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Le Canada en Europe [microforme]

Au moment où la province de Québec et tout le Canada s’efforcent d'attirer à eux une partie du trop-plein des populations honnêtes du vieux monde, j'ai cru qu'il ne serait pas sans intérêt de présenter un aperçu de l’idée que l’on a généralement de nous, en Angleterre et en France. Je procéderai par citations le plus souvent. Cette mosaïque nous mettra à même de juger des erreurs profondes qui se sont répandues à notre sujet et. qui paraissent l'emporter sur de: informations *plus exactes que l’on retrouve semées, ça et là, dans quelques livres européens où il est question ‘du Canada.

La cause première de ces erreurs, de ces faux comptes-rendus, est, ce me semble, toujours et partout la même : les Européens n'ont jamais pu se persuader qu’en dehors de leur continent, les rameaux des familles transplantées aient su retenir le caractère propre à chacune d'elles ; ils ne veulent voir dans le colon d’Amérique, par exemple, qu’un être nécessairement amoirdri, ou qui, dans les meilleures conditions possibles, a perdu une certaine somme de la valeur intellectuelle et physique de ses ancêtres.

Cette idée, absurde zu suprême degré, devrait, me dira-t-on, dis-

paraître devant l'évidence des faits.

… Oui, si nous étions connus de l'Europe, mais nous re le sommes pas, et le Canaua moins que les autres contrées.

Plusieurs influences considérables et constantes ont contribué à nous rejeter dans l’ombre, loir des yeux qui eussent dû voir plus clairement ce qui se passe ici.

D'abord, le besoin qu’ont éprouvé de tous temps les éèrivains et les voyageurs de composer des récits étranges sur les pays loin-

tains. Pour ne parler que des derniers trois-quarts de siècles, les publicistes français, Chateaubriand en tête, ont popularisé un Canada imaginaire fermé par les glaces, éclairé par les aurores boréales, peuplé d'ours blancs, d’Indiens et de renards bleus.

D'autre part, il est arrivé que notre longue séparation de la France nous à privé de défenseurs pour refuter ces contes et remettre l'esprit public sur la bonne voie à notre égard. Qui ne dit mot consent, selon le proverbe. Un si protond silence devait servir à nous confondre. C’est ce qui est arrivé.

En lisant quelques unes des citations répandues dans cet article, on sera étonné de l'étrange opinion qui règne en certains cercles soi-disant éclairés, sur tout ce qui touche au Canada et aux Canadiens,--surtout les Canadiens-français.

Je me ferai un devoir de citer aussi des écrivains qui nous ont rendu justice. En bien comme en mal, nous saurons ce que l'on pense de nous en Europe.

SommaimEe.—Canots d'écorce insubmersibles.—Un pont de bonne taille.—Saint- Abraham —Serpents-sonnettes—Une ile contrefaite.—Trop froid pour enterrer les morts.—Le Canada, pays de Sauvages, contrée aride, inabordable.—Une jolie traduction.—La route qui mêne au Canada.—Géographie embrouillée,— L'Albani.—Naïvetés méchantes.—Une autorité en matières américaines.—Deux femmes inconnues.—Quelle province ?—L'histoire du Canada.

Commençons l'attaque par les traits légers, ou les feux de tirailleurs si vous aimez mieux cette tactique :

On m'a signalé une série de gravures, faites en Angleterre, qui représentent des scènes de chasse et de pêche canadiennes. L'une d'elles nous montre deux sportsmen placés dans un canot d'écorce, assez bien imité d’ailleurs ; l’un de ces braves est carrément assis sur le rebord du canot. Rien ne nous explique comment ils font pour ne pas chavirer.

Peut-être sont-ce-là les touristes qui ont vu: le pont Victoria, “ construction colossale dont une extrémité repose sur le rivage de Sarnia et l’autre aboutit à Portland dans l'Etat du Maine.” Ou bien encore, ce sont ceux qui ont signalé le grand commerce d’exportatiou de laines qui se fait à Tadoussac.

Pour ce aui est de Chicago, capitale du Canada; de Saint-Abraham où Montcalm fat défait par Wolfe ; des serpents-sonnettes qui

se rencontrent sur la montagne de Montréal ; des pluies de longues /

durée qui rendent le séjour du Canada maussade, et autres nouveautés de cette espèce, la nomenclature en est longue et ne vaut pas la peine d’être lue.

L'île Sainte-Héléne, dit un voyageur qui visitait Montréal, rappelle la mémoire de Napoléon par le nom qu’elle porte, par “ le pic aride qui s'élève au milieu et les ravins sauvages creusés dans ses flancs.”

Les édiles de Montréal qui peusent, comme tout le monde, que le pic aride est un monticule verdoyant aussi coquet que pas un des mamelons du défunt Bois de Boulogne et qui songent avec délice au moment où il leur sera permis d’égarer leurs pas à travers les jolies paysages de ce petit domaine, vont être choqués de la comparaison, —et ils seront en tous points dans leurs droits.

Que dire de cet officier de l’armée britannique, transi de froid et couvert de givre, qui ne cesse de se lamenter sur la rigueur de nos hivers ? Il a inventé un fait bien propre à persuader ses admi rateurs des bords de la Tamise. ‘* N'est.‘ pas pitoyable s'écrie-t-il, que la terre gèle si profondément qu’il devient impossible d’inhymer les morts! Chaque famille garde it: siens chez elle, dans un appartement affecté à cet usage, d’où on les tire an printemps lorsque le fossoyeur reconnaît que le sol est devenu praticable !”

Sur le lac Champlain, dit un autre, ‘“ nous rencontrâmes, à une portée de tièche, un sauvage dans son canot. Son arc était près de lui avec ses autres armes et un paquet de fourrures.” Ceci se passait vers 1840. Comme setté “ portée de flèche ” et ce arc, peignent bien le Canada sauvage. Et quelle description de nos us et coutumes est plus frappante que celle-là... aux veux des lecteurs européens ?

Nous ne le savons œue trop, l'imagination des peuples de l'Eu-

rope a été nourrie d’un seul e; même enseignement à notre sujet : Nous habitons une contrée barbare, aride, inabordable et nous valons tout juste un peu mieux que les Sauvages au milieu desquels nous sommes disséminés. Hors de là, point d'explication à tenter. Depuis l’époque où les Espagnols, dit-on. ayant «bordé dans le golfe Saint-Laurent, à la recherche des mines d’or, s’en retournèrent désappointés en murmurant Aca nada,—‘“rien ici,” —les curieux d'outre-mer se sont amusés à répéter ce refrain, qui honore leur clairvoyance : rien ici. Rien, £Sest-à-dire si peu que rien. Notre bilan est fait et déposé.

A propos du nom de notre pays, il existe une autre version. Ce serait Kannata, mot iroquois qui signifie : ‘ Amas de cabanes.” Un auteur anglais ayant rencontré cette traduction, s'est empressé de la rendre en sa langue, et il ajoute : ‘ l’étymologie de

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Le RE

(ÿ LE CANADA EN EUROPE.

ce nom est bien propre à inspirer le patriotisme des Canadiens, car est-il rien de plus beau que ce nom de Canada qu'on ne peut prononcer sans éveiller le sentiment du foyer domestique ?..” Le nialheureux avait pris amas pour amour, et traduit en conséquence : Amour de cabanes ! Love of cabins.

Si vous allez en France, ami lecteur, et que vous ayez à mettre une lettre à la poste, adressée à votre cousine qui demeure à Québec, ie maître-de-poste vous priera poliment de lui dire si elle doit ôtre expédiée par la malle de Panama ou par la voie du cap Horn, Vous rencontrerez partout des gens qui ont lu plus ou moins de choses sur votre pays et qui penseront vous le prouver en s'écriant : Tiens! vous êtes Canadien ! vous voulez nous en imposer, pourquoi n'êtes-vous pas venu avec votre costume ?” Alors, si le cœur vous en dit, vous avez carte blanche, faites comme quelqu'un de ma Connaissance, qui s’est mis incontinent à narrer ses hauts faits dans les combats qu'il a soutenus sur les bords du Saint. Laurent, contre des hordes féroces, mélant Québec avec Pembina, là Colombie Britannique avec la Pointe-Lévis, nos lois crirainelles avec je code iroquois, et milles autres extravagarces,—sans éveiller les soupçons de la société à laquelle il parlait. Tous cela est dans l'ordre, dès qu'on parle du Canada. Le brayet de peau de bêtes, Jentionné à propos, produit toujours un bel effet.

Aussi, Comme le Figaro, de Paris, était bien dans son rôle, l’autre jour, lorsqu'iF annonçait à la France émerveillée que ‘“ Mademoiselle Emma Lajeunesse (l’A/bani) est d'origine française, quoique née à Montréal.”

Ce quoique est à croquer. Est-ce que M. de Villemessant nous prendrait, lui aussi pour des Sioux, lui le champion du fils des rois de France que nous avons si bien servis !

—Tiens! dira le lecteur du Figaro, elle est née au Canada. En effet, nous avons des compatriotes en ce pays-là.

—Pardon, peut-être autrefois, dira un second lecteur plus attentif. Voyez la phrase, il y a: quoique née à Montréal …

—C'esi vrai! J'eusse dû y songer. Il ne doit plus v avoir par là que des Sauvages et des comptoirs anglais.

Ce n’est pas tout pour quelques écrivains que d'ignorer le premier mot des choses dont ils parlent, il faut encore qu’une fois mis en face de !a preuve contraire, ils inventent des contes à dormir debout, uniquement pour satisfaire la curiosité des lecteurs qu'ils ont formés à leur image, c'est-à-dire ignorants et brouillés avec le sens-commun. Admirons M. Pavie qui, après avoir passé près du “ fort Berthier ou Sorel” se laisse demander par des Canadiens

naifs ‘si France est une ville plus belle que Québec, et si la route la plus courte pour aller à Rome n'est pas de passer aux Illinois et à Mexico.”

Le plus hardi de toute cette engeance est M. Oscar Commettant. Il affirme avoir parlé (en 1860) à des paysans canadiens qui lui ont demandé avec intérêt des nouvelles du roi Louis XIV et de madame de Maintenon et qui ont témoigné beaucoup d’attendrissement on apprenant qu'ils étaient morts l’un et l’autre.

Ah ! M. Emile Chevalier, vous que le Siècle proclame “ une autorité en matières américaines,” que vous avez dû être fier, si vous avez iu ce passage, en tout point digne de vos impayables romans canadiens !

Autre absurdité, signée, celle-ci, d’un beau nom littéraire. “ Resté fidele à la France, le paysan canadien n’a point pardonné à la politique de ce temps (le régne de Louis XV,)et, personnifiant dans un mot cette politique désastreuse, accuse encore aujourd’hui /a Pompadour.”

Nos paysans n’accusent ni la Pampadour, ni ne regrettent madame de Maintenon, attendu qu'ils ne les connaissent ni d'Adam ni d'Eve. Ils sont, en cela, aussi savants que ce journaliste parisien qui se trouva incapable de comprendre la réponse à lui faite par l'honorable J.-E, Turcotte.

— De quel département êtes-vous, Monsieur Turcotte ?

—Je suis d’une province que madame de Pompadour a biffée de la carte de France.

Pauvre petite colonie, il ne reste pas même un souvenir de toi dans l'esprit des hommes éclairés de ton ancienne mère-patrie ! Monseigneur Dupanloup, dans ses lettres aux jeunes gens sur la haute éducation, leur conseille de lire l’histoire de la race frangaise répandue dans tous les pays du monde. Il nomme les ouvrages historiques qui sont propres à cette instruction. Les moindres comptoirs des colonies françaises y sont mentionnés. Pas un mot de l’histoire du Garada !

Et pourtant, nous sommesici un million de Français, qui n’avons pas perdu le souvenir du vieux pays et que cette indifférence attriste doublement, car nous possédons le respect des ancêtres et notre histoire écrite ne serait déplacée dans la main de personne !

Fa Fine

Se

SOMMAIRE. —Patois.—Ce qu'est notre langage.—Les mots qu'on invente pour nous.—(Ces touristes, journalistes et savants !—Notre portrait.—Les zouaves canadiens.—Nos montreurs.—[Influence qu'exercent lés écrits parisiens. Le musée de Versailles.—Des princes instruits.—Peinture de mœurs sauvages.

M. Ampère visita, il y a dix-huit ans, les bords du Saint-Laurent. Un jour qu’il avait entrepris de gravir les flancs de la montagne de Montréal il perdit sa route et se trouvait assez embarrassé, lorsque, dit-il, “ une bonne femme, occupée à jardiner, m'a dit avec un accent de cordialité et très-normand : Montais, nsieu, il y a un biau chemin.” Il ajoute : ‘ Ainsi qu’on vient de le voir, l'accent qui domine à Montréal est l'accent normand,”

M. de Parieux, dans un article sur l'unification des monnaies, qui a été lu et admiré par toute l’Europe, cite certaines dispositions de nos lois à cet égard, et il a le soin d'observer qu’il donue le texte tel qu’il est, “ dans le langage français du Canada” Eh bien! ce texte écrit dans le langage français du Canada est tout simplement le français 1e plus par et le plus correct qui se puisse trouver. fl a de quoi tenir, du reste : nous l'avons emprunté aux lois que nous a données Colbert et tel qu'il est, avec sa droiture d'expression et son sens net et clair, ii a bonne mine à côté des textes du temps présent! Le français de Corneille dont il est frère et qu’il rappelle incessamment, se moque bien du jargon à la moûe d’aujourd’hui !

Ecoutons un peu ce qu'écrivait, il y a dix ans, M. Maurice Sand :

‘# L'esprit canadien est resté français ; seulement on est frappé de la forme du langage, qui semble arriéré d’une centaine d'années. Ceci n’a ceries rien de désagréable, car si les gens du peuple ont l'accent de nos provinces, en revanche, les gens du monde parlent un peu comme nos écrivains du XVII siècle, et cela m'a fait une telle impression dès le premner jour, qu'en fermant les yeux je m'imaginais être transporté dans le passé et entendre causer les contemporains du marquis de Montcalm.”

La rage de donner du nouveau aux lecteurs, pousse les écrivains jusqu'aux dernières limites de l'invention. Voici, par exemple, un journaliste (du Figaro) qui veut qualifier la conduite de ces députés dont les idées politiques sont et seront toujours un sujet de mystère, à cause du soin qu’ils prennent de n’être ni avec l’oppo-

ion, ni avec le ministère, ni avec les indépendants,—ni chair ni poisson, en un mot, “ Ce sont des marieux, selon le terme dont se

servent les Canadiens dans leur patois, pour qualifier ces sortes de personnages.”

Dix francs de récompense à celui ou celle qui ont entendu ce mot sortir de la bouche d'un Canadien! Une fois pour toutes, sur ce chapitre du langage, disons qu'on ne parle aucun patois dans notre pays. Chacun des mots dont nous nous servons se retrouve dans le dictionnaire de l’Académie; nous n'avons ni l'accent parisien, ni l'accent incompréhensible de la plupart des provinces de France; nous parlons france, comme c’est la coutume en France dans la bonne compagnie et sur la grande scène française. Inutile de dire que tous les paysans canadiens ne sont pas des hommes versés dans les finesses du beau langage, pas plus que ne le sont les paysans de l’Europe, et sur ce point encore, nous ne rougirions auueunement de la comparaison ; au contraire !

Nous avons vu passer au milieu de nous, en gants beurre frais, le lorgnon à l'œil, la badine au bout des doigts, la jambe mince et

leste, quelques jouvenceaux des coulisses du théâtre ou du jour-

nalisme parisien, occupés à nous étudier. Ces étonnants produits du terroir où fleurit le cancan, voient ici des choses épattantes ; ils font des Canadiens-Français une race de nains, à la peau noirâtre, en proie à des maladies fiévreuses,—une classe de crétins,—tandis qu’à leurs yeux les Anglais, les Ecossais, les Irlandais qui nous entourent sont des hommes d’une taille superbe, au teint clair et animé, jouissant d’une santé de fer de Hull, et par-dessus tout intelligents en diable. Comme c’esi agréable pour nous de lire des drôleries de cette espèce, écrites par des célébrités de la plume et de la tribune de France ! On se demande lequel des deux est dégénéré ou du colon canadien (qui n’est pas du tout semblable au portrait qu’on fait de lui) ou de l’homme de lettres qui commet des bourdes de cette force.

Comment ! le passage des zouaves canadiens à travers la France, leur conduite admirable dans la dernière g. «re de Rome et les voix éloquentes qui se sont élevées de la ch. ‘re et de la tribune pour exalter ce nouveau peuple chrétien, révélé tout-à-coup aux yeux de l’Europe oublieuse, ne vous imposent ni le respect ni le silence ! Vous jugez qu’il est convenable “ d'exploiter” cette veine inattendue, et vous nous faites poser pour la décripitude, pour l’énervement, pour la saleté devant vos pauvres sots de boulevardiers ! A votre aise ! Une race qui se respecte et qui sent sa force n'a pas grand’ chose à vous dire, il lui suffit de plaindre votre sottise.

Si je parle souvent des écrivains français, c’est à cause de l’influence extraordinaire qu’exerce en Europe la littérature dont

Paris est le foyer. Déjà assez mal préparé .orsqu'il s’agit du Canada francais, ie lecteur européen se voit sans cesse fortifié dans son erreur par des écrits échappés de plumes françaises, doni la véracité lui semble hors de donte. Comment en effet, supposerait-on que nos frères nous maltraitent ?

Avant de regagner le terrain que nous avons perdu de cette manière, il s’'écoulera beaucoup de temps.

Le musée de Versailles possède depuis plus d'un siècle une coi lection d'objets divers venant des Indiens du Canada. M. Dussienx fait remarquer avec complaisance qu’elle a servi à l'instruction de quelques princes français. La belle instruction, en vérité ! Ces hons princes ignoreront peut-être toute leur vie que les arcs, les flèches, les calumets et les colliers de porcelaine sont aussi rares en Canada qu’à cent arpents du musée de Versailles. Si encore l’on avait composé dans les autres musées de France un département canadien moderne,—mais rien de tout cela n'existe. Quelqu'un qui s’aviserait d’étaler auprès de cette collection sauvage le code civil äu Bas-Canada, ur” liasse de nos journaux et un certain nombre d'œuvres littéraires du crû canadien, passerait à coup sûr pou: un mauvais plaisant. Ce n’est pas de sitôt que le vrai Canada sera accepté en France.

La scène suivante se passe à Montréal vers 1832 :

# Quand un Indien se présente cnez un marchand, celui-ci lui donne un modèle, lui trace un dessin ; le sauvage va s’asseoir au coin de la borne, et travaille avec une activité incroyable, et bientôt sa tâche est finie ; on le paye comptant, en échange ou en argent, et il retourne à son village jusqu’à ce qu’il lui prenne fan. taisie de gagner encore quelques shellings”

Il suffit de savoir: que les Sauvages ne travaillent point au coin de la borne ; qu'ils n'attendent point le modèle ou le dessin du marchand pour se mettre à l’œuvre, car ils ont :eurs dessius particuliers auxqueis ils tiennent avant tout; qu'ils laissent à leurs femmes le soin de confectionner les broderies en question ; cu’ils se rendent à la ville pour vendre leur ma-chandise, et qu’ils y reçoivent parfois des commandes, sans trop se hâter de les remplir. Voilà la vérité, par conséquent, le conträire de chaque partie du texte cité pius haut.

SommammEe.—Description générale du Canada.—Triste pays.—Cette affreuse neige. Horreur de l'isolement.—Les Gaulois, les Ganadiens et la question de l'influence des milieux.—Scène d'hiser.—L'Indien et l'orignal nous sont imposés.—Demeures souterraines.—Nos routes d'hiver.—Soleil de fer hlanc.—Les lièvres.—La venaison.—Nos fermes.—Qu'entendez-vous par le mot climat ?— Un inventeur de malaüies endémiques.—Il est bien vrai que la France ignore notre existence.

Ecoutons cet autre chanteur d’idylles :

“Le Canada n'est pas un agréable séjour. Les grandes villes doivent offrir une société recommandable, mais le climat sévère et l'aspect monotone des pins rendent le paysage horriblement triste. Le Saint Laurent et les lacs sont sublimes &e grandeur; les montagnes sont là, comme partout, imposantes ; le pittoresque y abonde, renouvelé sous mille formes par tant d'accidents de terrain, —mais au fond de tout cela, il y a quelque chose de fatiguant, de pénible pour l'âme: ce peuple est conquis. La vie doit être longue à passer au sein de ces sombres retraites, et en effet, comment peut-on être porté à s'épanouir au milieu d’une terre ingrate, qui, à peine échauffée d'un rayon d’août, reprend en octobre son manteau de glace, et élève entre chaque habitant une barrière de neige. Des voyageurs espagnols qui faisaient route avec nous, rebroussèrent chemin à Montréal, habitués au'ils étaient à une végétation équatoriale ; ils reculèrent devant les roches gigantesques et les cimes chauves de: montagnes, et si je n’eusse été français, je ne sais pas même si j'aurais guidé mes pas errants au-delà de l'Ontario...”

‘# Devant chaque maison, il y a un norche assez semblable au stoop des Américains, sous lequel se re.ugie le voyageur errant, au milieu des neiges de l'hiver, en attendant qu'une main hospitalière lui ouvre la porte et l'invite à prendre place autour de son feu : il est toujours le bien-venu ; et qu'importe au Canadien un homme de plus, quand cet isolement dans lequel le pionge la nature sévère de son pays, lui fait sentir ie besoin de ia société ! ”

“ L'Acadien, le Canadien, ou mieux le Français 2 puisé au fond des forêts du Nouveau-Monde ce qui lui manquerait en France, grâce à son heureux climat: le désir irrésistible de changer de lux, de tout entreprendre, d'être dans une année cultivateur,

. marin, constructeur, pêcheur et charpentier. Il a perdu l'air gai,

la physionomie expansive de nos paysans, mais ses membres robustes, endurcis à la fatigue, aux privations sont dignes des anciens Francs ; son visage grave et parfois mélancolique, dénote

l’homme consommé dans les choses de ce monde, qui n’a jamais su lire ni spéculer, mais éprouver et sentir. Ainsi c’est au Canada qu’il faut aller chercher les traces de ce que nous fûmes jadis, quand la Gaule n’était que forêts à peine entamées par les bourgades et les villages, tant ilest vrai que le climat influe d’une manière toute puissante sur notre organisation, et que l'aspect de la solitude emplit l'âme au point de faire perdre les primitives idées de société.”

“ Je me demande ce que tout cela veut dire. Gontinuons.

En hiver, le Saint-Laurent, malgré les rapides et l’impétuosité de son courant, ne présente plus qu'un vaste miroir sur lequel voyagent les bandes de cariboux, d'orignals et de lièvres blancs qui se répandent ensuite dans les Etats voisins de Vermont et de New-Hampshire ; toute communication est interrompue entre les habitants. Toutes ces plaines de verdure, ces champs de moissons dorées, que nous voyions autour de nous, ne sont alors qu'un vaste désert couvert de neïge, qu'éclaire faiblement le soleil, et où étincelle la lune pendant les longues nuits d'hiver. Au milieu de cette nature triste et désolée, l’Indien voyage sans bruit, tout enveloppé dans des peaux de caribous, les jambes couvertes de Lottes de renard, le poil en dedans; avec ses longues raquettes aux pieds, et des gants de peau d'ours qui garantissent à peine ses mains d’un froid violent. Cette époque est néanmoins celle du plaisir pour les laboureurs; après avoir ouvert une brêche à travers les remparts de neige glacée qui ferment leurs maisons, ils se fraient un chemin dans la campagne, une pioche à la main: puis les familles se réunissent, les musiciens du viilage donnent le signal de la Ganse. une joie bruyante retentit dans ces maisons presque souterraines, et uñ morceau de venaison arrosé d’une bouteille d’eau-de-vie termine la fête.”

Ainsi parle M. Pavie. Ce tableau nous transporte dans les profondeurs de la baie d'Hudson ou du Groënland, chez les Esquimaux, mais il ne ressemble que de bien loin, bien loin à notre pay".

Revoyons-le un ins'ant :

Les caribous et les orignals (en Canada, nous aimons mieux dire orignaux,) ne se montrent jamais dans le voisinage du Saint-Laurent, parcequ'ils s’y trouveraient en pays tout autant civilisé que sur le parcours de Fontairebleau à Paris. Voilà deux siècles que ces intéressants quadrupèdes ont fait retraite devant la charrue des Canadiens. On les retrouve dans les forêts du nord, etsi loin, que rarement les étrangers se donnent la peine de les aller trou-

bler ; les Canadiens n’y vont jamais ; il faut excepter les chasseurs ‘ de profession, peu nombreux, qui les relancent jusque-là Pour ce qui est des lièvres blancs, je les accorde à M. Pavie, en le priant de noter que ces lièvres blancs deviennent gris en été. La chose, du reste, ne se passerait pas autrement en France, si comine en Canada, il y tombait de la neige abondamment. <

Le Vermont ete New-Hamphire doivent se trouver bien étonnés des caravanes que l’écrivain-voyageur leur envoye gratuitement d’ici sans compter que ces deux états nous avoisinent de trop loin pour qu’il soit permis d'oublier les terres situées entre eux et la rive droite du Saint-Laurent.

Durant l'hiver, ies communications ne sont point interrompues entre nos campagnes. Voilà cent cinquante ans que la route est ouverte entre Québec et Montréal, hiver comme été. On peut porter à deux siècles ronds l'établissement de ia partie de cette route qui ya des Trois-Rivières à Québec, trente lieues. Charlevoix dit

que, de son temps (1720) on la parcourait en un jour, c’est encore

le plus que puisse faire un bon cheval, preuve qu'elle était dès lors excellente. Nos paroisses, échelonnées sur le bord du fleuve à peu près uniquement en vue de faciliter les communications, soit par eau, soit par terre, n’ont jamais été isolées les unes des autres par suite des neiges, tant hautes qu’elles fussent. On y passe en plsin janvier et février, au grandissime galop. fl pourra paraître étrange à un Européen que la neige nous incommode si peu, mais c'est ainsi.

Le soleil qui nous éclaire faiblement est un astre découpé pour le paysage de fantaisie que je suis en train de brosser. d’invite l’auteur à venir contempler la splendeur de nos jours d'hiver. Il Baissera les yeux et la visière de sa casquette devant ce soleil dont i] veut faire un sinple rayon de lumière polaire.

L’Indien qui va en chasse, au milieu de cette solitude désolée, est un produit de l'imagination européenne. Les quelques Indiens adonnés à la chasse qui demeurent ici en été, s’éloignent vers le nord, en automne, pour ne revenir qu’au printemps, sauf parfois une apparition en hiver, pour vendre dans les villes les pelleteries de leur chasse et renouveler leurs inunitions. Cet Inâien, placé au premier plan du tableau, jette dans l’ombre le triste laboureur canadien qui va nous apparaître toute à l'heure, sortant avec misère de sa retraite enfouie sous la neige. Avec quelle peine le pauvre diable déblaie sa route, une pioche à la main (une pelle, serait plus dans le rôle) pour se rendre au bal du village, manger un morceau de venaison, lorsqu'il a dans le buffet de si bon bœuf, de si bon lard, etc. Il est vrai que la venaison pourrait avoir pour

lui, comme pour le touriste étranger, un certain attrait mais n’en a pas qui veut et quand il veut ; il faut la faire venir de si loin que les gens riches peuvent à peine s’en régaler, —tout comme à Paris.

Comparez donc cette description avec nos joyeuses et jolies maisons de campagnes, lesquelles règle générale, sont infiniment supérieurés à celles des paysans d'Europe, et pour le moins aussi accessibles—l’hospitalité aidant—lhiver que l'été.

Un honnête homme, qui avait parcouru le Canada au commencement de ce siècle, écrivit ces lignes empreintes de bon sens :

“ On devrait juger du climat d’un pays par le degré de santé, de fertilité et d’agrémeruts qu'il admet. Sous ce rapport, le Canada est favorisé. Les étés sont très chaudes, il est vrai, mais l’atmosphère est si pure et si clair, que la chaleur n’en est point aussi oppressive que dans les climats dits chauds, où lair est chargé d’é: manations qui fatiguent la vie animale. Les hivers sont très-froids, mais c’est un froid continue, sans interval'es de giboulées ; l'air est pur et clair comme en été; c’est par excellence une saison où l'homme et la bête puisent de la vigueur et de la santé rien qu’en respirant sur le seuil de la porte; le froid, au milieu de cet air vif et vivifiant, pénètre beaucoup moins que dans les pays où l’atmosphère est allourdie par humidité, Les brumes du golfe Saint- Laurent viennent de la mer ; on les ressent à peine à Québec; les trois-quarts du Canada n’en ont aucune connaissance. Le froid n’exerce son action que sur la couche de neige qui couvre le sol ; il n’atteint pas la terre assez profondément pour gêner l’agriculture ; les semences ont lieu si tôt que la neige a disparu.”

Du froid à ia chaleur, la transition est brusque. Risquons-là toutefois : '

« C'était au milieu de l’été que nous parcourions le Canada ; la chaleur était presqu'insupportable, et déjà les fièvres périodiques de cette saison accablaient les laboureurs exténués de fatigues de la récolte. Quelques mots français, prononcés au hazard, nous rappelaient de temps en temps notre première patrie ; mais le teint jaune et livide des habitants, leur air mélancolique démentaient cette gaieté indigène qu'ils conservent encore, et s'efforcent de faire germer sous ce climat rigoureux.” C’est encore M. Pavie qui vient de parler

Cet écrivain visita le Canada en 1832, l’année du choléra, dont il ne dit pas un mot, aimant mieux mettre sur le compte de notre prétendue dégénérescence les maux qui nous accablaient alors et qui répandaient la terreur dans le monde entier. Je ne doute nullement du succès que ces sortes de descriptions obtiennent dans

les cercles où le mot Canadien est synonime d'homme blanc dégénéré.

Si parfois la note joyeuse se mêle aux commentaires qui ous échappent en lisant ces inconcevables récits, ils ne laissent pas, en somme, de nous causer une impression pénible par la révélation si complète, si peu encourageante de ce que l’on débite sur notre compte, particulièrement:en France, où notre souvenir ne devrait pas être perdu ou dénaturé à ce point,—quant ce ne serait que par respect pour notre fidélité aux traditions de l’ancienne mère-patrie. Les causes les plus évidentes de ces erreurs sont de trois sortes : celle qui provient du besoin que de tous temps ont éprouvé les voyageurs de raconter des sornettes sur les pays lointains; celle qui a pour principe la folle admiration dont l’Europe s’est éprise pour les Etats-Unis, et celle qui repose sur la parfaite ignorance que notre longue séparation du vieux pays de France a fait naître à notre sujet. A ces trois causes s’en rattachent naturellement plusieurs autres, de moindre importance, qui, cependant, n'ont pas peu contribué à nous faire ce que nous sommes aux yeux des Européens.

Sommaire.—Les mots anglais—Les pistes de raquettes.—Oubli général.—La tinette de beurre.—Découverte de Canaan.—On: demande où est situé le Canada.—Le liseur d’affiches.—Les rues de Montréal.—Piqûres d’épingles.— La quarantaine des mentvurs—Le pianiste Kowalski.—Jargon nouveau.— La marseillaise et les Anglais.

Dans un récit de voyage publié par la Revue des Deux-Mondes, où il est parlé du Bas-Canada et des Canadiens-français uniquement, je relève, dans un seul petit chapitre de six pages, les mots suivants qui s’y trouvent sans commentaire ni traduction : Settlement, french colonists, gentry, nobility, grey nuns, lumberer, comforter, raft, Eastern Townships, Red-River, Ship's stores...

Pourquoi l'écrivain ne se sert-il point des mots français correspondant, et dont nous faisons usage ? Evidemment pour produire plus d'effet. Il semble appartenir à une certaine littérature à la mode du jour qui s'exerce à saisir la ‘“ couleur locale ” sur le vif. Et voilà comment ce baragouinage français-anglais cadre si agréabiement avec son texte. Nouvelle manière de nous défigurer. Allez-y gaîment !

La langue anglaise ne s’est point emparé de nous. de dirai même que Paris est moins que toute autre viile eu droit de nous

reprocher quelques anglicismes qui se sont faufilés au Palais et dans les discours des élections. Ouvrons les journaux de la grande capitale ; leurs articles sont lardés de mots anglais, et de mots comme ceux-ci, par exemple,-— je prends au ‘hazard : Waiter, Eating-house, Police News, Sweetheart, Car, Square, Mutton Chops, Hand-Book, Match, Boating, Post-Stamps, Winner, Blue- Books et Yellow-Books (documents officiels des Chambres), Fare, Velvet. etc. J'ai lu quelque part que les parisiens font usage de six cents mots anglais dont leséquivalents en langue française sont connus de tout le monde, et ont plus de grâce que les mots anglais.

D'autres sont moins heureux dans leurs conceptions : Le mot raquette, par exemole, n’est employé en France que pour désigner le petit objet avec lequel on lance lé volant. Un auteur ayant lu que les Canadiens font, en hiver, de longues marches en raquettes, et croyant voir là une faute d'impression, écrivit que, malgré la rigueur de leur climat, les Canadiens se promènent ea jaquette.

“# Voilà ce que l’on dit de nous ‘“ Dans le vieux pays de nos pères ! ”

L'un des rares amis que nous compions en Europe vient de nous répéter que notre souvenir est perdu en France. Le mois dernier, M. Rameau écrivant de Paris à M. Louis-P. Turcotte, auteur d’une histoire politique du Canada sous l'Union (1841-67) lui disait : ‘ J'estime si bien l'intérêt et l'utilité de ce livre que je veux tâcher autant qu’il me sera possible de le faire connaître et d'attirer dessus l'attention de notre public français, mais je n’oserais vous répondre de beaucoup de succès, car non seulement il y atrop peu de gens ici qui s'intéressent à notre vieille colonie, mais il faut même avouer que le nombre des gens qui la connaissent est encore plus restreint qu’il ne serait raisonnable de le supposer.”

Les journaux ont raconté la surprise qu'éprouva un immigrant Irlandais débarqué à Québec, porteur d'une trentaine de livres de beurre, lorsqu'on lui fit voir qu’il pouvait se procurer ici la même denrée dans les prix doux. Le pauvre homme n’en croyait pas s?s yeux, il avait entendu dire tout le contraire dans son pays.

On me répondra peut-être que le moindre personnage de son comté ou de sa ville natale aurait pu le renseigner plus adroitement que de l’induire à emporter.une tinette de beurre dans un voyage de quinze cents lieues.

Non pas! En Angleterre, dans les Trois-Royaumes comme partout ailleurs en Europe, c’est chose excessivement rare qu'un

homme tant soit peu renseigné sur le Canada, même parmi les

fonctionnaires du gouvernement, parmi les ministres du culte, — même parmi les journalistes ! En maint endroits vous ne trouverez pas un individu qui nous connaisse seulement de nom. N'a-ton pas vu paraître, il y a trois ans, un livre, un traité de philologie, signé d’un nom célèbre dans les universités britanniques, un livre où se lit le passage suivant : “ Le mot Canaan, familier à tous ceux “qui lisent la Bible, a été dénaturé par les savarts du continent (d'Europe) qui font précéder leurs études de la langue des peuples de cette contrée par un récit abrégé de la prétendue découverte de ces mêmes peuples. Il ajoutent que le découvreur en question fut un=Français, un nommé Cartier, et que ce pays n'est plus connu que comme le Canada. Cette corruption d’un nom aussi souvent cité dans l’histoire Sainte, est au moins étrange !”

Hé ! brave homme de savant, vous avez du mérite, je le crois bien, mais votre imagination et votre ignorance sont de nature à vous mettre en brouille avec vos meilleurs amis. Le Daily Witiness, de Montréal, n’a pu y tenir, il vous a renvoyé en la terre de Canaan avec sa botte la plus solide.

Qu'attendre de la masse du peuple, lorsque les sommités de la science et de la littérature en savent aussi long! Il nous viendra encore des tinettes de beurre à travers l'océan.

Voici un trait qui se rapproche assez du premie:. Il servira à montrer combien cette ignorance est générale :

‘Rien de plus étrange, me raconte le Révérend Père Pallier, O0. M. I. curé de Saint-Joseph d'Ottawa, rien de plus étrange que la manière dont je fis connaissance avec le nom du Canada. J'avais été destiné aux missions et j'attendais qu'on me désignât le pays vers lequel j'avais à me diriger. Lorsque la n'tification de départ me parvint, je fus fort intrigué d’7 lire le mot “ Canada.” Cétait pour moi un profond mystère. Je me rendis sans retard chez un ancien de notre communauté à qui je confiai mon embarras. Celuici me dit après un moment de réflexion : ce doit être une erreur, — on a voulu écrire “Cana”, cependant, comme c’est vers la Terre- Sainte et que je ne connais aucune de nos missions de ce côté, vous feriez mieux de vous enquérir. Pour ce qui est de “ Canada ”, cela ne signiñe rien. J'étais assez perplexe, ajoute le Père Pallier, car bientôt je trouvai quelqu'un pour me dire vaguement qu'il existait un pays de ce nom, mais où était-il situé ? c'était plus que l’on ne savait. Bref, je ne l’appris que de la bouche de notre supérieur, et encore sans trop d'explications sur la. nature de la contrée. Du moment que c’etait en Amérique, tout était bien, et

‘je me mis en route rêvant de cocotiers, de bananes, de palmiers, de singes, de perroquets, de crocodiles et d’orangers fleuris % plein

janvier. Jugez de ma déception, lorsque je touchai terre......sur t dix pouces de neige ! ”

| Au moins, mon révérend Père, chez vous l’on ne faisait point

(1 profession d'enseigner ces choses-là, comme notre savant de tout à

{l l'heure, et vous n'êtes point sans avoir fait savoir à nombre de vos

compatriotes, depuis que vous êtes ici, ce que nous sommes et com-

F} ment nous vivons, mais soyez certain que le monsieur en question ne se donnera point la peine d’y venir voir ; il est trop content de son livre et trop occupé des nouvelles éditions qu'il en pourrait faire, sans les corriger. Et puis, d’ailleurs, s’il y venait, nous le verrions commettre des exploits dans le genre de ce qui suit:

Un jeune Anglais était parvenu, je ne sais comment, à pouvoir lire et comprendre quelques mots de français ; il se croyait avancé dans cette langue. Quant à prononcer ces mots, il n’en était nas

question : jamais le cher enfant n'avait entendu le son d’une parole il française. Un jour, il vint à passer en Canada. Dès sa première étape, il fit rencoutre d’un ouvrier qui entrait, la pipe allumée, » dans le bureau de la gare du “hemin de fer. ‘ On ne fume päs ci,” dit tranquillement un employé anglais, se servant de sa Iingue. ‘ Comprends pas” dit le Canadien. “ Comprends pas” étaient les premiers mots fraçais que notre voyageur entendait prononcer, il les comprit, et il en fut enchanté,—à-peu-près comme si entendant parler un contemporain des Pharaons, nous avions la bonne fortune de saisir quelques syllabes de son langage. Sur le mur du bureau était collée une affiche écrite en langue française ; notre jeune homme l’indiqua du doigt au Canadien, ‘Je ne sais pas lire,” fit celui-ci avec un mouvement d'épaule significatif. “ Aoh ! ” reprit l’autre, —et il se mit à lire l'affiche à haute voix, pour l'instruction du fumeur. Quand:il eut fini, le Canadien le regarda bien fixement, comme pour se persuader qu'il n'avait pas affaire à un fou, puis il tourna le dos en disant “c’est drôle, c'taffiche ! qui est-ce qui croirait qu'il faut turluter comme cela pour lire l'anglais !...” Il n’avait pu saisir un seul mot de la lecture Pendant ce temps, le voyagecr disait d’un air de commisération : ‘ Quelle race de brutes ! on leur parle leur langue et ils ne la comprennent même pas !”

Je pense que, retourné en Angleterre, il a dû fournir des notes à quelque rédacteur en quête de faits-divers. Et voilà comment on écrit l’histoire !

11 existe un écrivain dont le nom m'échappe, qui a visité Montréal, et qui y a vu de ses yeux les Anglais habitant un côté de la rue et les Canadiens-Français l’autre côté ! Il a remarqué aussi que les Canadiens-Français épousent généralement des Sauvagesses,

Al

mais il ne dit point d’où elles peuvent venir. De la Patagonie, probablement. |

Pour le lecteur européen, il résulte de ces étranges narrations que tout notre pays est encore à l’état sauvage et que l’on n’y rencontre ça et là que des comptoirs de traite, où les pelleteries et le morue se disputent la préséance. Longtemps, nous avons enduré ces piqûres d'épingles, avec l'espoir que les comraunications se multipliant entre l’Europe et l'Amérique, on mettrait un terme à ces inconvenances,—mais rien n’y fait-on croirait au contraire que le mal va empirant, pour fournir de la pâture à la petite presse des grandes villes d'Europe, anssi arnlaudissans-nous la Minerve qui vient de relever le gant :

‘Et dire que nous sommes condamnés à lire des bourdes aussi colossales dans presque tous les ouvrages que les étrangers et surtout les Français, publient sure Canada ! Ts en parlent comme les aveugles des couleurs, comme nous pourrions causer de la Chine et du Japon, en ne consultant que notre imagination. Ces voyageurs qui veulest se rendre intéressants à ieur retour au paÿs, s’'ingénient à justifier à qui mieux mieux le proverbe : À beau men. tir qui vient de loin. Nous ne leur reprochons pas leur ignorance. Qu'ils parlent du Canada comme s'ils n’y avaient jamais mis les pieds, peu nous importe. A ce point de vue, nous ne les regardons que comme des présomptueux qui croient connaître un pays, parce qu'ils l'ont traversé rapidement en chemin de fer et ont arraché quelques informations à leurs compagnons de voyage. Mais au moins, qu’on ne mente pas à plaisir, autrement, nous serons forcés de donner aux voyageurs échoués sur nos rives, un cours d’instruction gratuite et obligatoire sur le Canada et de ne les relâcher que lorsqu'ils nous auront juré de dire la vérité.

“ Parmi ces écrivains de fantaisie se trouve M. Kowalski, qui est venu ici en ‘ournée artistique, il y a quelques années. C'est un excellent pianiste que nous avons eu le plaisir d'applaudir cordialement et auquel sa qualité de Français a valu une réception cordiale dans tout le Bas-Canada. Il a rapporté de son voyage quelques impressions qu’il communique au public, dans un livre intitulé : À travers l'Amérique. C'est un ouvrage assez peu écrit, où l'effort se fait sentir, et rwisselant d'insanités, d'histoires inventées à plaisir et très-ridicules. M. Kowalski se montre d’une grande bienveillance pour les Canadiens-Français, mais malgré ses excellentes dispositions, il fait, sans y penser, un portrait peu flatté de notre société. Devons-nous lui en vouloir ? L’avouerons-nous, M. Kowalski est un artiste, et nous sommes portés à l’indulgence à son égard, Pour lui, évidemment, écrire un livre, c’est lâcher

la bride à son imagination, comme lorsqu'il s'agit d’aligner les croches et les triples d’une barcarolle ou d’une masurka, LE a évidemment pris son pupitre pour un piano, le Canada pour un thème sur lequel il s’est oublié à faire les variations les plus invraisemblables. Nous allons donner une idée de sa manière de faire. M. Kowalski est à Québec, et la scène se passe en été.

“Je me souviens que quand, à la sortie de la cathédrale, nous fûmes présentés à la femme du ministre de....., voici la conversation qui s’ensuivit entre nous et cette dame :

“Monsieur et Madame, nous ferez-vous l'honneur de passer la journée à la maison ? Nous aurons toujours un verre de vin à vous offrir, tout-à-l'heure. J'irai vous quérir (prononcez qu’ri.)

‘Nous accepterons, chère madame, avec le plus grand plaisir.

Et puis, reprit-elle, nous aurons des amusements ; le ministre de l'instruction publique nous lira son dernier rapport aux chambres, sur la question des écoles libres, tout-à-l'heure nous chanterons des rondes canadiennes ; dans l'après-midi je ferai mettre mes deux bidets à la cariole et nous nous embarquerons pour visiter les environs.

“Merci, mada me, pour toutes vos amabilités.

—{est convenn, c'est convenu je vous espérerai (attendrai) à une heure.

‘Nous n'y manquerons pas.

“Mais je vous quitte, car voilà ma flotte qui devale (ma famille qui s’en va), bien le bonjour.

‘__ Au revoir, madame.

Et c’est ainsi que la femme du ministre de....., nous quitta.”

“ Ma flotte qui devale est superbe dans la bouche de Madame X. Mais nous sommes obligés de reprocher à M. Kowalski de tomber dans l'invention. C’est une locution parfaitement inconnue en Canada, autant que la langue verte des faubourgs de Paris. Nous le défions de trouver un Canadien capable de comprendre un pareil jangage. L'ouvrage de M. Kowalski fourmille d'histoires de ce genre. [Il faut l'entendre nous parler de la noblesse en Canada, des de la Galissonnerie, des de Montmorency. Comme le singe qui avait pris le Piré pour un homme, M. Kowalski a confondu la chûte de Montmorency avec une famille noble.

Il n'est pas moins étonnant lorsqu'il parle de cette colère des auglais de Québec, furieux d'entendre jouer la Marseillaise : tandisque les anglais n'adorent rien tant, en musique, que le chant patriotique de Rouget de Lisle.

11 nous semble que tous ces nobles étrangers, oiseaux de passage dans notre pays, devraient nous traiter de façon à ne pas s’exposer

au rire et à la pitié d’un peuple qu’ils jugent si simple et si primitif,”

SOMMAaIRE.—Maigre-échines.—Comment on veut que nous soyons faits.—Jeñne perpétuel.—Les poëles de fonte.—Les ouvriers du Grand-Tronc.—Encore le jeûne.—Où l’on voit que les Canadiens-Français dégénèrent 1?) physiquement.—Les Canadiennes.—Il y a créoles et créoles.—L'avis des medécins.— Ce froid atroce [—

Les dictionnaires, les encyclopédies, les romans apprennent aux Européens que les créoles, surtout les femmes, sout faibles de corps, maigres, grêles, nerveux,—ce qui peut être vrai sous les tropiques, : mais les créoles du Canada n'entrent pas du tout dans la même

tesure !

On comprend à peine la persistance que mettent certains voyageurs à fortifier cette fausse impression. Partis d'Europe avec un plan de livre tout préparé, ils ne peuven! se décider à parler ou à écrire selon la vérité qui leur est apparue dans le cours de leur voyage. Ils prennent, par çi par là, quelques traits qui s'adaptent assez bien au plan arrêté d'avance ; ils ferment résolument les yeux sur toute autre chose. Je pourrais nommer plusieurs écrivains célèbres, —et M. de Toqueville tout le premier,—qui ont travaillé, sans avoir l'air de s’en apercevoir, d’après cette synthèse à rebours.

Je me borne à deux citations. Il serait facile de les multiplier. Anbury, officier anglais, écrivait en 1776 :

‘* Les Canadiens sont très-propres dans leurs maisons et soigneux pour tous les détails de leurs fermes..Leur nourriture, qui n’est presque composée que de lait et de légumes, et le grand nombre de Jjeûnes que leur religion leur prescrit, les rendent maigres et fluets. Ils sont petits de taille, et ont le teint basané” Ailleurs, il dit que la pâleur des Canadiens est causée par l'usage des poëles de fonte que l’on chauffe à outrance.

Mais voici un observateur plus moderne :

‘* Les ouvriers Canadiens-français employés à la construction du Grand-Tronc ne rendaient aucun service, excepté dans les ouvrages légers, faute de posséder la force physique nécessaire pour les labeurs ardus. Ils pouvaient bien décharger des voitures, mais non pas les charger, etils ne pouvaient résister aux travaux d’excavations. Et même au déchargement, ils ne pouvaient pas tenir toute la journée, comme font par exemple les matelots anglais. On ne parvenait à les employer qu’en les laissant monter sur les charges qu'on allait décharger ailleurs ; ils revenaient ainsi sur

les wagons allèges et se trouvaient reposés, Ce mode de travail leur permettait de tenir plus assidûment à la besogne. Ils ne pouvaient travailler un peu fort pendant pius de dix minutes sans être obligés d'abandonner la partie. Ce n'est point par paresse qu'ils en agissent ainsi, mais pour cause de faiblesse corporelle, Ils sont de petile taille et mal nourris. Ils ne vivent que de légumes et goûtlent très-rarement de la viande”

Cette dernière citation est empruntée à la Vie de M, Brassey, publiée l'année dernière à Londres, par l’un des secrétaires du Conseil-Privé de la reine, sir Arthur Helps.

Répondre à ces histoires de légumes et à ces accusations de dégénérescence physique est peine perdue, car s’il est un peuple en qui la force musculaire, la vitalité et la somme de résistance à la fatigue dépassent la mésure ordinaire, c'est le Canadien-français. La statistique nous enseigne que de soixante et dix mille âmes que nous étions il y a un siècle, nous comptons maintenant un million et demi, sans aucun secours du dehors. Hier encore, je lisais dans un journal, qu’une simple paroisse, l’Assomption, vient d'être témoin du renouvellement (la cinquantième année) de mariage de quatorze couples à la fois ; cela va parfaitement avec le fait de ce cultivateur des environs de Québec qui, au dire du même journal (et je le crois) a porté au baptême son trentième enfant accompagné par vingt-six de ses aînés. Des familles de vingt enfants se rencontrent dans toutes nos paroisses ; rendu au vingt-sixième, la coutume est de donner celui-là au curé, qui l’adopte et le fait instruire. 3

Charlevoix écrivait, il y a cent cinquante ans : ‘Les femines canadiennes n’apportent ordinairement pour dot à leurs maris que beaucoup d'esprit, d'amitié et d'agrément ; Dieu répand sur les mariages, dans ce pays, la bénédiction qu'il répandait sur ceux des patriarches.”

Il est vrai que l'européen transporté sous l'équateur, dans les régions intertropicales, languit et meurt souvent sans laisser de postérité, ou que celle-ci s'éteint au bout d’un petit nombre de générations, mais quand les savants se mêlent d’argumenter, il devraient se mettre dans la tête que tous les pays ne sont pas situés sous la ligne ot que le climat du nord produit des effets assez peu semblables à ceux des pays où fleurit l’oranger.

Le docteur Hingston, de Montréal, a écrit récemment : ‘“ La santé des habitants canadiens est telle que je conseillerais aux jeunes médecins de France de ne point aller chercher de patients dans la province de Québec. En examinant l'état actuel des Canadiens-français, on a la preuve de ce que peuvent produire le

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