EN ROUTE
Trois membres du Comité accompagnaient le premier détachement des Zouaves, entre autres MM. C. A.Leblanc et Jos. Royal. Ces messieurs devaient les suivre jusqu'à New-York et ne les laisser que lorsque les Zouaves seraient à bord du 5^. Laurent, et que le vaisseau lui-môme se serait éloigné des rives américaines.
Nous empruntons au Nouveau-Monde le récit que ce journal a publié du voyage des Zouaves à New-York, jusqu'au moment de leur départ (1).
Les Zouaves arrivèrent à la gare Bonaventure
après mille peines et mille misères. Une foule de plus de 20,000 personnes accourues pour les acclamer leur fermait le chemin par son afiluence compacte. Ils furent ainsi plus de cent trente qui traversèrent, le bagage au dos, le chapelet dans le cou, la main serrée, par tout le monde, l'espace compris entre la rue et le convoi fumant qui les
(1) Cet écrit est dû & M. Joseph Royal, rôdactenr-en-chef du youveau- Monde et l'un des secrétaires du Comité Canadien des Zouaves Poutiâcaox.
attendait. Les cloches de la ville sonnaient, le soleil était resplendissant, et de minute en minute les vivats de la rue répondaient aux acclamations de l'enceinte de la gare. Un grand nombre pleuraient, le voyage est si long ! Les Zouaves se montrèrent héroïques et leur contenance fut impassible. Ils consolaient leurs parents et leurs amis. Tout à coup, à trois heures et demie, le signal est donné, le convoi s'ébranle et nos Zouaves, la tête nue, entonnent VAve Maris Stella !
De temps à autre, le train traversait une rue toute couverte d'hommes, de femmes et d'enfants acclamant les Zouaves, leur souhaitant bon voyage et cherchant à les voir. Des chants, des hourrahs leur répondaient, et on s'étonnait de ne trouver que la gaieté et le contentement là où on s'attendait à voir éclater la douleur et la tristesse.
Plusieurs amis et parents des Zouaves avaient voulu les accompagner jusqu'à St. Jean ; on y arriva bientôt. Il y avait grande foule à la gare ; les bannières des Sociétés flottaient au vent : c'était une réception en règle. On fit descendre aussitôt le drapeau des Zouaves, escorté d'un petit déiachement ainsi que de l'aumonier, et M. Gharland, avocat, en l'absence du maire de la ville, lut l'adresse suivante qui fut à plusieurs reprises couverte d'applaudissements :
Zouaves Ponlilicaux,
Permettez aux catholiques de St. Jean de vous dire quelques mois à voire passage au milieu d'eux.
Deux des noires sont parmi vous ; puis, c'est bien ici qu'il faut sedire adieu ; car à une prochaine élape, vous serez déjà sur une terre étrangère ; vous aurez perdu de vue lout ce vous avez aimé depuis l'enfance.
Mais vous et les êtres chéris que vous laissez, vous vous consolerer en songeant que bientôt vous serez au service de Celui pour lequel il faut tout quitter : famille et patrie. Car la cause du Pape, c'est bien la cause de l'Eglise, la cause de Dieu.
Vous allez servir Dieu, jusqu'à l'immolation de votre vie, s'il le faut,, en défendant les droits les plus respectables et les plus anciens qui soient au monde. Vous ne soutiendrez pas seulement le catholicisme dans la personne de son Chef, mais vous soutiendrez l'ordre et le droit de propriété, dans leur représentant le plus vénérable sur la terre.
Si la foi peut transporter les montagnes, que ne pourra pas faire unearmée peu nombreuse, il est vrai, mais recrutée dans le monde catholique lout entier, parmi les hommes au cœur généreux et à la foi vive ; une armée qui ne sera pas étrangère cependant, et qui combattra pour ses foyers ; car Rome est bien une patrie pour tous les catholiques.
Partez donc avec une sereine confiance et un indomptable courage:
pour la défense de l'Eglise et la gloire de votre pays. Nous vous suivrons par le cœur et par la pensée dans votre noble carrière. Tous les jours, des milliers de supplications s'élèveront pour vous vers le Ciel. Vos pères et vos pasteurs vous ont bénis ; vos mères et vos sœurs, en vous pressant sur leurs cœurs, vous ont offerts à Dieu avec cette sublime résignation de la femme chrétienne ; bientôt vous inclinerez vos fronts sous la bénédiction du représentant de Dieu et vous vous relèverez invincibles. Vous ne redouterez ni les glorieuses blessures, ni même une glorieuse mort ; tombés martyrs sur les sommets de la catholicité, ne seriez-vous pas plus près du ciel ? — Aimez Dieu et allez voire chemin !
St. Jean, 19 février 1868.
M. raumônier Moreau répondit au nom des Zouaves, et le fit avec beaucoup de bonheur et d'à propos; il parla surtout de leur belle mission, disant qu'ils se rendraient dignes du pays qui les envoyait, dignes de la cause à laquelle ils s'offraient.
Le train se remit en marche, la population de St. Jean acclama les Zouaves qui entonnèrent le Laudate Dominum ■omnes génies^ laudate eum omnes populi.
M. Louis Beaudry, qui était venu accompagner ses autres collègues, MM. G. A. Leblance et J. Royal, et les Zouaves, se sépara de nous à St. Armand ; les Zouaves lui dirent adieu en criant trois vivats en son honneur.
Cependant, chacun s'arrangeait dans son coin ; les uns lisant, les autres écrivant ; on se montrait les cadeaux et les souvenirs du départ; on fumait, on causait et on riait dans plusieurs groupes; sur quelques sièges on chantait à demi- voix ; plus loin on feuilletait les trois brochures distribuées aux Zouaves, la Démonstration; Aux Zouaves, Dernier Adieu^ et l'allocution finale de Mgr. de Montréal ; -on s'entretenait des événements de cette grande journée <jue l'on achevait sur le sol étranger. Car, déjà, la vapeur emportait au loin nos Zouaves à travers les campagnes américaines. Partout régnait la bonne humeur, l'entrain, les bonnes dispositions. De temps à autre passait l'aumônier, liant connaissance avec ses braves jeunes soldats, ou .quelque membre du Comité, porteur d'un ordre ou d'une lettre pour un Zouave.
Le souper eut lieu et tout le monde tira de son havresac de quoi satisfaire son appétit. Les rations furent largement entamées.
Vers huit heures, le silence se fit dans les chars, et les Zouaves se mirent à réciter le chapelet. Jamais je n'oublierai ce spectacle donné si spontanément, si simplement, de
ses convictions. Je retrouvais là l'ancien croisé dans toute sa foi naïve et forte, le Hollandais de nos jours traversant toute l'Europe en chantant des cantiques, pour voler à la défense du Saint Siège ; et, certes, je n'avais rien à envier aux vieux pays ; nos Zouaves Canadiens les valaient, les égalaient. Je pensai à nos évoques, à nos prêtres, a nos généreux citoyens, qui envoyaient ces jeunes soldats, et je me réjouis pour eux de leur succès, de leur choix, et de ma foi et de mon pays qui produisent de tels hommes.
La nuit arrivée, chacun de s'arranger comme il le put, des sentinelles furent postées à la garde des portes des chars, afin d'empêcher les accidents, et tout le monde tâcha de dormir.
On se réveilla le lendemain matin dans les montagnes du Vermont. Evidemment on courait vers le midi, la neige diminuait et le froid aussi.
A un certain endroit, le train qui était en retard de plusieurs heures, dut attendre le passage d'un autre convoi; nos Zouaves en profitèrent pour descendre des chars et aller se rafraîchir la figure et les mains dans la neige.
Le dîner eut lieu à Springfield ; déjà les rations de plusieurs étaient épuisées et il fallut y pourvoir ; tous les sandwiches du restaurant de la gare y passèrent sans suffire, car les membres du Comité, après avoir demandé à chacun ce qu'il avait eu pour dîner, trouvèrent à partager largement leurs propres provisions de voyage.
Il y a une certaine population canadienne à Springfield; le président de la Société St. Jean- Baptiste du lieu, M. Lapierre, ayant appris notre arrivée se hâta de venir nous voir, et nous assura que les Zouives auraient eu une réception, si leur passage eût été connu.
Pendant que l'on attendait ainsi le moment du départ, un Américain respectable par sa mise et ses manières, s'approcha du Zouave en faction près du char et lui demanda ce qu'il était et où il allait ainsi.
— Je suis du Canada, répondit ce dernier, et je m'en vais à Rome, avec cent trente-cinq autres de mes compatriotes, m'enrôler sous les étendards du Saint-Père.
— Sans doute, reprit l'Américain, la prime d'engagement doit être fort élevée pour vous déterminer ainsi à tout quitter pour faire un si long voyage. Quelle est votre solde ?
— Nous allons à Rome, répond le Zouave, à nos propres
\ii LE CANADA ET LES
frais ; nous|ne touchons aucune prime d'engagement ; nous apportons même au Saint-Père de quoi subvenir à toutes nos dépenses. Nous allons combattre pour l'ordre et le salut du monde chrétien ; qu'avons-nous besoin de prime et de solde ?
— Braves jeunes gens, que Dieu vous bénisse, reprit l'Américain, les yeux tout mouillés de larmes.
De Springfield on manda l'arrivée des Zouaves par le télégraphe au R. P. Loysance, supérieur du collège de St. François-Xavier, à New-York.
Bientôt le train se mit en marche, et quelques heures après, les lumières de la grande cité de New-York se laissaient distinguer, la locomotive cédait le pas à des attelages de chevaux, et tout le monde débarquait eu bon ordre et en silence au dépôt du chemin de fer de New- Haven. Sa Grandeur Monseigneur Pinsonnault et le R. P. Loysance nous attendaient. Les escortes de bagage furent organisées, on divisa le détachement en deux, on forma les lignes, et nos Zouaves s'acheminèrent vers le collège St. François-Xavier, situé à près d'un demi-mille.
En arrivant, on les fit monter dans la grande salle académique de l'institution, l'appel des hommes eut lieu, chacun se fit un bout de toilette et les tables se dressèrent. Le souper eut lieu à neuf heures et demie du soir. Ceux qui. voulurent écrire, en eurent le loisir avant de se coucher.
La salle académique du Collège St. François-Xavier est très-vaste et bien chauffée. Il est vrai que nos Zouaves n'eurent point de matelas ni d'oreillers pour se coucher ; mais ils avaient leur couverte et leur havresac, et bientôt, lorsqu'après la prière du soir, l'ordre de faire silence fut donné, ils prouvèrent par des ronflements sonores qu'ils ne craignaient point la vie dure de la caserne.
Tous cependant ne dormirent pas; plusieurs obtinrent d'écrire une dernière lettre au pays, et lorsque le lendemain je passai dans les rangs pour recueillir les lettres, je fis une moisson qui aurait rempli de joie le plus ambitieux des facteurs de poste.
Un certain nombre de ces lettres étaient écrites au crayon; quelques unes contenaient des objets envoyés comme souvenir du départ de la terre d'Amérique ; on était joyeux de pouvoir faire ce dernier adieu.
Après le déjeûner, les Zouaves descendirent à la messe qui fut célébrée pour eux dans l'Eglise du Collège par Sa Grandeur Mgr. Pinsonnault. Dès que Sa Grandeur, qui
réside à Albany, avait su l'arrivée des Zouaves, Elle n'avait pas hésité un seul instant à se rendre à New-York pour saluer ces braves enfants du pays et venir les bénir une dernière fois avant de s'embarquer pour l'Europe.
Les Zouaves chantèrent à la messe plusieurs cantiques avec un ensemble et un effet magnifiques : VAve Maris Stella^ le Je mets ma confiance. Vierge en voire secours, sur l'air de Partant pour la Syrie, le Nous vous invoquons tous, sur l'air du God Save the Quecn, et quelques autres excitèrent l'admiration. L'orgue accompagnait et le chœur était dirigé par le zouave Edmond Fréchette.
Après la messe, Monseigneur Pinsonnault s'adressa d'abord en anglais aux nombreux élèves du collège et à l'assistance des adèles. Sa Grandeur expliqua le but et le caractère de l'expédition de ces jeunes gens venus à travers des centaines de lieues pour prendre la mer et se rendre à Rome. Sa Grandeur fit la louange de leur zèle et de leur foi catholique et demanda en terminant à tous de prier Dieu pour donner à ces soldats du Christ de rester fidèles à leur religion et de rempUr leurs nouveaux devoirs.
Le distingué prélat prit ensuite la parole en français.
Mes chers enfants, mes bien-aimés compatriotes, dit-il, en s'adressant aux Zouaves, — je ne saurais vous dire combien je suis heureux de pouvoir vous dire quelques mots au nom de la Beli<îion qui nous a faits tout ce que nous sommes, au nom de la Patrie dont vous et moi sommes les heureux enfants. Il vous a été donné de concourir à l'accomplissement d'un grand mystère, et il importe que vous en ressentiez tout le poids de môme que toute la gloii'e : Vohis dalum est scire mysleriuin Dei, cxleris aulem in parabolis. Vous allez travailler à l'œuvre de Dieu, vous allez défendre le pouvoir temporel, vous vous sacritiez pour une cause faible en apparence, vous n'espérez rien en ce monde ; c'est pourquoi personne ne vous comprendra. Vous serez vous-même un nystcre; voire dévouement sera un mystère pour le plus grand nombre. Ouvriers dans le plan divin, vous voulez vous associer à la vérité de Dieu qui soutient l'Eglise et qui a triomphé du monde païen par l'esprit d'abnégation, de dévouement et de sacrifice. On avait cru le souille des convictions éteint, l'antique chevalerie morte avec le dernier croisé du moyen-àge, ensevelie à jamais sous les préoccupations de la matière et les jouissances de la civilisation moderne. Voyez : Dieu parle, et les cœurs s'enflamment d'un bout du monde à l'autre, en Europe, en Amérique, au Canada. Partout la jeunesse se lève et dit : f Nous voici, prêts à défendre le St. Siège ; nous ne demandons ni solde, ni pillage, ni places. > Eh ! bien, mes chers et bien-aimés compatriotes, c'est là le mystère que vous vous êtes chargés de porter par le monde en vous consacrant à la sainte Eglise comme vous l'avez fait. On envie votre bonheur, et on a raison; car vous êtes les prémices du Canada, de mon pays, dans ce grand mouvement. J'en remercie le ciel et Je suis tout glorieux de notre Canada.
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Je le repèle, dans cet empressement universel des hommes à chercher leurs Intérôls et leurs plaisirs, à épouser la cause du plus fort, à s'attacher aux plus gros bataillons, votre conduite paraîtra étrange; vous ferez aux yeux de ces hommes une folie; vous serez, un mystère, car Dieu ne dévoile pas ses vérités à tous. Tâchez donc de vous rendre dignes de ce choix divin, de cette noble mission. Correspondez à la grâce de Dieu.
Aujourd'hui, l'enthousiasme vous anime ; vous êtes comme natulurellement portés <à l'immolation de vous-mêmes : prenez garde, l'heure du plus grand sacrifice n'a pas encore sonné. Ce moment fatal arrivera avec le doute de votre mission, l'ennui, le désappointement, les exercices fatigants du service, les dédains de ceux qui vous entoureront; vos propres camarades vous donneront de tristes exemples : c'est alors que vous ferez votre sacrilice en restant fidèles à votre Dieu, à votre pays et à l'honneur de vos promesses. Il faut que vous soyez tentés comme les saints l'ont été ; vous ne pouvez sans cela fortifier votre vertu, ni donner à votre sacrifice le dernier cachet. Or, la grande tentation qui vous attend c'est de perdre l'esprit de votre sacrifice. Soyez comme la troupe des Judas Machabées, et rappelez-vous ce texte qui sera votre sauvegarde : Vobis dalum est scire myslerium Dei, cxieris aiitem in parabolis. Recourez à la prière, fréquentez souvent les sacrements, entretenez-vous les uns les autres dans le voyage, à la caserne, au camp, dans vos saintes résolutions ; ayez toujours devant les yeux votre sacrifice et l'honneur de la patrie, surtout lorsque l'ennui, le découragement et la tiédeur menaceront votre esprit et vos cœurs. Il vous a été donné de connaître les desseins de Dieu et d'y coopérer, restez toujours dignes de voire mission en demeurant parfaits catholiques ; ce sera le meilleur moyen d'être de bons soldats de l'Eglise. — Ainsi soit-il.
Ce résumé n'est, il est vrai, qu'une pâle analyse du discours de Sa Grandeur ; il donne cependant une idée des paroles chaleureuses et pleines de prudence que le prélat canaiien adressa à ses jeunes compatriotes. Monseigneur les bénit ensuite.
Les Zouaves entonnèrent alors: Nous vous invoquons tous, et ils sortirent de l'église pour faire leurs apprêts de départ. Bientôt les malles furent bouclées, descendues et empilées sur les voitures qui partirent sous escorte pour se rendre au navire. Les Zouaves vinrent ensuite se ranger dans la cour du Collège ; on passe l'inspection pendant que le Comité demande à Mgr. Pinsonnault, au R. P. Loysance, à ses élèves, de venir recevoir les adieux du détachement.
M. G.A. Leblanc fait quelques pas au-devant de Mgr. et du R. P. Supérieur, et les remercie vivement de l'accueil qu'ils ont fait aux Zouaves Pontificaux du Canada ; puis, se tournant du côté de ces deriiiers, il leur propose trois vivats en l'honneur de Sa Grandeur et du Rév. Père. A chaque vivat, le drapeau s'inclinait. Ce fut ensuite au
ZOUAVES PUNTIFICAUX. liT
tour des élèves qui acclamèrent vigoureusement les Zouaves. Ceux-ci leur réponaent en chantant dans un ordre excellent : Mulborough s'en va-t-en guerre. Chaque couplet est accueilli par les plus vifs applaudissements. Le défilé se fit ensuite ; les élèves se précipitaient sur les mains des Zouaves pour les leur serrer et leur dire un dernier adieu. Le détachement se mit en marche vers le navire, accosté à la 50e jetée, en bas de Morton St., sur l'Hudson.
Le St. Laurent^ de la Compagnie Générale Transatlantique des steamers français, est un magnifique navire trèsspacieux, très-bien installé et commandé par un marin d'une grande réputation, M. Bocandé. L'équipage et les officiers sont polis et des plus sympathiques à nos Zouaves.
Pendant que ces derniers s'installent, emportent dans leurs cabines leurs petites malles et font connaissance avec la cuisine du bord qui leur parait excellente, le Comité se multiplie pour régler une foule de questions de détail, de visites, decourses, d'organisation et de dernières instructions. Les reporters de la presse de New- York assiègent chacun de nous ; c'est le New-York World, c'est le Herald, c'est VEvening Express, c'est la Tribune, c'est notre distingué et catholique confrère, M. MacMaster, du New- York Frecman, c'est enfin l'artiste du Harper's Weekly, à qui nous livrons un de nos beaux Zouaves tout équipé, avec le drapeau, et qui nous promet une illustration pour la livraison du 29 février.
Le soir, après avoir visité les gardes, nous laissons le navire rempli du chant et du bruit de nos braves.
Sa Grâce l'Archevêque de New-York, Mgr. McClosky, nous avait manifesté son désir de voir nos Zouaves avant leur départ, et le digne M. Quinn, curé de St. Pierre, nous avait instamment invités à venir assister à une messe dite dans son église. La cérémonie eut lieu le lendemain, 22, à 8 heures du matin. L'autel de la belle église de St. Pierre était resplendissant de lumières et l'orgue rempli de musiciens. Nos Zouaves entonnèrent quelques-uns de leurs chants, puis Mgr. McClosky monta à l'autel d'où Sa "jrâce leur adressa la parole en anglais :
Je ne vous appellerai pas mes frères, leur dit l'illustre prélat, mais soldats de la croix. Avant de quitter les rives d'Amérique, vous êtes venus vous agenouiller au pied dos saints autels pour olTrir à Dieu le saint sacrifice et implorer ses bénédictions sur votre voyage. Moi aussi, je me suis rendu dans ce sanctuaire, non pas tant pour vous adresser la parole que pour mêler mes prières aux vôtres et invoquer sur vos tètes les bénédictions du ciel les plus abondantes, pour jouir
du bonheur de contempler cette jeunesse chevaleresque, votre brave troupe, l'honneur de vos familles et de votre pays, qui s'en va offrir au St. Père son secours et sa vaillance. Vous êtes dès aujourd'hui enrôlés sous la bannière du St. Père, le père de tous les catholiques, et dont le nom inspire à tous l'enthousiasme et le courage. "Vous allez défendre une sainte et grande cause ; vous allez protéger le St. Père et vous faire les champions de ses droits sacrés. Ceux qui l'attaquent cherchent par là à atteindre lEglise dont il est le Chef apostolique. Car, quoique nous sachions que le pouvoir temporel n'est pas essentiel à l'Eglise qui appuie son existence sur la vérité éternelle, cependant nous tenons que l'indépendance du St. Siège est nécessaire à la libre action de l'Eglise pour diriger les fidèles dans la voie du salut. Vous vous montrerez sans nul doute dignes de la noble cause à laquelle vous vous sacrifiez, et vous deviendrez ainsi l'honneur de vos familles et de votre catholique et généreux pays. L'exemple que vous nous donnez est magnifique, et je puis dire que des milliers de catholiques aux Etals-Unis vous portent envie. Cette grande ville et tout le pays renferme une foule de catholiques qui seraient prêts à se dévouer aussi. Si nous n'avons encore rien fait, c'est que le St. Père ne demandait pas tant des hommes que de l'argent pour soutenir ceux qu'il a déjà. Cependant, qu'un mot parte de Rome et on verra nos catholiques se lever en masse. Le gouvernement américain n'a pris aucune part dans les persécutions dont M. S. P. le Pape a été la victime ; il s'abstient d'intervenir dans les affaires européennes. Nous avons confiance qu'il s'attachera à cette politique ; autrement, arriverait alors pour les
catholiques le moment d'élever la voix et d'agir Puissiez-vous
voir votre entreprise couronnée de succès ! Toutes les bénédictions du monde entier vous suivent ; les prières des catholiques montent au ciel iiour vous, et si Dieu veut accepter le noble sacrifice de votre vie, alors vos noms seront associés à ceux de ces héroïques zouaves pontificaux déjà tombés; ils seront honorés et vos mémoires seront ^chéries et vénérées dans le cœur de toute la catholicité.
L'Archevêque donna ensuite sa bénédiction aux Zouaves, et Sa Grâce leur dit en quittant l'autel: «Je vous souhaite à tous un heureux voyage, du succès et un heureux retour dans vos familles.»
Le Rév. M. Quinn célébra alors le saint sacrifice de la messe et donna aux Zouaves la bénédiction du Très-Saint Sacrement ; il était assisté de l'aumônier, M. l'abbé Moreau.
Le Rév. M. Quinn ne voulut pas se séparer des Zouaves sans leur adresser quelques mots :
Je ne saurais, leur dit-il, me refuser do vous exprimer la reconnaissance dont mon cœur déborde pour l'honneur que vous m'avez fait, ainsi qu'à cette congrégation, en venant prier ici ce malin à la veille de voire départ pour une lointaine contrée. Non, l'esprit do la chevalerie n'est pas mort. Il vous anime, vous et d'autres, des sentiments qui enflammèrent jadis Pierre l'Ermite, et pour une cause tout aussi pure, tout aussi noble. Quel ne sera pas votre bonheur, lorsque, dans quelques jours, vous irez vous agenouiller aux i)ieds de celui qui commande
le respect de ses amis et de ses ennemis, le glorieux et immortel Pie IX ! Oui, nous envions le bonheur de votre entrevue. Nous prions pour vous, braves jeunes gens canadiens, enfants du môme continent et de la môme foi que nous, pour que Dieu vous donne une heureuse traversée et un retour plein de gloire ; nous prions le ciel de nous laisser assez vivre pour vous recevoir à votre retour et offrir avec vous au Très-Haut, notre tribut d'actions de grâce pour sa miséricorde et sa protection.
A leur sortie de l'église, plus d'un Zouave fut embrassé sur les deux joues par de pieuses femmes de l'église St. Pierre. Tout le monde était dans l'enthousiasme, et de temps à autre des mains serraient celles de nos Zouaves qui s'entendaient dire : « Brave Youth! Bullij for the Canadian Zouaves! Ilurrah for the Iloly Fat lier ! »
A leur retour au steamer, le détachement prit le déjeûner, et les préparatifs du départ se firent. Malgré un vent violent du nord, les Zouaves se réunirent sur le pont du navire, l'appel fut fait et M. G. A. Leblanc fit les adieux du Comité au détachement. Mgr. Pinsonnault prit ensuite la parole et donna aux hommes une dernière bénédiction C'est alors que les Zouaves présentèrent au Comité, par l'entremise de leur aumônier, la belle adresse suivante :
ADRESSE DES ZOUAVES CANADIENS A l'hONORABLK COMITÉ CANADIEN' DES ZOUAVES PONTIFICAUX.
Messieu rs,
Au moment de quitter pour longtemps le continent américain, au moment de nous séparer définitivement de nos amis canadiens qui nous ont accompagnés jusqu'à New-York, permettez-nous, messieurs, de vous adresser un dernier témoignage d'estime et de reconnaissance. Par votre zèle, par votre dévouement, par votre infatigable activité, vous avez dignement mérité l'approbation de votre pays ; par la sollicitude paternelle avec laquelle vous avec veillé aux besoins et aux commodités de notre voyage, vous avez gagné la reconnaissance des Zouaves.
Le Canada a répondu avec enthousiasme à l'appel qui lui a été fait par les principaux catholiques de Montréal ; le sentiment chevaleresque qui a toujours porté les Français à la défense du Saint-Siège, s'est réveillé avec une vie nouvelle parmi les populations françaises des bords du Saint-Laurent. Nous avons eu l'insigne honneur d'être les représentants choisis de cet élan religieux et guerrier; et plus que jamais nous sommes décidés à répondre à l'attente de nos compatriotes et à votre confiance, Messieurs du Comité.
Mais ce n'était pas tout d'éprouver de l'enthousiasme et d'offrir le service de nos bras ; il fallait régulariser le mouvement et le rendre utile en dirigeant son cours. Cette tâche délicate et difficile vous l'avez acceptée, Messieurs ; vous l'avez acceptée de votre propre mouvement
et vous vous en ôtés acquittés à la satisfaction du public et, nous devons le dire hardiment, à la satisfaction des Zouaves. Tous lescomforts que peut procurer l'argent et l'activité pleine de sollicitude que vous avez déployée, nous les avons eus ; et vous avez veillé sur nos moindres besoins avec une bienveillance paternelle. Nous vous en remercions ici, Messieurs, nous vous en remercions ; nous regrettons sincèrement de ne pas pouvoir vous témoigner notre reconnaissance d'une manière plus efficace, plus palpable. Mais nous en laissons le soin au Dieu des armées, à celui qui n'oublie jamais ceux qui ont confiance en lui et qui travaillent pour sa gloire. Comme le disait il y a quelques jours à peine la voix d'un illustre prélat canadien, le Seigneur est généreux, le Seigneur ne vous oubliera pas ; et si la courte prière d'un soldat peut trouver accès à son trône, croyez-bien que les Zouaves Canadiens n'oublieront pas de prier pour ceux à qui ils doivent le suprême bonheur de pouvoir combattre pour la cause du Père commun des fidèles.
Et maintenant, Messieurs, maintenant que l'heure du départ approche, acceptez nos derniers adieux. Bientôt toute la largeur de l'immense Atlantique va nous séparer des lieux de notre naissance, de nos parents, de nos amis. Dites-leur donc de notre part que parmi les mille nations qui combattent côte à côte à Rome pour une même cause, les Canadiens seront toujours dignes de leurs ancêtres, de leur patrie et des saints enseignements reçus par eux de la bouche de leurs pasteurs. Dites-leur de ne pas cesser de prier tandis que nous allons agir; car la prière est l'unique soutien de l'Eglise militante dans ce monde d'iniquités, l'unique comfort du juste contre les embûches des méchants.
Offrez aussi nos plus tendres et plus respectueux hommages au saint et vénérable Evoque qui a bien voulu nous accompagner jusqu'aux derniers moments du départ, et qui nous a béni avec une si tendre sollicitude. Puissions-nous à notre retour le retrouver encore plein de cette vigueur de l'âge avancé, qui a tous les charmes de la jeunesse et tout l'aspect vénérable des cheveux blancs. En attendant, nous travaillerons avec zèle et courage à nous rendre dignes de lui, dignes de notre pays et dignes dé vous. Messieurs, qui nous avez conduits et dirigés jusfju'à présent, et qui, nous l'espérons, continuerez à faire ainsi dans l'avenir.
A bord du Sainl- Laurent,
New-York, ce 22 février, 1868.
Marcel Bourget, Edwin Hurtubise, Moïse Gouin, Capitaine Taillefer, M. Casimir de llempel, Edmond Fréchette, Pierre Urgel Duprat, Chs. H Lefebvre de Bellefeuille, Chs. de Cazes, etc., etc.
A une heure et demie de l'après-midi" le navire levait majestueusement ses ancres, la foule sur le quai acclamait nos Zouaves qui couvraient le pont, agitaient leurs mouchoirs et chantaient VAve Maris Stella !
Oui, partez, braves fils du Canada, héroïques jeunes gens! Allez porter sur la terre étrangère l'honneur le
notre foi, le nom de votre pays, et revenez-nous glorieux €t comblés des bénédictions du Vicaire de Jésus-Christ. Vous avez l'âme haute et le sang vaillant, allez votre chemin. Le Canada n'est pas riche, il n'est pas grand ; mais il vous a produits, et il ne lésine pas le plus pur de son sang,pour les causes comme celles que vous allez défendre Partez, et que vos vieux chants d'église, que vos vieux refrains du pays, étonnent le monde sur votre passage; qu'on apprenne du môme coup les miracles de votre histoire et les destinées de votre nationalité. Vous êtes dignes de faire la gloire de nos familles, car vous êtes notre honneur et l'élite de notre Jeunesse. Oui, aimez Dieu et ■allez fièrement votre chemin !