Le Canada d'autrefois [microforme]
L'année dernière, j'avais l’nonneur de traiter, dans ure conférence donnée à l’Université Laval, un sujet de géologie économique assez important ponr Québec. Il s'agissait de savoir s’il y avait, oui ou non, des mines de houille dans la province. Après un examen con sciencieux et détaillé des faits observés et des lois générales de la géologie, j'arrivais à la conclusion que le moyen le plus sûr de perdre à la fois son temps et son argent était de chercher des mines de touille dans le Bas-Canada ; que ni à Lévis, ni à Laval, ni à Saint-Césaire, ni au Saguenay, ni à l'Île d'Orléans, on ne verrait jamais d’exploilation houillière.
Eh ! bien, qu'’est-il arrivé ?—Tout dernièrement, la presse ru la découverte de gisements puissants de houille à l'Ile d'Orléans. Les terrains, parairil, sont déjà achetés, peut-être même payés, ce gi serait plus grave. La nouvelle compagnie demande
la législature un acte d’incorporation. Enfin l'avenir est couleur de rose pour les insulaires.
Quel revers pour la géologie —Voilà pourquoi j'éprouve un certain malaise à traiter devant vous, ce soir, un sujet géologique. D'autant plus que je vais
(t} Conférence donnée: à l’Institut Canadien de Québec, durant l'hiver de 1882.
aborder une thèse bien autrement audaciense que celle 6 l'an dernier. Cependent, pour ma prepre justification, je me permettrai de remarquer que da houillère de l'Île d'Orléans n’est pas encore en exploitation, et give tant qu'elle ne le sera pas, la géologie reste paraitement intacte avec ses théories et ses lois. Et vraiment, en dépit de tout, j'ai peur qu’il en soit ainsi pendant bien longtemps. N'’oukiions jamais, à propos des mines de houille de notre province et des réclames qu'on fait à leur sujet, ce vers du bon Horace :
Parturiunt montes, nascetur ridiculus mus.
Je voudrais vons faire remonter ce soir le cours des siècles jusqu’à cette époque où commença le jeu des forces mystérieuses dont la résultante devait être le Canada tel qu’il existe aujourd’hui, avec ses montagnes, ses rivières et ses plaines. Mais cette histoire est beaucoup trop vaste pour que nous ptissions l'embrasser d’un seul coup-d’œil, Force nous est donc de restreindre le champ de ros recherches, et, laissant de côté les milliers de siècles qui se sont écoulés depuis le commencement des âges géologiques, nous étudierons uniquement la dernière de ces époques, celle qui a précédé immédiatement l’apparition de l’homme sous les érabies de nos montagnes. Bien qu’elle embrasse un laps de temps d’au moins 300,000 ans, c’est encore la plus courte de toutes les époques géologiques,
De plus pour donner à notre travail un cachet de plus grande actualité, nous examinerons tout particuicremcnt l’origine et là formation du sol arable, formation qui est d’ailleurs l'événement principal de l’époque (j':e nons avons à parcourir ensemble,
ous pourrons ensuite tirer quelques corollaires intéressants sur la composition physique et chimique de ce sol et sur sa fertilité relative dans les différentes parties de notre province. Ce sera peut-être indiquer, par là même, où la colonisation, prise comme ensemble, présente le plus de chance de succès.
Pur”
Avant de commencer l’histoire d’un penpis, l'historien consciencieux recueille avec zèle les documents
PU
qui doivent servir de base à son travail. Il ies range par ordre, les classe méthodiquement, les étudie avec: soin, accorde à chacun d'eux une valeur plus ou moins: grande suivant leur importance et leur clarté, de telle sorte que son livre n’est que la mise en action de ces
ièces multiples. C’est la vie donnée à un ensemble
e membres, dispersés d’abord, puis réunis et groupés en ordre ré le génie de l'écrivain. La géologie, histoire physique du globe, n’a pas une manière de procéder qui soit autre que celle de l'histoire de l'humanité. Elle à aussi ses documents, elle a ses archives. C’est de là qu’elle tire ses déductions. Ce sont comme des hiéroglyphes mystérieux qu’elle essaie de déchif: frer et à l’aide desquels elle voudrait reconstruire l’histoire du passé.
Ces documents, contrairement à bon nombre de documents historiques, ne sont jamais le fruit de préjugés ou d'idées préconçues ; ce sont des faits et rien que des faits.
Malheureusement leur rareté est trop grande pour qu'on, puisse dans tous ies cas, marcher à pas ferme dans les obscurs dédales Ges âges géologiques. « L'histoire primitive de la terre, disait Vogt, setrouve écrite dans son écorce, et la géologie est le déchiffrem:at de cette chronique.» (Cette lecture est souvent pénible, puisque Lyell ne craint pas de dire : « Le récit géologique est une histoire-de la terre écrite dans un dialecte toujours changeant, dont nous ne connaissons que la dernière partie, appliquée à deux ou trois pages ; encore de cette partie, nous ne possédons qu’un chapitre bien court, et de chaque page nous n’avons çà et là que quelques lignes. »
ependant je ne voudrais pas vous laisser sous l’impression que l’induction géologique est tout simplemen‘ une affaire d'imagination, que les meilleurs géologues sont ceux qui savent le mieux bâtir une théorie abstraction faite de l'observation et de l’expérience. Nous ne cacherons pas que des savants de ceite sorte existent quelque pr savants qui, suivant l’expression pittoresque ‘Harley. semblables à de jeunes poulains, se sentent portés à galoper dans l’investiga-
tion sans s'inquiéter des palissades et des fossés qui fixent les limites de leurs recherches. Heureusement qu'ils ne sont pas les docteurs de la science, et le ridicule dont ils:s® couvrent tôt ou tard est la juste punition de leur témérité.—le vrai géologue choisit pour point de départ des faits dont l’observation est facile et insontestable, De ces faits il essaye de donner l’interprétation la plus naturelle possible. 11 se trompe quelquefois, errare humanwm est. Il revient alors sur ses pas pour faire de nouvelles recherches qui le conduiront:à d’autres conclusions, De làces changements qui pour le véritable géologue, sont plutôt superficiels: qu'absolus, et qui peuvent non pas jeter du discrédit sur la géologie, mais la ranger dans la catégorie des sciences humaines, qui toutes. sans exception, ont vu naître et périr une foule de systèmes plus ou moins hasardés.
Pour mieux vous faire apprécier la valeur de ces reuves et les conclusions qu’on en tire, j'ai mis sur à table ce morceau de pierre, qui, malgré son humble
apparence, est pour le géologue toute une mine de renseignements intéressants. Cette pierre est un fragment du: rocher de Québee, recueilli dans la côte de la Basse. Ville alors qu'on y travaillait à l’installation. des tuyaux de l’aqueduc. Empâté dans la masse, se trouve un caillou de jaspe, arrondi, usé et se logeant exactement dans une cavité évidemment pratiquée par lui-niême dans la roche dure du promontoire de Québec.
Ce caillou arrondi n’a pas été créé:1à où on l’a trouvé, Il a dû faire partie d’abord d’un lit quelconque de rocher, et il en a été séparé plus tard. Comment ?—Par un choc ?—Par l’action désagrégeante de l’:tmosphère ?— Impossible de le dire.
Puis, a commencé pour lui un long voyage. Entrainé par les eaux des torrents et des rivières, il se déplaçait tantôt vite, tantôt lentement, frappant à droite et à gauche les cailloux ses compagnons de route,. où les roches du fond et des rives. Peu à peu sa forme anguleuse a été remplacée par des contoursplus arrondis et, à la fin, il revêtit cette apparence quasi sphérique que vous lui voyez maintenant. Le temps néces-
out} is
saire pour en arriver là a dû être d'autant plus long, les frottements, les chocs qui l’ont pour ainsi dire remanié ont dû être d'autant plus nombreux que le caillou était plus dure. Quant-à son point de départ, il ne serait pas impossible de le retronver. Il doit exister uelque part un banc de rocher absolument semblable à celui-ci en composition chimique et physique ; c’est là que cet individu demeura attaché, durantde longs siècles peut-être, avant d'entreprendre le grand voyage qui devait le polir et l’amener là ou se dressent mainteuant les murs de Québec, et cela longtemps avant l'existence du rocher de Québec lui-même.
A l’arrivée de ce voyageur, les lits rocheux qui composent notre promontoire n’existaient pas tous; ceux 7 La pe trouvaient en position n'étaient pas durs comme ils le sont maintenant, puisque cet étranger put y faire son nid. C'était évidemment une espèce de boue absolument semblable à celle qui recouvre le fond des fleuves et des mers.
Nous voilà déjà en possession d’une foule de faits relatifs à l’histoire géologique de notre pays et cela par le seul examen de © pauvre caillou, document bien maigre en apparence, mais riche en renseignements ren celui qui sait, ou mieux, qui veut lire les admira-
les archives de la nature.
Résumons .ces renseignements. Le rocher de Québec n’a pas toujours existé depuis la création de notre globe ; à sa place, il y eut autrefois une:mer plus ou moins profonde, dont le fond était une espèce de boue argilo-sableuse. Cette mer était sillonnée par des courants capables d’y apporter des fragments de rocher. {l y avait alors des rivières longues et rapides dont les eaux agitées transportaient en les usant des fragments arrachés à leurs rivages. Ce n’est que plus tard que ces dépots argileux, grâce à leur incessante accumulation, se sont dureis, soit par la pression, soit par l’élévation de la températue, puis, la mer s’étant retirée, ou les couches géologiques ayant été redressées, ces lits ont fait saillie à la surface des eaux pour former, ‘après un intervalle de temps plus ou moins long et après avoir été modifiés plus ou moins par les agents
sr Ms
atmosphériques, le rocsur lequel Québec dresse maïnenant ses solides remparts.
Voilà comment raisonne ls géologue.—GCette manière de voir est-elle logique ?—N'est-il pas plus simple de dire que rien de tout cela n’est arrivé ; que les événements géologiques ne sont que des rêves d'imagination en délire ; que Dieu a créé ce petit caillou usé comme nous le voyons aujourd’hui; que les lits du rocher de Québec ont également été créés avec les plissements et les cassures que nous leur voyons actuellement ?—Dieu est tout puissant, dit-on, pourquoi mettre des bornes à sa puissance ?—D'ailleurs, le géologue n’apporte aucune preuve directe de la réalité de ses prétendus événements géologiques. Ni lui, ni 2ucun auvre, n’a jamais assisté À ces étonnantes transformations. Tout ce qu'il peut affirmer c’est que l’observation nous apprend que tout est disposé dans la croûte terrestre comme si les choses s'étaient passées comme il le suppose. On ne peut pas conclure de la possibilité à la réalité.
Loin de moi l’idée de refuser à ce raisonnement la valeur qu’il peut loyalement réclamer: cependant permettez qu'à l’aide de l’analogie, je me demande ce qu’il vaut réellement. “ Vous croyez, disait Tyndali, que, dans la société, vous êtes: entourés d’êtres raisonnables semblables à vous; vous êtes peut-être aussi convainçus de ce fait que de tout autre. Quelle garantie avez-vous de la vérité de vos vonvictions ?—Simplement et seulement ceci: vos compagnons d'existence se conduisent comme s'ils étaient raisonnables; l'hy-
othèse, car ce n’est rien de plus, rend compte du fait.”
e même, vous croyez à l’existence des événements. géologiques bien que vous n’en ayez pas été les témoins. Et, guidés par l'observation et l'expérience, vous dites : étant donné tel et tel fait, les choses ont dù,se passer de telle et telle manière, et vous êtes en droit de croire à la rectitude de votre raisamnement.