur et vers la mer. Les protestants anglais, eux, suivent ici la grande façon, la mode de France : deux enfants ou un seul, si pas moins !
Courage, courage ! 0 prudes et prudents de ce monde !
Montréal compte cent à cent vingt mille catholiques, contre soixante mille Anglais et étrangers. Québec compte cinquante à soixante mille catholiques contre vingt ou dix mille Anglais.
Quel dommage que comme correctif, le libéralisme commence à éclore, ce fruit vénéneux de la francmaçonnerie, qui se dilate ici, surtout parmi la partie anglaise de la population.
Ce serpent envieux est entré dans ce paradis !
Je prie Dieu qu'il daigne aider Léon XIII à veiller sur ce beau jardin du Père de famille.
Hier, 20 août, j'ai été à deux lieues d'ici visiter la famille de feu mon compagnon démission, le P. Bourdon, mort l'an dernier, dans l'Afrique australe.
On peut comprendre comment son père, sa mère et ses sœurs ont écouté tout ce que je leur ai dit pendant trois heures, sur leur enfant et frère, martyr de sa charité, comme il eût désiré Têtre en répandant tout son sang.
244 TROIS ANS DANS L'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
Quelle sainte joie de le savoir à jamais offert pour Dieu, et accepté par Lui !
Ces pauvres gens qui n'ont encore que vingt-six en fants et petits-enfants, désirent en donner plusieurs au bon Dieu, et à mesure qu'ils voudront passer au service de l'Eglise, ils les enverront aux écoles apostoliques de Belgique et de France !
Dans les « chars ». — Un palais flottant. — Les mille Iles. — La nuit. — Le lac. — Toronto. — Commander Law. — Le mirage. — Le rivage des États-Unis. — L'expédition franco-canadienne. — Le Niagara. Première impression. — A vol d'oiseau. — Les Meeting-Camps des Méthodistes. — L'onèida Free love. — La table hospitalière du Carmel. — Encore un regard.
24 août. — Je prends congé du R. P. Turgeon et des charitables Pères de Montréal qui ont été vraiment bons pour moi.
Dans l'après-dînée, je m'installe dans un magnifique « char » de première classe, un de ces salons ambulants d'Amérique, auprès desquels nos wagons-lits d'Europe sont des cabinets. Ces voitures du « Grand Trunk » canadien ont une vingtaine de sophas à deux places, recouverts de velours rouge et bleu. Ils sont longs d'une quinzaine de mètres et roulent sur quatre paires de roues, accouplées en deux trucs mouvants de quatre, système qui, malgré la longueur des wagons, facilite le passage des courbes, à pleine vitesse.
Dans ces chars y chefs-d'œuvre d'ébénisterie, on circule sur toute la longueur. Aux extrémités de chaque char il y a le cabinet de toilette, et le buffet de rafraîchissements.
Des garçons offrent, sur le parcours, tous les fruits que l'Amérique fournit, depuis les pêches jusqu'aux bananes, depuis les mirtils de la Gaspésie jusqu'aux oranges du Maragnon. La tabagie est dans un wagon attenant et séparé, réléguée audelà même des cabinets.
Voilà donc le pauvre de Jésus-Christ logé comme les princes du dollar, et nous partons à fond de train le long du SainL-Laurent qui s'éploie comme un bras de mer entre deux océans de verdure.
Après deux heures de route nous descendons au débarcadère du « Coteau. » Un steamer, le Spartiate, arrive comme un palais flottant, brillant d'azur et d'or, frayant triomphalement sa pénible route parmi les tlots puissants du géant des fleuves. Nous y montons à plus de trois cents.
C'est un théâtre mouvant, où les loges sont de cabines.
Les prêtres, les religieux et les instituteur payent demi-place. Nous nous installons comm< Fur les vapeurs du Sud, le « Durban » ou le « Drummond-Castle ». La cloche nous appelle; un dîner de gala nous est oflèrt pour cinquante sous. Parfait! Nous escaladons le haut-pont, et nous voilà
partis pour le plus intéressant voyage que soixante lieues de route peuvent fournir en quelques parages du monde que ce soit.
La Lesse avec ses mystérieux méandres, la Meuse avec ses ruines romantiques, le Rhin avec ses châteaux aériens, les rivières de la Touraine et du Béarn, les îles de la Zélande,les côtes d'Albion, les rivages d'Afrique, l'azur de Madère et l'or du Cap : tout cela va passer sous nos yeux, trop petits pour tant de merveilles. Cette fois avec raison : Conticuere omnes, intentique or a tenehant ; tous gardaient le silence, remplis d'idées et pris de l'amour du beau.
Celui qui voit Dieu dans les œuvres de sa belle nature, a le cœur plein et l'âme en méditation. Mon chapelet roulait à travers mes doigts à mon insu, tandis que mes pensées voyageaient dans l'immensité des eaux, du ciel, des rivages sans fin.
Le soleil se couchait à notre droite, pendant que la pleine lune sortait des flots, rouge comme un foyer, grande comme un monde. Les voilà qui émergent voilées et humides, les « Mille Iles » du Saint-Laurent.
Elles sont plus de mille, elles sont seize cents. Leurs silhouettes sont bizarres et fantastiques, apparaissant tantôt comme des escadrons échevelés, tantôt comme des vaisseaux à la mâture balayée par l'orage.
Quelques barques filent silencieuses à côté de nous, des vapeurs passent comme des flèches, emportés par les rapides.. Ce sont les Mille et tme nuits!
A deux heures le froid devient perçant, et les vapeurs s'abattent : mon ulster épais ne me protège plus de sa bienfaisante chaleur. Je m'en vais m'étendre au grand salon sur un des canapés bourrés de velours et de satin, et tout en regrettant à moitié ma paille d'Afrique, après avoir entamé « Matines » pour le jour qui a commencé, je m'endors au coucher de la lune, en attendant le lever du soleil.
A cinq heures précises nous voilà, tous trois en une ligne, la lune avec son voile azuré, moi avec mon ulster brun, et la pâle aurore portant la lampe vermeille du plus beau des soleils levants.
Quelle impression de fraîcheur j'éprouve à regarder aux deux extrémités des eaux, et sur le pont perlant de mon « Spartiate», et dans les remous des flots, et sur les îles verdoyantes de l'interminable archipel! Déjà les touristes montent leurs barques et les pêcheurs matineux étendent leurs lignes dans les criques.
Çà et là les fenêtres s'ouvrent aux palais bâtis par l'opulence de New-York et de Philadelphie, sur ces îlots magiques qui portent les noms les plus r«' cherchés écrits sur les rochers. C'est l'île de « Bien-
venue », de « mon Plaisir », de » Mienne pour toujours », de « Sans-Souci », « Welcome, our own Royal Island », « mellow Light » etc., etc. Dans cette terre de liberté et de socialisme, chacun s'accroche au sol à qui mieux !
Pauvres amants de l'insaisissable bonheur, ils écrivent, ces princes de la fortune, en lettres de pierre, des vœux de félicité que le sort trahit et s'empresse de changer en de hâtifs ennuis. La plupart de ces chalets, de ces villas charmantes, de ces féeriques palais sont déjà fermés. L'isolement ne plaît pas aux financiers, et le murmure des ondes, et le « frisilis » des feuilles n'ont point d'attrait durable pour l'oreille de celui qui compte les dollars et les sterlings sonnants. Dans deux semaines tout sera fini et la première bise qui aura jauni rérable et dépouillé l'ormeau des mille rivages , aura chassé aussi le dernier marchand de la fiévreuse Amérique. Resteront quelques hardis chasseurs qui poursuivront le canard et le plongeon, les foulques et les outardes que l'iiiver ramène des bords polaires.
Las d'admirer, et fatigué de voir, je repris mon chapelet, puis mon bréviaire ; puis de nouveau, Dieu ayant eu son bon compte, j'allai partager mes impressions avec mon compagnon de voyage, le P. Louis [Allas Gunter), un vénérable prêtre carmélite dont l'humble monastère veille et prie nuit
250 TROIS AXS DANS LAMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
et jour au-dessus de ce Niagara qui affole le monde entier d'une irrésistible curiosité.
Avec la seconde nuit, passa la longue série des innombrales îles, et le matin du 26 août, quand j'eus fini de prier pour l'Afrique et pour l'Europe, pour ma famille noire et ma famille blanche, pour les vivants et pour les morts, je me trouvai surpris de moi-même en me voyant, en toute réalité, voguer à pleine vapeur sur ce lac immense dont le nom sauvage avait frappé mon enfance, ce majestueux Ontario, père du Saint-Laurent, et fils des vastes mers intérieures qu'on appelle l'Erié, le Michigan et le lac Supérieur.
Il était deux heures et demie de l'après-dînée quand nous entrâmes en rade de la grande ville de Toronto, âgée de trente ou quarante ans, et comptant cent vingt mille habitants, d'innombrables monuments, et dix-sept mille catholiques.
Au quai, je trouvai le « commander » Frédéric Law, fils de W. Towry-Law, du palais de Ilampton-Court, et frère de mon bien-aimé et tant regretté compagnon, le R. P. Augustus Law.
Un sentimentmêlé de vivejoie et de pénible émotion nous fit amis dès le moment où nous nous rencontrâm es. Un passé qui survivait dans un regret commun nous unissait en cet homme dont nous étions frères tous deux. Sans banalités aucunes, nous commençâmes à l'instant le récit lugubre des
derniers mois et de la mort de mon compagnon d'armes, ci-devant cadet-royal, lieutenant de marine, puis converti, et prêtre dévoué, enfin martyr de son héroïque mission.
John-Joseph Lynch, archevêque de Toronto, décédé le 12 mai 1888,
Le p. Gunter marchait à côté de nous, croyant que nous nous connaissions de tout temps, et respectait ce qu'il croyait notre intimité.
La veillée se passa tout entière à redire les vertus du vénéré défunt, et cette douloureuse ago-
nie, cette sainte mort dans la hutte désolée d'Umzila.
Le lendemain 27, nous allâmes visiter Sa Grandeur Monseigneur l'Archevêque de Toronto et, après un tout gracieux accueil, je célébrai la sainte messe pour notre frère Augustus Towry Law.
Le déjeuner se fit au riant chalet du commander. On se promit de se revoir et nous retournâmes au port où nous montâmes, le P. Giinter et moi, à bord du Chicora^ un des légers avisos qui gardèrent le canal canadien durant la guerre de Sécession.
li'Ontario est immense comme un bras de mer toutefois, on n'y perd jamais entièrement la terre de vue. Nous vîmes çà et là quelques mouettes et quelques plongeons , des vapeurs lointains , des vaisseaux qui, par un effet de mirage, semblaient voguer au-dessus de l'horizon fondu avec le ciel.
C'est tout ce que l'Ontario nous montra durant deux heures encore, et enfin parut le rivage des Etats-Unis, tandis que les deux forts du fleuve Niagara surgissaient lentement des eaux. La côte semblait s'élever en collines superposées, des forêts s'étageaient les unes sur les autres ; tout au-dessus, montait jusqu'aux nues la colonne funéraire du général Brock, mort pour l' Angleterre, en 1812, en sauvant le Canada de l'invasion américaine.
Un moment, les passagers se portèrent tous à la proue, et le steamer plongea sensiblement. J'aperçus alors deux hommes dont la physionomie m'intrigua. J'approchai. C'étaient des Français. Ces messieurs se plaignaient l'un à l'autre « de la hêtise anglaise qui ne comprend pas la langue française, connue du monde entier. » C'est que ces messieurs, ne comprenaient pas la langue anglaise et parlaient le français à tour de bras, sans parvenir à se faire entendre. Je les tirai d'embarras en leur servant d'interprète. Ils entendirent le P. Gunter me parler de l'Afrique et du Congo!
Les messieurs furent intrigués. Ils eussent voulu me demander mon nom, et me glisser leurs cartes. J'évite toujours les accointances impromptu en pays étranger, et je gardai l'incognito. C'étaient des messieurs de l'expédition franco-canadienne du curé Labelle, venus pour inspecter les nouveaux territoires d'émigration au Manitoba.
Nous débarquâmes au fort Niagara, à l'entrée du fleuve qui fait suite ou avant-corps au Saint- Laurent, et qui mesure, en cet endroit, mille mètres environ. Un train nous emporta vers les fameuses cataractes, du « sourd grondement » desquelles Chateaubriand a rempli l'Europe. Il était six heures et demie du soir quand nous descendîmes des « chars », au sommet même du bord abrupt, où d'un coup, sans préparation, nous devions nous
trouver en face de la soi-disant première merveille du monde, la merveille des merveilles, le fleuve tonnant, l'abîme fumant, en un mot qui dit tout, le Niagara I
Je suis donc parvenu, au service de mon Dieu, en vue d'un spectacle que des millions d'hommes rêvent de voir, sans jamais y parvenir ; et ce spectacle grandiose n'est pour moi, dans la grande part que Dieu m'a faite, qu'un petit grain de ce centuple qu'il promet à ceux qui abandonnent quelque chose pour Lui. Combien de riches et d'ambitieux de Belgique savent, ou peuvent, ou osent se permettre le luxe que ma pauvreté de serviteur de Jésus-Christ me paye! Et je ne suis qu'à la porte du palais des merveilles : le monde entier s'ouvre devant moi ! A Dieu ne plaise que j'oublie de le remercier de ses dons ; à Dieu ne plaise aussi que j'y attache mon cœur, et que je prenne plaisir à quelque chose qui ne soit pas Lui. Je désire meii dier pour mes frères d'Afrique ; je désire servir mes pauvres noirs du désert, et, des bords du Niagara sonore^ mon esprit reprend son vol vers les rives du Victoria tonnant. Là est mon cœur, et je m'ennuie d'être dans l'abondance tandis que mes frères souffrent là-bas, et qu'ils espèrent en moi pour les soulager, pour les aider dans leur misère et dans leurs saints labeurs.
Que ne puis-je dire que leurs vœux sont exau-
ces, et que j'ai déjà réuni ce qu'il leur faut de ressources pour propager le règne de Jésus-Christ, pour avancer l'œuvre de la civilisation vraie de l'Afrique ! Ma vie n'a pas d'autre but maintenant.
Et voici donc devant moi le Niagara !
Je me suis trouvé un jour sur la crête des falaises abruptes d'Abbadia. La haute mer engouffrait ses flots orageux dans la baie de Fontarabie, et les effrayantes vagues s'élançaient comme des montagnes contre les rochers où je me trouvais hissé. Le grondement et les secousses successives, semblables au tonnerre roulant, étaient dominés par un son souterrain pareil au bruit amalgamé d'une grande ville au-dessus de laquelle monte et flotte l'airain de toutes les cloches. J'ai entendu Paris de Montmartre, et Londres des hauteurs de Sutton. J'ai vu l'océan assaillir les rochers de Port- Elisabeth et jeter quatorze vaisseaux sur cette côte. Le Niagara n'est pas cela.
C'est le sifflement sonore de la grève d'Ostende au lendemain d'un gros temps. L'oeil s'accoutume d'un coup au spectacle grandiose mais uniforme, mouvant mais régulier, de cette masse d'eau qui descend dans un abîme à la fois trop grand pour charmer, trop petit pour subjuguer.
Sur les rivages de l'océan en furie, l'homme se sent néant, et il subit l'impression de l'immensité. Ici, l'homme se sent quelque chose, et il cherche
ce qu'il doit admirer. Ceux qui pénètrent sous le dôme de Cologne ou dans Saint-Pierre de Rome doivent commencer par arpenter les nefs pour en mesurer la grandeur. Marchons donc au-dessus et au-dessous du Niagara. Lesublime^ dit-on, échappe à la description. Tâchons cependant de traduire nos impressions.
Le lendemain de mon arrivée, après avoir célébré la sainte messe au magnifique couvent de Loretto qui, posé près du Carmel, domine toutes les cataractes, je montai en une légère voiture attelée d'un superbe cheval noir que conduisait dextrement le Père Gunter, un enfant des bords du Mein en Allemagne. Nous descendîmes dans nie appelée « des Cèdres » et qui devrait se nommer « l'île des Thuias ou des Cyprès ». De l'île des Thuias rabougris, écrasés, tordus, ou étêtés par le poids des glaces de l'hiver, nous passâmes le long du rivage canadien en descendant jusqu'au niveau supérieur des cataractes.
Là nous eûmes le spectacle saisissant de ces deux immenses nappes blanches et écumantes qui se précipitent de cent soixante-quatre pieds d hauteur dans un gouffre de huit cents pieds de diamètre. Une troisième cataracte, entre les deux autres, livre aux eaux de l'Erié un passage intermédiaire.
C'est sous cette cataracte, entre les rochers à
pic et la chute, qu'est la grotte appelée la « Caverne des vents » et, devant cette caverne, se trouve le « Roc des âges ».
Une colonne de fumée monte en tourbillonnant du milieu du goujQTre, et s'élève au-dessus des rives rocheuses pour retomber en bruine sous le vent.
A première vue, les chutes manquent de sublime, peut-être parce que nuls rochers ne les dominent ni ne les encadrent. D'ailleurs, des chalets et des hôtels, des ponts, des fabriques, des moulins et dos cheminées entourent et surmontent l'œuvre de la création. Même jusque dans le gouffre bouillonnant, de petits vapeurs promènent les touristes à la recherche du merveilleux, et ces humaines apparitions, en se produisant sur la scène de la nature, réduisent ce grand spectacle aux proportions mesquines d'une vulgaire comédie. On parle, il est vrai, d'exproprier les envahisseurs, mais cela n'est pas fait.
Ah ! si Chateaubriand revenait maintenant à son Niagara, ou si le Père Jésuite Marquette qui le vit en 1673, et le Père Récollet Hennepin qui en fit le premier croquis en 1678, pouvaient revisiter la merveille du dix-septième siècle, combien leur désappointement serait justifié, et qu'ils désavoueraient de tout cœur la main téméraire de l'homme, s'accrochant comme le parasite aux grandes œu-
258 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
vres de Dieu, pour les rapetisser et les réduire à la taille de sa propre vanité.
Disons en passant que les chutes Victoria, sur le Zambèze, présentent une couche d'eau non de neuf pieds comme le Niagara, mais de quinze à vingt pieds, et se précipitent, sur une largeur double, d'une hauteur non de 164 pieds, mais de 530 pieds au moins !
Le « Continent obscur » l'emporte définitivement sur le Nouveau Monde en ce point.
Après avoir satisfait notre curiosité, nous franchîmes le fleuve en aval des chutes, sur un pont suspendu de huit cents pieds de long jeté sur un abîme de cinquante-huit mètres de profondeur.
Une aventure, heureusement sans suites fâcheuses, nous survint alors. Le beau cheval noii" familiarisé comme nous avec le bruit et le mouvement monotone des eaux, passait au petit pas au-dessus des flots et parmi le sifflement des lames : quand en nous garant d'un autre équipage, notr fine roue de noyer s'engagea jusqu'au moyeu dans l'interstice de deux madriers. Ce fut une alerte d'une minute. Deux Yankees prirent doucement la tête du cheval, une dame et moi nous soulevâmes ];■ roue, et en un moment nous sortîmes d'un mauvais pas qui, avec un cheval moins canadien, nous eût coûté la voiture, et peut-être la vie.
Nous passâmes ainsi sur la rive droite et nous
nous trouvâmes aux Etats-Unis, dans la ville de Niagara. Un brave allemand, un Badois, Georges Ochs, nous reçut à sa table hospitalière. La truite saumonée nous fut servie gratis, avec des canadas farineux, des choux succulents, des haricots, des tomates, du pain français et du beurre canadien, le meilleur du monde. Un verre de Bavière et un havane couronnèrent la fête. A ce prix Chateaubriand lui-même se fût peut-être réconcilié avec la civilisation.
A quatre heures nous rentrâmes au Carmel non sans avoir été étudier, sur place, deux produits du Libre Examen, les clubs champêtres protestants, je veux dire les meeting-camps des Méthodistes et les phalanstères d'Onéida.
Les « campmeetings » ou clubs champêtres sont une parodie grossière et malveillante de là fête biblique des Tabernacles. Ces meetings ont été ouverts dans les forêts du Canada en face du Niagara.
Les Méthodistes protestants y fêtent leur fraternité par deux mois de sermons, suivis et entrecoupés d'agapes, dites de tempérance, qu'on prend autour d'une grange ou « tabernacle » en bois, et dans les forêts, sous des tentes de toile. Des centaines et des centaines de pèlerins, hommes, femmes, filles et garçons, campent là, nuit et jour, depuis deux mois. Les lampes suspendues aux ormes et
aux chênes, les feux de bengale et la flamme des foyers se mêlent à la pâle lueur de la lune pour y éclairer durant la nuit ce nouveau judaïsme, doublé d'une forte teinte de mahométisme. Ce sont des orgies dont, aux Etats-Unis, on tâche de ne point parler.
Les « Onéïdistes » forment une société, une secte récente, imitation considérablement augmentée et raffinée du mormonisme du Salt-Lake. C'est le phalanstère de Fourier réalisé et renforcé par la logique de la raison sans Dieu.
Expulsés dos Etats-Unis, où leur dévergondage bigamique a soulevé l'indignation et provoqué la répression officielle, ils ont paisiblement transporté leurs fabriques coopératives et communistes au sud du Niagara, tandis qu'ils tiennent leurs domiciles on ne peut plus suspects, de l'autre côté des cataractes sur le territoire canadien. Ils échappent ainsi aux lois des deux pays.
Protestantisme, judaïsme, socialisme et polygamie musulmane n'y font qu'un. Ainsi s'en va, descendant jusque dans la boue, ce Libre Examen qui fait litière de la Bible et transforme le vice en religion.
0 Dieu ! puisse le spectacle du bien qui se fait dans les asiles de la prière et de la vertu qui avoisinent ces lieux de honte, arrêter votre bras vengeur provoqué par tant et de si hideuses ignominies.
Nous rentrons au Carmel. C'est l'heure du repas du soir. Trois longues tables en fer à cheval sont frugalement servies dans un réfectoire modeste. Une simple croix de plâtre surmonte la place du commissarius ou supérieur.
Devant lui pend, à une corde, une sonnette de cuivre. J'entre avec la communauté.
Les frères coadjuteurs et les frères étudiants se placent devant les deux tables latérales, les pères devant celle du fond. Tous, la tête vers la croix, se tiennent silencieusement debout, l'espace de cinq minutes.
C'est l'examen de conscience qui précède la prière. Au signal du Recteur, un frère commence la psalmodie du Benedicite, et la communauté répond en demi-chant. Après la prière on s'assied. En honneur de Thôte, le Deo Gratias est donné : on peut parler. C'est très extraordinaire ; mais, la règle première est la charité dans cette maison hospitalière par excellence. Le thé est versé, le pain est servi et deux œufs par tête.
Après un quart d'heure, le Recteur pousse la sonnette. On se tait, on se lève et l'on prie. Les frères coadjuteurs se retirent d'abord, puis les pères et moi, et enfin « post reliques omnes venerabilis abbas. » Et l'on passe à la chapelle, simple comme nos chapelles du Matabéléland, si pas plus simple.
Mais, en décrivant tout cela, je m'aperçois que
ma montre marque une heure cinquante-sept après minuit ! Je ferme ma fenêtre après avoir prêté une dernière oreille au sifflement sonore du Niagara, et vu miroiter encore la lune dans la blanche avalanche. Une prière de plus pour l'Europe et pour l'Afrique, pour tous les cœurs amis dans le vieux Monde. Dormez, dormez encore une heure I Mais non, levez-vous et allez à la messe : il est sept heures en Belgique, il est cinq heures au Zambèze (1).
29 aoiU. — Le soleil se lève radieux; au loin les rapides forment comme une mer de glace audessus du Niagara.
Brillant au soleil, les cataractes ressemblent aux glaciers du Ténériffe, aux avalanches de la Suisse. Au faîte de la grande chute, deux flots d'émeraude et d'azur restent toujours transparents. Ils doivent passer sur une arête unie comme le fil d'un rasoir. Les arcs-en-ciel ne se voient pas de ma fenêtre élevée. Ce sera l'après-dîner seulement, quand j'aurai quitté ces beaux lieux, que ce spectacle féerique sera visible. Tout passe sur cette terr<
(1) Les Pères du Niagara vont construire sur remplacement deleur pauvre maison de bois, que je visitai en 188o, un monastère en style roman, tout à fait digne du site grandiose qu'il commande e' digne aussi du vénérable ordre du Mont-Carmel. Un immense hùi>i tal y sera joint. Il s'élève lentement, avec le secours de la charité des deux Mondes.
Et maintenant, au revoir, Niagara sonore! Je te reverrai, j'espère, le cœur plus à Taise pour te contempler. J'aurai fait un pas vers mon but, et peut-être te trouverai-je plus beau alors. Hélas l ce n'est guère le sort des merveilles de ce monde qu'on les retrouve plus belles que par le passé !
AUTOUR DU LAC ÉRIÉ Du 29 août au 17 septembre.
New-Germany. — Les soufrières. — Les Souabes. — Buffalo. — Les Jésuites allemands. — Mon plan se dessine. — Les monuments. — Le dimanche en Amériaue. — Monnaie américaine. — Le climat au sud des Lacs. — Moineaux et Chinois. — Le docteur Cronyn. — Les Yankees. Les sectes protestantes. — L'architecture religieuse. Les maisons en bois. Les incendies. — Les nouvelles villes. — Les lignes transcontinentales. — Gleveland et Toledo.
30 aoiU. — A Fouest du Niagara s'étend une vaste presqu'île qui fait saillie entre l'Ontario et l'Erié. Cette portion très fertile du haut Canada, ce coin perdu du Nouveau Monde a été envahi par les Souabes de la Bavière, du Wurtemberg et du Badois, qui Font baptisé du nom de New-Germany. Welland en est la ville principale. Comme le nom Findique, c'est « la terre des sources ». J'ai passé hier près d'une vingtaine de ces sources. Elles sont situées dans un terrain tout plat, tout marécageux, et se présentent sous la forme de mares d'eau dor-
266 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
mante, à niveau constant, comme on en rencontre dans les fagnes, dans la Campine belge et dans les Ardennes françaises.
Ce qu'il y a de remarquable dans les mares du Welland, c'est qu'elles sont toutes couvertes d'une épaisse couche de soufre. Ce sont donc de véritables soufrières, des solfatares neptuniens.
Dans ce fertile pays, de nombreuses fermes s'élèvent au milieu des forêts de noyers noirs, et des bourgades prospères y surgissent rapidement.
Presque tous ces Allemands sont catholiques, et catholiques dignes de ce nom. Ce matin j'ai eu le bonheur de leur faire une instruction en bas-allemand (très bas, en effet, car c'était presque du limbourgeois), patois qu'ils comprenaient assez bien. J'ai entendu les confessions. La sainte communion leur a été distribuée ensuite par le bon Père Giinter. L'église est toute petite et en bois selon la coutume du pays. Comme je m'apitoyais sur le jeûne prolongé du grand nombre, le Père Gunter m'a rassuré. « Nous ne sommes pas encore en hiver, me dit-il, et les plus rudes saisons n'empêchent pas nos Schwaben de faire leurs huit et seize milles (dix à vingt kilomètres) chaque dimanche à tour de rôle. Il ne reste aux fermes que les tout petits enfants et une personne chaque dimanche. »
Ceci pourrait servir de leçon à nos citadins de France et de Belgique qu'un petit rhume, une
averse, une distance de dix minutes arrêtent souvent. Nous sommes trop engraissés par les faveurs de Dieu « incrassatus est dilectus » et nous roublions.
Après le dîner, un bon catholique de Welland a attelé son buggy, et sans parler d'argent, m'a conduit à trois ou quatre lieues à travers bois et marais jusqu'au fleuve Niagara, près de sa sortie du Lac Erié. Un vapeur m'a passé à Tautre bord, et un train m'a conduit à la grande ville de Buffalo, c'est-à-dire dans les Etats-Unis.
J'ignore par quelle voie j'y suis entré, mais je n'ai passé par aucune douane et n'ai pas eu à déboucler mes malles.
P"" septembre. — Nous sommes à Buffalo, sur le lac Erié. Les bons Pères de la maison de Buffalo me reçoivent à bras grands ouverts. Je retrouve ici plusieurs Pères allemands que j'ai connus jadis en Belgique, entre autres le P. Buchholtz, mon compagnon d'armes de Tournai en 1878. J'ai visité sa Grandeur Monseigneur Rjan, évêque de ce diocèse. Ce prélat m'a, contre mon attente, donné pleine permission de prêcher et de faire des conférences dans son vaste vicariat. Je suis en plein dans ma rude besogne. Mes programmes sont lancés. Les journaux du Canada et ceux des Etats du nord ont pris l'éveil, à la suite de mes confé-
rences de Québec, de Montréal et de Toronto. Des articles très favorables paraissent en français, en anglais et en allemand. Les Allemands forment la moitié de la population et possèdent huit belles églises catholiques. La cité, qui est la onzième des Etats-Unis, compte 255,000 habitants. C'est sur les catholiques allemands que je fonde mes meilleures espérances dans le nord des Etats-Unis.
Comme je le disais plus haut, le branle est donné et j'ai tout lieu de croire qu'il se communiquera de proche en proche. Malgré la difficulté de ma position, et bien que beaucoup de missionnaires quêteurs algériens, syriens, japonais, bulgares et irlandais me précèdent, la mission du Zambèze inspire une sympathie particulière. Au fond du cœur les Américains sentent qu'ils ont une dette à payer au « Continent obscur », à ces pauvres nègres d'Afrique qui ont fertilisé l'Amérique au prix de leurs sueurs.
De Buffalo, situé à l'angle oriental du lac, je laisse rayonner un peu mon regard sur les immenses rivages de ces mers intérieures, et sur ces Etats voisins qui sont de vastes pays. Buffalo appartient encore à l'Etat de New- York bien qu'il en soit éloigné de 667 kilomètres. La Pensylvanie s'étend au sud de l'Etat de New-Yok, et touche au lac Erié. Plus à l'ouest, on entre dans l'Ohio. Peu à peu je me suis orienté, et je me hasarde à tra-
cerun itinéraire. En quittant Buffalo, je pousserai une reconnaissance vers Dunkirk, Cleveland, Tolédo et Détroit, — toutes villes riveraines du grand lac. J'y préparerai mon travail pour le mois d'octobre, et je reviendrai sur mes pas jusqu'à Buffalo et jusqu'à Montréal. Après que j'aurai terminé mon ouvrage au Canada, je reviendrai le long du lac Erié pour me diriger par Détroit et Grand-Rapids sur Milwaukée, de l'autre côté du lac Michigan.
Il faut du temps pour s'accoutumer, je dirai mieux, pour se familiariser avec ces vastes régions, ces immenses distances, ce monde vraiment nouveau de l'Amérique.
Enfin je m'aperçois que le « char chemine ». J'ai eu même cette semaine la consolation d'expédier sur Londres et l'Afrique mon second envoi d'argent pour nos chères missions.
Je remercie le bon Dieu du secours qu'il me prête. Que sa gloire soit étendue au loin, c'est tout mon désir.
Quelle vie intense que celle d'Amérique ! Tout se fait en grand. Les ouvriers gagnent de deux à six dollars, soit dix à trente francs par jour. Ils ne sont guère plus avancés avec cela que les ouvriers d'Europe. Tout est à Tavenant. On ne voit pas de bourgeois ou d'ouvriers ici. Pas une blouse, pas une paire de sabots. Ce sont des messieurs qui travaillent : tout est opulence.
270 TROIS ANS DANS L'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
L'architecture américaine est libre comme le pays lui-même. Les églises, les édifices publics foisonnent; constructions dispendieuses au possible, auxquelles il ne manque que le goût, que la règle de l'art pour en faire des merveilles. Dans quelques centaines d'années ce sera chose embarrassante de rattacher la plupart de ces édifices à un style quelconque.
Pour un amateur européen ces villes ne sont que bizarres. J'avoue qu'elles frappent l'œil à première vue, mais elles ne soutiennent pas l'examen de l'esthétique. La pureté du vrai beau n'est pas pas encore naturalisée en Amérique. C'est le communisme dans l'architecture, presque l'anarchie.
Quant aux arts plastiques, évidemment ils sont à l'état d'enfance. Statues genre faïence comme les Hercules de nos vieux jardins, vitraux peints au mètre ou à l'aune, tableaux froids à donner le frisson !
Le dimanche est en honneur parmi les catholiques comme parmi les protestants. Ce jour- là, les postes et les télégraphes ne fonctionnent qu'une demi-heure.
Dimanche dernier j'ai prêché dans un village allemand à quatre lieues du Niagara, dans la « Nouvelle Germanie » . Les fermiers, hommes et femmes, arrivent de trois, quatre lieues, en voiture l'été, en raquettes ou en traîneau l'hiver. Nul ne s'excuse,
toute la ferme est abandonnée, à moins qu'il n'y ait lieu de laisser une personne à la garde des petits enfants ou du jeune bétail. On ne craint ni voleurs ni u tramps » vagabonds le dimanche matin. II y a trêve de Dieu, dirait-on. Dans les villes les églises sont combles. J'ai vu cela à Québec, aux Grondines, à Montréal, à Toronto, à BufFalo.
L'éducation est assurée largement au Canada, et assez bien dans le nord des Etat-Unis ; les écoles sont bonnes, les collèges nombreux et populeux. Dans le reste des Etats-Unis, toutefois, environ six mille paroisses sont encore dépourvues d'écoles catholiques, m'assure-t-on.
Les Jésuites exilés de l'Allemagne ont à Buffalo un magnifique collège de deux cent cinquante pensionnaires, une école paroissiale de sept cents enfants, et l'école succursale de Sainte- Anne comptant quatorze cents enfants, tous Allemands. Ils sont aidés par des Sœurs pour instruire les filles, et par des Frères et des maîtres laïques, pour gouverner les garçons.
Ces Pères allemands ne sont pas précisément des fainéants. Les vieux Pères, Behrens, Pottgeisser, Henke, Lessman, von Rossum et autres, après avoir travaillé avec zèle en Allemagne et en Belgique, ont encore des forces de reste pour défricher le nouveau champ du Seigneur en Amérique.
Il se trouve ici treize mille Polonais catholiques
qui ont leurs églises et leurs écoles paroissiales. La langue polonaise y est seule usitée. Un de nos Pères westphaliens travaille parmi eux avec trois prêtres polonais. Etranges, ces Polonais : ils se battent pour ou contre leurs curés, assiègent et défendent presbytères et églises. Dimanche dernier on releva trois morts et dix-sept blessés sur le champ de bataille. Les Bohémiens ont la même « foi » à Tolédo, à Cleveland, et combattent aussi pour elle. Les Américains assistent paisiblement à ces luttes et se contentent de dire : « Wonderful people, those Pôles! »
Le collège Canisius, comme tous nos grands collèges des Etats-Unis, est agrégé à l'Université de l'Etat ; il possède sa charte libre et délivre ses diplômes jusqu'à la philosophie inclusivement.
Toutes les religions sont libres, et la loi les protège impartialement jusqu'ici. Le mormonisme est hors la loi avec les sectes analogues des Onéidistes, etc. Les Chinois jusqu'à ce moment n'ont pas la liberté du culte, comme ils n'ont pas non plus le droit d'amener des femmes, ni le droit de séjour permanent.
L'instruction est libre également, mais seulement «jusqu'à la bourse », l'Etat subsidiant uniquement les écoles officielles. Je me reprends : ce sont les administrations locales qui subsidient les
écoles officielles. Je parlerai plus loin de Tesprit de ces écoles.
Dans la vie publique, Dieu est encore officiellement du pays. Beaucoup de billets de banque portent Teffigie du prêtre missionnaire avec la croix et la bannière du Christ, témoignant ainsi hautement des origines chrétiennes de la nation américaine.
Les dollars, grands comme nos pièces de 5 francs^
portent l'inscription « In God we trust » (en Dieu nous nous confions). Il y a le cent en billon valant 5 centimes, le three cents en nickel ou argent, le 5 cents en nickel, le dime de 50 centimes en argent, le quart-dollar de 1 franc 25 centimes, le 40 cents de 2 francs 50 et le dollar d'argent d'une valeur variable de 5 francs 15 centimes à 5 franc» 20 ou plus. On rencontre encore des spécimens de la menue monnaie de guerre que les firmes frappèrent à leur compte, durant la guerre de Sécession.
Il y a aussi des pièces d'or de 1,2, 5, 10, 20, 50 et 100 dollars ; mais on ne voit guère ni or ni argent. La sécurité nationale est telle que tout le monde préfère le papier-monnaie de 1, 2, 5, 10, 20, 50, 100 et 1000 dollars. Il en est de même au Canada.
Au sud des grands lacs, la température est exactement celle de la Belgique, durant les cinq mois tempérés. Les essences sont le saule, le frêne, le sapin, le noyer noir, l'érable, le platane, le peuplier d'Italie et du Canada, le tremble, le mélèze, le thuya, le chêne, l'orme, le tilleul, le merisier et d'autres bois très durs appelés bois francs.
Les ormes et les sapins sont cylindriques et droits jusqu'à 70 et 80 pieds de hauteur. Les échafaudages de notre superbe église gothique de Sainte- Anne à Buffalo, sont portés sur des sapins d'un pied et demi de diamètre à la base, et gardant encore un pied à peu près, à 75 pieds de hauteur.
Voilà quelques détails curieux sur ces pays étonnants. Du gibier il n'en reste guère dans les parages de l'est.
En revanche, les moineaux récemment introduits d'Europe s'appellent déjà légiony tant il y en al Ces émigrants ne perdent pas leur temps. Qu'ils se trompent dans leurs calculs climatologiques, ou qu'ils soient pris de la fièvre américaine, toujours est-il qu'ils bâtissent leurs nids hiver
et été. Ils se multiplient au point de chasser tous les oiseaux aborigènes, imitant en cela les bipèdes de la race de Japhet en face des autochtones indiens. Ils menacent sérieusement les moissons, et même la salubrité des villes. Ils bouchent les lucarnes, les cheminées, les chenaux et les gouttières, emplissent les minarets et les tours ! C'est même assez amusant de voir le matin la domesticité des nombreuses maisons gothico-rococo, occupée à arracher ces nids malencontreux et à les jeter à terre ^vec une visible mauvaise humeur. Mais les mécréants emplumés ne se découragent jamais. Ils attendent sur les toits voisins plume ou paille au bec, et dès que l'ennemi a retiré sa brosse et sa tête, ils recommencent avec une nouvelle rage et refont leur demeure avant le soir.
Quels Américains !
J'apprends que le gouvernement de Washington prépare une loi d'expulsion contre les Chinois et les moineaux. (1)
Quels Américains !
2 septembre. — J'ai donné une conférence aux jeunes gens du collège Canisius. Sa Grandeur Monseigneur Ryan a daigné y assister. La jeunesse des Etats-Unis tout comme la jeunesse canadienne,
(1) Une loi a été votée contre les Chinois, en avril 1892.
276 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
s'enthousiasme vivement pour l'œuvre des missions.
Aujourd'iiui je me sens fort accablé par l'hypertrophie du foie qui est allée s'aggravant depuis mon départ d'Europe. Il y a dans cette ville de Buffalo une célébrité médicale, le docteur Cronyn, dont la spécialité est précisément de traiter les affections du foie. Je me suis donc adressé à lui. Le docteur Cronyn est un catholique irlandais. Il lui a suffi d'apprendre que j'avais rencontré des Irlandais en Afrique, que j'avais été l'hôte de Monseigneur Ricards pour qu'il me montrât une véritable amitié. Il m'a prescrit un remède fort simple et me promet une prompte guérison. C'est beaucoup promettre. Espérons, car je n'ai pas le temps d'être malade. (1)
3 septembre. — La vaste salle académique du Collège Canisius est remplie ce soir. Les Allemands de la paroisse Saint-Michel sont venus entendre le récit de la sainte mort des Pères Fùchs et Terorde, martyrs de leur charité dans les missions du Zambèze. Toute l'Allemagne catholique a suivi dans le temps, avec intérêt, les émouvantes péripéties de cette pénible mission, et leurs frères
(1) Le D' Cronyn est tombé victime d'un attentat en 1890. — Il « été assassiné à Chicago et jusqu'ici le plus profond mystère plane sur le crime.
AUTOUR DU LAC ÉRiÉ 277
d'Amérique, qui sont tonus soigneusement au courant de toute la vie religieuse de la mère-patrie, connaissent les noms vénérés des Pères Fuchs et Terorde.
BufFalo est une ville d'aspect moderne. Les rues sont larges, les avenues immenses^ le commerce énorme. Placée à l'extrémité orientale des Grands Lacs, elle jouit d'une position unique pour le commerce du transit. Les blés et les bois que la « Lake Shore line » et les communications par eau lui amènent du « Far- West » et du Canada, elle les transmet par le New-York Central jusqu'à Troy et Albany sur le fleuve Hudson, d'où ces riches produits descendent jusqu'à la métropole.
La ville est divisée en deux parties d'une physionomie bien distincte. La ville ouvrière est cosmopolite. Les Allemands, les Irlandais et les Polonais y dominent avec les Canadiens-Français. Honneur à cet élément croyant. C'est cet élément qui, par son énergie et par sa foi, soutient et élève l'Amérique. Là tout est progrès gradué, depuis le prolétaire qui marche d'un pas égal, parle travail, l'économie et la religion, vers l'honnête aisance, jusqu'au parvenu fortuné qui est assis sur ses millions. Là les écoles, les églises grouillent d'enfants et de fidèles.
Mais, à côté de cette ville du travail, il y a la ville du plaisir, la ville des Yankees. Je tremble en l'abordant ! Les quartiers yankees, dans leur
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égoïsme opulent, sont morts et tristes, lugubres comme les rives honteuses du Bosphore. On croirait parcourir les régions du sérail. Pas un enfant à voir, pas âme qui vive autour de ces édens où le luxe stérile épuise les sources du plaisir. Des domestiques, çàetlà, rasent des pelouses que nul pied ne foule, ornent des jardins qu'une femme solitaire parcourra, blasée et silencieuse, aux heures du soir. Le Yankee ne peut avoir qu'un enfant, et cet enfant ne peut sentir aucune autorité. Il doit croître sans frein, et devenir le maître superbe « du tout-puissant dollar ».
C'est contre ce « capital » que le travail s'insurge à l'heure actuelle en Amérique. Dans cette ville de l'opulence il y a église sur église, et chapelle sur chapelle ; mais nul homme n'y pénètre. D'écoles, il n'en faut guère : il n'y a point d'enfants. Le Moi, la Matière, le Présent : quelle trinité! et c'est le monde yankee, tel qu'on le trouve dans l'Est surtout. Cette race s'éteint; elle se dévore.
Parmi les autres protestants, les sectes se fractionnent à l'infini. On en a compté cent soixante» et je crois que ce n'est pas tout. L'incohérence, je dirais volontiers le dévergondage des idées religieuses, est quelque chose qui déconcerte. Pour s'en faire une idée il faut ouvrir un journal protestant américain, quelque journal de la grande pu-
blicité. Au point de vue des principes, de la morale, du dogme, on ne peut rien imaginer de plus inconséquent, de plus contradictoire ! Vraiment il y a là de quoi trembler pour cette fière Amérique. Elle ne ressemble pas mal à un grand navire sans boussole, et n'était le lest compact de l'élément catholique, et aussi des protestants de bonne foi, il faudrait craindre qu'il ne sombre bientôt.
Les braves Irlandais, les laborieux Allemands, les Canadiens, les Polonais, les Bohémiens bâtissent des églises sans nombre.
Ce sont des monuments où les vastes proportions et la profusion des dépenses remplacent généralement l'art et l'architecture. Il y a quelques louables exceptions qui tendent heureusement à se multiplier. Nos Pères exilés d'Allemagne construisent ici, avec les souscriptions de leurs deux paroisses, une superbe église gothique. C'est un Frère coadjuteur qui en est l'architecte, et l'œuvre n'en est pas moins belle. Les dépenses de la construction se sont déjà élevées à sept cent mille dollars. La paroisse voisine, celle de Sainte-Marie, en bâtit une, soumissionnée pour 500,000 dollars, et qui ne sera pas terminée pour 3 millions de francs. Celleci se construit dans le style grec, genre peu goûté en Amérique.
Aux Etats-Unis, les églises affectent les formes élancées des constructions d'Europe. Toutefois^
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n'ayant pas de voûtes en pierre, elles sont généralement dépourvues de la splendeur extérieure des arcs-boutants et des contreforts. Au Canada, au contraire, tout est organisé en vue de l'hiver. Les voûtes sont peu élevées et surbaissées, les étroites fenêtres à coulisses, sont doublées ; les édifices sont planchéiés et chauffés à l'air chaud ou à l'eau ■chaude.
Les constructions particulières dans les campagnes du Canada sont généralement en « log wood » ou madriers horizontalement superposés, épais d'un pied. A l'extérieur, ces murs de bois déjà très chauds, sont revêtus de planches horizontales superposées en larmiers. Les tuiles sont inconnues, les ardoises très rares. On couvre les toits en plaques de hêtre (bardeaux) ou en plaques de fer blanc ou de zinc, appliquées comme des ardoises. Souvent ces plaques sont soudées. L'intérieur des maisons est doublé de bois, puis recouvert d'un lattis sur lequel s'applique la tapisserie. Tout y est fait €ontre le froid, mais aussi en faveur des incendies.
Les constructions en bois valent les édifices en pierre, dans ce rude climat. Les fortes gelées soulèvent les bâtiments en bloc avec la terre, et au dégel crevassent naturellement les murs des maisons en brique ou en pierre, tandis qu'elles ne disloquent pas les log-houses.
On conçoit la fréquence des incendies, surtout si
l'on y ajoute un peu de bonne volonté de la part des propriétaires. On dit qu'on n'est pas trop scrupuleux à Buffalo, les assurances y étant très sûres. J'ai vu indiquer, dans un journal de cette ville, vingt-six incendies pour le mois d'août. On s'y habitue très vite au feu.
Dans les grandes maisons il y a un timbre électrique relié au dépôt des pompiers « Fire department ». Il y a quelques jours, un Frère coadjuteur de ce collège, voulant montrer l'instrument à un visiteur campagnard, ôta le capuchon de sûreté de l'appareil avertisseur, et, après en avoir donné l'explication à sa façon, il passa outre.
Cinq minutes après, il y avait dix pompes à incendie devant le collège et un peloton de pompiers dans la maison. C'est que, par le fait même qu'on enlève le capuchon de sûreté, on établit le courant électrique. Le Frère avait donné l'alarme.
Il y a des appareils avertisseurs à tous les coins de rue. En arrachant le couvercle, du coup on donne l'alarme à la station de feu, et le secours arrive au galop des chevaux, juste au coin de rue d'où le signal est parti.
Les villes de l'Union canadienne du nord ressemblent aux vieilles villes d'Europe, sinueuses et entassées. Les villes neuves comme Toronto et Ottawa, et les cités des Etats-Unis au contraire, ont toutes des rues larges et parallèles, souvent
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bordées de rangées d'arbres. Les maisons s'y trouvant toutes isolées sur leur carré de jardin, ces villes nouvelles présentent l'aspect d'une suite de chalets et de villas, de châteaux et de palais. Une conséquence de cette disposition est que les cités s'étendent à des lieues et des lieues, ce qui nécessite naturellement des chemins de fer et des street cars, ou tramways partout. Sur les trams tout est simple. Pour un réseau entier, quels qu'en soient le transfert et l'étendue, on paie vingt-cinq centimes pour toute distance. Sur la plupart des trams on y va de bonne foi. Une boîte est là, et chacun y jette ses « cinq cents. »
12 septembre. — La distance de BufFalo à Cleveland est de 301 kilomètres. Nous fîmes le trajet en 5 heures par train rapide. La vitesse est donc d'un kilomètre par minute. Les tarifs sont généralement les mêmes qu'en Belgique. Le voyageur a droit au transport gratuit de 50 kilogrammes de bagages en P" classe et de 25 kilogrammes en 2*^ classe. La grande ligne appelée la «LakeShore Line » ou « ligne du rivage des lacs » , part de Chicago, métropole de l'Etat d'Illinois, et longe les lacs Michigan et Erié en traversant les Etats d'Indiana, d'Ohio, de Pensylvanie et de New- York pour aboutir à Buffalo. A Buffalo la Lake Shore Line se rattache au « New-York Central »
pour aboutir enfin à la grande métropole des Etats- Unis. La distance de New- York à Chicago est de 1,468 kilomètres et le trajet s'effectue régulièrement en 24 heures. On le fera bientôt en 17 heures.
Pullman Sleeping car.
D'autre part, de Chicago, l'express du « Union Pacific » transporte les voyageurs en 90 heures (soit 4 jours) à une distance de 3,792 kilomètres jusqu'au bord de l'Océan Pacifique, jusqu'à San- Francisco, la métropole de la Californie.
Ainsi, un voyage transcontinental de New-York
284 TROIS ANS DANS L'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
à San Francisco, de Tun à l'autre Océan, s'effectue maintenant en l'espace étonnamment réduit de cinq jours, avec une vitesse sensiblement égale d'un kilomètre par minute, et pour la somme minime de 500 (ou de 750 francs, nourriture comprise et wagon-lit). Les trains de plaisir sont à meilleur marché encore (1).
Il y a trois autres lignes transcontinentales principales : le Canadian Pacific à travers le Dominion, le Missouri-Pacific et le Texas-Pacific.
Cleveland est une ville qui compte à peine 25 ans d'existence et dont la population s'élève dc^jà à 262,000 habitants, y compris au-delà de soixante mille catholiques allemands, irlandais, canadiensfrançais et hollandais. La basse-ville est un Seraing doublé d'un Charleroi. La ville ouvrière s'allonge à perte de vue dans l'immense vallée d'une Meuse américaine. Par-dessus ce volcan de feu et de fumée, un pont d'un kilomètre relie la ville commerciale de l'ouest à la ville opulente de l'est. « Euclide Avenue » ressemble aux beaux quartiers d'Anvers, avec cette différence que chaque pavillon de l'Euclide Avenue est isolé, et assis sur son gazon
(!) Tout récemment un Irain-éclair a été organisé entre New-Yoric cl San-Franci5co, via Chicago. L'n service rapide de steamers Iraniporle ensuite le voyageur, de San-Francisco à Yokohama, au Japon. Le trajet de Londres à Yokohama, via New-Y'oik, se fait en vingtsix jours aujourd'hui. — Il s'efTectue en quarante-trois jours via Brindisi et Aden. On peut donc faire le tour du monde en soixanteneuf jours.
d'un vert tout anglais, et que chaque « mansion » est parée avec une coquetterie, un luxe d'ornementation, une variété de moulures à défier les styles des grands ordres. Pas deux maisons semblables à trouver î Peu s'en faut que les rues d'Amérique ne reproduisent !'« Histoire de l'Habitation ». On y voit des maisons gallo-romaines et normandes ; des habitations romanes, byzantines, romano-italiennes, gothiques, moyen-âge et renaissance ; des façades arabes, moresques et tunisiennes, des chalets suédois, finlandais, tyroliens, — tous les genres possibles ; mais, surtout, des constructions d'un composite étrange et bizarre, qui tient de tous les styles, et qu'on fait passer sous l'étiquette anglaise de « Queen-Anne ». L'idéal de l'architecture utilitaire en Amérique, c'est de produire l'incroyable. C'est joli, c'est absurde ; et voilà BufFalo, voilà Cleveland, voilà Toronto et voilà, je crois, toute l'Amérique yankee.
La sculpture, la peinture... 0 nobles sœurs, où vous trouver I Nos saints dans les églises arrivent tout droit de l'archaïsme des dixième et onzième siècles. Les peintures sont froides à glacer les entrailles. Les autels sont des masses inertes de marbres. La sculpture est à venir. Les Yankees m'apparaissent comme des cyclopes dans les ateliers des muses, voulant tout créer avec le pilon « du tout-puissant dollar. »
Î86 TROIS ANS DANS l'aMÉRIOUE SEPTENTRIONALE
Dans trois cents ans, le monde qu'ils produisent sera comme le monde géologique, une énigme de plus jetée en proie à la curiosité des savants. Tout ce qu'on en dira sera vrai et sera faux.
A Cleveland les Jésuites allemands ont une maison située dans le quartier ouvrier. Ils desservent une des vingt-six paroisses de la cité et dans leurs écoles ils réunissent plus de huit cents enfants. Ils viennent d'ouvrir même un collège d'humanités.
Cleveland, grande ville manufacturière et commerciale, contient des émigrants de toutes les nations de l'Europe, moins les Russes, les Espagnols et les Portugais. Ces trois nations en effet, possédant, l'une les régions immenses de l'Asie septentrionale, et les deux autres de nombreuses colonies, ne jettent guère l'excès de leur population sur l'Amérique du Nord (1). Les Allemands forment la grande masse des émigrants, avec les Irlandais. Il y a sept paroisses allemandes dans la ville même. Il y a aussi une paroisse de catholiques hollandais bien fervents.
Les Pères allemands me reçurent avec une cordialité pleine de simplicité et de fraternité, le véritable esprit de la Compagnie. Oh 1 qu'il fait bon entrer dans les maisons de ces généreux exilés.
(1) Ce n'est que depuis l'été de l'année 1891 que quelques milliers de Portugais ont pris la route des Etats-Unis.
« Nihil enim ita blandum et amabile, ut candidum etapertum, et cui securus te credas ingenium ! » J'étais malade en arrivant. Je fus heureux de me trouver « chez moi ».
14 septembre. — Me sentant un peu mieux et le foie me laissant quelque répit, je me rendis, accompagné du Père supérieur, à la résidence épiscopale. Sa Grandeur Monseigneur Gilmour était à Rome. En son absence je fus reçu avec beaucoup de bonté par le vicaire général. Monseigneur Boff, et avec son autorisation j'allai préparer à la hâte quelque ouvrage. Le soir même je prêchai aux Allemands de notre paroisse de l'Assomption, et donnai une conférence aux Hollandais, au cercle catholique de l'excellent M. Westerholt.
Ce me fut une agréable surprise de tomber, au coeur de ce monde américain, sur un auditoire néerlandais, et ce fut une bonne aubaine aussi pour ces Bataves d'entendre, de la bouche d'un missionnaire belge, des nouvelles toutes fraîches de leurs frères de l'Afrique australe, de ces Boërs dont les noms sont les leurs, et dont la vie est encore celle de la mère-patrie. Ils ne me laissèrent lever la séance que vers onze heures du soir.
Je fus attendu le lendemain à la salle académique du séminaire, où je fis aux jeunes lévites du diocèse un tableau animé de la vie du missionnaire
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parmi les sauvages de l'Afrique. Le feu sacré s'empara de cette ardente jeunesse ; plusieurs voulurent dare dare partir ni plus ni moins pour les missions I
Les Ursulines de l'avenue Euclide avaient réuni dans la grande salle de leur beau pensionnat l'élite des dames de la ville, et toutes leurs élèves, pour entendre quelques nouvelles des missions lointaines. Je leur racontai le grand bien opéré dans l'Afrique australe par les religieuses dominicaines et par les dames du couvent de Grabamstown. Je leur montrai comment le zèle patient de ces religieuses prépare les voies à l'apostolat parmi les colons protestants, par les exemples de vertu et de religion que leurs élèves rapportent dans leurs familles et font rayonner de là sur toutes les colonies. L'anecdote suivante tirée non pas de la vie des missions d'Afrique, mais de l'bistoire de l'Amérique même, fit grand plaisir.
(( Vers l'an 1639, leur dis-je, les premières Ur-. sulines abordèrent au Canada avec les premiers Jésuites, et les deux communautés se fixèrent au centre de la colonie française, dans la ville de Québec. En ces temps-là on ne trouvait dans les jeunes colonies que les ressources qu'on apportait de l'Europe ou qu'on savait se ménager soi-même. Les nouveaux arrivants devaient s'entr'aider. Les Jésuites veillèrent donc aux besoins
spirituels des Sœurs, et les Ursulines cuisaient chaque jour onze pains pour la maison des Pères Jésuites. La chose marcha ainsi durant cent trente ans à peu près, quand vint l'heure de la douloureuse épreuve. La compagnie de Jésus fut supprimée, et les Pères quittèrent leurs belles et laborieuses missions du Canada. Un seul Frère coadjuteur resta dans la maison de Québec, apparemment commis à la garde des propriétés non confisquées, mais séquestrées d'après les lois anglaises alors existantes. Le bon Frère coadjuteur continua de recevoir chaque jour les pains accoutumés, et, n'ayant pas ses Pères à servir, il nourrissait à leur place dix pauvres qui lui représentaient sa chère communauté. Ainsi la fin du siècle arriva. En l'an 1800 ce « serviteur bon et fidèle » alla recevoir au ciel la récompense de ses longs services, et les onze pains cessèrent d'arriver au vieux collège de la Compagnie de Jésus.
Quarante ans passèrent; au bout de ce temps, la Providence, qui dispose tout avec force et douceur, ramena les Pères de la Compagnie rétablie, dans cette terre canadienne si longtemps arrosée des sueurs et du sang de leurs devanciers.
Un beau jour trois Pères rentrèrent donc à Québec et allèrent occuper une pauvre maison près de
leur vieux et vénérable collège. Or, le lendemain matin, quand sonna l'heure du déjeuner, les pains traditionnels avaient reparu sur la table de la communauté, et ce jour-là, les Pères Jésuites reprenaient leurs fonctions spirituelles auprès des Sœurs Ursulines. Depuis lors, la vieille tradition reprise n'a pas été interrompue, et, à la table hospitalière des Pères de Québec, j'ai mangé « des onze pains des Ursulines ». Vraiment ! l'amitié, quand la religion la consacre, est immortelle comme la charité!
16 Septembre. — Temps superbe. Le beau lac est calme et uni comme une glace. Au loin les vaisseaux le sillonnent en silence comme des oiseaux qui émigrent par un ciel serein. Dans la fraîche matinée je prends la ligne qui le longe, et m'en vais, me dirigeant vers l'ouest, faire à nos Pères allemands de Toledo, une très courte visite. On parcourt cette route de 182 kilomètres en trois heures. La réception fut pleine de charité. Ces exilés m'attendaient. Les Pères Fuchs, Terôrde, Wehl, Vesteneck et beaucoup d'autres de leurs confrères d'Allemagne avaient déjà succombé dans nos missions d'Afrique ; les Pères de Toledo désiraient vivement entendre le récit de leurs travaux et de leur sainte mort. Je satisfis leur pieux désir, et la soirée se passa tout entière à rappeler
les hauts faits de ces héros de l'apostolat. Nous réglâmes une série de conférences et de sermons de charité pour le mois d'octobre, et le 17 au matin, je repris la route de BufFalo.
Du n au 30 septembre,
Clergyman-Ticket. — Le rivage de l'Erié. — Buffalo. — Tutt's liver Pills. — La réclame américaine. — Je reviens au Niagara. — Etude géodésique et physique du Niagara. — La rivière Niagara. — Les cataractes, — Les chutes Victoria du Zambèze. — Pont du Niagara. — Loretlo House. — Toronto. — Un train d'émigrants. — Ottawa. — Le palais de glace. — Montréal. — Vers le Michigan.
Dans le Dominion Anglais, et sur les lignes des Etats-Unis qui bordent le Canada, les administrations des chemins de fer et des bateaux à vapeur accordent aux prêtres, aux religieux et aux religieuses, aux instituteurs et aux institutrices, à tous ceux qui se consacrent à l'éducation intellectuelle ou morale du peuple une réduction de 50 pour cent sur les billets de première classe. A cet effet les administrations délivrent aux intéressés une attestation à présenter au guichet et au contrôle, et valable sur tous les trains et bateaux, de janvier à janvier. Quoique étranger j'ai bénéficié du privi-
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lège, et muni de mon « clergyman ticket » je me suis confortablement installé dans les magnifiques voitures-palais de la « Lake shore Une ». Riante est la route le long du frais rivage de l'Erié aux eaux verdâtres. La côte est agréablement ondulée. La campagne ressemble tantôt à celle de nos côtes de Flandre, tantôt à celle du Bordelais. Ici, les riches vignobles cachent leurs grappes noires sous le pampre brunissant ; là, les champs étalent leurs groupes sans fin de meules de grain. Les villes succèdent aux villages. Tout respire la prospérité et la paix. Quoique les lacs Erié et Michigan soient à la même latitude que Bordeaux et Toulouse, la saison y est beaucoup plus avancée à cette époque de Tannée que dans le sud de la France. Partout Férable à ses derniers jours revêt ses teintes mélancoliques. Quelle merveille de couleurs sur la palette de l'automne américain !
Une réception enthousiaste me fut faite à Buffalo. Bien que je n'eusse été absent que quelques jours, ces jours avaient paru longs à la communauté. C'est que parmi les Pères allemands il règne un grand esprit de famille, et l'éloignement où ils se trouvent les uns des autres depuis la dispersion de la Province par l'application des « Lois de mai », ne fait qu'aviver la charité qu'ils ont les uns pour les autres. 11 fallut reprendre la série des événements survenus en Afrique. Il fallut raconter au
long la vie et la mort des missionnaires allemands du Zambèze.
Le Révérend Père Recteur eut grand plaisir à me remettre une somme assez ronde pour ces missions lointaines. C'était le produit des aumônes apportées par les ouvriers allemands durant mon absence.
Le Frère infirmier, de son côté, s'empressa de m'apporter un remède contre le mal de foie. C'étaient les fameuses « Tutt's Liver pills » qui se fabriquent vis-à-vis du collège Canisius dans un établissement immense où trois cents ouvriers [sic) confectionnent ces pilules à la machine. Il y en a là pour guérir tous les foies du monde. Dommage que je me trouvasse déjà rétabli par le docteur Cronjn, car les « Tutt's pills » sont infaillibles, d'après la réclame.
A propos de réclames, annoncez ce que vous voulez en Amérique, donnez dix mille dollars à la publication, et vous êtes sûr de réaliser un bénéfice énorme. Voici un spécimen de réclame américaine, extrait textuellement de 1' « Etendard de Montréal ».
« Aux portes du tombeau. »
« C'est un triste spectacle que de voir l'état où se trouvait M . Devreaux dYona , Michigan. Voici ce qu'il dit : « Mes reins étaient paralysés et je souffrais horriblement. Mes jambes étaient aussi
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grosses que mon corps, et mon corps aussi gros qu'un tonneau ! J'avais été condamné par les médecins les plus éminents. Enfin je fis l'essai du « Kidney Worth ». Dans l'espace de quatre ou cinq jours il se fit un changement. Dans une dizaine de jours j'étais sur pied, et aujourd'hui je suis parfaitement rétabli. C'est certainement un miracle. Tous les pharmaciens vendent le Kidney Worth en liquide ou en poudre. »
Il y a quelques jours un agent se présenta au couvent des Pères Carmes sur le Niagara. Il dit au Père commissarius : « Monsieur, donnez-moi trois mille dollars pour faire la réclame de votre Eau de Mélisse des Carmes, et je vous garantis deux mille dollars de bénéfice annuel, et de plus, le remboursement de vos trois mille dollars dans trois ans. »
Si le Révérend Père commissarius avait accepté, les placards se trouveraient à tous les coins de rue, à toutes les stations, églises et murs inoccupés, dans tous les journaux des Etats, sur tous les milliers de bateaux à vapeur, chez tous les pharmaciens, etc., tout le long des chemins de fer, sur les arbres, les haies, les poteaux voyants, sur le pavé de tous les trottoirs, sur toutes les marches des escaliers du chemin de fer aérien de New-York. C'est la rage de la réclame, et c'est un des cachets du monde américain.
Le lendemain, 18 septembre, je reprends le train du Canada. Je me laisse induire en erreur par les Pères : au lieu d'arriver à sept heures sur la rive nord du Niagara, je me trouve encore à huit heures dans la gare du Centre à Buffalo, et à neuf seulement sur la rive sud, vis-à-vis des cataractes. J'eus le plaisir de payer 12 fr. 50 pour me passer en calèche par-dessus le fleuve. Le spectacle valait 12 fr. 50. Du milieu du long pont où je me fis arrêter par Tautomédon, j'admirai le Niagara grondant sur les effrayants rapides dans lesquels, périt le téméraire Webb (1), et contemplai l'ensemble des trois grandes chutes. Cette fois je m'efforçai d'élever mon admiration à la hauteur de la renommée! J'évoquai les mânes de Chateaubriand; je mendiai une étincelle de son enthousiasme! Pas possible ! je restai froid. Le Niagara n'est que joli, beau si vous le voulez! Mais, ô mon Zambèze! ô chutes Victoria, la palme du sublime vous appartient.
C'est le moment de faire une étude plus complète des cataractes du Niagara et des phases géologiques par lesquelles ces cataractes ont passé.
(1) Le 24 juillet 1883, le capitaine Webb entreprit de passer à la nage les rapides du fleuve, en aval du tourbillon. 11 fut suffoqué incontinent par la pression des eaux, et rejeté à deux kilomètres plus bas, à l'état de cadavre.
La rivière Niagara.
Le Niagara est une rivière d'environ 1,500 mètres de large à son embouchure dans le lac Ontario
et de 3 kilomètres à sa
naissance, à l'extrémité est du lac Erié.
Elle coule du sud au nord. Sa longueur totale
est de 58 kilomètres.
Dans son cours rapide elle s'épanche en certains endroits jusqu'à mesurer G et même 12 kilomètres de largeur, et s'étrangle ailleurs jusqu'à ne former plus qu'une gorge profonde d'une largeur de 282 mètres comme au passage d'eau en aval de la cataracte, et de 137 mètres à peine comme au « tourbillon » un peu plus au nord.
Sa profondeur varie selon la largeur, de 20 à 300 pieds d'eau. La nappe liquide qui s'épanche
par-dessus les crêtes des cataractes est d'environ 9 pieds d'épaisseur.
Dans son cours total de 58 kilomètres, le fleuve descend de 113 mètres. De fait le fleuve Niagara n'est qu'un tronçon d'un immense cours d'eau commençant aux sources du fleuve Saint-Louis à l'ouest du Lac Supérieur, pour se terminer aux bouches du Saint-Laurent, transformant, sur sa route, de vastes vallées en de véritables mers intérieures, comme sont les lacs Supérieur, Michigan, Huron, Erié, Ontario et nombre d'autres de moindre étendue.
Le lac Supérieur mesure 739 kilomètres de l'est à l'ouest, sur 161 kilomètres du nord au sud. Sa profondeur est de 900 pieds.
Le lac Michigan a 483 kilomètres de longueur sur 81 de largeur et 900 pieds de profondeur.
Le lac Huron est long de 351 kilomètres et large de 289 kilomètres. Il a une profondeur de 900 pieds.
Le lac Erié mesure 467 kilomètres de l'est à l'ouest et 107 kilomètres du nord au sud. Sa profondeur est de 120 pieds.
Le lac Ontario a une longueur de 400 kilomètres et une largeur de 90 kilomètres à peu près. Sa profondeur est d'environ 550 pieds.
Une cinquantaine de lacs de moindres dimensions, alimentés par des centaines de rivières, dé-
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versent leur trop-plein dans ces mers intérieures ; ce formidable amas d'eau est charrié par-dessus les cataractes et, à travers les rapides du Niagara, vers l'Ontario, d'où en frayant son passage par les Mille Iles du majestueux Saint- Laurent, il va se décharger dans l'océan par un chenal qui ressemble à un bras de mer.
Depuis les sources du Saint-Louis, à l'ouest du lac Supérieur, jusqu'à la mer, ce fleuve géant parcourt un espace de plus de 4,000 milles anglais, plus de 6,436 kilomètres.
Venons-en maintenant au phénomène de la nature, considéré longtemps comme le plus grandiose dans son espèce : les cataractes du Niagara.
Cataractes du Niagara.
Découvertes par les explorateurs français de la fin du dix-septième siècle, les proportions en furent naturellement fort exagérées. Le Franciscain belge Hennepin qui les visita dès 1676 en publia une description et une esquisse en 1697. L'esquisse qui nous reste montre que la scène n'a guère changé depuis deux siècles. Mais, avec une imagination frappée, dépourvu d'ailleurs d'instruments de précision, le bon missionnaire prête aux diverses
cataractes une élévation déplus de 600 pieds, tandis que la cataracte canadienne, connue sous le nom de Fer-à-Cheval, n'a que 150 pieds de haut, et la cataracte américaine, ainsi que les quatre petites
Niagara
Grare B , ci» ÇVieminde fer
Le C<r\rv-ne.
chutes, seulement 165 pieds ou 49 mètres d'altitude. Les premiers visiteurs donnent également à l'étendue des nappes d'eau, des dimensions beaucoup trop grandes. La crête du Fer-à-Cheval mesure en réalité 2,000 pieds de longueur, le bord abrupt de Goat-Island qui le sépare de la chute américaine,
302 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
est long de 980 pieds ; la chute américaine a une
étendue de 1,100 pieds.
La ligne concave entière des cataractes est donc
de 4,080 pieds environ, soit ] ,22 1 mètres.
Que le lecteur veuille bien jeter un coup d'œil sur les trois plans ci-contre. La description des cataractes en deviendra plus saisissable.
Nous remarquerons que le chenal que nous nommons la rivière Niagara suit un cours direct du sud au nord. La pente de la rivière est de 12 pieds ^:^i>^ seulement sur une distance de 29 kilomètres, depuis l'Erié jusqu'à la pointe de Navy-Island. De Navy- Island jusqu'aux chutes,
Abords des chutes du Niagara, g^j, ^^ parcours de 1 kilomètres, l'inclinaison du lit est de 90 pieds. Les chutes elles-mêmes plongent de 161 pieds. Depuis les cataractes jusqu'à la ville de Lewiston, sur un parcours de 12 kilomètres, la pente, de rapides en rapides, est de 104 pieds — puis, de là jusqu'au
lac Ontario sur un parcours égal, le fleuve suit paisiblement une pente insensible de 2 pieds. Ces dépressions successives font donc une inclinaison totale de 372 pieds, soit 113 mètres, sur le cours entier delà rivière, qui est de 58 kilomètres depuis le lac Erié jusqu'au lac Ontario.
A l'île de la Chèvre ou Goat-Island, à peu près au milieu de son cours, la rivière Niagara se partage en deux bras, et heurtant ensuite de front les rochers calcaires du plateau canadien, elle fait un coude subit et s'enfuit au nord, à angle droit, par un ravin étranglé qui porte ses eaux versTOntario.
C'est dans ce coude, c'est aux deux côtés de Goat-Island que nous admirons le spectacle grandiose des deux cataractes qui, partagées par des blocs énormes à leur crête, forment en réalité quatre ou même six chutes.
La cataracte de l'ouest, allant de Goat-Island à l'angle de la côte canadienne, affecte la forme d'un hémicycle et présente au milieu une édenture profonde en retrait, qui lui donne la forme d'un immense fer à cheval : c'est la chute canadienne. De l'autre côté de l'île, la chute dite américaine présente une arête presque droite.
Les cataractes réunies, vues du pont suspendu des Rapides, se confondent en un seul et grand spectacle, ressemblant à un rivage abrupt, où la mer se soulèverait et écumerait contre des falaises
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énormes et où une colonne épaisse de vapeur et de fumée s'élèverait sans cesse par-dessus les crêtes liquides en montant jusque dans les nues. Mais, à cette distance, tout le vaste spectacle paraît immobile, et ressemble à un phénomène coulé en verre.
Sur le rideau vaporeux qui monte sans fin du gouffre, les arcs-en ciel se multiplient et se déplacent à mesure que le soleil s'élève et tourne dans sa course, offrant ainsi à l'œil émerveillé un spectacle changeant à l'infini, un jeu de lumière dont une aurore boréale peut seule retracer la mobilité.
Vu de haut et de loin, tout ce merveilleux échappe au regard de l'observateur. C'est du niveau du fleuve qu'il faut l'admirer, et c'est de là que le Niagara est vraiment grandiose, la nuit comme le jour, alors qu'il pèse sur vous de tout le poids de son immensité.
Disons toutefois que ce grandiose spectacle, n'est point une de ces merveilles dont l'admiration ne se lasse pas. Il ne revêt pas en vérité la sublime et solennelle grandeur de l'océan luttant et gémissant dans une éternelle commotion contre un invincible rivage. Il ne reflète point non plus la mystérieuse majesté des vastes cathédrales d'Anvers ou de Tournai, d'Amiens ou de Séville.
Vu de loin la vie manque au tableau ; vu de près le calme fait défaut à la mobilité de cette grande œuvre de la nature.
Des voyageurs ont écrit que le tonnerre du Niagara se prolonge de lac en lac, de forêt en forêt à travers Timmensité des déserts ! Je me suis trouvé quatre fois sur le lac Ontario à 30, à 20 kilomètres des chutes; j'ai prêté l'oreille, durant la nuit, au vent venant des cataractes, quand je me trouvais à 16 kilomètres de là au presbytère de New-Germany; j'ai écouté derrière les collines du fleuve lui-même, et j'ai écouté des hauteurs du rivage américain: je dois avouer qu'à ces distances, je n'ai pu saisir « le sourd grondement » des cataractes.
Les aigles non plus ne sont pas entraînés dans le gouffre, aspirés par le courant d'air des formidables chutes! J'ai vu des tourterelles même passer les cataractes à tire d'aile.
Quant aux caribous, aux cerfs et aux sangliers emportés par les rapides dans leurs tentatives de passage, selon les histoires d'autrefois; je n'ai pu en voir, parce qu'il n'y en a plus à cent lieues à la ronde. J'ai vu au contraire le superbe terre-neuve noir du couvent des Carmes, passer les rapides depuis les falaises situées au pied du monastère jusqu'au Long-Island et au Cedar-Island. On m'a dit que ce vigoureux animal se risquait même à quelque cinquante mètres dans les grands rapides au-dessus du Fer-à-Cheval.
Il n'est pas nécessaire du reste à la juste renom-
mée du Niagara qu'on le festonne et Tenguirlande de vaines et légendaires exagérations.
Les cataractes dit-on, marchent à reculons. Ceci est bien vrai. La marche en arrière de ce grandœuvre de la nature a du être comme suit.
Dans les âges préhistoriques le fleuve Niagara roulait ses eaux tantôt à plein bord, tantôt pardessus les rapides, mais sans former aucune chute formidable, jusqu'au plateau du mont de calcaire qui lui barrait le passage devant la ville actuelle de Lewiston. C'est là qu'ont dû être les cataractes primitives du Niagara, se déversant vraisemblablement en une nappe unique et non en plusieurs, comme dans le phénomène actuel. Cette cataracte a du être en cet endroit d'environ 250 pieds d'élévation, la hauteur du rocher étant de 300 pieds audessus delà pente douce qui part de Lewiston vers l'Ontario.
L'érosion graduelle a ramené les chutes du nord au sud, — à raison d'un à 3 pieds par an. Des cataclysmes ont pu précipiter cette marche rétrograde à diverses époques, en sorte qu'il n'y a pas à s'en tenir aux calculs hypothétiques de la science.
Charles Lyell qui adopte l'iiypothèse d'un pied de rétrogradation par année, ce qui ramènerait l'époque de la cataracte primitive de Queenstown et
Lewiston à 35,000 ans en arrière, dit lui-même que beaucoup de facteurs ont pu et dû abréger ce laps de temps.
Quoi qu'il en soit, il est admis que les cataractes ont graduellement reculé du nord au sud, et diminué de hauteur comme elles continueront à décroître lentement, jusqu'à leur entrée finale dans le lac Erié.
Dans cette marche rétrograde il s'est trouvé un temps où les chutes primitives ont présenté à peu près le même spectacle qu'aujourd'hui. Ce fut quand l'érosion arriva à l'endroit où nous voyons actuellement le « Whirlpool » ou tourbillon circulaire, à quatre kilomètres en aval des cataractes. Là comme au « horse-shoe », le fleuve a donné contre un rocher abrupt, et en s'échappant à gauche, il a dû se bifurquer des deux côtés d'une île aujourd'hui disparue, et les chutes ont présenté au moins deux cataractes.
11 arrivera de même un temps où les chutes auront ramené l'érosion en amont de leur site actuel. Or, commel'action destructive du Fer-à-Cheval ou « horse-shoe » est plus rapide que celle de la chute américaine, le Fer- à-Cheval aura dépassé l'île de (( Goat-Island » bien avant que la chute américaine ne parvienne jusque-là. Il se fera alors que tout le fleuve se précipitera dans le Fer-à- Cheval, et que cette cataracte drainant le cours
oriental actuel à droite de Goat-Island, la chute américaine aura cessé d'exister.
Ceux qui viendront voir la merveille d'alors, pourront se consoler en se répétant que leur Niagara vaudra en ampleur ce que le nôtre vaut en étendue.
Ils auront même, selon toute probabilité, la satisfaction de tenter la descente périlleuse des bords, tout contre l'effrayant précipice. Ils se risqueront encore dans les galeries aquatiques, ou pour mieux dire, dans les aquariums immenses, vides heureusement d'eau, que la projection des flots forme maintenant, entre le sommet de 164 pieds de haut, le rocher rongé en retrait par le bas, surplombant par le haut, et le bord de l'abîme à trente pieds et plus en avant du spectateur.
Emouvant le spectacle que présentent ces « cavernes des Vents », ces « galeries des Tempêtes ». I/air entraîné par les cataractes plonge et se condense avec l'eau dans le gouffre, et rebondit avec l'élément liquide, en fusées, en cônes de cent pieds <le haut, en tourbillons, en spirales, en fumée de vapeur, sous toutes les formes imaginables. Le vent produit par l'élément mouvant, ressemble à un ouragan et vous flagelle dans tous les sens. Toutefois l'action prédominante est de bas en haut et ■en arrière, en sorte que le spectateur risque peu d'être détaché du roc auquel le chemin est adossé.
Une vague. lumière d'émeraude enveloppe le visiteur et donne à cet étrange spectacle une beauté féerique, comme celui d'un feu de bengale verdâtre dans une forêt humide.
Nos descendants jouiront encore de ces étonnantes beautés; mais, il est probable que les lignes des cataractes seront bien modifiées, le phénomène devant se produire sur une seule arête plutôt droite que semi-circulaire au delà de Goat-Island, jusqu'à ce que la rétrogradation, après des âges incalculables, aura formé ou gagné d'autres îles, telles que Navy-Island et Grand-Island.
A une époque postérieure les cataractes atteindront le lac Erié.
Quelles transformations se feront alors? Le niveau de cette mer intérieure, selon toute probabilité, baissera beaucoup, le fleuve Niagara s'élargira, et dans son lit prolongé en amont dans l'Erié, se produira comme dans le Saint-Laurent au sortir du lac Ontario, uii second archipel des Mille-Iles pour le repos des milliardaires de l'avenir.
Mais sans nous inquiéter de ces phénomènes futurs, on peut se demander quelle doit être la masse d'eau que le fleuve impétueux vomit pardessus les crêtes des formidables cataractes. Le génie américain, hardi dans ses calculs comme dans ses créations, s'est donné libre carrière sur ce point.
310 TROIS ANS DANS l'amÉRIQUE SEPTENTRIONALE
Le D"" Dwight est arrivé à « plus de 85 millions de tonnes par heure. » Ce chiffre suscita un murmure approbateur à travers les Etats-Unis. Encouragé par un accueil aussi flatteur, un autre Yankee réussit à trouver « plus fort que ça » : il arrive à 102 millions 93,750 tonnes tout juste ! L'écart, comme on le voit, ne dépasse guère la bagatelle de 47 millions de tonnes ! Les données officielles (?) fournies par les ingénieurs de l'Etat de New-York varient de même entre 31, 27, 17 et 18 millions de pieds cubes d'eau par minute. Après cela on peut tirer l'échelle, et se contenter d'assurer avec le « farmer du Far West » que la masse d'eau qui passe les crêtes du Niagara « is a mighty lot indeed I »
Un des spectacles les plus féeriques qu'offrent les chutes du Niagara est, sans contredit, l'effet d'hiver qu'elles présentent durant trois mois. Ouvrez la Grotte de Han-sur-Lesse, déchargez-la du mont qui la recouvre et la dérobe aux rayons du jour ; remplacez ses voûtes de cristal, ses pendentifs et ses colonnes de stalagmites et de stalactites en calcaire et en dolomie par autant de merveilles de glace ; couvrez tout cela du dôme céleste de l'azur le plus profond et versez à travers ce magique ensemble les torrents de lumière d'un soleil brillant... et vous aurez le Niagara en hiver.
Je place ci-près une vue partielle du Niagara.
Vue des chutes du Niagara.
Que rimagination du lecteur supplée à tout ce que je ne puis décrire, et il corrigera peut-être luimême le sentiment de déception que j'ai exprimé à ma première visite des fameuses cataractes.
Après avoir parlé du Niagara, la merveille des Grands-Lacs d'Amérique, il ne sera pas sans intérêt pour le lecteur, de lui présenter en regard des plans de celles-ci, les plans tout autrement remarquables des « Victoria-Falls » du Zambèze africain.
A l'endroit où se présentent les chutes, le Niagara s'avance du sud-est vers le nord-ouest, et plonge dans un abîme semi-circulaire qui, se resserrant uniformément, laisse aux eaux tumultueuses un débouché unique et direct vers le nord.
Le Zambèze, au contraire, s'avance du nordouest vers les chutes, s'épanche en un lit de 4,500 pieds, et puis, s'alignant sur une seule droite parallèle à l'Equateur, se précipite dans un ravin, un gouffre étroit comme un canal, d'où, par un chenal également étranglé, il s'enfuit en zigzags vers le sud, pour reprendre plus loin son cours vers l'orient.
D'après Serpa-Pinto (1) dont les relevés doivent
(l) Serpa-Pinto et son compagnon Hermenegildo Capello, partant pour l'Afrique, reçurent de M. Antoine d'Abbadie, l'illustre membre de l'Institut de France, son fameux « aba » ou « altazimut » qui réunit les avantages du sextant et de théodolite. Ce magnifique instrument a un double niveau d'eau remplaçant le bain mercuriel et
faire foi, les caractères géodésiques des Victoria- Falls sont les suivants :
Largeur da fleuve aux cataractes, environ. . i,500 pieds.
Première chute à l'ouest, largeur 196 —
Grande île de la crête 450 —
Deuxième chute 1,312 —
Deuxième grande île 200 —
Série de chutes moindres 2,300
Ravin ou goufl're de la chute, longueur 4,500 —
— — largeur 328 —
— — profondeur visible. 393 — Cafion en zigzag à sa sortie du gouffre, largeur. 400 — Front du Niagara 1/224 m., des chutes Victoria 1 ,350 m.
D'après les observations des voyageurs que j'ai rencontrés près du Zambèze de 1879 à 1884, la nappe d'eau passant par-dessus les crêtes des cataractes doit dépasser 20 pieds d'épaisseur au temps des pluies, puisqu'à cette époque elle couvre et efface tous les îlots qui séparent les diverses chutes le reste de l'année.
Au Niagara une seule colonne de vapeur monte de l'abîme.
Au Zambèze il s'en élève quatorze, et ces colonnes ne s'évanouissant pas dans l'atmosphère, s'en vont en véritables nuages sous le vent.
Un phénomène admirable se produit dans le
rhorizon marin. En 1879, M. Antoioe d'Abbadie me fit don dti même instrument. Il l'a depuis perfectionné en y ajoutant le « dip-circle > magnétique de feu le Père Perry.
gouffre en dessous de son niveau apparent. Comme les eaux tombant des énormes crêtes basaltiques, doivent trouver un passage par l'unique issue qui
leur est ouverte vers le milieu du ravin, il s'établit naturellement vers cette porte, deux courants, l'un de l'ouest à l'est, et l'autre de l'est à l'ouest. A des intervalles probablement isochrones, ces deux cou-
316 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
rants déchirent le niveau apparent des eaux du gouffre, et découvrent dans leur sein un abîme insondable dans lequel paraît la vision momentanée de deux obélisques énormes et d'un amas de palissades basaltiques ressemblant aux ruines d'une cathédrale.
Les Makolôlos de ces bords appellent dans leur idiome les « chutes Victoria » du nom de Moussi-iètounya, c'est-à-dire « Fumée qui tonne ».
Rapprochez ce nom i< Bantu » du nom de « Onya-kar-ra, tonnerre des eaux » que les Indiens ont donné aux chutes des « Grands Lacs, » et vous trouverez peut-être dans cette analogie d'idée et de linguistique, un fait bien simple, de nature à corroborer l'opinion de l'origine asiatique commune aux deux races, aujourd'hui si distantes et si distinctes.
Si les Victoria Falls semblent l'emporter sur les Niagara Falls par les caractères géodésiques ^et physiques, elles ne l'emportent pas moins par la beauté tout orientale et tropicale des sites. La végétation du Zambèze est luxuriante au delà de toute expression. Le palmier et le baobab y dominent les forêts primitives, et la faune qui s'y meut est la plus grandiose du monde. C'est encore l'éden du gorille et du babouin, du rhinocéros, de l'hippopotame et de l'éléphant.
Seul, l'effet d'hiver est ce par quoi le Niagara demeure sans pareil connu jusqu'ici.
Il me reste à dire un mot des œuvres d'art que le génie américain a produites sur les bords du Niagara.
Evidemment, je passe d'un pied « dédaigneux et superbe » ces villes et ces villages, ces hôtels et ces « bar-rooms », ces fabriques de fils et ces moulins à papier, ces ventilateurs et ces cheminées, ces observatoires, ces douanes, ces octrois et ces péages de toute nature, faits pour la désillusion et le dépit du touriste. Je ne m'arrêterai qu'à ces trois ponts, jetés avec une audace titanique sur le gouffre effrayant creusé par l'action des âges. Il y a deux ponts suspendus et un pont à tablier.
Leii ponts du Niagara.
Tout près des cataractes, à 260 mètres en aval de la chute américaine, se trouve le premier pont, le plus léger et le plus élégant des trois. Ce pont suspendu fut construit en 1869, et mesure 387 mètres, avec les approches. Sa résistance statique est calculée pour le passage des piétons et des voitures seulement. Il se balance à 58 mètres au-dessus du lit tumultueux du fleuve, et de ce pont, ou mieux encore, des tours de 30 mètres d'élévation qui en portent les deux câbles, le spectateur ébahi embrasse le panorama saisissant du fleuve, des rapides et de toutes les cataractes réunies du Nia-
3i8 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
gara. C'est du milieu de ce pont, vraie dentelle de fer que, par un temps de bruine légère, le touriste peut avoir l'heur de voir se dessiner autour de lui l'arc-en-ciel complet, formant un cercle parfait audessus et en dessous du tablier suspendu (1).
A trois kilomètres des cataractes et un peu en amont du fameux whirlpool ou tourbillon , fut construit en 1855 un autre pont suspendu, bâti d'après les mêmes principes, mais avec des proportions plus grandioses. Il est calculé pour supporter l'énorme poids des trains internationaux du Canada et des Etats-Unis, et pour résister aux oscillations produites par cette traction, ou par les mouvements atmosphériques.
Le premier fil du câble avait été passé d'un bord à l'autre au moyen d'un cerf-volant, ainsi que le deuxième, le fil de retour. A ce deuxième fil fut adaptée la petite poulie qui devait faire la navette entre les deux rives avec les fils suivants.
Environ 13,000 kilomètres de fil d'acier entrèrent dans la confection des deux câbles appuyés sur les quatre tours des deux rives, et ancrés à grande distance dans le roc vif.
Cet ouvrage du génie américain est composé de deux plates-formes superposées à 7 mètres et
(1) Ce pont fut renversé par le cyclone du 9 janvier 1889. U a été reconstruit en quelques mois, plus beau et plus solide qu'il n'était auparavant.
demi l'une au-dessus de l'autre. Celle d'en bas sert à la circulation des piétons, des cavaliers et des équipages, et celle d'en haut à l'énorme mouvement des trains les plus pesants de plusieurs grandes lignes de chemins de fer. Les deux plates-formes sont suspendues aux câbles. En franchissant la rivière par cette voie aérienne qui se balance au vent par-dessus les flots mugissants des rapides, et à cette effrayante hauteur qui dépasse celle du Panthéon, je me sentis comme flottant dans l'espace, et j'éprouvai ce branle du cerveau qui chez maint voyageur approcherait du vertige. Le sensation fut plus marquée encore au moment où un immense train vint à passer au-dessus de nous. Un tremblement solennel flt résonner la colossale construction avec un bruit sourd et comme une note d'airain. Tout le monde s'arrêta comme par instinct, et les chevaux semblaient cloués sur le frêle tablier, entre l'abîme en dessous d'eux et Torage au-dessus de leur tête. L'impression qui suivit immédiatement le passage du train fut aussi frappante : piétons et chevaux reprirent leur marche au même moment, comme soulagés d'une oppression pénible. J'avoue pour ma part, que ce fut avec un sentiment réel d'aise et de tranquillité que j'abordai sur terre ferme au rivage canadien.
320 TROIS ANS DANS L'aMÉRIOUE SEPTENTRIONALE
Le troisième pont est intermédiaire aux deux ponts suspendus. C'est le fameux pont en treillis, Canti-Lever Bridge, construit en 1883 sur un plan ingénieux et tout nouveau, pour le service du « Michigan-Central ».
A cette époque on avait commencé à concevoir des appréhensions pour la solidité des ponts suspendus, dans les conditions où le nouveau pont devait s'élever. L'emplacement avait été déterminé et s'imposait. Le pont devait recevoir en plein la pression des coups de vent remontant du sud à travers le canon du fleuve. Sous le poids des énormes trains internationaux, les oscillations d'un tablier ainsi suspendu eussent été dangereuses, malgré les amarres latérales les plus puissantes. Quant à bâtir un pont à travées sur piles, il n'y avait pas à y songer : les rapides, larges de 152 mètres d'un bord de l'eau à l'autre, rendaient toute tentative de ce genre impossible.
Les ingénieurs des « Central Bridge Works » de Chicago s'arrêtèrent donc à l'admirable construction que voici :
Deux tours en treillis, d'acier, hautes de 40 mètres et de la forme d'obélisques tronqués, furent placées au bord de l'eau, une de chaque côté du fleuve. Sur chacune des deux tours fut appuyé, à peu près par le milieu, un fléau ou tablier, également en treillis et dont le bras de puissance est
OC
Oh
couché et solidement amarré dans le roc du bord, tandis que le bras du levier s'étend dans le vide audessus du fleuve. Le fléau partant du bord canadien est long de 114 mètres, la section qui touche à la rive américaine mesure 120 mètres.
Entre ces deux sections, équilibrées sur les tours et d'ailleurs ancrées par le côté fixe de manière à vaincre toute pression inégale sur les bras de levier, il restait, au milieu du fleuve, un espace vide de 38 mètres. Une troisième section, un tablier ordinaire en treillis, soutenu par les deux leviers eux-mêmes, remplit cet espace et compléta au-dessus des rapides cette portée totale de 152 mètres, la plus grande qui eût été faite jusqu'alors pour une ligne à double voie.
Entre les bords et les tours, la construction de la partie riveraine de chaque section latérale s'efl'ectua sur des échafaudages ordinaires. On avait la pente du canon pour appui.
Quant aux parties fluviales s'avançant des tours
; au-dessus des rapides, il fallut les construire dans
; le vide, nul échafaudage ne pouvant être dressé
dans le lit tumultueux du fleuve, profond de 37 à
45 mètres.
Ici on imagina un procédé aussi simple qu'ingénieux. Chaque bras de levier fut travaillé par pan- ' neaux de 7 mètres 62 de longueur, dans les chantiers de la rive respective. Le panneau tout monte
était alors renversé, sommet en bas, sur les rails placés sur le tronçon achevé du pont, et roulé jusqu'à la place qu'il devait occuper. Là on couchait le panneau et, comme il était à l'envers, son sommet touchait naturellement le sommet du tronçon déjà construit. On boulonnait l'extrémité du panneau aux pièces extrêmes du tronçon, puis, soulevant au moyen d'une grue mobile le bout libre du panneau, on faisait basculer celui-ci et exécuter une demi-révolution sur lui-même pour le laisser choir doucement en place à la suite du tronçon. Le reste du boulonnage se faisait et l'opération recommençait. Les deux sections latérales furent ainsi terminées ; et l'on amena tout d'une pièce, sur les rails, le troisième tronçon, qui devait combler le vide et servir de clef de voûte entre les deux bras. Ce dernier tablier de 38 mètres de long fut enlevé dans l'espace au moyen de puissantes grues mobiles placées à l'extrémité des bras de levier, descendu au niveau du pont, puis boulonné comme les panneaux.
Tout l'ouvrage est consolidé au moyen de barres d'acier formant des losanges et des rectangles. La pression de la pièce centrale est compensée par la poussée des sections latérales construites en biseau de bas en haut, de manière à former trois arceaux, l'un sur le fleuve, et les deux autres contre les deux rives.
Les conditions de statique et de dynamique de cette imposante construction sont donc telles, que la fermeté du pont augmente avec le poids qu'on y amène. Aussi, deux immenses trains internationaux s'y croisent-ils sans aucun danger au beau milieu de l'effrayant abîme.
Aucune amarre latérale de sûreté n'a été jugée nécessaire contre les pressions atmosphériques. Les ingénieurs assurent que les coups de vent les les plus violents ne peuvent avoir d'action sur la masse énorme de 1,600 tonnes qui pèse sur chacune des deux tours d'acier inébranlablement assises sur le rocher.
Les variations de la température n'ont pas été oubliées. Un système ingénieux de compensation assure à la section centrale un libre jeu suivant la dilatation ou la contraction de l'acier, durantle rude hiver et le brûlant été des bords des Grands Lacs.
La longueur totale du pont est de 263 mètres et sa hauteur au-dessus du niveau des rapides est de 75 mètres.
Tout ce gigantesque ouvrage a été complété et livré à la circulation internationale en l'espace de huit mois 1
Aussi les Américains se vantent-ils d'avoir devancé dans ce grand œuvre tous les progrès du génie civil de notre époque, et d'avoir construit, pour les siècles à venir, un monument parfait dans
326 TROIS ANS DANS l'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
tous ses détails, assuré contre toutes les forces de destruction et aussi inébranlable que le « Roc des âges » dans le gouflre des cataractes.
Peut-être que la tour de Babel a paru telle aussi aux Américains d'alors !
19 septembre. — Cette nuit, du haut de ma fenêtre du Carmel, j'ai contemplé le vaste panorama des rapides et des chutes; j'ai prêté une oreille attentive au sifflement des flots, au sourd grondement de chaque cataracte et j'ai suivi l'ombre des nuages sur le linceul écumant. Sous le voile de la nuit, au milieu de cette grande scène de la nature où l'Eternel a marqué si profondément Tempreinte de sa toute-puissance, l'âme ravie et subjuguée se sent le témoin du Créateur et toutes ses pensées deviennent des prières. Involontairement me revenaient à l'esprit les premières lignes du livre inspiré : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. — La terre était inerte et pleine de solitude, les ténèbres couvraient la face de l'abîme, et l'Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. »
Ne voyant plus les distrayantes superfétations par lesquelles l'audace de l'homme et sa vanité ont encombré et rapetissé l'œuvre de Dieu, n'ententendant plus le bruit discordant du tumulte mondain au milieu de la grande voix de la nature, j'ai pu sentir enfin les tressaillements de l'enthou-
siasme, et mon âme émue a loué le Seigneur entrevu dans la majesté de ce chef-d'œuvre de sa main :
Bcnedicite aquse omnes... Domino
Benedicite fontes Domino : benedicite maria et ftumina Domino.
Laudate eum in virtutibus ejus : laudate eum secundum. multitudinem m.agniiudinis ejus.
Ce matin j'ai célébré la sainte messe dans l'humble chapelle du couvent des Carmes, puis je me suis rendu à la ravissante maison des Sœurs de Loretto. Ce beau pensionnat est logé sur la rive canadienne, bien haut, tout au-dessus des cataractes du Niagara. Admirable et unique, le site de ce pensionnat. En face les immenses rapides, les îles pittoresques, les chutes réunies, les nuages montant du fleuve et les arcs-en-ciel en plein midi ! Au delà s'étagent les villes de la rive américaine ; des rivières, des forêts sans fin vont se perdre à l'horizon. A l'intérieur c'est un palais diaphane. De vastes croisées romanes versent des torrents de lumière dans les salles et les salons. Les classes sont ornées des fleurs les plus rares du Midi. Tout est fraîcheur et lumière, et au milieu de cet eldorado pédagogique, les petites Américaines vont et viennent à leur aise, comme dans leur élément naturel. Parmi elles il y a des protestantes, il y a des catholiques. Avec un tact et une sagesse
extrêmes, les Sœurs protègent et nourrissent la foi des unes, respectent et dirigent les opinions des autres. Il se fait des conversions dans cette maison comme dans tous les pensionnats et collèges. Personne en Amérique ne trouve à redire à cela. En Europe on crierait à la pression morale, à la séduction monacale, à l'oppression des consciences, que sais-je? Mais dans cette Amérique, où pourtant on se connaît en fait de liberté, on trouve bon de confier ses enfants, dissidents et catholiques, à la sage et sûre conduite de ces Sœurs, au risque de les voir devenir meilleures en devenant catholiques, voire même religieuses.
L'instruction des filles me semble surchargée dans beaucoup de pensionats que j'ai visités. A l'enseignement fondamental des préceptes et des lettres s'ajoutent beaucoup de branches à effet, telles que la peinture sur soie, sur velours, sur cuivre ; l'algèbre, la physique, la philosophie, la géologie, l'astronomie et même la logique {sic). Je crois que j'oublie quelques branches. Toutes ces institutions s'appellent académies, et plusieurs se décernent gravement le titre de collège ; bon nombre sont de petites universités en jupon.
Il y a là une tendance américaine qui a du bon : on veut rendre tout le monde apte atout; mais, poussée à l'excès et trop généralisée, elle compromet parfois l'avenir des ménages et risque fort
d'augmenter le nombre des déclassés et des incompris, deux catégories plus répandues encore aux Etats-Unis qu'en Europe.
Après avoir intéressé la jeunesse du pensionnat par quelques récits d'Afrique et par quelques notions sur le vieux monde européen, je dis adieu à la fervente communauté de Loretto, ainsi qu'aux Pères si admirablement hospitaliers du Carmel. Je jetai un long et dernier regard sur le vaste panorama des cataractes, en tâchant de fixer dans ma mémoire chaque partie et chaque point culminant du majestueux tableau. Enfin, vers les cinq heures de l'après-dînée, je remontai dans le train qui devait me ramener à l'embouchure du fleuve Niagara, d'où le vapeur « Chicora » allait partir pour Toronto, sur l'autre bord de l'Ontario.
Le « Chicora » était en retard ; il ne devait arriver qu'à sept heures du soir. Entre temps j'allai assister au tir des soudards canadiens. Ils avaient la carabine Martini, mon arme d'Afrique, et faisaient les épreuves de la fameuse mitrailleuse, le « gatling gun » anglais. Ils revenaient du nordouest canadien, où ils avaient triomphé du malheureux chef, Riel, et des métis exaspérés et poussés à la révolte par l'injustice des blancs. Ces bons soudards faisaient merveille avec leur tir. Ils touchaient assez bien la rive opposée du Niagara, à une portée de 1,500 à 2,000 mètres. Ce serait dom-
mage que dans quelque danger pressant de la mèrepatrie, ils dussent aller se faire écharper par les Boërs de l'Afrique australe.
Le « Chicora » , vrai théâtre flottant, nous promena gaiement sur le lac Ontario. Cette grande nappe d'eau ne m'a point paru intéressante à voir. Elle est trop vaste pour avoir les charmes d'un lac, et trop petite pour offrir les émotions des grandeurs de la mer. Du fort George j'avais expédié un télégramme rédigé comme suit :
« M. le commandeur Law, rue Wellesley, 58, Toronto. — Ayez lit — arriverai 8 soir par eau. »
Or, à huit heures, nous ne vîmes encore que les phares, les mille lumières électriques de Toronto. 11 était neuf heures et demie quand j'entrai en rade. J'examinai toutes les figures du quai; pas de Fred Law. — Dois-je aller à l'hôtel? Non, j'irai Wellesley Street.
Dix heures I On m'introduit dans un boudoirbazar. Une femme de chambre vient me dire que monsieur est allé au quai pour me prendre. J'attends une heure. La femme de chambre revient. Je demande « Comment se porte madame? » — Très bien. — Et le baby? — Très bien aussi. — Le mois précédent à mon premier passage, je les avais trouvés malades tous deux.
A dix heures et demie, M. le commandeur Law
arrive essoufflé. « Ah ! Père Croonenberghs, vous voilà. Je suis heureux. Vous m'avez demandé un lit. Je suis au regret; mais ma femme m'a donné ce matin un gros garçon, le sixième ! L'enfant et la mère vont bien. Malheureusement ma belle-mère, femme de feu le vice-roi, occupe votre chambre ; votre appartement est préparé dans son hôtel, rue de Montréal. » — Je m'excuse et veux aller à l'hôtel. « A Dieu ne plaise que le missionnaire d'Afrique, l'ami intime de mon frère, nous quitte; je vais vous conduire », répliqua-t-il.
Nous arrivons à onze heures. La maison étant peinte à neuf, l'entrée de la façade était inaccessible. Nous allons par le fond, en tournant une rue. Nous battons la porte des écuries. Un mastiff du Saint-Bernard répond en aboyant avec fureur.
Un monsieur apparaît tout blanc à une fenêtre. — « Oui, tout de suite, commandeur. » Dix minutes après, on nous introduit par les écuries, la cour et les cuisines.
J'avais mis tout en émoi. Me voici enfin à minuit établi dans un appartement rappelant la chambre de « Jérusalem » aux falaises de Fontarabie, chez mon illustre ami, Antoine d'Abbadie. A une heure du matin je me couche. C'était encore une de mes « mille et une nuits » .
Le lendemain dimanche, 20 septembre, je me rends à la cathédrale pour y célébrer la messe.
332 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
Après l'office, l'archipêtre, M. Laurent, vient à moi. — « Révérend Père, nous n'avons personne pour le sermon de la messe épiscopale ; nous comptons sur vous. » — Bon! Je vais prendre mon déjeuner à l'hôtel Crawford, mon chez-moi de la nuit. On me servit avec un luxe anglais dont je ne profitai pas, ayant mon sermon sur la conscience.
A dix heures et demie je monte en chaire. Foule aristocratique du grand monde de Toronto, foule de pauvres irlandais et canadiens. Je prends le texte « Oh ! si vous saviez le don de Dieu » et je fais la comparaison de l'état de délaissement de nos millions de noirs avec celui des heureux catholiques de l'archidiocèse de Toronto, qui compte plus de prêtres que n'en possède l'Afrique australe tout ensemble. L'émotion de l'auditoire fut vive quand je retraçai les scènes de la sainte mort du Père Augustus Law.
J'ai reproduit ce sermon plus haut.
J'étais attendu à dîner à l'hôtel du commandeur Law, où madame la douairière Crawford, sa bellemère, devait faire les honneurs de la table. J'avais bien été servi par des reines, à la cour de Lobengula ; jamais par la douairière d'un vice-roi.
Sa Grandeur l'archevêque, toutefois, ne me lâcha pas ; je dus dîner à la table de Mgr Lynch, un vénérable et tout aimable prélat irlandais qui voulait en
savoir long sur l'Afrique, et bien long sur le clergé colonial qui est tout entier irlandais.
J'étais comme l'âne entre deux bottes de foin, entre le dîner de monseigneur et le banquet Crawford. J'eus quelque peine à m'excuser auprès de mon illustre amphitryon.
L'aprés-dîner je visitai Toronto, parc et ville à la fois, cité vraiment royale, tout jardin et tout amphithéâtre, adossée aux forêts séculaires, et se mirant dans le lac azuré. Le soir, la famille Law me remit une aumône de 300 francs pour mes Noirs, en souvenir du vénéré Père Augustus Law, et à huit heures je fus conduit au train qui allait à Montréal, en longeant le Saint-Laurent.
20 septembre. — Me voyant en si haute compagnie, un employé s'était empressé de me chercher un billet de première classe. Cela devait coûter 50 francs. M. Fred Law voulut m'acheter le supplément du Pullman -Car pour 50 francs en plus! Je déclinai l'offre avec horreur. Je n'étais pas encore américanisé. Ma conscience ne me permit pas d'employer, pour dormir plus à l'aise, l'argent destiné au pain quotidien de mes Frères. Je fis reprendre mon billet de première classe, et sans difficulté j'en obtins un de seconde classe, avec réduction de 18 francs sur le passage.
Les officiers publics ne sont pas comme en Eu-
334 TROIS ANS DANS l'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
rope, des cerbères qui étouffent le voyageur dans l'étau de l'inexorable administration. Sur le continent de l'Europe, le voyageur en défaut est traité comme un délinquant et la loi lui est appliquée sommairement, avec la raideur d'un plat de sabre. Ici les compagnies et leurs officiers se regardent comme les obligés, et le voyageur a droit au respect, aux attentions gratuites.
En Amérique le voyageur est le maître, en Europe c'est le conducteur, ou le chef de station.
Dans le monde anglais au contraire, on trouve que, puisque le voyageur paye, c'est lui qui doit être servi. C'est juste! A mon retour en Europe je m'en vais essayer nos officiels ; mais il est probable qu'on me prouvera que j'ai tort.
Voici quelques remarques dignes d'être servies au public de notre vieille Europe si engouée de libéralisme.
Le dimanche dans le Dominion canadien, c'està-dire dans toute l'Amérique anglaise, est un jour absolument férié. Pas de tramways le dimanche, aucune boutique, aucun magasin, aucun café n'est ouvert.
La correspondance postale ne se délivre pas. Elle est levée une fois, le soir. Durant une demiheure, on peut aller demander ses lettres aux guichets. Les télégraphes sont fermés, excepté un temps très restreint. Pas de trains de banheue sur
les chemins de fer. Les trains express arrivent le matin, et repartent seulement le soir.
Pas de salles de concert, pas de théâtres ouverts. Les cafés le peuvent être à certaines heures seulement, là où il y en a ; car il y en a très peu au Canada.
Défense absolue de tout travail. Le tout par ordre officiel, et sous des peines graves.
La loi reconnaît les droits de Dieu, les droits de la famille et les droits de l'individu ; et pour garantir à chacun la liberté de vaquer aux exigences de son culte, de sa famille et de son propre repos, elle proscrit le travail servile, pour tous sans distinction, excepté dans les services publics et privés, quand ils sont indispensables. Avis à nous qui nous croyons libres non seulement de gêner le repos public en travaillant nous-mêmes ; mais encore, de méconnaître la liberté d'autrui, en forçant les autres de travailler pour nous !
Et ce repos dominical se pratique dans ce pays mi-protestant comme il se pratique dans la protestante Angleterre — comme il se pratique dans la grande République Américaine, et cela en dépit des exigences d'un trafic, d'un commerce colossal, et colossalement prospère I
A propos du Fisc, je lis en ce moment dans la « Minerve » de Montréal, une requête à l'administration pour que les Sœurs de charité soient
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exemptées « de la taxe d'eau », une des rares formes des contributions canadiennes et américaines. Or, cet appel est sûr d'être entendu. Nous sommes loin de là dans nos pays aux centimes additionnels, aux taxes sur le revenu présumé !
Mais continuons notre voyage vers Montréal.
Le progrès matériel dans les branches mécaniques est réellement stupéfiant, et ne s'explique que par le « tout-puissant dollar » qui attire l'univers à son service. Le perfectionnement des voitures.des chemins de fer, par exemple, est étonnant dans son genre. Cette nuit je voyage sur le « Canadian Pacific », dans les voitures des émigrants. Chaque wagon de cinquante à soixante pieds de long, suspendu sur deux trucs de quatre roues chacun, possède ses ustensiles de sauvetage, haches, scies, etc., ses chauffoirs à vapeur pour l'hiver, ses cabinets et son buffet d'eau glacée. Le train en marche a son marchand de livres, de vivres et de fruits. Chaque voiture a ses vingt-huit bancs de deux places en deux lignes, avec passage au milieu. Les bancs sont opposés deux à deux en vis-à-vis. Les sièges et les dossiers s'étirent de part et d'autre, et ainsi deux bancs opposés font deux lits. Du plafond, au-dessus de chaque couple de sièges, on abaisse un battant qui forme un lit de deux personnes, en sorte que la nuit, les quarante-huit passagers ont chacun leur lit. Tout cela est compris
dans le tarif étonnamment réduit de trente-deux francs en seconde classe, cinquante francs en première, pour un parcours en express de trois cent quatre-vingt-un milles anglais ou cent-vingt lieuesfrançaises. Je pense que le prix du transport est beaucoup moindre encore pour les émigrants venant du « Far- West » ou s'y rendant de la côte. Ces prix ne sont donc guère différents de ceux d'Europe, vu les grandes distances parcourues ici. Beaucoup de lignes n'ont que la première classe, plusieurs en ont deux; par exemple les trains d'émigrants. Il n'y a pas de troisième classe.
Il faut compter que les bagages sont transportés en franchise jusqu'à concurrence de 25, 50 ou 75 kilos, suivant les règlements des lignes. On vous délivre gratis une rondelle de cuivre pour chaque colis. Cette rondelle est marquée d'un numéro d'ordre, et sur le colis on vous attache la rondelle correspondante au numéro que vous gardez sur vous.
Le « bagage master » l'enregistre et colle Tétiquette sur vos bagages, et vous ne vous inquiétez de rien jusqu'à destination. Là, vous allez au fourgon, ou au bureau des bagages, vous rendez vos rondelles et on vous rend les valises correspondantes à vos numéros en cuivre. A l'approche des grandes villes, un commissionnaire fait même le tour des voitures, et si vous voulez lui confier
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VOS rondelles et votre adresse, et lui payer le prix fixe de 1 fr, 25, vous trouverez vos bagages en arrivant à votre hôtel.
Quelle différence avec l'Europe. Quel martyre que d'y tramer, enregistrer, payer, dégager des colis! Bonne foi aussi aux douanes. J'ai passé quatre fois la frontière entre les Etats-Unis et le Dominion canadien. Une fois seulement on m'a fait ouvrir mes valises ; encore l'officier s'est-il confondu en excuses en me disant : «( Monsieur, si j'avais remarqué plus tôt que vous êtes prêtre, je ne vous aurais pas donné tant d'embarras. » Mon costume de clergyman anglais l'avait dérouté. 11 replaça tout lui-même et ne voulut pas que je touchasse à mes effets pour les porter jusqu'à ma voiture.
En passant du Canada aux Etats-Unis, à la fin du mois d'août, voulant me débarrasser de deux lourdes valises, pour voyager plus à mon aise dans le voisinage du Niagara, je m'étais rendu au bureau d'expédition, à la station de Toronto. L'officier de douane me demanda simplement « si c'étaient mes effets personnels. » Sur ma réponse affirmative, sans examen aucun, il y apposa les plombs, et quand quelques jours après, j'arrivai dans ma chambre au collège de Buffalo, j'y trouvai mes valises encore plombées.
L'expédition avait coûté en tout, la valeur de quatre francs, pour une distance de 140 kilomètres.
Il n'est pas étonnant que les voyageurs accourent dans un pays où il est donné aux transports tant de facilité et de sécurité.
Aux chemins de fer, à chaque grande station, vous voyez une étagère à compartiments nombreux, remplis de guides, avec cartes illustrées pour toute l'Amérique du Nord. Au-dessus se trouve affiché : « take one » , prenez-en un. Cela veut dire « un de chaque ligne. » Ces guides-réclames sont naturellement gratuits. Heureuse surprise pour le voyageur d'Europe habittié à payer partout son « guide des chemins de fer », et cela cinq ou six fois par an.
Cependant, tout n'est pas rose. En dehors de la bonne société, en dehors des cercles des Américains de troisième génération et au-delà, le cachet général des hommes d'Amérique est le genre commis voyageur. De prime abord on remarque parmi les passants, un air de compère et compagnon du prolétaire envers l'homme de position ; un air de supériorité négligemment suffisante de la part du parvenu.
Cette nuit même j'ai éprouvé, à mon grand déplaisir, les désagréments de ce style égalitaire. Vraiment, j'ai regretté mon ticket de première classe, et me suis mis à réfléchir sérieusement si dans la suite je ne me soumettrai pas au luxe dispendieux des « Pullman-sleeping cars. »
Le commandeur Fred. Law m'avait conduit jusqu'à ma voiture, et s'était montré quelque peu inquiet en me voyant m'asseoir au milieu d'une foule de « Far Western men » aux allures campagnardes et négligées. Pour moi je n'y avais vu qu'une occasion de faire une étude de mœurs fort instructive, sinon parfaitement intéressante. Habitué à traiter avec les Zoulous d'Afrique, je me croyais de force à vivre en frère avec des hommes quelque peu civilisés. Tout alla bien d'abord. Je nouai conversation avec un groupe d'hommes qu'à leur haute stature et leurs cheveux blonds, j'avais pris pour des allemands. Je ne m'étais pas trompé; c'étaient des hommes de la Baltique. Ils parlaient maintenant un langage de terroir où le français canadien, l'anglais et l'allemand entraient à peu près à parts égales. Ces hommes portaient tous la barbiche américaine sous le menton, le large feutre aplati, la veste coupée et les pantalons un peu courts. Ils avaient passé quelques années dans l'Ouest et ils en avaient pris toute la rudesse; même, ils crachaient à travers les incisives à de très fortes distances, et semblaient se complaire à changer le plancher en une mare continue. Ils chiquaient et fumaient. Je les interrogeai. Ils n'étaient pas contents du pays. Ils en voulaient aux Canadiens catholiques, aux Anglais protestants, aux métis, aux sauvages, aux six mois de gelée, au
sol qui n'avait pas produit cent pour cent, à la fortune qui ne les avait pas enrichis en six ans. Bref, c'étaient des malcontents qui ayant sauvé l'argent qu'il fallait, s'en retournaient plus riches qu'ils n'étaient venus, raconter en Europe que l'Amérique ne vaut rien.
Un autre groupe prenait la chose du beau côté de la vie. C'étaient des Irlandais qui, dans les récents défrichements du Manitoba, sous l'impulsion du fameux curé Labelle, avaient fait de bonnes aubaines. Ils venaient à Montréal et à Québec voir comment tournait le monde « how the world goes » et tourner un peu en même temps que lui. Pour ne pas perdre de temps, ils anticipaient sur la vie et buvaient force rasades de « whisky ». Plus loin, je voyais une bande de métis qui portaient des pelleteries au marché de Québec. Ceux-ci parlaient un français assez pur, mais parfois mêlé d'expressions du terroir qui rendaient leur langage peu compréhensible.
Au bout d'une heure ou deux, ces divers groupes s'étant plus ou moins mêlés, les conversations devinrent d'abord très animées, puis violentes. Les expressions les plus virulentes sortaient de toutes les bouches. Des menaces on en vint aux coups. Les couteaux brillèrent, et en un clin d'œil les ceinturons furent tournés, les revolvers apparurent. Cela devenait si dramatique que je me
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levai, et courus vers le coin où la bataille allait s'engager. Tout était déjà fini ! Cette levée de lames et de revolvers que j'avais prise pour le signal d'une lutte à mort, n'avait été qu'une intimation de la volonté du nombre à la turbulence de quelques-uns. Séance tenante, le dififérend fut soumis à l'arbitrage de quatre hommes, choisis dans les quatre groupes. Un instant après, les trois belligérants entendirent prononcer le verdict : l'un d'eux dut payer la bouteille de wisky — et tout le monde voyant l'incident bien clos, on procéda aux préparatifs du coucher.
En un rien de temps les bancs furent étirés, les battants baissés et les lits tendus. Chacun y jeta ses habits, en roulant sa veste en guise d'oreiller, et quelques minutes après le wagon-belvédère se trouva transformé en un vaste dortoir.
Jusque-là, il y avait eu moyen de respirer; mais un grand gaillard de l'Ouest ayant baissé les glaces et fermé la plupart des ventilateurs, en même temps qu'il éteignait les lumières, il n'y eut bientôt plus moyen de trouver l'air voulu pour mes poumons. Tandis que tous ces rudes gens dormaient, soufflaient et ronflaient, je cherchai la porte à tâtons, et réussis à passer dans une voiture de première classe. Je m'y casai jusqu'au matin et revins auprès de mes Zoulous d'Amérique, juste au moment où on s'arrêtait devant la ville d'Ottawa.
Cette belle cité, toute moderne, est le siège du Parlement fédéral, composé de 210 députés élus par les provinces, et du Sénat qui compte 78 membres nommés à vie par le Gouverneur général en conseil, c'est-à-dire en réalité par le ministère issu de la représentation nationale. Le français et l'anglais sont les deux langues officielles du pays. La suzeraineté de l'Angleterre est affirmée sur le Dominion par un Gouverneur général ou vice-roi, qui a le droit de veto, mais qui ne l'exerce pas. Le Gouverneur général, choisi d'ordinaire parmi les lords anglais, ouvre et ferme les sessions du Parlement par un discours anglais ainsi que par un discours français.
Les Parlements provinciaux ont à leur tête des ministères sectionnels dépositaires de la puissance réelle.
Le Dominion n'a pas d'armée permanente, mais seulement une milice, qui est fort peu nombreuse.
Les communes sont autonomes et libres. Il n'y a pas d'impôts directs et très peu d'impôts indirects.
Les douanes, la vente des terres et la location des forêts permettent au gouvernement d'équilibrer ses budgets. Les recettes publiques sont de 200,000,000 de francs, les dépenses de 193,000,000 de francs. La dette publique s'élève à un milliard et 200,000,000 de francs.
Le Canada est un pays immense, un pays libre, hospitalier, salubre, magnifique et tout à fait propre à l'immigration des surabondantes populations de la vieille Europe.
La ville d'Ottawa est bâtie sur les bords de la grande rivière de ce nom qui, drainant un bon nombre de petits lacs, va se jeter comme un vaste fleuve dans le Saint-Laurent, devant Montréal.
Au moment où nous arrivâmes devant la ville, l'aurore dorait l'orient et jetait ses premiers feux sur la vapeur du fleuve. La fumée de la cataracte de l'Ottawa montait toute brillante dans l'air froid du matin, et sur ce voile lumineux se profilaient, devant nous, les imposantes lignes du Palais de la Nation et toutes les tours de la ville endormie.
Une des attractions d'Ottawa est son « palais de glace. » Dès que la grande rivière est prise, d'innombrables ouvriers se mettent à y scier des blocs cubiques de glace. Ces blocs se transportent sur une place de la capitale fédérale, et là ils entrent dans la construction d'un château-fort, ou d'une cathédrale, ou d'un palais, fac-similé de quelque monument historique de la vieille Europe. Les ouvriers versent de l'eau dans les interstices des blocs de glace, et cette eau, en se congelant aussitôt, donne à tout l'édifice une solidité qui lui permet de résister durant de longs mois aux changements atmosphériques. Des fêtes, des bals, des concerts
se donnent tantôt de jour, tantôt de nuit, dans ce palais sibérien. Eclairé au feu de bengale ou à la lumière électrique, il laisse à tous les voyageurs le souvenir d'une véritable féerie.
21 septembre. — 11 était huit heures du matin quand nous arrivâmes à Montréal en traversant le gigantesque viaduc bâti sur vingt-quatre piles, à travers le cours profond du Saint-Laurent.
Après avoir été pendant quatre semaines en contact presque journalier avec les populations laborieuses mais rudes du centre de l'émigration; après avoir passé douze heures comme celles que je viens de décrire : j'éprouvai une véritable joie de retrouver l'exquise politesse, la cordialité facile et pleine de noblesse des Pères de la rue de Bleury ; ce fut un soulagement de rencontrer partout, dans la ville, ce respect, cette urbanité de bon ton que les Canadiens ont apportée de Bretagne et de Normandie. Qu'il est frappant le contraste d'un côté de la frontière à l'autre ! Ici tout le monde se découvre, chacun salue l'étranger : passé la frontière, personne ne se connaît plus.
Pendant mon absence, les bons Pères du collège avaient soigné les intérêts de mes nègres d'Afrique. Ils m'avaient préparé les voies. J'allai présenter mes hommages au vénérable archevêque, Mgr Fabre, et muni de son autorisation, je me mis à
l'œuvre. Ma première conférence fut aux « Dames des Pauvres ».
Ces Dames sont partout les mêmes, zélées et charitables. Elles sont plus de cent ici, appartenant à la haute société de la cité. Presque toutes sont d'anciennes élèves des Sœurs de Notre-Dame. Aussi, est-ce dans le grand parloir du pensionnat de ces Sœurs qu'elles se réunissent plusieurs jours le mois, pour travailler à la confection des vêtements pour les pauvres de la ville. Elles déposèrent leur ouvrage à mon entrée, et suivirent avec un vif intérêt, elles qui connaissent les pauvres, le tableau attristant que je leur fis de la détresse et de la nudité des millions d'infortunés de nos lointaines missions. Leur charité les rendit ingénieuses. Quand j'eus fini de parler, madame la présidente voulut elle-même solliciter la générosité de ses compagnes, et au nom de toutes, elle me remit... la dot d'une petite convertie.
22 septembre. — En ouvrant le journal de ce jour, je tombe sur un article intitulé : Voyage d'Irlande en Amérique. 11 est intéressant cet article. Il ressemble à s'y méprendre à mon récent voyage. Voilà bien les « icebergs de la côte du Labrador », voilà « le groupe d'enfants de Londres conduits au Canada par la bienfaisance protestante. » Je lis avec attention : que vois-je? « latitude 53', longi-
tude 54*^18'. Beau temps. Le P. Charles Croonenberghs, un charmant gentleman belge, membre de la Compagnie de Jésus, et missionnaire des Zoulous et des Bétchouanas, célèbre la sainte messe ! »
Il n'y a pas à s'y méprendre. C'est de moi qu'il s'agit ! Suit un aperçu des missions du Zambèze, tracé de main de maître, et un appel chaleureux à la charité des catholiques canadiens en faveur de mes pauvres nègres. Je reconnais la plume de mon compagnon de voyage, le chevaleresque abbé Proulx (1). Je me rends droit à sa maison, et je suis assez heureux pour le rencontrer sur le seuil de sa porte. Nous eûmes une agréable et longue conversation au cours de laquelle je recueillis diverses informations que j'ai consignées en partie dans les pages précédentes.
Après avoir serré la main à ce digne ami, je me rends à la Maison de Réforme des jeunes délinquants. Cette maison est admirablement tenue par des belges, les « Frères de la Charité. » Je visitai les ateliers d'apprentissage, établis sur le pied de la division du travail, et organisés avec une gradation parfaite comme à la Maison Pénitentiaire de Saint-Hubert et autres en Belgique et en France. Pour ne prendre qu'un métier, on y
(1) M. l'abbé Jean-Baptiste Proulx a été nommé vice-recteur de VUniversité Laval k Montréal.
voit par exemple une classe d'enfants coupant les empeignes sous la direction d'un apprenti-expert et d'un Frère. Une classe suivante taille les semelles sous une même direction. La division subséquente découpe l'arrière du soulier, et ainsi de suite, jusqu'à ce que les élèves, passés maîtres, aient donné le dernier fini au soulier. L'apprenti ne monte dans une classe supérieure de travail que quand il s'est perfectionné dans sa classe actuelle. Après avoir appris un métier, ils en essayent un autre, selon leurs aptitudes. Chaque enfant passe aussi par la série entière des offices du ménage.
I^e travail des champs et la culture maraîchère, ainsi que l'arboriculture et l'élève du bétail s'y enseignent.
Il y a les heures d'étude et de musique, les heures de récréation et de prière. Tout y a son temps et sa place dans un ordre parfait.
J'ai admiré la douceur ferme en même temps que toute paternelle, avec laquelle les Frères conduisent cette nombreuse jeunesse.
Parmi ces dignes religieux j'en ai trouvé plusieurs de nos bonnes Flandres.
En revenant de la Maison de correction, j'allai faire mes dévotions au sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes. Cette petite église est un bijou d'architecture romane, orné de vitraux d'une harmonieuse composition de lignes et de couleurs.
Je visitai l'imposante église Saint-Jacques, qui m'apparut bien belle, mais un peu massive.
En rentrant au collège de la rue de Bleury, je trouvai les frères et la mère bien âgée du Père Daignault, ancien zouave, qui devenu jésuite, s'était rendu au Zambèze avec moi en 1884, à mon second voyage vers les missions. Toutes les nouvelles que j'avais à leur communiquer touchant la santé et le zèle de leur bien-aimé missionnaire étaient excellentes ; les lettres que je leur remis de sa part, doublèrent leur joie en confirmant mes paroles.
23 sej^temhre. — L'ouverture de la retraite de notre jeunesse du collège approchait. Pour reposer leurs esprits et compenser à l'avance le manque de promenades des trois jours de recueillement qui allaient suivre, le Rév. P. Recteur leur avait donné ce jour-là congé plein. J'allai assister à leur grande récréation.
La physionomie d'un collège canadien est fort différente de celle d'une maison d'éducation des Etats-Unis. Dans les maisons américaines on trouve les allures dégagées du self-government anglais ; dans les maisons canadiennes, l'esprit d'ordre et de discipline de l'éducation française et belge. Ici tout se fait sous l'oeil vigilant et paternel des maîtres : là, le jeune homme est plus abandonné
à sa raison et au sentiment de sa propre dignité. Les deux méthodes trouvent leur raison d'être dans les conditions propres de chaque nation. Le selfgovernment du collège américain arme le jeune homme pour chercher sa position dans un monde sans passé, où toutes les aspirations se croisent à la conquête d'un avenir inconnu. La mâle discipline des maisons canadiennes, forme l'élève à prendre sa place dans une société conservatrice, où toutes choses sont harmonieusement modelées sur les usages consacrés d*un passé classique. Les jeux eux-mêmes témoignent de cette différence des deux caractères.
De part et d'autre, l'entrain est le même ; mais aux Etats-Unis dominent les jeux où prime la force ou l'adresse des individus, comme le cricket; tandis qu'au Canada on affectionne les jeux d'ensemble, où l'adresse individuelle se combine avec l'élan de tous. Tel est le beau et grand jeu de « la crosse », auquel toute la cour participe, en même temps que chacun cherche à y déployer sa dextérité. La « crosse » est un bâton d'un mètre de long, portant une tête en forme de louche, faite de fibres. Avec cette crosse, on chasse une balle à tour de bras — et cette balle, disputée par les deux camps, est pourchassée avec un élan qui ne se ralentit pas de toute une longue récréation. C'est bien un des jeux les plus moraux et des plus sains que j'aie vus.
La retraite s'ouvrit par un salut solennel. Les trois cent vingt élèves y assistaient, à l'exception des plus jeunes. Je remarquai, dès les premières instructions, cette attention respectueuse et générale qui dénote une jeunesse uniformément nourrie dans la communauté des mêmes convictions religieuses. La délicate éducation qu'ils ont reçue au sein de leurs familles, se reflète dans leur maintien aisé autant que distingué, et le vif intérêt qu'ils montrent pour les élévations de l'esprit, témoigne de la supériorité des sentiments et des idées, qui régnent à tous les degrés de cette société toute classique du Canada français.
Leur pieux recueillement ne se démentit point durant les quatre jours que dura la retraite. La ferveur des aînés surtout m'édifia vivement, et me fit concevoir de grandes espérances pour l'avenir de plusieurs. La retraite fut clôturée selon la coutume, par une communion générale. Cette cérémonie, toujours émouvante, eut ici ce caractère spécial d'édification, qu'une foule de parents y assistèrent et s'approchèrent de la sainte Table après leurs fils.
La journée fut une journée de fête jusqu'au soir, quand je dus me prêter une fois encore au vif désir de ces braves jeunes gens. Je leur donne une longue conférence, sur l'île de Sainte-Hélène et sur la France de 1815, sur les Zoulous et sur le Prince
impérial, sur l'Afrique australe et sur les grandes œuvres entreprises dans ces lointaines missions par les Pères de diverses provinces d'Europe, ainsi que par les deux missionnaires de leur chevaleresque Canada. L'enthousiasme fut alors à son comble. Il fallut finir tout court.
21 septembre. — Une rumeur inquiétante se répand parmi les Pères de la maison. Une épidémie qui avait couvé quelques semaines dans la ville, venait de se déclarer avec violence. La petite vérole faisait ce jour-là soixante victimes à Montréal. — On disait quatre-vingts, cent ! — et déjà elle avait fait son apparition dans le collège ; deux élèves avaient dû monter à l'infirmerie ! A midi le docteur de la maison arrivait. Il fallut procéder à la vaccination, décrétée obligatoire par la municipalité! Comme j'avais été vacciné quelques années auparavant, j'objectai que je n'avais pas besoin d'être vacciné de nouveau. On me répondit tout canadiennement « que le cordon sanitaire était placé autour de la ville et que personne ne sortirait « vivant » de la ville, s'il n'était ou vacciné ou revacciné. » Pour moi l'argument était péremptoire : je devais absolument partir pour Tolédo et Cleveland aux Etats-Unis, où les conférences étaient annoncées pour les premiers jours d'octobre. L'opération se faisait rapidement. Le vieux doc-
teur avait ses plaques de verre, enduites « de virus animal ». Avec le bout d'une plume d'oie, il grattait trois ou quatre petites croix sur le bras gauche de chacun, et tout aussi promptement le Frère infirmier épinglait à l'intérieur de la manche de chemise, un flocon d'ouate pour prévenir le frottement et l'inflammation. En attendant l'incubation de la maladie, dans le cas que je fusse un sujet apte à la gagner, je dus assister au développement rapide de l'épidémie dans la ville.
Il y eut cent décès par jour, puis deux cents. La consternation devint grande, et bientôt elle fit place à l'émeute des quartiers pauvres et des bassins, où la mortalité était plus grande.
C'est que la proclamation municipale de la vaccination obligatoire était venue se heurter contre l'opinion rapidement accréditée « que le vaccin inoculait au sujet sain, de deux choses l'une, ou les infirmités du malade dont il était pris, ou la mort! »
Comme cette désespérante alternative ne laissait aucune issue aux masses afl'olées, la populace refusa de se soumettre à la vaccination. La municipalité fit escorter les médecins légistes par des escouades de police. Le peuple repoussa la police avec fureur. On tint bon des deux côtés, et cette émeute d'un genre nouveau dura des semaines, jusqu'à ce que le mal baissant faute d'aliment, l'animosité populaire se calmât avec le danger.
Au collège, toute la communauté s'était mise en prière pour obtenirdes Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, la préservation des élèves. Les deux malades n'eurent qu'une légère atteinte de varicelle, et personne autre ne gagna le terrible mal.
Toutefois, parmesure de précaution, le R. P. Recteur prit le parti de renvoyer dans leurs familles, les élèves des Etats-Unis études provinces lointaines qu'il n'aurait su héberger, si la maladie éclatait au collège, ou les atteignait eux-mêmes.
C'est ainsi que le 29 septembre, je fis mes adieux aux excellents Pères et à la brillante jeunesse du collège Sainte-Marie. Je m'en allai vers les Etats- Unis, emmenant avec moi les deux jeunes Farish, qui s'en retournaient à Saint-Louis du Missouri.
Nous arrivâmes à la station du « Pacific central » au milieu d'une bagarre des plus vives, occasionnée par la foule qui prétendait forcer le cordon sanitaire. Par raison d'hygiène dans ce temps d'épidémie, autant que par crainte d'être enfumé comme à ma venue, nous suivîmes le conseil du bon P. Turgeon; nous ne montâmes ni en deuxième, ni même eti première classe, mais bien aristocratiquement, dans le luxueux Pullman-Sleeping-Car. Malgré tout l'amour que je ressens pour les nègres et pour les pauvres, j'avoue que je m'y trouvai mieux que parmi les « Far Western Emigrants ».
Mes jeunes compagnons étaient émus en quittant
leur collège de Sainte-Marie, et leurs vénérés maîtres, et la terre canadienne; ils fredonnaient tout bas ces vers de Crémazie :
» Salut, ô belle patrie,
Salut, ô bords du Saint-Laurent !
Terre que l'étranger envie
Et qu'il regrette en la quittant !
» Heureux qui peut passer sa vie Toujours fidèle à te servir, Et dans tes bras, mère chérie, Peut rendre le dernier soupir.
» J'ai vu le ciel de l'Italie, Rome et ses palais enchantés; J'ai vu notre Mère-Patrie, La noble France et ses beautés !
» En saluant chaque contrée, Je me disais au fond du cœur :
Chez nous la vie est moins dorée Mais on y trouve le bonheur !
» 0 Canada ! quand sur ta rive Ton heureux fils est de retour, Rempli d'une ivresse plus vive, Son cœur répète avec amour :
» Heureux qui peut passer sa vie Toujours fidèle à te servir, Et dans tes bras, mère chérie Peut rendre son dernier soupir !
Je quittai les charmants Farish à Toronto, non sans leur avoir dûment promis de les revoir à Saint-
356 TROIS ANS DANS l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
Louis, quand je viendrais dans leur « grande ville ».
Le commander Fred Law, était à la gare de Toronto pour me recevoir.
Il me conduisit à l'hôtel de madame Crawford sa belle-mère, où nous passâmes une dernière soirée au milieu de ses charmants petits enfants. Le lendemain matin j'allai faire mes adieux au vénérable archevêque, Mgr Lynch, je serrai une dernière fois la main à mon brave commander, ce type achevé du gentleman et du soldat, et remontai à bord du vapeur qui devait me ramener aux Etats-Unis.