NAVIGATION FLUVIALE ET OCÉANIQUE
"Iaï Si. Laurent donne accès à un pays "qui deviendra le plus grand empire au "monde."
Lettre de Dubois d'Avaugour, gouverneur d0 ]a Nouvelle-France, au roi, 1063.
!•:. J. PAOB, IMI-MIMKI'M. HIIKUIIHOIIKK, giTK
Ce travail a été imprimé par une maison anglaise, de là, un nombre relativement considérable de fautes d'impression qui disparaîtront dans le second tirage.
Tout en croyant nécessaire de faire cette remarque en tête de notre publication, nous désirons rendre justice à la bonne volonté des employés de cette maison qui ont fait, nous devons le reconnaître, leur possible pour remédier, par leur empressement, à eur manque de familiarité avec la langue française.
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NTRODUCTION.
La Puissance du Canada est appelée à jouer, dans le vingtième siècle, le rôle qu'ont joué, dans celui qui vient de disparaitre, les Etats-Unis d'Amérique.
Dans vingt-cinq ans, sa population dépassera vingt millions d'âmes, et, du fait de la mise en pleine valeur de ses ressources agricoles, minières et forestières seules, le Dominion aura pris rang parmi les grandes puissances économiques du inonde.
On ne s'intéresse pas suffisamment, en Europe, dans le monde des affaires, à cette superbe colonie autonome anglaise, â la variété et à l'importance de ses richesses naturelles, à ses destinées.
Les agriculteurs et les industriels européens, en particulier, qui se plaignent, non sans raison, de la concurrence, sans cesse croissante, que viennent leur faire sur les marchés du continent, les producteurs américains, auraient intérêt à suivre, avec la plus extrême attention, le prodigieux développement du Dominion, développement qui,
dans un avenir prochain, deviendra une menace nouvelle pour eux.
Nous nous sommes efforcés, dans ce travail, de faire ressortir nettement la situation économique actuelle du Canada.
Nous avons pris soin, cependant, de nous limiter à un exposé pur et simple de chiffres et de faits accompagnés simplement des commentaires strictement nécessaires à l'intelligence du texte.
Nous dédions ce modeste travail de patiente et consciencieuse compilation, à la jeunesse canadienne, puis à la masse de ceux qui, en Europe, n'ont ni l'occasion ni le loisir de lire les intéressants ouvrages, signés de noms connus, qui paraissent, de temps à autres, sur le Canada.
Nous consacrons, dès le début de ce travail, quelques pages à l'immigration. Cette question est vitale pour le Canada ; elle a toujours attiré notre attention, et, plus d'une fois, provoque notre pitié.
En publiant, franchement et loyalement, en tête de notre étude, certaines observations déjà faites par nous dans un travail précédent, et presque dans les mêmes termes, nous cherchons, uue fois de plus, à rendre service à ceux de nos compatriotes qui se
croient dans l'obligation, bien à tort souvent, d'abandonner notre chère France pour aller, sous d'autres cieux, à la recherche d'un bonheur qu'ils n'ont pas su ou voulu trouver chez eux, sans se demander s'ils sont bien réellement armés pour affronter la lutte qui les attend sur les rives nouvelles où ils viennent aborder. Nous croyons également agir dans l'intérêt du Canada en ne cachant pas des vérités trop souvent dissimulées au nouvel arrivant.
Trois océans limitent, à l'est, au nord, à l'ouest, la Puissance du Canada ; au sud, la République des Etats-Unis constitue sa frontière, de l'Atlantique au Pacifique.
A l'est, sur le versant de l'Atlantique, s'étendent les trois provinces de la Nouvelle- Ecosse, du nouveau-Brunswick, de l'île du Prince Edouard. La Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick, dont la superficie dépasse à peine le quart de celle de la France, ont une population de 790,000 âmes, soit 17 habitants par mille carré. Ces deux provinces retirent déjà de l'exploitation de leurs
forêts, de leurs pêcheries, de leurs mines de charbon, de fer, d'or, de leur agriculture, de leurs industries, un revenu annuel moyen de 500 millions de francs. La toute gracieuse île du Prince Edouard, qui mérite à si juste titre le surnom de " Jardin du Canada,'' à peine plus étendue qu'un département français, et avec une population qui ne dépasse pas 100,000 âmes, trouve dans son agriculture et ses pêcheries un revenu de 50 millions de francs.
Au nord et à l'ouest de ces provinces, Québec, l'aïeule vénérée de la jeune confédération, solidement campée sur les deux rives du St. Laurent, et dont la population porte si haut le culte des plus glorieuses et des plus pures traditions françaises, a une superficie égale à une fois et demie celle de son ancienne mère patrie. En arrière de Québec, s'étend le district d'Ungava, deux fois plus étendu que la France, et qui fera corps, dans un avenir prochain, avec la vieille province canadienne-française.
Celle-ci, avec une population d'un peu plus de 1,600,000 âmes, soit 5 habitants par mille carré, retire de l'exploitation de ses ressources naturelles plus de 1,424,000,000 de francs annuellement.
A la suite de Québec, la province d'Ontario, dont la superficie égale une France doublée de cinq Belgique, se développe au nord des grande lacs de l'Ontario, de TÉrié, du Huron, du Supérieur. La très fertile province anglaise possède, elle aussi, sur sa frontière noH, mais de compte à demi avec le Manitoba, une réserve territoriale, le Keewatin, dont l'étendue surpasse la sienne de 130,000 milles carrés.
Ontario, avec une population de 2,181,- 000 âmes, soit environ 9 habitants par mille carré, retire de son agriculture, de ses pêcheries, de ses forêts, de ses mines et, en général, de son industrie très développée, 2,390,- 000,000 de francs par an.
Au loin, enfin, des vieilles provinces qui formèrent le noyau de la Confédération, par de là les grandes mers intérieures du continent, s'étendent les immenses et merveilleusement fertiles plaines que se partagent, aujourd'hui, les riches provinces du Manitoba de la Saskatchewan, de l'Alberta, d'une superficie totale égale à trois France. Les deux dernières provinces possèdent, elles aussi, pour l'avenir, une réserve territoriale énorme dans le district du Mackensie, dont l'étendue dépasse celle de l'Allemagne.
Sur ces plaines de l'ouest, ouvertes d'hier seulement à la colonisation, et dont sept pour cent à peine du sol cultivable sont exploités actuellement, la seule récolte des céréales de 1906, a dépassé en valeur 900 millions de francs.
Cent soixante et onze millions d'acres de terres aptes à la culture du blé n'attendent qu'un premier labour pour produire d'abondantes récoltes.
En supposant cultivé le quart seulement de cette étendue de terres arables et une production minima de dix-neuf minots à l'acre, chiffre moyen des trois dernières récoltes, la totalité de la production atteindrait, huit cent mille millions de minots de grain, c'est-à-dire un peu plus du tiers de la production mondiale actuelle du blé.
Ces chiffres sont extraits d'un rapport officel préparé par le docteur Saunders, directeur des fermes expérimentales de la Puissance. Nous les compléterons par les statistiques officielles du Ministère de l'Agriculture de la province du Manitoba statistiques auxquelles nous nous bornerons à seule fin, de ne pas allonger outre mesure ce tableau.
Au Manitoba, la récolte des céréales a été, pour 1906, de 116 millions de minots
dont 56 millions de minots de blé. Cette récolte a été recueillie sur 4,210,000 d'àcres, représentant un septième seulement des terrains à blé de la province.
Au delà, enfin, de l'immense "réserve à blé" du Canada, en arrière de la colossale barrière de granit, de glaciers et de neiges éternelles des Montagnes-Rocheuses, s'étend, baignée par les eaux tièdes du Pacifique, la toute belle et puissamment riche Colombie Britannique qui enserre dans ses limites un territoire égal à ceux de la France et de l'Espagne réunis, Cette "Californie" canadienne, avec une population d'à peine 250,- 000 âmes, soit 0.4 habitants par mille carré, retire déjà de ses pêcheries, de ses forêts, de la culture de ses arbres fruitiers, de ses mines surtout, un revenu annuel de 260 millions de francs.
A l'extrême nord-ouest du Dominion, enfin, les 197,000 milles carrés du Yukon attirent, depuis 1897, l'attention du monde entier par l'étendue et la valeur de leurs gisements aurifères dont la production, en 1905, a dépassé 60 millions de francs.
Nous ne parlerons que pour mémoire et à seule fin de compléter ce tableau d'ensemble, du district de Franklin, situé à l'extrê-
me nord de la Puissance et qui comprend toutes les îles et les territoires disséminés dans l'Océan Arctique.
Le Canada tout entier, des rives de l'Atlantique à celles du Pacifique, de la frontière américaine à l'extrême limite nord de la zone cultivable, constitue un champ d'immigration sans rival au monde.
C'est à cette question de l'immigration que nous désirons consacrer les premières pages de ce travail. Cette question est, nous le répétons, vitale pour le Canada et doit être traitée avec la plus entière franchise puisque d'elle dépend l'avenir moral du pays, et le bonheur de milliers d'individus, qui, chaque année, s'expatrient, soit des vieux pays d'Europe, soit des vieilles provinces canadiennes, pour courir à sa recherche.
L'immigrant est, de tous les hommes, celui dont la tête est la plus bourrée d'illusions. Ces illusions n'ont, heureusement, qu'un temps chez la plupart, et s'évanouissent au contact de la réalité. Chez ceux-ci, la raison l'emporte sur l'imagination.
Il en est d'autres, au contraire, dans l'esprit desquels ces illusions demeurent, en dépit de leçons durement acquises, parfois. Tandis que les premiers maîtrisent infailliblement le
succès, les seconds le voient toujours fuir devant eux et jamais ne l'atteignent.
Il nous est bien souvent arrivé de causer longuement avec de nouveaux arrivants.
Presque toujours nous avons constaté que bon nombre d'entre eux songeaient bien plus à supputer le contenu de leur bourse qu'à sonder l'intensité de leur énergie et la solidité de leur persévérance. Il semblait, en un mot, que pour ces immigrants, le succès de leurs tentatives dût se mesurer uniquement à la pesanteur de leur sac d'argent.
Erreur néfaste que les vrais amis du Canada ne sauraient trop combattre.
La volonté arrêtée de ne se laisser décourager par aucun obstacle et la résolution, fermement prise, de se soumettre aux usages du pays qu'il vient habiter voilà, bien plus que l'or qu'il peut avoir dans sa poche, les bases de la prospérité future de tout immigrant.
Que celui-ci, quelle qu'ait été sa position sociale antérieure, qu'il soit l'enfant d'un humble artisan ou le fils du plus noble des lords, ne perde jamais de vue que l'argent dont il peut disposer lui facilitera ses entreprises mais qu'il ne trouvera la clef du succès que dans son énergie et sa persévérance,
Ceux qui émigrent forment deux catégories bien distinctes. La première comprend les émigrants qui miraient dû ne jamais sortir de chez eux ; la seconde, au contraire, réunit tous les hommes qui, chaque année, viennent mettre en œuvre sur un champ nouveau, ouvert à toutes les énergies, leur puissance de travail et les ressources de leur intelligence.
Nous allons définir ce que nous entendons par les émigrants de la première catégorie.
Il y a, dans tous les pays du monde, des hommes à l'esprit inquiet qui, toute leur vie, oublient la justesse de ce vieux proverbe : " Pierre qui roule n'amasse pas mousse." Ambitieux mais manquant de la volonté nécessaire pour atteindre leur but ; intelligents, mats sans fixité dans les idées ; confiants en eux-mêmes tant que la fortune leur sourit, mais découragés par le moindre obstacle qui se dresse sur leur chemin, ces hommes passent leur existence à attendre du lendemain la réalisation de leurs espérances.
11 arrive, parfois, que ces individus se fatiguent de toujours marquer le pas. Dans leur regret de n'aboutir à rien, ils s'en prennent à l'air qu'ils respirent, au milieu dans leqnel ils vivent, et, un beau jour, ils se
disent que, sous des cieux nouveauxja chance, sans doute, leur sourira plus volontiers. Ils émigrent, alors.
A de très rares exceptions près, ces émigrants devenus immigrants, n'aboutissent à rien. Leur nature les accompagne pour leur malheur et, souvent aussi, pour celui du pays qu'ils viennent habiter.
A ces hommes, nous disons : " qui que 11 vous soyez, riches ou pauvres, hommes du 11 peuple, bourgeois ou fiers aristocrates, 11 restez chez vous. Le Canada ne saurait 11 vous convenir. Vous y seriez perdus dans 11 la foule des travailleurs qui se hâtent len- " tement d'y creuser leur sillon. Au milieu " de cette foule active, énergique, aux idées " pratiques, vous vous sentiriez mal à l'aise " avec votre esprit indécis, votre raison qui " voudrait agir, sans doute, et votre volonté " qui s'y refuserait. De jour en jour, au 11 contact de ces travailleurs que vous n'au- " riez pas le courage d'imiter, votre carac- 11 tère s'aigrirait et, en fin de compte, vous " en arriveriez à prendre en haine votre 11 nouvelle patrie. Cette haine vous inspire- " rait mal, elle se traduirait par d'amères " reproches et vous rendriez le pays respon-
" sable d'un échec dû, tout entier, à la fai- " blesse de votre nature."
Signalons, en passant, ces colons fantaisistes qui s'embarquent pour le Canada comme pour un voyage de plaisir. Le plus souvent, ces émigrants amateurs appartiennent à d'excellentes familles, ont quelque argent dans leur poche, peu ou pas de cervelle dans la tête, et s'éloignent avec la ferme intention de travailler le moins et de s'amuser le plus possible. Généralement intelligents, ils ont la tête bourée de plans à défaut de jugement, mais comptent bien, en tout cas, n'écouterjamais que leur propre inspiration.
Toute leur expérience tient dans les nombreux " guide books," de toute9 couleurs, de toutes dimensions, dont ils ont les poches bourrées et dans le joli crayon d'or à l'aide duquel ils compulsent les profits fantastiques qu'ils ont la certitude de faire sur leur futur établissement.
Suivons l'un de ces jeunes écervelés, peu nous importe sa nationalité. Il arrivera dans une ville de l'ouest, s'installera au plus somptueux hôtel de la localité, s'habillera, dès le matin, en " cow boy " de fantaisie, passera de longues heures à la " bar " à raconter, en prenant force " coktails," que la
boisson ne Ta jamais terrassé. Il fera d'insensés paris avec des individus dont la profession est de guetter ces sortes d'immigrants, et, finalement, au bout d'un mois, quelquefois de deux, il n'en aura pas plus dans la poche qu'il n'en avait auparavant dans la tête.
En fin de compte, ce jeune homme, dégringolant d'échelon en échelon, tombera finalement et pour toujours dans le bourbier d'où l'on ne sort plus ; ou, s'il lui reste quelque sens moral et un tantinet de courage, il devra s'embaucher comme journalier, après avoir battu monnaie avec les derniers vestiges de sa splendeur passée.
Le jeune homme dont nous venons de parler, a-t-il des complices ? Oui — Quels sontils ? Ceux-là même qui l'ont déterminé, obligé souvent à fuir son pays, sa famille, ses relations, comme s'il eût commis une faute indélébile tandis qu'il n'était le plus souvent coupable que de quelques peccadilles de jeunesse.
A un pauvre garçon qu'une passion fatale, que de dangereuses liaisons ont, un instant, détourné du droit chemin et dont trop souvent un malheureux atavisme excuse en partie les fautes, on dit : "Tiens, voilà un
" sac d'argent, pars pour l'Australie, pour " l'Amérique ; vas-t-en gagner ton pain, faire " fortune !— Oublie tous ceux que tu aimais tc pour aller, à ton tour, creuser ton sillon " dans la vie au milieu de peuples dont tu " ne connais ni les usages, ni les lois et dont " l'éducation ne fut pas ce qu'a été la " tienne !"
A qui tient-on, généralement, un pareil langage ? A quels hommes demande-t-on de déployer tout-à-coup l'énergie des caractères les mieux trempes ? précisément à de faibles natures moins perverties qu'indolentes qui n'ont pu, même dans leur milieu, développer les ressources d'intelligence dont la Providence les avait doué !
Voilà un garçon de vingt à trente ans, qui n'a pas su se prémunir contre de dangereuses ivresses, à qui l'on dit, du jour au lendemain : "Deviens colon! — Colon! c'est-à- " dire choisis le métier où il te faudra pour réus- " sir déployer à ses limites extrêmes une énergie que tu n'as jamais soupçonnée!"
Le malheureux part. Il part avec de l'argent, beaucoup, trop souvent. Sa figure est joyeuse mais son âme est triste. Il débarque parmi des gens dont les usages l'étonnent. Au milieu d'une activité, dont il n'avait
nulle idée, il perd la tête, se laisse prendre aux mille embûches qui lui sont tendues. Dénué d'expérience, incapable d'un travail qu'il a toujours ignoré, ahuri par cette activité fébrile qui l'entoure et dont il ne saisit que les petits côtés, il se décourage et ne tarde pas, le plus souvent, à devenir un alcoolique invétéré.
N'accusons pas cet homme, mais plaignons-le. Il succombe victime inconsciente, bien moins de ses fautes, que d'une éducation maladroite et d'un usage aussi injuste qu'odieux.
De ces sortes d'émigrants, il n'en faut pas au Canada.
Parlons maintenant des émigrants que le Canada accueillera toujours avec faveur.
Nous n'entendons nous occuper ici que de ceux qui nous arrivent dans le but de se livrer a la culture.
Il n'y a pas de place au Canada, on ne saurait trop le répéter, pour les employés de bureau, les commis de magasin, les hommes de professions libérales. Ceux-ci ne sauraient émiçrer sans risquer de perdre tout à la fois, leur argent, leur temps et l'emploi de leur énergie. Que si, pourtant, il s'en trouvait parmi ceux que nous venons de
citer qui eussent le courage de faire un nouvel apprentissage de la vie et de se mettre, eux aussi, résolument à la culture du sol, qu'ils viennent après avoir sondé leurs reins : avec de la persévérance ils ne sauraient faire autrement que de réussir.
Ici, en effet, la fécondité du sol est telle, la terre est si maniable que la culture y offre des avantages particuliers. Le succès ne dépend pas seulement de l'étendue des connaissances agricoles du fermier, il réside, bien plus, dans ses aptides au travail et dans son application constante à subordonner sa culture aux exigences du climat.
Un clerc de notaire par exemple, sera bien vite sur le pavé s'il cherche à vivre de sa profession, mais si, au contraire, il est intelligent, patient et observateur, qu'il s'engage sur une ferme pendant une année ou deux, cette période d'apprentissage terminée, il pourra se risquer à marcher pour son compte sur une concession.
La grande masse de ceux qui émigrent dans un but sérieux peut se diviser, elle aussi, en deux catégories. La première et la plus nombreuse comprend tout l'élément pauvre de cette émigration. Il faut classer dans cette catégorie les individus qui débar-
quent dans le pays n'ayant pour toute fortune que leur énergie, et ceux qui possèdent, à leur arrivée, une centaine de dollars.
La deuxième catégorie se compose de tous les émigrants qui viennent au Canada après avoir fait argent de tout ce qu'ils possédaient en Europe. Ceux-ci viennent reprendre la lutte pour la vie, sur un terrain nouveau, avec l'intention de s'attacher au sol si le succès leur sourit. Ces émigrants possèdent, en général, de cinq cents à deux mille dollars environ. Il en est de plus riches.
Les émigrants de la première catégorie n'ont pas à hésiter, à leur arrivée : ils doivent se mettre résolument au travail, sans perdre une journée. Qu'ils ne songent pas, avec une centaine de piastres, à s'installer sur une terre. Certains, il est vrai, ont tenté ce coup d'audace ; ils ont réussi. Mais ces heureux forment l'exception et vouloir les imiter serait défier la fortune.
Un immigrant vraiment courageux trouve toujours du travail. Ce travail est rémunérateur et lui permet, en trois ans environ, de réaliser ce rêve : devenir, à son tour, propriétaire !
Nous irons plus loin et nous ne craindrons pas d'avancer que, de tous les colons
que nous avons rencontrés, les plus prospères étaient ceux-là, précisément, qui avaient débuté par être au service d'autrui.
L'immigrant pauvre, mais résolu à travailler et qui s'engage pendant quelques années avant de s'établir à son propre compte, a, sur son compagnon plus fortuné, un avantage, celui de ne pas débuter dans son nouveau genre de vie par des tâtonnements toujours dispendieux. Tout en gagnant de l'argent, il acquiert une expérience qui lui sera précieuse le jour où il deviendra son maître.
Cet immigrant devra, avant tout, être persévérant, quelles que soient les épreuves qu'il aura à traverser. Il devra observer beaucoup autour de lui, et sans cesse étudier le pays nouveau auquel il vient demander l'aisance et peut-être la fortune. Qu'il s'assimile à ses usages le plus complètement possible et, pardessus tout, qu'il se rappelle à tout moment que chaque dollar dépensé inutilement retardera d'autant sa marche vers l'indépendance qui est son plus cher espoir.
En un mot, la devise de cet immigrant devra être : " persévérance, application et économie."
Chaque année, une foule de jeunes gens de bonne famille, anglais, français ou allemands, viennent au Canada tenter la fortune. La plupart d'entre eux ont quelque argent, beaucoup, trop souvent. Ces aspirants colons ont, comme nous l'avons déjà remarqué, la tête bourrée d'illusions que, d'ailleurs, la lecture des nombreuses brochures placées entre leurs mains n'est pas faite pour dissiper. A ces jeunes gens, quelle qu'ait été leur position sociale antérieure, quelque arrondie que puisse être leur bourse, nous conseillerons d'imiter, sans hésitation, pour quelque temps du moins, les immigrants dont nous venons de parler. Qu'ils s'engagent résolumment et, en travaillant pour autrui, qu'ils apprennent le métier auquel ils comptent se livrer plus tard. Que ces jeunes gens, une fois au Canada, oublient momentanément leur passé ou, plutôt, qu'ils ne s'en souviennent que pour y puiser du courage. Qu'ils regardent l'avenir bien en face et, pour le subjuger, qu'ils apprennent à travailler. Qu'une fois sur la terre choisie par eux, ils ne songent pas tout d'abord à s'entourer d'aides et à se donner du " bon temps." Qu'ils ne comptent que sur eux-mêmes et
deviennent les premiers serviteurs du sol qu'ils se préparent à exploiter.
Au Canada, les seules distinctions sociales que l'on reconnaisse sont celles qui sont basées sur le travail et le succès. Beaucoup, trop souvent, l'oublient.
Ici, plus que partout ailleurs, le travailleur est vite connu dans son milieu. Plus d'une fois, sans qu'il s'en doute, il est observé, étudié par des hommes qui, tout-à-coup, viennent lui faire des offres avantageuses qui seront le point de départ de sa fortune.
Le terrain des affaires, en Amérique, est un champ neutre sur lequel se coudoient les hommes de conditions sociales les plus disparates.
Ici, le fils cadet d'un noble lord deviendra l'associé d'un humble roturier que ce voisinage ne saurait ni effrayer ni étonner.
La grande loi du "struggle for life" nivelé toutes les origines ; ceux qui ne veulent pas courber la tête devant cette loi se condamnent d'eux-mêmes à l'impuissance quand ils ne se vouent pas au ridicule.
La première condition de succès, en Amérique, consiste à laisser derrière soi tout "esprit de caste" et à se bien pénétrer de cette vérité que le travail seul et les fruits
que l'on en retirera seront les arbitres du mérite et de la considération dont on sera entouré.
Il nous reste à dire quelques mots des nouveaux arrivants qui ont pour objet, en venant au Canada, de faire fructifier les capitaux dont ils disposent. Les causes déterminantes qui poussent les personnes de cette catégorie à émigrer peuvent se ramener à trois : l'abaissement constant de la valeur de la propriété en Europe ; l'augmentation croissante du prix de la vie ; le désir d'échapper au fardeau écrasant des impôts qui, chaque année, absorbent une portion considérable du revenu individuel chez toutes les nations européennes.
Les remèdes à ces maux, l'immigrant les trouvera au Canada mais à la condition de se soumettre à des obligations identiques pour tous, pour tous, nous appuyons sur ce mot. Ces obligations peuvent se résumer en trois mots : patience, persévérance, économie ; et dans un conseil celui de s'astreindre aux usages, aux mœurs, à toutes les coutumes du pays quelles qu'elles soient. Que par-dessus tout, le nouvel arrivant, s'abstienne de critiquer et de se poser en régénérateur de la morale publique. Qu'il ne perde
pas de vue que la modestie dans les paroles, la courtoisie dans les manières sont de bonne mise dans tous les pays mais surtout dans celui où l'on vient chercher son pain quotidien.
A la condition de se pénétrer de ces conseils, le nouveau venu au Canada se trouvera très rapidement satisfait de son sort.
Le Dominion n'offre pas seulement un champ nouveau d'activité et de travail a l'émigration européenne, il met à la portée des grands capitaux un terrain d'action dont les ressources sont inépuisables.
Nous n'avons pas à passer en revue ici les sources de rapport que le capital, engagé avec discernement, peut y développer. Tout est à entreprendre dans cet immense pays, et j'ajouterai que, quelles que soient les entreprises légitimes poursuivies, elles réussiront à la condition d'être conduites avec méthode, lenteur et en se conformant aux usages du pays.
De toutes ces entreprises, pourtant, celles qui auront pour objet immédiat ou ultérieur la culture du sol ou l'exploitation des industries qui s'y rattachent, seront, d'ici à de longues années, les plus rimunératrices comme les plus sûres.
Il convient de ne pas perdre de vue, qu'une évolution économique d'une portée considérable se produit en ce moment. Cette évolution a ses origines dans ce double mouvement de l'abaissement progressif de la valeur de la terre en Europe et de la plus value constante des terrains de culture en Amérique et particulièrement dans les nouvelles provinces du Canada.
Ce mouvement simultané de baisse et de hausse dans la valeur de la propriété, des deux côtés de l'Océan, est le point de départ de l'évolution que nous signalons.
Tandis qu'en Europe la terre est de toute part épuisée et ne répond aux besoins de l'homme qu'à la condition d'être régénérée par l'addition d'engrais artificiels, excepté peut-être en Danemark, en Hollande et dans certaines régions de l'Angleterre ; au Canada, par exemple, plus de 170,00,000 d'acres de terre noire, dont un siècle de culture ne saurait épuiser la sève, n'attendent que d'être livrés à la charrue pour jeter sur les marchés du monde l'énorme surplus de leurs récoltes.
Tandis qu'en Autriche, en France, en Italie, le rendement moyen d'un acre de terre n'est plus, respectivement, que de 14, 17
et 9 minots de blé et cela en dépit des sommes énormes enfouies dans la terre sous forme de fertilisants, le sol canadien de l'ouest produit 19 minots par acre en moyenne et à un prix qui laisse, comme nous aurons l'occasion de le constater, des profits énormes au producteur.
Au moment, enfin, où un tiers de la propriété foncière, en Europe, est en friche, chaque année, des centaines de mille acres sont, de ce côté de l'Atlantique, livrés à la culture.
Le moment n'est donc pas éloigné ou le cultivateur européen, voyant son cercle d'opération se rétrécir autour de lui, comprendra que chaque coup de pioche donné sur la " prairie " par le " settler " américain creuse plus profondément l'abîme vers lequel il est fatalement entrainé.
Les puissances continentales de l'Europe se sont émues de cet état de choses ; elles ont appelé à leur secours la protection sous toutes ses formes. Momentanément, le remède peut être efficace ; il ne saurait être, pourtant, qu'un palliatif.
Un tarif douanier ne saurait pas plus rendre à la terre sa vigueur, qu'il ne pourrait, d'autre part, constituer uue barrière infran-
chissable à des produits dont le coût de revient, dans leur pays d'origine, tend chaque jour à diminuer,
C'est au producteur européen à se protéger lui-même en faisant servir à son profit la crise économique qui le menace. Qu'il étende, pour cela, son rayon d'action et vienne prendre position au centre même de la concurrence étrangère qui le ruine aujourd'hui.
Que le grand propriétaire foncier européen, en un mot, devienne, lui aussi, un producteur américain.
Cette transformation serait-elle impossible ? bien au contraire, si l'on en juge par ce que font, sous ce rapport, les anglais et les belges.
Un grand nombre de ces derniers exploitent ou font exploiter de vastes étendues de terres dans le nord-ouest canadien. Ils ont payé, pour ces terres, de deux à sept dollars par arpent d'après leur distance plus ou moins grande des voies ferrées. Les frais d'exploitation sont restreints et leurs bénéfices sont considérables.
En devenant propriétaire dans le nordouest canadien, le capitaliste d'Europe n'améliore pas seulement sa position présen-
te ; en raison de l'augmentation constante de la valeur des terres, il opère un placement avantageux et sûr.
Nous nous étendrons longuement sur cette question lorsque nous nous occuperons de la culture dans l'ouest canadien.
En Europe, enfin, une inquiétude vague s'est emparée de tous les esprits. L'étude des problèmes sociaux les plus compliqués est à l'ordre du jour. Hommes d'Etat et économistes, bourgeois et travailleurs, ouvriers de la ville comme habitants des campagnes, chacun, à sa façon et selon ses intérêts, cherche à résoudre cette question formidable du socialisme qui s'élève, menaçante.
Au Canada, au contraire, la seule préoccupation de chacun est de travailler pour assurer l'avenir. Les cœurs sont pleins de courage, parce qu'ils sont pleins d'espérance. Le socialisme n'a place, ici, que dans ce qu'il a de plus élevé et non dans ce qu'il a d'injuste et d'immoral, puisque la loi suprême du labeur nivèle, dans ce pays, toutes les classes de la société et que la misère y est pour ainsi dire inconuue.
Les seules questions qui préoccupent les pionniers canadiens sont celles dont la solu-
tion intéresse leur prospérité future. Cette prospérité, ils comprennent qu'ils en sont les arbitres, et qu'aucune loi, si bien faite qu'elle fût, ne saurait la faire naitre si eux, de leur côté, ne la préparaient par un travail de tous les instants et un attachement constant à leurs obligations sociales et morales*
Telle devra être, pour conquérir le succès, la règle de conduite adoptée par l'immigrant européen, devenu citoyen canadien.