DISCOURS DE MONSEIGNEUR D'ANTHÉDON
Estote fortes in bello et pugnate cum antique serpente (Lithurg, cath.)
Soyez forts dans la guerre et combattez l'ancien serpent.
L'ÉGLISE CATHOLIQUE EST UXE SOCIÉTÉ MILITANTE, CHAQUE CHRÉTIEN EST UN SOLDAT.
Monseigneur, Mes chers frères,
La terre entière est un vaste champ de bataille, et la vie do l'homme y est une guerre continuelle. C'est là une vérité que le saint homme Job proclamait solennellement il y a di\jà plus de trois mille ans. Or s'il est vrai de dire de l'bomme en général que son passage ici-bas n'est cpi'unc suite de combats, c'est surtout du chrélien qu'il faut affirmer cette vérité. La lutte est tellement essentielle à sa condition de membre de l'Eglise, que l'idée de lutte vient tout naturellement à la jionsée, quand on veut le définir. Un chrélien, le chrélien complet, le chrélien parfait, c'est un sohlat. Tel est renseignement du catéchisme catholique. Telle est la vérité que chaque pasteur s'elforco de graver en caractères inelTar^ables dans l'ànic du fidèle, lorsqu'il le prépare à la réception du grand sacrement qui développe et perfectionne la vie surnaturelle, par une communication plus abondante des dons de l'Espril-Saint. Il lui enseigne avec soin que la contirmalion, en le
rendant parfait chrclicn, le fait en môme temps soldai de Jésus-Clirist, etl"obligo, par conséquent, à confesser le nom et à soutenir les intérêts sacrés de son divin Maître, môme au prix de sa vie. Aussi le grand Apôtre des nations, arrivant à la fin de sa course, résume-t-il l'ensemble do sa vie par ce mol bien connu : Donum certamen cerlavi, « J'ai combattu le bon combat. » (2 Tim. 4-7.) Le môme apôtre écrivant à son cher disciple Timoliiée, lui dit : Labora sicul bonus miles Chrisli, • Soutiens le dur labeur d'un bon soldat de Jésus-Christ, i II lui rappelle dans le môme endroit qu'il n'y aura de couronné que celui qui aura légitimement combattu. Non coronalur nisi légitime certaverit (2 Tim. 2-b). Celte doctrine du grand aimlre n'est (|ue le commentaire des paroles du Sauveur. Nolile arbilrari quia pacem venerim miltere in lerram : non vcni pacem inillere, sed gladium. * Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée. > (Math. 10, 14).
Il n'est donc pas étonnant qu'une société dont tous les membres sont soldats, qui a reçu de son Fondateur le glaive pour combattre, soit essentiellement une société militante ; et tel est le nom de l'Eglise Catholique ici-bas, l'église militante.
Disons de suite comment elle fait la guerre, sur quels champs de bataille ses enfants sont appelés à combattre.
COMMENT L'ÉGLISE KAIT LA GUERRE ET QUEL EST LE CHAMP DB BATAILLE DU CHRÉTIEN.
Le chrétien, ce soldat de Jésus-Christ, doit, comme tout bon et fidèle soldat, combattre i)0ur les intérêt? de son roi ; et il y a surtout trois champs de bataille, oîi il doit s'avancer et combattre vaillamment.
Le premier est en lui-même, en son âme. C'est là d'abord qu'il aura à soutenir la guerre, pour y établir le règne de Dieu, son Souverain Maître ; guerre pénible, guerre sans trêve, mais guerre nécessaire. En vain aurait-il la prétention d'étendre le royaume de Dieu à l'extérieur, et de le défendre contre les ennemis qui l'y attaquent, si son âme était captive, ou en la puissance de ses ennemis ; cela va de soi.
Les deux autres champs de bataille sont à l'extérieur. Dans le second, le soldat doit combattre pour établir et étendre le royaume de Dieu, c'est-à-dire l'église catholique, à laquelle toutes les nations ont été données en héritage. C'est ce combat que livrèrent les Apôtres et que soutiennent encore les pasteurs régulièrement constitués chez les nations chrétiennes, et les missionnaires légitimement envoyés chez les peuples infidèles ; combat bien douloureux quelquefois, dans lequel le sang chrétien a coulé en abondance ; mais aussi combat bien glorieux pour l'Eglise, par les éclatants triomphes qui l'ont couronné, et les millions de ses enfants qu'il a fait monter au ciel, la palme à la main et la tète ceinte de la couronne de l'immortalité.
Enlin le dernier champ de bataille est celui où le royaume de Dieu, attaqué par un injuste agresseur, doit être défendu les armes à la main. C'est celui où viennent de s'immortaliser les glorieux vainqueurs de Mentana et deMonie-Rotondo; c'est celui où les victimes du guet-apens de Castellidardo ont cueilli la gloire des héros et le mérite des martyrs.
C'est celui où les valeureux croisés, nos ancêtres, allaient défendre la civilisation chrétienne de lEurope, en refoulant vers l'Asie et l'Afrique la barbarie musulmane; c'est celui enfin, Monseigneur et mes chers frères, vers lequel l'élite de la jeunesse du Canada catholique ici présente, est poussée en ce moment, par une ardeur digne de tout éloge, par un dévouement admirable, à voler, les armes à la main, à la défense de la cause de Dieu personnifiée dans le chef vénérable de la catholicité. Notre Saint Père le Pape, le glorieux Pie IX. Etablir dans son âme le règne de Dieu, l'étendre et le propager avec zèle au dehors et dans le monde entier, le défendre avec un courage indomptable lorsqu'il est attaqué, voilà en trois mots et la tâche du soldat chrétien, et les champs où doit se faire la lutte.
La circonstance à jamais mémorable de ce jour me semble bien propre à vous parler de cette remarquable vérité, à vous l'exposer sous ce dernier point de vue, surtout, sous lequel nous avons assez rarement l'occasion de l'envisager. Car ce n'est pas seulement dans l'ordre purement spirituel et invisible que le chrétien est soldat de Jésus- Christ : que l'Eglise est comme une armée rangée en bataille : non, ceux qui l'entendraient ainsi, n'auraient de la vérité qu'une idée incomplète et seraient certainement dans une bien grande erreur.
L'Eglise catholi([ue, qui est le royaume de Dieu ici-bas, est nécessairement une société visible ; Non polest abscondi civilas supra moniem posila, et les chrétiens, membres de celte société, doivent aussi, même dans l'ordre visible et temporel, soutenir ses intérêts au prix des plu? grands sacrifices et de la vie même, et défendre son existence et son intégrité contre tout injuste agresseur. C'est ainsi que l'ont toujours compris nos pères dans la foi, depuis les temps apostoliques jusqu'à nos jours.
Etudiée à ce point de vue, celte vérité jettera une grande lumière sur l'époque où nous sommes, et nous aidera à apprécier, à leur juste valeur, les événements du jour. Mais avant de commencer à développer ce sujet, j'aime à vous faire remarquer que l'Eglise n'attaque jamais: mais qu'elle peut se défendre quand elle est attaquée, qu'elle peut réclamer en effet ses droits, quand on les a usurpés. Dans la défense que l'Eglise est obligée de faire de ses droits, elle ne sait guère opposer en général qu'une résistance passive, si l'agression ou l'usurpation vient d'un pouvoir légitiment constitué ; mais elle ne craint pas d'opposer une résistance active, elle repousse la violence et l'usurpation par la force, si l'agression vient d'un pouvoir usurpateur et illégitimement constitué; à plus forte raison, si l'agression vient d'un pouvoir révolutionnaire cl qui n'a aucune apparence de légitimité, comme dans le cas présent, en Italie. C'est ce qui sera démontré clairement dans la suite de ce discours.
J'aime encore à vous faire remarquer en passant, ce que je considère comme un devoir, mes chers frères ; c'est que nous devons rendre au Seigneur les plus vives et les plus sincères actions de grâces pour la longue paix qu'il a daigné accorder à notre chère patrie, et pour la liberté dont il a plù à sa divine miséricorde de nous faire jouir dans l'exer'^ice de notre sainte religion. Laissez-moi vous le dire en quelques instants, puis nous continuerons noire étude.
LES CANADIENS DOIVENT REMERCIER DIEU DE lyA. LONGUE PAIX DONT ILS ONT JOUI.
Doi»uis plus d'un demi-siècle nous avons été, sous io double raj)ijort de la paix et do la liberté, le peuple le plus favorisé delà terre, je n'hésite pas un moment à le dire. Pondant que la guerre déchaînait ses fureurs chez les grands peujjles, aux mains desquels la divine Providence semble avoir conlié les destinées du genre humain, le petit peuple du Canada, modestement assis sur les bords de son grand fleuve, a toujours ])u écouler, avec un cœur tranquille, gronder dans le lointain ces épouvantables engins do destruction, que le génie moderne s'est évertué à inventer pour aider la mort à moissonner plus eflicaccmenl sur les champs do bataille. Pendant que dans {l'extrême orient, la Chine, le Tonking, la. Corée et le Japon, le sang des martyrs coulait à flols; pendant que le feu de la guerre embrasait les deux" Amériques, et tour-à-lour i)resque toutes les provinces de l'ancien continent ; toujours, nous avons joui de la liberté religieuse la plus i)arfaite, à un point f[u'il nous semble, à nous. Canadiens, que l'état de paix soit l'état normal de l'homme et surtout de l'homme chrétien ici-bas. Mais ne nous y trompons point, c'est le contraire qui est vrai. Le chrétien est avant tout soldat, et un soldat toujours ])rèt à l'action; l'Eglise est une armée rangée en bataille et son état normal n'est pas, ne saurait être le repos; c'est positivement, au contraire, l'état de guerre, nous l'avons déjà dit. La longue ])ériode de paix dont nous jouissons depuis plus de deux générations, est certainement ici une exception que la divine Providence a voulu l'aire en faveur du peuple canadien, pour le récompenser, sans doute, dos luttes héroïques que ses pères ont soutenues avec tant de dévouement, et peut-être pour lui donner le temps de prendre racine et de se développer sur le sol qu'ils ont arrosé de leur sang, et qu'ils lui ont légué avec l'héritage sacré de leur foi. C'est là, je le répète, une insigne faveur dont nous devons nous montrer, surtout en ce temps-ci, sincèrement reconnaissants.
LE CANADIEN DOIT PRENDRE PLACE DANS LE CAMP DE DIEU ESPÉRANCE POUR L' AVENIR.
Quoiqu'il en soit, ne nous faisons point illusion : le peuple canadien subira, comme tous les autres peuples, la grande loi de l'humanité déchue ; il lui faudra prendre jiart à la grande guerre que les nations, aussi bien que les individus, doivent soutenir contre l'ancien serpent. Je vais essayer de vous montrer dans la suite de cet entretien, mes chers frères, quel est le poste que la divine Providence a visiblement assigné,au peuple du Canada ,dans les combats qu'il doit soutenir pour la cause de Di«u. Nous verrons combien sont consolants pour les cœurs sincèrement catholiques et canadiens, et combien sont rassurants pour notre avenir religieux el national, sur ce continent, le
dévouement admirable rie noire jeunesse, et Tclan spontané de toutes les populations de la province, en faveur de la cause religieuse par excellence à cette époque, celle du Pouvoir Temporel du St. Siège. Ce dévouement, cet élan, sont une preuve sans réplique que le peuple canadien na pas encore (ailli à sa mission, malgré les quelques défections qui ont si sensiblement allligé et aflligent encore l'Eglise du Canada. Ur èlre fidèle à sa mission, pour un peuple aussi bien que pour un individu, c"t.'St la jilus sure garantie de la protection divine dans sa marche vers laccomplissemenl de ses destinées. C'est là une vérité de fait, que l'exiiérience a cent fois confirmée et qui n'a pas besoin dautres preuves.
Puisfpie lEglise est une armée rangée en bataille, que chaque chrétien est un soldat, et que la solennité présente n'est qu'une préparation à un grand et prochain combat, examinons, dans la première partie de ce discours, les luttes passées de l'Eglise, en remontant jusqu'à leur origine môme, pour nous faire mieux juger les temps que nous trav.Tsons; dans la seconde partie, les luttes actuelles, telles qu'elles se déroulent à nos regards, en leur extrême gravité ; enfin, dans la troisième partie, la part qu'y doit prendre la population catholique de notre heureuse patrie.