‹ Le Canada et les Basques [microforme]Chapitre 3 sur 5 · LE LABRADOR · texte numérisé non relu

LE LABRADOR

Le golfe Saint-Laurent était-il fréquenté avant Ja prise de possession de Jacques-Cartier ?

Oui, cela est incontestable. Cartier écrivant, pendant qu'il est sur la côte du Labrador, à son premier voyage en 1534, rapporte ceci: “ Nous advisämes une grande nave qui estait de la Rochelle, laquelle avait la nuit précédente passé outre le port de Brest,” aujourd'hui Old Fort, “ où ils pensaient aller pour pescher.”

Les gens de la Rochelle connaissaient donc depuis un temps immémorial les côtes du Labrador, ainsi que celles de Terreneuve, où les attiraient les avantages de la pêche à la morue; mais ils n'étaient pas les seuls à exploiter ces parages de brumes, de richesses et de mystères.

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Les Basques avaient aussi un pied à Terreneuve, et une série de pièces intitulées Jugements d'Oléron. P. 151-152 contient ce curieux commentaire :

“Les grands profits, et la facilité que les habitants ‘“ de Capbreton près Bayonne et les Basques de Gui- ‘“ enne ont trouvé à la pescherie des balènes, ont servi “ de leurre et d’amorce à les rendre hasardeux à ce “ point, que d'en faire la queste sur l'Océan, par les “ longitudes et les latitudes du monde. A cet eflet ils “ ont cy-devant équippé des navires pour chercher le “ repaire ordinaire de ces monstres. De sorte’ . sui- “ vant le grand et le petit havre des morucs, les terres “ de Terre-neufve, de Capbreton et de Bacaleos * (qui “Cest à dire morue en leur langage).…....où c’est que les “ mers sont abondantes et foisonnent en balènes. ”

Puis, continuant leurs commentaires, les Jugements d'Oléron ajoutent que “ Corneille Wytfliet et Anthoine “ Magin, cosmographes flamands, ensemble F. Antonio S, Roman, Monge de San Benito,” Historia general de la India, lib. 1. cap. 2. page 8, — avouent “ que le “ pilote, lequel porta la première nouvelle à Christophe ‘ Colomb, et lui donna la connaissance et l'adresse de “ ce monde nouveau, FUT UN DE NOS BASQUES TERRE- “ NEFVIENS. ”

Lescarbot, le gai compagnon de Samuel de Champlain, parlant à son tour de l’étymologie du nom basque donné jadis à l’île de Terreneure, écrit :

‘“ Quant au nom de Bacalos, il est de l'imposition de ‘“ nos Basques lesquels appellent une morue bacaillos, “et à leur imitation, nos peuples de la Nouvelle- “ France ont appris à nommer aussi la morue bacaillos, “ quoiqu’'en leur langage le nom propre de morue soit

* L'orthographe véritable du mot est bacalao : j'ai cru devoir conserver à ce mot l'épellation que lui donnent les anciens auteurs que je cite.

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“apegé. Et ont dès si longtemps la fréquentation des ‘ dits Basques QUE LE LANGAGE DES PREMIÈRES TERRES ‘ EST A MOITIÉ DE BASQUE ! ”

D’après de semblables traditions, et placés en face de pareilles affirmations, il est diflicile de conciure à la découverte du Labrador et de Terreneuve par les Portugais et les Anglais. Cette gloire revient aux Bas ts.

Voilà, paraît-il, comment ils y seraient arrivés.

En prenant une carte de l'Atlantique Gu Nord, et en étudiant la marche des courants maritimes, le comte de Premio-Real, consul général d'Espagne au Canada, croit avoir résolu ce problème, solution qui, si la preuve est vraie, ferait tout autant l'honneur des Basques français que des Basques espagnols *. Un courant polaire, assure-t-il, vient se heurter sur l'Islande, et là, se divisant, frappe, d’une part, la côte du Labrador aux environs de Belle-Isle, pendant que, de l’autre côté, il se dirige vers la baie de Biscaye. Il se forme alors un mouvement elliptique, je l'appellerai le courant basque-canadien, me disait le comte, qui va et vient du fond du golfe du Lion à l'entrée du détroit de Belle-Isle, et qui varie de vitesse et de direction suivant l’époque de l'année. Un courant atmosphérique s’assimile à ce courant maritime ; et presque toujours, lorsqu'il se produit une tempête sur la partie des côtes d'Espagne baignée par la baie de Biscaye, le contre-coup se fait sentir à l'entrée du golfe Saint-Laurent. Ceci étant posé, le comte de Premio-Real conclut en disant qu'un navire basque, entraîné par la double action du courant maritime et du courant atmosphérique, aura suivi l’ellipse : que pourchassé par la tourmente, il serait venu s'abriter près d’une côte inconnue ; que son équipage, autant pour s'amuser que pour se ravitailler, y aurait pris de la morue, et que ce

* l'ide page 6.—EL C. De P-R,

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jour-là, Terreneuve aurait reçu de ces pionniers du hasard le nom de Baralao.

L'existence du courant basque-canadien, une fois prouvé au monde savant, l'hypothèse du comte de Premio-Real devient irréfutable. Dès lors, les Portugais et les Anglais seront forcés d'abandonner aux courageux pêcheurs de la Biscaye leurs prétentions à la découverte de Terreneuve et du Labrador. Quant à nous, Canadiens-français, soyons sans crainte: la gloire de Jacques-Cartier ne saurait s'amoindrir au contact de celle qui reviendra alors à ces humbles matelots, et la “ descouverture” du Canada reste toujours assurée à l'intrépide capitaine malouin.

La question soulevée par la théorie du courant besque-canadien, telle que poste par le comte de Premio- Keal, vaut la peine d’être mise à l'étude par ceux à qui la fortune et les loisirs permettent de s'occuper et de mener à bonne fin d'aussi grands travaux historiques. Quant à moi, qui ne suis pas appelé à me prononcer sur un aussi grave sujet, je me contente de répéter ce que Parkman disait dans ses Pionniers du Nouveau- Monde :

“ Ni dans la langue primitive des Basques le mot bacaleos veut dire morue, et que Cabot, le découvreur anglais, l'ait trouvé en usage parmi les habitants de Terreneuve, il est difficile d'éluder la conclusion que les Basques y ont été avant lui.”

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