CHAPITRE IV
la seule compagnie qui resta sur place quand il revint en France en 1669. Lorsque, par un beau matin d'août, on aperçoit les vertes prairies se dérouler jusqu'au pied des collines ombreuses, comme un tapis, rayées et mouchetées des taches d'or des moutardes ou des bandes pourpres de sarrasin, avec la note gaie des fermes blanches aux toits rouges et des clochers dorés des églises villageoises, c'est un délicieux spectacle pour le voyageur. La plus grande partie du pays au sud et à l'est de Montréal offre cet aspect. Autrefois, c'était une vaste étendue de champs de blé qui approvisionnait tout le Canada et le nord-est des Etats-Unis; maintenant c'est un véritable tapis de verdure, et quand on traverse ces prairies grasses et soignées, oii court entre des clôtures bien entretenues du bétail en bon état et où retentit le cliquetis des faucheuses, on ne voit pas en quoi ces régions peuvent souffrir d'être entre les mains d'un peuple soi-disant retardataire.
Sur la rive nord du Saint-Laurent également et dans le pays que le C. P. R. traverse entre Québec et Montréal, on voit beaucoup ce genre de pays plat et fertile qui porte cette empreinte non méconnaissable de l'occupation française. Les Laurentides, après s'être approchées assez près de Québec pour donner encore plus de distinction à son site, s'écartent ensuite du fleuve, en se dirigeant vers l'Ottawa, derrière Montréal. Il y a bien évidemment de loin en loin quelques terres pauvres, accidentées et sableuses, mais généralement, surtout aux alentours de Trois Rivières, on voit sans discontinuer les étroites prairies, longues d{. quinze cents mètres, s'éloigner de chaque côté de la route, formant des bandes de moins de deux cents mètres de large. Avoine, foin, pâturages, pâturages, avoine, foin, tel est le refrain que le train semble murmurer en roulant
à l'extréinfté de ces champs. A l'autre bout, on aperçoit les maisons blanches, roses ou jaunâtres auxquelles ils appartiennent; tandis qu'à l'horizon surgissent du feuillage les clochers brillants des églises ou encore de longues rangées de peupliers de Lombardie qui dessinent au loin le contour du Saint-Laurent dont on distingue de place en place la nappe bleue sur laquelle se profile le paysage. De temps en temps, nous traversons des forêts, domaines ecclésiastiques sans doute ou portions non défrichées d'anciennes seigneuries. Puis aux alentours de Sainte-Anne, de Batiscan et de Champlain, les plaines parcourues par la brise s'étalent de nouveau pendant des kilomètres sous le ciel; le soleil fait avec les nuages des jeux d'ombre sur les étendues parallèles vertes ou dorées, illumine d'autres clochers étincelants et d'autres villages blancs; et le même refrain se poursuit, foin, avoine, pâturages, tandis que les poteaux et les clôtures des champs ouvrent et ferment brusquement à la vue leurs échappées. Beaucoup de ces petites propriétés sont dans la même famille depuis près de trois cents ans : il n'y a absolument aucune ferme anglaise dans ces régions en dehors des Cantons de l'Est, excepté une colonie de Loyalistes de l'Union, près du lac Champlain.
Trois-Rivières, fondée en 1618, est la plus vieille cité du Bas-Canada après Québec; c'est la troisième ville pour la population après Sherbrooke, mais elle n'a que 13 000 habitants. Elle avait autrefois un gouverneur français particulier et on y voit encore de très vieilles maisons. Elle est située à l'embouchure du Saint-Maurice, à l'endroit où s'arrête la marée. Les Laurentides, qui ferment la vallée du Saint-Laurent, sont à une cinquantaine de kilomètres au nord : c'est le commencement d'une région très riche en bois de charpente, dont