EN MER
Partis de New- York le 22 février, à bord du St. Laurent, dont le nom était plein d'à propos pour des Canadiens, les Zouaves touchèrent à Brest dans la nuit du 3 mars. Nous empruntons à plusieurs lettres les détails les plus intéressants de ce rapide voyage.
« Tant que nous naviguâmes, écrivait l'un des Zouaves,(l) entre les rives de l'Hudson et les îles dispersées à son embouchure, les légers balancements du steamer ne nous affectèrent nullement. Mais une fois en pleine mer plusieurs d'entre nous commencèrent à ressentir les atteintes de ce mal mystérieux, sans cause apparente, comme sans remède possible, qui sévit d'une manière si pitoyable sur le voyageur inexpérimenté. Néanmoins, malgré les pronostics funestes de quelques mauvais plaisants, c'est à peine si un tiers des Zouaves souflrit réellement du mal de mer ; les autres tinrent bon et secourèrent autant qu'il était en leur pouvoir leurs camarades moins heureux. D'ordinaire, les passagers souffrent de cinq à six jours et quelque fois davantage, avant de s'accoutumer au roulis du vaisseau ; mais comme si les éléments eux-mêmes eussent voulu faire exception en notre faveur dans cet heureux voyage, le calme de la mer permit, dès le troisième jour, à nos Zouaves malades, de monter sur le pont et de reprendre leur santé et leur bonne humeur au soufîle rafraîcliissant de la brise marine.
« Le lendemain de notre départ de Naw-York se trou vaut être un dimanche, le révérend M. Moreau, notre aumônier, se prépara à nous dire la Sainte-Messe. Un autel portatif fut érigé dans le salon et tout était prêt, quand, au moment de commencer, M. Moreau fut saisi d'une violente attaque de mal de mer; et, à son grand regret, son état l'empêcha de célébrer le saint sacrifice ce jour-là
« Un triste événement vint jeter un nuage sur la gaieté des voyageurs ; un pauvre Français, revenant de New- York dans son pays, après avoir été ruiné dans toutes ses espérances, mourut pendant la nuit d'une mort si subite qu'il n'eut pas le temps de voir un prêtre avant de rendre son âme. Pour diminuer autant que possible l'impression d'un tel événement sur l'esprit des passagers, le capitaine donna ordre de faire ses funérailles en secret ; à cinq heures du matin il fut cousu dans un linceul de grosse toile et lancé dans les tlots avec un boulet de trente-six livres aux pieds ; tels senties usages de la mer et tel est le tombeau de ceux qui meurent loin de leur patrie sur le vaste océan. Son corps deviendra la proie des monstres marins ; aux chrétiens pieux incombe le devoir de prier pour son âme.
(1) M. de Herapel
« Le 26, jour du Mercredi des Cendres, M. Moreau se trouva sufFisammeut bien pour nous dire la Sainte-Messe ; et nous eûmes la consolation de commencer ainsi par des actes religieux cette époque de pénitence et de mortification qu'on nomme le carême, et qui, par les obligations de prière et d'abnégation qu'elle impose, est comme le résumé de tous les devoirs du chrétien. Les autorités ecclésiastiques, toujours indulgentes, ont dispensé d'avance les Zouaves des lois de l'abstinence ; les fatigues d'un voyage sur mer et les fatigues plus grandes qui nous attendent dans l'avenir rendant un régime substantiel éminemment nécessaire ; et sous ce rapport nous n'avons qu'à nous louer des cuisiniers et des maîtres d'hôtel de la compagnie transatlantique. Mais il nous reste encore la faculté d'observer le temps du carême par des prières et des pratiques de dévotion ; et quand nous serons à Rome, nos devoirs militaires nous fourniront amplement les moyens de suppléer par des services actifs au défaut des observances religieuses qui sont le partage des fidèles menant une existence paisible. Dimanche dernier, c'està-dire le premier de mars, nous avons encore eu la messe, et nous avons célébré le jour du Seigneur par une parade militaire sur le pont du steamer dans la matinée, et le soir par toute la franche gaieté qui peut animer une réu nion de Canadiens-Français.
« L'organisation des Zouaves à bord était calculée de manière à faire observer la régularité et l'ordre le plus parfait. Vous savez déjà que l'autorité militaire appartient au commandant Taillefer ; par ses soins le détachement a été divisé en deux compagnies : la première sous les ordres du capitaine Charles de Cazes, et la seconde sous ceux du capitaine Edmond Fréchette. Comme la salle à dhier n'est pas assez vaste pour contenir les deux compagnies à la fois, elles prennent leurs repas l'une après l'autre ; les ordres du jour du commandant sont affichés tous les matins dans cette même salle ; en outre, dans chaque compagnie,il y a un sergent du jour qui est chargé de faire maintenir les règlements, et des garde-malades auxquels incombe le soin de veiller aux besoins des quelques zouaves qui continuent encore à souffrir du mal de mer. Vous voyez donc que tout se passe à bord avec un ordre tout militaire ; et maintenant je vais vous donner un tableau, heure par heure, de nos journées de voyage sur l'océan.
« Le lever était fixé à six heures et demi, et^ sauf ceux
qui étaient plus ou moins indisposés, chacun s'y conformait strictement. Quand on avait la sainte messe elle avait lieu à sept heures du matin : puis on se promenait sur le pont en respirant la fraîcheur du matin jusqu'à l'heure du déjeviner. A neuf heures on sonnait le déjeûner pour la première compagnie, et,aussitôt que celle-ci avait fini, c'était le tour de la seconde. On avait pour ce repas deux plats de viande, desserts, et vin français à discrétion ; et je vous assure que les Zouaves y faisaient bien honneur. A 1 heure on avait un lunch composé de bouillon en tasse, de pain et de beurre ; à quatre heures on dînait dans le même ordre que pour le déjeûner ; enfin à huit heures du soir on prenait îe thé. Je puis ici rendre hommage, au nom de tous les Zouaves, aux rostbeafs succulents préparés par les cuisiniers de la compagnie ; à la prévenance polie de notre maître d'hôtel, et à l'activité empressée des hommes de service.
« D'ordinaire, entre les repas, chacun vaquait à ses affaires de la manière qu'il l'entendait ; les uns lisaient, les autres fumaient, se promenaient sur le po"nt, ou nonchalamment étendus sur les sofas, causaient du Canada qu'on quittait pour si longtemps, et de leurs amis ou parents éloignés de toute la largeur de l'océan. Mais c'est le soir que nos réunions étaient les plus bruyantes et les plus animées'; rassemblés dans le salon des secondes, nous passions le temps de la manière la plus agréable du monde. Des bons mots d'une verve toute gauloise ; des chansons du pays chantées avec un entrain merveilleux, et des histoires drolatiques contées par les loustics de la bande, faisaient resonner le navire de joyeux éclats de rires. Nos chers aumôniers, le RR. MM. Moreau et Lussier, venaient s'asseoir au milieu de nous et, par leur présence, tout en encourageant notre gaîté, faisaient éviter jusqu'aux plus légères inconvenances. Enfin le temps du voyage nous a passé aussi rapidement et aussi agréablement que nous pouvions le désirer.
(( C'est aujourd'hui, c'est-à-dire dans la nuit du "2 au 3 mars, juste à l'heure.de minuit, que les marins aperçurent les premières lumières sur les côtes de la Bretagne. A la première nouvelle de cette vue si insignifiante qu'on avait de la France, un enthousiasme universel s'empara des Zouaves ; tous coururent sur le pont en poussant des cris de joie et en agitant leurs mouchoirs vers les côtes encore éloignées de plusieurs lieues. Mais ne sont-ce pas là les côtes de la France ! cette France d'où partirent, il y a trois
siècles, les ancôlres des^Canadiens, pour fonder une nouvelle nationalité, basée sur le respect et la fidélité aux lois divines. Ah ! leur enthousiasme est bien justifiable ; et la France elle-même a le droit d'être fière de ses enfants du Canada ; ils ont conservé ildèlement la devise de ses anciens chevaliers : «Dieu et patrie,» et ils pourront tra verser la patrie de leurs ancêtres le front haut et le cœur joyeux.
« L'ancre est descendue avec bruit au fond des flots et nous retient pour quelques heures dans la pittoresque rade de Brest. M. Moreau doit nous quitter ici pour un ou deux jours ; il se rendra directement à Paris afin d'y tout préparer pour notre arrivée. M. Lussier reste avec nous et nous accompagne au Havre, où nous allons arriver probablement dans le courant de la nuit prochaine. Nous traverserons la France en uniforme et drapeau déployé ; le^jcapitaine nous a assuré que les autorités impériales, loin d'y mettre obstacle, feraient tout en leur pouvoir pour nous aider. Tant mieux pour nous et tant mieux pour l'empereur Napoléon III ! »
Quelques extraits de deux correspondances d'un zouave publiées dans la Minerve du 23 mars, compléteront peutêtre, dans certains détails, la lettre de M. de Hempel.
« Le 22 du mois dernier, vers une heure de l'après-midi, le Saint-Laurent laissait le port de New-York au miheu des applauflissements des nombreux spectateurs accourus sur la rive pour être témoins de notre départ. VAve Maris Stella se fait entendre : nous invoquons VEtoile de la mer et la prions de protéger notre route. Le sentiment religieux qui nous anime fait place au sentiment guerrier pour un instant, et nous entonnons d'un commun accord l'air populaire de MaWrough s'en va-t-en guerre. Les applaudissements redoublent sur le rivage, les mouchoirs s'agitent avec frénésie. Nous saluons de loin les membres du Comité des Zouaves et Monseigneur Pinsonnault qui venait de nous bénir. Bientôt nous n'apercevons plus que la grande cité de New-York et les villes voisines qui offrent un coup d'œil enchanteur. Nous nous dispersons sur le pont et chacun,en contemplant la mer, s'abandonne aux diverses pensées qui assiègent son âme. Le vaisseau commence à se balancer sous l'impulsion de vagues plus fortes, et nous ne tardons pas à nous ressentir des effets du tangage. La plupart d'entre nous payons le tribut à
Neptune. Ceux qui ne sont pas atteints du mal de mer — et ils ne sont pas légion — prennent soin des autres et se font Sœurs de Charité. M. Victor Hudon, en compagnie duquel nous fesons la traversée, se multiplie en cette occasion et met à profit l'expérience de ses voyages précédents. Nous le voyons partout où il se fait sentir des besoins. Aussi s'est-il acquis parmi nous une reconnaissance qui durera longtemps.
(( Le lendemain de notre départ, nous rencontrons un trois-mâts qui passe à une distance assez rapprochée de nous. Nous le suivons de l'œil ; son volume diminue de minute en minute. Bientôt il n'apparaît plus à nos regards que comme une mouette balancée sur le crête d'une vague, puis il disparait dans le lointain vaporeux.
« Nos amusements à bord, continue le même correspondant, étaient variés Les uns s'adonnaient à la lecture de livres que fournissait la bibliothèque du navire, d'autres jouaient aux cartes, et c'était le grand nombre. Le soir, il y avait réunion dans le salon, et là nous chantions des hymnes et des chansons du pays. Plus d'un farceur a égayé la monotonie de la traversée par des chants comiquesque n'auraient pas dédaignés Trottierou Boucher. Nous avions nos concerts. L'orchestre se composait de deux flûtes, d'un flageolet et d'un violon. En somme, les amusements n'ont pas manqué.
« Ainsi, disait un autre Zouave en terminant sa lettre, honneur et louange à Marie Immaculée qui nous a conduit avec tant de sollicitude, tant de bonté maternelle. Nous avons eu une traversée des plus heureuses et des plus rapides, puisque nous avons filé avec une vitesse de quatorze à quinze milles à l'heure, pendant tout le voyage ; toujours un vent favorable. Jamais le Saint- Lauretit n'a fait une traversée aussi belle, au rapport des matelots. « Il faut, nous disaient quelques-uns, que votre entreprise « soit bonne : vous êtes protégés par la Providence. »