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LE VOYAGE EN FRANCE

Il serait trop long, et peut-être un peu fastidieux pour nos lecteurs, de rapporter ici toutes les paroles bienveillantes publiées par la presse française à l'occasion du passage des Canadiens. Les extraits que nous venons de donner indiquent d'une manière exacte l'esprit avec lequel on les a accueillis; partout on a applaudi à leur dévouement, on a admiré un sacrifice aussi généreux de la part du Canada. « Paris a vu passer une troupe de croisés, » s'est écrié Louis Veuillot. La plupart des journaux ont parlé dans ce sens, et se sont montrés extrêmement sympathiques. La population a fait preuve du même sentiment et l'a chaudement manifesté, comme nous allons le montrer en racontant le voyage des Canadiens à travers la France. Pour faire ce récit, nous voulons résumer et condenser ce que nous avons vu de plus intéressant dans les lettres et les journaux qui nous ont été communiqués.

Les Zouaves, comme on l'a vu plus haut, touchèrent au Havre le 3 mars. Parfaitement accueillis dans cette ville, où ils débarquèrent, ils arrivèrent à Paris le lendemain soir, à six heures. M. Moreau, qui les avait précédé, et quelques cathoUques prévenus d'avance, les y attendaient, pour les diriger dans la grande ville.

Pendant l'espace de près d'une lieue, c'est-à-dire de la gare du chemin de fer de l'ouest, jusqu'à l'hôtel Fénélon et l'hôtel Saint Joseph, où des logements leur avaient été

préparés par les soins bienveillants du Comité de Paris, ils traversèrent la ville en rangs et en costume complet, drapeau déployé. Tout le monde admirait leur noble mine, leur belle prestance, la vigueur, la haute stature et la gaieté de leur commandant, M. Taillefer. «Il suffit, disait M. Veuillot dans V Univers du 6 mars, il suffit de les voir pour reconnaître des gens de bien qui font une œuvre de bien ; les grands sentiments qui les animent se lisent sur leurs visages. »

Dans les hôtels où on les a logés, les Zouaves n'ont eu qu'à se louer de la manière dont ils y ont été traités. Après le souper qu'ils prirent en arrivant, ils furent répartis quatre par quatre* dans des chambres où ils trouvèrent, écrit l'un d'eux, un comfort qu'ils ne rencontreront pas souvent dans leur carrière mihtaire.

Le lendemain, jeudi, ils entendirent la messe à l'Eglise Saint-Sulpice. M. Louis Veuillot se trouvait là, avec son frère, sa sœur et ses filles, avec plusieurs des rédacteurs de VUnivers^ des rédacteurs du Monde et des autres journaux religieux de Paris, avec M. Keller, dont le dévouement au Saint-Siège est si connu, et avec d'autres notabilités catholiques. Une foule de paroissiens de Saint-Sulpice s'étaient aussi porté à l'éghse pour voir les Canadiens.

« C'est bien dans cette église, d'sait l'illustre écrivain que nous venons de nommer, M. Veuillot, que leurs genoux devaient toucher la terre, et leurs fronts s'y incliner sous la bénédiction du Dieu de leurs ancêtres.

« Dans la vieille patrie française, Saint-Sulpice est le lieu natal de Montréal. De là furent envoyés les fondateurs, de là sont partis les apôtres. Une pauvre cabarctière, Marie Rousseau, paroissienne de Saint-Sulpice, fut le principal instrument dont Dieu se servit pour pousser la civilisation chrétienne vers ces contrées où l'Eglise la planta de ses mains et l'arrosa de son sang. L'on voit dans VHistoirc de M. Olier^ le grand rôle que remplit cette humble femme pour parvenir à une œuvre dont les difficultés ne pouvaient être surmontées que par la foi. Après deux siècles, le Canada se montre fidèle à son origine.

« Dans la paroisse de Marie Rousseau, .continue le même écrivain, les Zouaves Pontificaux du Canada ont retrouvé à l'autel uu fils de M. Olier. Le vénérable M. Hamon, (curé de Saint-Sulpice) leur a dit la messe, et, après leur avoir donné la bénédiction, les a exhortés avec la même ardeur et le même esprit de *'oi qui durent animer la

parole de M. Olier, lorsqu'il envoyait ses frères dans les régions sauvages du Canada. »

Voici comment M. Veuillot a rapporté de mémoire, la brève et chaleureuse allocution de M. le curé de Saint- Sulpice.

Le mélange de Français et d'Irlandais a formé au Canada, il y a deux cents ans, une nation vigoureuse, solidement assise dans la foi et toute remplie d'un généreux dévouement.

Nous en avons devant nous un bel exemple. Qui sont ces jeunes gens? Ils ont quitté leur patrie, leur famille, leurs biens. Pourquoi ? Pour aller défendre l'Eglise et son Chef auguste. Déjà de nobles Canadiens sont tombés à Monte-Librelti et à Mentana. Leur sang a germé. Voici de nouveaux martyrs ! Ils ont dit comme Judas Machabée:

Dieu me garde de songer à la vie, lorsque me frères se saerifient

Qu'on ne dise pas qu'il n'y a plus de martyrs et que nos jours ne voient plus de miracles. Ne sont-ils pas prêts pour le dernier et suprême témoignage, ceux qui se dévouent ainsi ? N'est-ce pas un miracle que cet élan qui répond d'un autre hémisphère à l'élan de la France ?

Oui, vous êtes des martyrs, et la France vous salue. La France, dont vous êtes les fils par le cœur et par cet amour de l'Eglise qui vous entraîne à Rome pour la défense du Christ immortel. Allez donc, nobles enfants, allez glorifier le nom chrétien et illustrer deux patries. Que Dieu, qui a déjà béni votre voyage, vous protège encore. Que tous les chemins vous soient ouverts ; que les vents et les flots vous soient favorables ; que partout et à Rome vous fassiez l'édification des peuples, et que vous soyez dignes de vos frères qui ont déjà combattu.

Une profonde émotion accueillit ces paroles. Après les avoir entendues, le public s'est porté aux portes de l'église, et sur deux rangs, le front découvert, il a regardé passer ces beaux et graves jeunes gens avec l'affectueux respect qu'inspire l'amour de la justice poussé jusqu'à l'abandon de la vie.

Sur leur passage, un ouvrier disait à ses camarades : « A la bonne heure, voilà des gens convaincus ; j'aime cela. n

A leur sortie de l'église, les Zouaves rencontrèrent les rédacteurs de V Univers et plusieurs autres personnes amies qui s'offrirent de les conduire à travers les principaux monuments de Paris. Les Canadiens se divisèrent alors en plusieurs petits détachements que dirigeait chacun de leur côté, M. Chantrel, M. Roussel, M. Veuillot, M. Petit, M. Groth, neveu de M. Keller, etc. De la sorte, ils ont pu voir à la hâte Notre-Dame, la Sainte Chapelle, les Tuileries, la Place de la Concorde, l'Arc de triomphe de l'Etoile.

M. Taillefer fit une visite à M. Veuillot. Je n'ai pas besoin de vous raconter, remarquait M. Chantre! dans une lettre au Nouveau Monde, tout ce qui s'est dit dans cet entretien ; mais vous le savez aussi bien que moi. Il y avait là en présence deux hommes bien capables de se comprendre : le croisé qui porte si vaillamment l'épée, et cet autre croisé aussi dont la plume est une épée ; tous deux dévoués, à la vie, à la mort, au service de la sainte Eglise, et qui ne savent pas calculer quand il s'agit de combattre pour la plus sainte et pour la plus glorieuse des causes.

Vers deux heures de l'après-midi, le détachement canadien se massa dans la cour de l'hôtel Fénélon, puis il s'ébranla pour le départ. Alors se firent entendre les plus chaleureux vivats des jeunes gens catholiques venus là pour saluer une dernière fois leurs frères du Canada. A un signal du Capitaine Taillefer^ ceux-ci poussèrent trois fois les cris de : Vive Pic IX! Vive la France! puis le drapeau s'éleva et l'on se mit en marche. M. le curé de Saint Sulpice avait voulu bénir encore une fois les généreux défenseurs du Pape ; il était là et il pleurait.

Les Zouaves suivirent les boulevards, puis les quais jusqu'à la gare du chemin de fer de Lyon, distance d'à peu près trois milles. Sur leurs pas, la population accourrait, curieuse, étonnée, et demandant encore comme à leur arrivée : <i Qui sont ces hommes? »

Les jeunes catholiques qui faisaient escorte répondaient pour eux : «Soldats du Pape.» Et ce titre, remarque un témoin oculaire, qui excitait naguère encore des rires de mépris, ne provoquait plus que l'admiration et le respect; les soldats du Pape ont prouvé à Monte-Libretti, à Nevola. à Monte-Rotondo, à Mentana, qu'ils sont de vrais Goldats.

Rien de plus curieux, paraît-il, que d'entendre les propos de la foule qui se pressait à la suite des Canadiens dans la gare. «JLes uns, dit le correspondant parisien de la Minerve, prenaient ces Zouaves pour des francs-tireurs des Vosges qui ont si fort intéressé Paris pendant l'Exposition ; les autres les prenaient pour des gardes mobiles ; personne ne s'avisait qu'ils pouvaient être de^ Français d'outremer, venus de plusieurs mille lieuos pour aider à la défense d'un principe qui leur est cher. Leur commandant, M. Taillefer, — un nom que la taille athlétique et la robuste prestance de celui qui le porte feraient prendre pour un surnom — a quelque peu dérouté les curieux par ses commandements en langue anglaise. Ses riyht about

face et ses Stand al case, prononcés d'une voix de stentor, produisaient un singulier écho dans cette immense gare du chemin de fer du midi.»

i( Il y avait là, continue le même correspondant, des hommes de toutes les classes et de toutes les opinions, grand nombre d'ouvriers et de bourgeois, et pourtant je n'ai pas vu la moindre manifestation hostile, je n'ai pas entendu un seul mot désobligeant. Au contraire, un immense cercle de curieux s'est formé autour du portedrapeau ; M. Charles de Cases a expliqué aux assistants le sens des emblèmes, et tous l'écoutèrent avec un étonnement mêlé de respect. Deux ou trois jours de plus au milieu de nous, et les Zouaves Canadiens seraient devenus les lions du jour.»

La foule qui se pressait autour d'eux commentait avec éloges la belle devise : Ame Dieu et va ton chemin. Enfin l'heure du départ arriva ; le drapeau se replia, et comme le train s'éloignait, les Zouaves firent retentir la gare des cris de : Vive Pie[IX! et Vive la France! pendant que ceux qui les avaient accompagnés criaient : Vive le Canada ! En nous envoyant de loin leur salut, ajoute un témoin oculaire, ces braves jeunes gens nous crièrent : « Adieu, Rome nous it appelle, et nous allons ouvrir le chemin à nos frères.»

A LyoUj les volontaires arrivèrent le vendredi matin, à la gare de Perrache, avec un retard d'une heure ; ce qui ne leur laissaient que deux heures et demie à passer dans la ville. On ne savait que depuis la veille au soir qu'ils devaient venir ; malgré le peu de temps qu'on avait eu pour se préparer à les recevoir, une société d'élite, parmi laquelle on remarquait Monseigneur de Charbonnel, ancien évoque de Toronto, le R. P. Bertrand, dont on n'a pas oublié à Montréal l'éloquence et l'affabilité, MM. Sauzet, ancien président de la Chambre des députés sous Louis- Philippe, Victor de Laprade, etc., s'était porté à leur rencontre. Plusieurs des Zouaves étaient connus personnellement de Monseigneur de Charbonnel et du R. P. Bertrand. « Aussi, écrivait l'un d'eux, en répondant à leurs nombreuses questions sur le Canada, et les amis qu'ils y avaient laissés, nous nous sentions presqu'en famille, quoiqu'à quinze cents lieues de notre patrie. Les catholiques de Lyon avaient fait préparer pour les Zouaves un splendide déjeuner au grand hôtel Michel, voisin de la gare. Après le déjeuner, les Canadiens se formèrent en troupe sur le cours Napoléon, sous le commandement de leur chef, et déployant leur drapeau, ils se rendirent dans

la cour de l'Archevêché Le vénérable cardinal de Donald se mit à sa fenêtre, leur donna sa bénédiction, et la troupe guerrière reprit le chemin de la gare, accompagnée par l'escorte d'honneur qui l'avait reçue à son arrivée. Des curieux en grand nombre, et tous sympathiques, se pressaient sur le passage des modernes croisés. Une députation fie dames les attendaient à la gare, et offrit, de la part de Madame la marquise de Laqueuille, née des Portes, un superbe bouquet au commandant, qui répondit par de chaleureuses paroles de remerciment. Le départ s'effectua aux cris répétés de Vive Pie IX!

C'est le lieu de reproduire la pièce de vers qu'a consacré l'illustre poète que nous venons de nommer aux Zouaves Canadiens, lors de leur passage à Lyon. Leur dévouement n'a pas inspiré de plus belles pensées que celles contenues dans cette poésie.

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