AIME DIEU ET VA TON CHEMIN
Devise du Canada, inscrite sur le drapeau des Volontaires.
Allez votre chemin, Français du nouveau monde ! Race de nos aïeux tout à coup ranimée Allez, laissant chez nous une trace féconde, Offrir un noble sang au Dieu que vous aimez.
De nos jeunes croisés vous êtes deux fois frères,
Marchez aux mêmes cris et dans les mômes rangs,"
Faisant dire comme eux par vos œuvres guerrières :
Quand Dieu frappe un grand coup, c"est de la main des Francs.
De l'Océan dompté vous connaissez la route ; Vous ne portez le frein d'aucune injuste loi ; Venez donc et montrez à l'Europe qui doute, La jeune liberté servant la vieille foi.
Lorsqu'hier, étonnant et charmant notre ville, Comme chez des amis, joyeux et familiers, Vous marchiez, jeunes gens au port mâle et tranquille, J'ai reconnu le sang de nos preu.\ chevaliers.
C'était leur franc visage et leur allure franche, Toute l'antique France en un vivant miroir. Tout : leur sainte devise et leur bannière blanche Et ce noble parler sentant son vieux terroir.
Oui, c'est le même sang et le même génie Gardés purs et sauvés de nos récents travers. La France d'autrefois alerte et rajeunie Par la liberté sainte et la vie aux déserts.
Allez votre chemin, celui de nos ancêtres, Ce chemin des martyrs, qu'ils ont fait tant de fois ; Gardez Rome éternelle au plus clément des maîtres, Image de son Dieu trônant sur une croix.
Allez, comme eux, souffrir, mourir pour la justice. Notre Europe est livrée aux plus sombres hasards ; Au seuil de l'avenir, il faut que l'on choisisse Entre le joug du Christ et celui des Césars.
Tiibres soldats, nourris près d'une république. Fils d'une terre oîi l'homme a toute sa liberté, Vous témoignez, au nom de la jeune Amérique, A la fois pour le Christ et pour la liberté.
Portez au Roi-Pasteur votre sang et nos larmes : Nos droits sont dans le sien confondus aujourd'hui. Vous, qui baisez les pieds de ce Vieillard sans armes, Nul César no vous voit inclinés devant lui.
Amis, de vos forôls, à travers notre France, Je ne sais quel parfum se répand sur vos jjas ; Une clarté vous suit, une fraîche espérance. Un sacré souvenir qui ne périra pas.
Vous nous laissez heureux d'avoir revu dos frères, Fiers d'avoir pu serrer votre loyale main, Dieu vous aime!... il fera tomber les vents contraires; Français du Nouveau-Monde, allez votre chemin !
Lyon, 1 mars 18()8.
ViCTOR DE LaPRAQE.
A Marseille, où les Zouaves arrivèrent le vendredi, 6 mars, entre 10 et 1 1 heures du soir, la réception ne fut pas moins chaleureuse.
Malgré l'heure avancée de la nuit et un formidable mistral, un certain nombre de personnes se portèrent à la gare pour saluer les nouveau.^ soldats du Pape. Les Canadiens furent distribués, par bandes de trente ou quarante, dans quafre des meilleurs hôtels de la ville qui avaient été retenus pour eu.x.
Le lendemain matin, à onze heures, le bourdon de Notre-Dame de la Garde tintait en l'honneur des Canadiens, qui avaient voulu assister à la messe dans ce sanctuaire vénéré. Leur magnifique drapeau blanc et sans tache, écrivait un témoin oculaire, comme celui de la vieille France, portant d'un côté les armes et le nom du Canada, avec la devise: Aime Dieu et va ton chemin, de
l'autre, Técusson pontifical brodé d'or, flottait au milieu des rangs.
« Ils ont vraiment un air matial, ces jeunes gens, continue le même correspondant; leur tenue est digne sans raideur, fière sans jactance ; ce sont de belles physionomies intelligentes;' le sang est vif et bien conservé; on reconnaît tout de suite le sang français mêlé chez quelques-uns de sang anglais ; ils sont complètement Français, et Français d'un autre siècle parleur politesse et parla pureté de leur langage. La population marseillaise, toujours si sympathique aux causes qui demandent du dévouement et de l'honneur, regardait avec complaisance passer ses hôtes ; on leur a fait cortège, et quand ils eurent pris place dans le sanctuaire, bien des amis de la Papauté se sont agenouillés auprès d'eux. J'ai remarqué dans la nef des officiers de notre armée. La messe a été servie par deux volontaires, et célébrée par un des aumôniers du corps. Les Canadiens ont chanté plusieurs hymnes de l'Eglise, notamment VAvc Maris Stella.
(( A l'élévation, le drapeau, élevé dans le chœur, s'est incliné devant l'autel. A la descente de la colline, l'aflluence des spectateuis était encore plus considérable. La malveillance aurait difficilement trouvé à se faire jour; un quidam s'étant avisé de dire tout haut que c'éiait une honte pour de si beaux jeunes gens d'aller à la messe, un portefaix s est vivement retourné, et on a vu le moment où le malencontreux observateur allait recevoir une verte correction. »
Dans l'après-midi, les volontaires canadiens allèrent spontanément offrir leurs devoirs à Monseigneur Place, évoque de Marseille. Monseigneur Place qui n'était pas prévenu, les reçut dans le salon d'honneur de son palais, les bénit et leur adressa des paroles toutes paternelles. Pressant tour à tour, sur son cœur, le commandant, M. Taillefer, et le porte-drapeau, il leur donna le baisement de paix et de reconnaissance. Puis, Sa Grandeur exprima chaleureusement à tous la joie que faisait ressentir aux catholiques le spectacle de leur dévouement. Les applaudissements ont éclaté, ajoute une correspondance, quand le prélat a dit que si les Canadiens, volontaires du Pape, étaient pour Marseille et pour la catholicité un noble specr tacle, ils étaient en même temps pour d'autres » un dangereux spectacle,» et les applardissements redoublèrent quand Monseigneur Place, se tournant vers le portrait de
Pie IX qui orne son salon, ajouta qu'im si brillant drapeau méritait de recevoir le baptême de feu.
C'est le lieu de remarquer que pendant le trajet entre Paris et Marseille, les malles des aumôniers disparurent. Elles renfermaient, non-seulement des valeurs, mais encore, et surtout, les papiers des volontaires, d'autres papiers importants, les pièces pour le procès de canonisation de M. Olier. Cette disparition causa aux aumôniers et à tous les Zouaves de vives inquiétudes, qui ne finirent qu'à Rome, plusieurs jours après leur arrivée. Là, ils apprirent que les malles avaient été retrouvées. On a accusé l'excellente police fran(;aise de s'en être emparées, pour en faire la visite. Depuis, elles ont été rendues à leurs propriétaires.
Samedi soir, les Canadiens passèrent la soirée au Cercle Religieux, qui avait préparé un concert expressément pour eux. Ils visitèrent avec intérêt les principales salles du Cercle et il leur fut offert de pieux souvenir de leur séjour à Marseille. Les Zouaves Pontificaux, en congé dans cette ville, s'étaient rendus à cette réunion, revêtus de leur uniforme, qui devait bientôt être aussi celui des Canadiens. Pendant la soirée, on tira pour ceux-ci une loterie dont chaque lot rappellera leur passage à Marseille.
Le Cercle Religieux de Marseille qui a voulu, avec une attention si délicate, recevoir dans ses salles les Zouaves Canadiens, est, si nous sommes bien informés, une société analogue à l'Union Catholique de Montréal. Placé comme celle-ci sous la direction des RR. PP. Jésuites, ce Cercle a voulu, il y a quelques années, nouer des relations amicales avec sa société sœur du Canada, et il l'a fait avec une générosité et une distinction que celle-ci ne saurait oublier. Aussi ne sommes nous pas étonnés de voir qu'il ait voulu profiter du passage des Canadiens à Marseille, pour leur renouveler les témoignages de sympathie qu'il avait auparavant donné à l'Union Catholique, dont plusieurs membres se trouvent dans les rangs des Zouaves Canadiens.
Après la soirée passée au Cercle Religieux, plusieurs notabilités de Marseille, parmi lesquelles on remarquait quelques dames de la plus haute distinction, attendaient les Zouaves à l'hôtel Béauveau, où une partie d'entre eux était logée. L'une de ces dernières, Madame la comtesse Guillaume de Sabran-Pontevés a présenté aux volontaires un magnifique bouquet aux couleurs pontificales, sur
lequel on lisait, en lettres de fleurs : Vive Pie IX ! En leur remettant ce témoignage, Madame la comtesse de Sabran a prononcé quelques mots émus, qui étaient, on peut le dire, l'expression des nobles sentiments des femmes chrétieniies et françaises envers leo valeureux champions du siège pontifical :
« Recevez, commandant, ce bouquet aux couleurs si chères, comme témoignage de notre dévouement aux Saint-Père et de notre sympathie pour vous et vos héroïques compagnons. »
Le commandant, M. Taillefer, a répondu avec la fermeté du militaire et le tact de l'homme de bonne compagnie :
«Ce précieux souvenir, dit-il, nous est un second drapeau. Français par le souvenir et par le sang, nous sommes profondément touchés de l'accueil que nous recevons dans notre mère-patrio. Et vous, mesdames, vous nous rappelez nos mères et nos sœurs, qui nous ont bénis et qui nous accompagnent de leurs prières. Nous aimons la paix ; nous désirons la paix ; c'est dans cette paix que nous vous remercions aujourd'hui ; mais si elle venait à être troublée, oh ! alors, notre reconnaissance se montrerait sur le champ de bataille.»
Toutes les personnes présentes ont porté ensuite la santé du comité catholique de Marseille.
Le départ était fixé au lendemain, dimanche, 8 mars. A six heures et demi, les Canadiens se réunirent à l'église des Augustins pour assister à la messe, qui fut dite par leur aumônier. Avec un ensemble parfait, ils chantèrent en chœur le saint cantique Que cette voûte retentisse! puis, avant de quitter réglise, ils entonnèrent VAvc Maris Stella^ invoquant avec confiance la protection de celle que les marins et les soldats ne prient jamais en vain.
L'embarquement devait avoir lieu à huit heures du matin, à bord du vapeur La Ville de Marseille^ qui avait été frété exprès pour eux. A ce moment, les Canadiens se rendirent au port de la Johctte par la Cannebière et la rue Impériale, recevant partout, sur leur passage, les adieux d'une foule sympathique de trois ou quatre mille personnes qui formaient la haie. Cette foule s'était transportée plus nombreuse aux alentours du port où stationnait le paquebot. Là les manifestations ont redoublé d'éclat. Le vaisseau était au large, et les Zouaves Canadiens s'y rendaient en chaloupe par escouade de dix à douze. Chaque volontaire était salué par de nombreux vivats, lorsqu'il se disposait à gagner le bord. Les cris ont éclaté avec plus
d'énergie encore, à l'instant où le porte-drapeau s'est mis en mouvement. Mais ces manifestations prolongées ont exaspéré quelques garibaldiens égarés dans une foule, avec laquelle ils auraient dû au moins éviter de se confondre, si, malgré leur hostilité, ils avaient été capables de comprendre ce qu'il y a de grandeur dans le dévouement de la jeunesse catholique. Ces étrangers n'ont su ni s'éloigner d'un spectacle qui n'était point fait pour eux, ni contenir leurs sentiments haineux qui hurlaient de se rencontrer avec l'explosion universelle des sympathies populaires.
M. Taillefer était encore à terre, quand trois coups de sifflet partirent au milieu des cris d'enthousiasme des Marseillais et des Canadiens. Cjétaient trois Itahens et trois Piémontais qui faisaient ce bruit discordant.
— Que vous avons-nous fait pour que vous nous insultiez? dit M. Taillefer à l'insolent qui était le plus près de lui.
— Ce n'est ni vous ni vos compagnons que je siffle, ré pondit l'Italien, c'est votre drapeau.
A ces mots, M. Taillefer se redresse :
— Ah ! dit il, c'est notre drapeau que vous insultez. J'aurais pardonné une insulte adressée à moi seul, mais à notre drapeau c'est autre chose ; vous allez faire amende honorable.
En môme temps, le capitaine Taillefer empoigne le Piémontais au collet, le soulève à bras tendu comme un gibier qu'on attache à la potence, et le transporte sur la berge du quai où il le force à s'agenouiller devant le drapeau.
Ce drapeau était déjà à bord, tenu haut, près du drapeau français. Notre Italien, dit un témom oculaire, était vraiment intéressant à voir dans cette position. Il fallut que le commissaire de police du port vint l'arracher des mains du brave commandant, pour le faire filer je ne sais où. C'est, remarquait un journal de Marseille, une première victoire remportée sur l'Italie révolutionnaire, qui saura respecter désormais le terrible Taghaferro et ses hommes.
En môme temps, un sergent de la garnison de Marseille, qui était venu avec un bon nombre de soldats français, assister au départ des Canadiens, accostait le deuxième sifQeur italien, et lui tenait à peu près ce langage :
— De quel droit accueillez-vous ainsi des étrangers passant à Marseille? S'ils ne vous plaisent pas, prenez un fusil et allez les attendre en Italie. Quant à moi, lo jour
OÙ ils se rencontreront avec vous et les vôtres, je voudrais bien me trouver à côté d'eux pour aider à vous donner une râcléo.
L'Italien baissa la tète et se tut. Quand au troisième sifQeur, il désavoua sa nationalité qui, cependant, fut bientôt reconnue ; il en fut quitte pour être obligé de déguerpir.
bans cette circonstance, nous aimons a constater que la police française a bien fait son devoir. Le commissaire du port, M. Migeon, qui est resté sur les lieux, depuis l'heure de rembarquement jusqu'à celle du départ, a adressé aux quelques sifileurs des reproche^ fortement accentués et leur a fait observer qu'ils avaient manqué grossièrement au devair de l'hospitalité.
«Ce petit incident, écrivait, quelques jours après, le correspondant parisien de la Minerve^ a failli devenir une grosse affaire. Quelques journaux ont voulu y voir une atteinte à la liberté de penser, et M. Taillefer a reçu — de loin — de vertes réprimandes pour avoir aussi irrévencieusement empoigné un compatriote de Garibaldi. Je crois même que le Courrier Français, ou plutôt M. Ad. Royannez, professeur d'athéisme, a parlé de l'imminence d'une rixe sanglante entre les volontaires Canadiens et la population Marseillaise. Rien de plus malicieusement exagéré, rien de plus faux. J'ai reçu beaucoup de renseignements sur cette affaire, et je sais de bonne part que la foule qui accompagnait les Zouaves jusqu'à leur embarquement, n'a pas cessé un seul instant de leur témoigner la plus vive sympathie, et les trois drôles d'Italiens qui ont silÙé étaient si peu soutenus, si bien isolés, qu'on les a tout de suite montrés du doigt et désignés à la pitié plutôt qu'à la haine du public. Non-seulement les militaires, mais tous les hommes d'honneur, sans distinction de croyance ou d'opinion, s'accordent à dire qu'il était bien naturel aux Zouaves de ne pas laisser insulter leur drapeau, lorsqu'ils avaient à soutenir le nom de leur pays et l'honneur de leur cause sur une terre étrangère.»
Cependant, Monseigneur de Marseille avait bien voulu rendre aux Canadiens, à bord du navire, la visite qu'il en avait reçu la veille. 11 leur adressa de bonnes paroles d'encouragement ^et de félicitation, et leur donna de nouveau sa bénédiction.
En montant sur le paquebot, les Canadiens emportèrent précieusement avec eux les trois bouquets d'honneur qui leur'avaient été offerts à Paris, à Lyon et à Marseille.
Le départ n'eut lieu qu'à onze heures du matin. Depuis huit heures, la foule se pressait sur les quais ; elle attendit jusqu'au dernier instant, voulant accompagner de ses adieux la marche du paquebot. Le spectacle à ce moment devint grandiose. De toutes parts, les applaudissements, les cris éclataient, les mouchoirs s'agitaient sur les quais, à la passe de la Joliette et à l'extrémité du phare.
Au moment où le navire se mettait en mouvement, le capitaine Taillefer, debout sur la poupe, s'est découvert pour faire entendre encore une fois le cri de Vive la France! qui a été répété d'une seule voix par tous les volontaires, pendant que le drapeau des Canadiens s'inclinait pour saluer le rivage français.
Pendant ce t-jmps, le navire sortait majestueusement du port; les Canadiens réunis sur la dunette saluaient avec leurs bérets ; au milieu d'eux, et auprès du drapeau français, flottait leur magnifique étendard qui, fidèle à sa devise, les conduisait maintenant sur le chemin de la Ville-Eternelle. « Vivent les Zouaves Pontificaux ! vive le Pontife-Roi ! vive le Canada!» leur criait-on. Et ils répondaient avec une voix vibrante, que le bruit des vagues n'empêchait pas de retentir dans les airs: «Vive Pie IX ! vive la i-^rance ! vive Marseille ! »
Il est juste de remarquer ici que quoique la ville de Marseille ait été prise au dépourvu par l'arrivée des Zouaves Canadiens, cependant l'accueil qu'on leur a fait a été admirable de bienveillance et de générosité. C'est le Comité des Zouaves do Marseille qui a préparé tous les détails de la réception.
Cette bienveillance, cette générosité, qui ont éclaté en France sur le passage des Canadiens, ne montrent-ils pas que la mère-patrie a reconnu son sang et sa foi dans ces jeunes gens qui sont allés faire appel à son hospitalité? Bien plus, n'établissent ils pas un lien nouveau d'affection entre nous et celte antique France, dont nous aimons toujours à nous entretenir, dont les gloires sont nos gloires, et avec laquelle nous ne cesserons d'être fiers de relier notre origine !
L'aUIUVKE a ROME.
La traversée de Marseille à Civitta-Vecchia s'opéra en trente-six heures, par un trèsb'Bau temps et sa;is trop
d'incommodités pour chacun, quoique les Zouaves fussent un peu à l'étroit à bord du paquebot. Le lendemain de leur départ, 9 mars, les Zouaves longèrent l'ile de Corse, patrie de Napoléon I, et un peu plus tard l'Ile d'Elbe, où le grand capitaine fut relégué.
Ils arrivèrent le même soir, à Civitta-Vecchia, vers huit heures. Monseigneur Desautels et M. le chanoine Hicks les y attendaient, et aussitôt que le vaisseau eut mouillé, ils se rendirent abord accompagnés des Zouaves Canadiens Alfred Larocque, Murray, Prendergast et Ilainault.
« Un grand nombre d'entre nous, écrivait l'un des Zouaves, étaient de vieilles connaissances pour ces Messieurs; en peu d'instants tout le détachement avait environné la petite troupe de nos compatriotes, et quelle bonne demi-heure de causerie nous passâmes ! »
On informa alors les Canadiens qu'ils ne descendraient à Civitta-Vecchia que le lendemain matin ; mais, par les soins de Monseigneur Desautels, tout avait été préparé afin que leur départ pour Rome eut heu le lendemain, de manière à leur permettre d'arriver de jour dans la Ville- Eternelle. Ils couchèrent à bord du bateau.
Le lendemain matin, 10 mars, les Zouaves descendirent à la hâte dans la Vieille Cité, où ils prirent le déjeuner. M. l'officier Caulier, chargé de recevoir les recrues, s'était donné une peine infinie pour tout préparer, et le détachement laissa Civitta-Vecchia pour Rome à 10 h. A. M., par train exprès. Tout le monde était frais et dispos; on n'eut jamais imaginé que ces braves jeunes gens arrivaient d'un si long voyage.
<( Notre aimable guide, M. Caulier, écrivait l'un d'eux, avait, conformément à ses ordres, télégraphié notre départ de Civitta-Vecchia au pro-ministre des armes, le général Kansler. Nous étions donc attendus. Aussi quel magnifique spectacle s'offrit à nos yeux en arrivant à la gare! Le général de l'armée pontificale, le colonel AUet, le lieutenant-colonel de Charrette, une foule d'officiers et de sous-officiers, une multitude de Zouaves musique en tète, un peuple innombrable, et comme une belle couronne leurs Majestés, le Roi et la Reine de Naples, tous étaient là pour nous recevoir. M. le commandant Taillefcr fit descendre ces hommes. des chars et de sa belle voix les rangea en ligne. Tout le monde l'admirait à la tête de sa magnifique compagnie. On voyait, cependant, qu'il ne pouvait se défendre d'une certaine émotion, sous le feu des regards de tant d'illustres personnages. »
Après les présentations officielles, tout le monde se mit en marche pour se rendre à St. Pierre, le détachement Canadien étant précédé par le corps de musique des Zouaves Pontificaux qui jouait la marche de Mentana. On avait, de plus, avec une délicatesse bien honorable, fait remettre à nos Zouaves un drapeau pontifical, à leur arrivée à Givitta-Vecchia. C'est avec ce noble étendard et celui du Canada qu'ils traversèrent la Ville-Eternelle, se dirigeant vers la basilique de St. Pierre.
Au château St. Ange, une escouads de Zouaves présenta les armes aux volontaires Canadiens. En passant devant le Vatican, une fenêtre s'ouvrit et ceux-ci aperçurent l'illustre Vieillard pour lequel ils sont allés combattre. Sa vue produisit une profonde sensation parmi la foule.
Quant à nous, écrivait Tun des Zouaves, nous étions fous, nous pleurions.
Le Saint-Père avait, paraît-il, l'intention de donner sa bénédiction aux Canadiens,mais le bruit de la musique étouffa le commandement : halte ; et ainsi, par un regrettable mal entendu, ils ne purent recevoir, dès leur arrivée, cette précieuse faveur.
On rapporte qu'en regardant le corps des Zouaves Canadiens, le Saint-Père s'est écrié : Le Canada est une terre privilégiée.
Une minute plus tard les pas de nos volontaires retentissaient sur le pavé du temple de St. Pierre, et là, écrit l'un d'eux, au milieu d'un silence religieux, nous tombâmes à genoux pour prier devant le tombeau du prince des apôtres. Ah ! quelle émotion un cœur chrétien n'éprouve-t-il pas, en voyant cet édifice imposant qui durera aussi longtemps que le monde, élevé à la gloire de ces martyrs naguère bannis et méprisés par le paganisme ! Quelle consolation pour ceux qui de leur vivant se voient traités légèrement par les prétendus esprits forts, les sagesinsensés de ce monde.
Après avoir prié quelques instants, les Zouaves Canadiens, toujours accompagnés d'une foule considérable, se rendirent à la caserne qu'on leur avait préparée, dans le couvent de St. François, sous le toit môme qui a anciennement abrité ce grand saint et au milieu de ses zélés imitateurs, les religieux franciscains.
Dans des corridors spacieux etbien aérés étaient alignés des lits de fer avec des matelats et des couvertures admirables de propreté. Dans le jardin du couvent, il y a un oranger six fois séculaire qui a été planté par le saint lui-
même ; et ses fruits sont tenus en grande vénération par le peuple romain. A côté est l'église, avec des messes tous les matins jusqu'à raidi ; enfin tout autour des Canadiens leur rappelait qu'ils étaient des soldats d'une cause sacrée, et qu'ils ne devait jamais perdre de vue leurs devoirs de chrétiens.
Comme on n'avait pas eu le temps de préparer les rations, à leur arrivée aux casernes, chaque homme reçut vingt sols pour se nourrir. Tous étaient dans l'allégresse ; anciens et nouveaux Zouaves fraternisaient à merveille.
L'arrivée des (Canadiens, écrivait quelque temps après l'aumonier du détachement, M. Moreau, a causé ici une immense sensation. On ne parle partout que des forestieri^ les Zouaves étrangers, qu'on attendait avec tant d'impatience.
On compte beaucoup sur les Canadiens et on a la plus grande confiance dans leur courage, écrivait M. l'abbé Moreau. Le colonel Allet a été jusqu'à dire qu'avec 10,000 Canadiens, il se fesait fort de parcourir toute l'Italie en vainqueur. Le lieutenant-colonel de Charette est ti'ès-satisfait des hommes qui composent le détachement, et on Ta entendu répéter à plusieurs reprises : « Ce sont de beaux hommes. » Pour prouver aux Zouaves du Canada qu'il les a en grande estime, il leur a donné de sa propre bourse dix sous par tète, outre les dix sous fournis à chaque homme par le gouvernement, à notre arrivée.»
Le lendemain de leur arrivée, 1 1 mars, ils furent conduits à la caserne St. Michel, où, après avoir remis leur papiers, ils signèrent leur engagement pour deux ans dans l'armée pontificale.
Ils avaient encore leur costume de voyage, qui les distinguait parmi tous les militaires stationnés à Rome. Aussi étaient-ils l'objet de l'attention générale. L'uniforme gris donne dans l'œil des oisifs, écrivait l'un de nos Zouaves ; et ils sont nombreux ici. Sur le Corso et au Pirichio, la foule t'arrêtait pour regarder les enfants du Canada. On admirait leur taille svelte et élancée, et Tair de santé répandu sur leurs figures ; on leur exprimait par des marques non équivoques, les sympathies que l'on éprouvait pour eux.
Le jour de l'engagement, le lieutenant-colonel de Charette invita M. Taillefer à déjeuner chez lui, le priant d'amener deux de ses compagnons. M. Taillefer choisit M. de Cazes et M. de Hempel. Pendant le repas, écrivait ce dernier, M. de Charette nous interrogea beaucoup sur
le Canada et les Canadiens qui, en grande partie, sont ses compatriotes par descendance, lui-même étant Breton. Après le repas, on leur ménageait une surprise. Le colonel fit passer ses hôtes dans un appartement voisin, où il avait fait appoi ter un uniforme de zouave proportionné à la taille de M. Taillefer. Il le lui fit endosser, et tout le reste du jour visita Rome avec lui. Ils furent au Pincio, au Corso et enfin chez un photographe ensemble.
Le lieutenant-colonel dos Zouaves Pontificaux est petitfils de ce fanieu.x Charetle le Vendéen qui, devant être fusillé par les sans-culottes, commanda lui-même le feu d'une voix si ferme que ses bourreaux en pâlirent. Son petit-fils lui ressemble en tout point; d'une conformation physique qui ferait envie à un lutteur antique, la force en lui n'exclut pas la beauté et la distinction ; et quant au courage, on sait qu'à Menlana il lança son sabre au milieu des Garibaldiens, et s'élança ensuite lui-même pour le reconquérir, de même que le grand Condé fit à Rocroy avec son bâton de maréchal. Son cheval fut tué sous lui dans celte bataille ; et ses Zouaves, qui, après l'avoir vu si terrible au feu, le voient tous les jours poli et affable avec eux, eu sont tout-à-fait enthousiastes et se feraient hacher en morceaux plutôt que âe paraître indignes de leur colonel au jour du combat. (1)
Le IG mars, les Canadiens abandonnèrent le costume de voyage pour prendre à la place L'élégant uniforme de zouave. «Chacun, écrivait le correspondant de la Minerve^ s'est revêtu avec joie de l'habit des croisés de 19me siècle, noble vêtement fait pour couvrir des cœurs nobles et généreux. Il se compose d'une veste juste au corps et d'un gilet ouvert sur le devant ; d'un pantalon large se resserrant au bas du genou ; d'une molletière en peau teinte en jaune, d'une guêtre en toile blanche pour Tété et eu cuir noir pour 1 hiver, avec manteau et képi d'un gris tendre comme le reste de l'uniforme. L'étoffe de l'uniforme des Canadiens est d'une qualité supérieure à celle portée jusqu'ici. On nous traite eu véritables enfants gâtés. Nous espérons qu'il en sera de même sur le champ do bataille, et que l'on nous indiquera des positions favorites.»
« Le lendemain matin, écrivait un zouave, tandis que nous étions rangés en bataille pour Texercice, notre capitaine, jNI. de Kermool, vint nous annoncer que dans l'après-midi le Saint-Pire nous accorderait une i.udience
(1) Correspondance spéciale ùu Xoia'cau-ATondc.
particulière. Rendez-vous fut donné à tous à la salle des Suisses au Vatican, pour quatre heures, et chacun s'y rendit de son côté à pied ou en voiture, mais en tenue rigoureusement uniforme et le sabre-bayonnette au côté. Nous y rencontrâmes Monseigneur Desautels, MM. Hicks, Moreau, Lussier, ainsi que M. LaRocque et autres Canadiens déjcà zouaves depuis quelques temps. Le colonel Allet, le lieutenant-colonel de Gharette et le capi taine de Kermoël étaient également venus avec nous; et comme pour couronner la solennité de cette audience, le général Kanzler, commandant-en-chef des armées pontificales, voulut nous honorer aussi de sa présence.
« A quatre heures un huissier nous introduisit dans la salle d'audience, décorée avec toute la magnificence qui doit entourer un Pontife-Roi et ornée de peintures des premiers maîtres de l'art italien.
« On nous plaça sur deux rangs, chaque côté de la salle, les deux extrémités se trouvant réunies par un rang posté en travers.
« Nous étions tous absorbés dans la contemplation des beautés du lieu où nous étions, quand les battants de la porte s'ouvrirent tout à coup, le brillant uniforme des gardes-nobles fit son apparition d'abord, puis la soutane
violette des prélats, puis nous tombâmes à genoux et
Pie IX se montra à nos yeux éblouis et émus. Faisant allusion à notre position, il nous dit gaiement: «Ah! il ne manquait plus que moi pour former le carré ; eh 1 bien, me voilà, mes braves. » Puis, allant se placer sur son trône : « Relevez-vous, mes enfants, » nous dit il de sa voix à la fois douce et majestueuse.»
Quand les Zouaves se furent relevés, MM. les abbés Moreau et Lussier allèrent s'agenouiller devant Sa Sainteté, et le premier donna lecture d'une adresse des évoques de la province de Québec, dans laquelle ils recommandaient les Zouaves Canadiens au Père commun des fidèles. Le Pape l'entendit avec un contentement manifeste, et l'émotion le gagnant, ses yeux se mouillèrent de larmes. 11 répondit en français par un discours rempli d'onction et de fermeté qui dura près de dix minutes ; on reconnaissait le roi sous l'habit du pontife. Voici comment un correspondant a résumé cette allocution.
« Il commença par dire que l'arrivée à Rome des volontaires Canadiens, dans l'intention de défendre le siège de la cathoHcité, contre les barbares du siècle, était une grande consolation pour lui, au miUeu des persécutions
dont il est l'objet. Le mouvement qui vient de s'opérer au Canada, plaide beaucoup en sa faveur et l'Eglise le regarde d'un œil très-favorable. «Je loue votre courage, « mes enfants, nous dit-il. Nouveaux Gédéons, vous venez «combattre les combats du Seigneur; et je suis certain « que vous marcherez sur les traces du grand capitaine « dont je viens de vous donner le nom, si jamais l'occasion <i se présente. Mais quoiqu'il arrive, j'ai un conseil à vous « donner : dans la guerre comme dans la paix, soyez chré- « tiens, craignez Dieu et marchez hardiment. Maintenant, « chers enfants, je vais vous donner une bénédiction qui « vous accompagnera toujours sur le chemin de la vie ; 'I une bénédiction qui va s'étendre à vos parents et à ceux <( qui ont contribué à vous envoyer au secours de l'Eglise.
« Ainsi, je vous bénis au nous du Père, afin qu'il vous « inspire la force et le courage qui a fait triompher 500 « Israélites avec Gédéon à leur tète, contre un ennemi dix « fois plus nombreux ; je vous bénis au nom du Fils, afin « qu'il vous accorde de persister dans les bonnes résolu- « tjons qui vous animent aujourd'hui ; enfin, je vous bénis « au nom du Saint-Esprit, afin qu'il vous donne la ferveur « et la piété, pour que vous restiez toujours bons soldats et '•'■ surtout bons chrétiens.»
« A ces mots, écrit M. de Hempel, nous mîmes un genoux en terre et nous reçûmes avec un recueillement et une ferveur difficiles à décrire la sainte bénédiction du Souverain Pontife. Puisse-t-elle nous accompagner dans les combats et dans tous les jours de notre vie ! »
Après la bénédiction, le Saint-Père fit apporter par un des prélats des médailles en argent, et, faisant le tour de nos rangs accompagné de deux cardinaux, des aumôniers et des officiers, il daigna les distribuer lui-même aux Zouaves. En passant devant le capitaine Taiilefer, le général Kanzier dit à Sa Sainteté que c'était là le commandant des Zouaves pendant le voyage, et lui rappela l'incident du port de Marseille, lorsque le capitaine fit baisser la tête à un individu qui avait insulté le drapeau :
— Ah ! c'est ainsi que vous attaquez les ennemis du Saint-Siège avant d'être à notre service, lui dit Sa Sainteté, en lui prenant familièrement le bras ; eh ! bien, j'espère que vous en ferez autant à l'avenir.
Après avoir donné à M. Taiilefer sa médaille, il continua et en donna, de sa propre main, une semblable à chacun de nous. Pendant cette distribution, le Saint-Père fit diverses questions à plusieurs des Zouaves et s'appuya
familièrement sur leurs épaules. Ceux-ci étaient tout attendris de ces marques de bonté et de l'émotion visible qui agitaient le chef de l'Eglise.
A Textrémité du détachement, se trouvaientsix hommes qu'on avait laissés intentionnellement dans leur costume canadien. « J'étais par bonheur du nombre de ces six, écri vait un zouave, et le premier. Arrivé à moi, le Pape s'arrête, me pose la main sur l'épaule droite, et puis sur la poitrine, où il a dû sentir mon cœur battre ; comme une iDonne mère, il voulait palper l'étoffe canadienne avec laquelle nous étions venus: « Voilà, a-t-il dit, de belle et bonne étoffe de laine. » Ensuite, prenant dans ses mains le béret de mon deuxième voisin : « Mais c'est presque là la calotte du^Pape, a-t-il dit en comparant avec sa propre coiffure. Gomment, c'est ainsi qu'on empiète sur mes droits ! »
Puis, reprenant des mains du cardinal, qui l'en avait débarrassé, le précieux béret, il le remit avec la plus gracieuse amabilité sur la tête de mon cher voisin.
La médaille donnée aux Zouaves est en argent et de la grandeur d'une pièce de deux francs ; d'un côté est l'image de Pie IX avec ces mots : PiusIX Po)2. Max. An. XXII; sur le revers est celle de St. Pierre et St. Paul, avec cette légende en latin : Romœ parentes arbitrique gcntium.
La distribution des médailles finie, le Saint-Père bénit de nouveau les Zouaves et les laissa tous attendris et joyeux d'avoir été l'objet de tant de sollicitude et de tant de" bonté. « Qu'ils viennent maintenant, les garibaldiens ! i> s'écriaient plusieurs Zouaves avec feu. Cette journée restera longtemps gravée dans leur mémoire et comptera parmi leurs plus beaux jours.
« Maintenant, un mot de notre vie de caserne, écrit un zouave. Ce n'est pas le moins intéressant pour nos bonnes mères, dont la tendresse s'alarme si facilement. Mais qu'elles se consolent, nous n'avons rien à envier au bonheur. Le clairon sonne le réveil à cinq heures ; on passe le café que l'on reçoit dans de petits gobelets en fer-blanc. Le lever a lieu une demi-heure plus tard, puis l'appel se fait à six heures et demie. L'exercice commence aussitôt et se continue jusqu'à neuf heures et demie. Il cesse alors pour nous permettre de prendre la soupe. A midi il recommence pour se terminer à ;U heures. Le reste du jour est à nousjusqu'à huit heures, "et môme jusqu'à dix heures, avec la permission de notre capitaine. A dix heures, les feux s'éteignent et la caserne rentre dans le repos.
« L'appétit ne nous fait pas défaut. L'exercice militaire
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vaut mieux que toutes les absinthes du monde — voire môme le célèbre amer de Gianelli. Nous savourons avec délices les sauces piquantes préparées d'après les ordres du caporal d'ordinaire Drolet, sauces qui nous auraient fait faire plus d'une grimace au pays.
« Lorsque nous fesons les becs fins — comme nos mères nous disaient jadis — nous allons au café, et pour quelques sous, nous fesons ripaille. Tout se vend à bon marché ; ici les jOus valent les chelins du Canada. Nous n'avons actuellement que trois sous de solde par jour, en attendant que notre masse soit au complet ; alors nous aurons six sous par jour ; ce sera l'âge d'or — et nous irons faire un voyage dans le pays de Cocagne.»
C'est ainsi que les Zouaves Canadiens furent rapidement initiés à tous les détails de leur nouveau genre de vie. Ils montrèrent en toute circonstance une soumission et une abnégation admirables, se soumettant avec bonne volonté à tous les sacrifices et à toutes les privations inséparables de la carrière militaire. Ils trouvèrent, sans doute, ces sacrifices d'autant plus durs, que pour la plupart ils ont été élevés dans le luxe et l'abondance ; cependant, ils les acceptèrent avec courage, et la grande pensée qui les avait conduits à Rome leur fit tout endurer facilement. A la date du 7 mai un Canadien, qui se trouvait à Rome, nous écrivait à nous-mème: « Jamais troupe de volotaires n'est arrivée ici sous de si beaux auspices. Un grand prestige est attaché aux Canadiens, et ce prestige ils le conservent. Dieu merci; tous les jours j'entends faire, par les officiers supérieurs, des compliments sur leur compte. On les estime, on les aime ; il faut dire aussi que nos compatriotes se conduisent bien. »
Peu de temps après son arrivée, M. l'abbé Moreau, d'après les instructions du Comité, loua des salles sur la Place Farnèse pour l'usage des Zouaves Canadiens. Tout auprès est une église, l'église Ste. Brigitte, dans laquelle M. l'abbé Moreau eut son confessionnal. «J'ai entrepris, écrivait-il plus tard, à la date du 9 mai, de donner le mois de Marie à nos chers Zouaves Canadiens, et je m'en félicite, car les exercices sont très-régulièrement suivis, et la chose a pour eux beaucoup d'attrait. Notre petite églisede Ste. Brigitte est transformée en une chapelle toute canadienne. Nous y chantons des cantiques et des motets du pays; et M. Desjardins conduit son chœur à merveille.
« Les dames sont pour nous remplies des meilleures
attentions: elles nous envoient des fleurs pour orner notre autel, et la sœur de la reine de Naples, qui est ici notre voisine, nous a l'autre jour fait parvenir une corbeille comme on n'en voit qu'à Rome.»
Quelques mois après, M. Moreau dut abandonner ces salles pour en louer d'autres, plus vastes et mieux adaptées à la destination qu'on leur donnait. Les Canadiens prirent possession de leur nouveau cercle le 3 de juin, jour même de l'arrivée du second détachement. «Hier, écrivait M. Moreau à la date du 4 juin, était le jour fixé pour l'inauguration des nouvelles salles de réunion des Canadiens. Aussi à G h. P. M., nos jeunes gens au nombre de plus de cent, circulaient dans les nouveaux appartements de leur Cercle, les;anciens faisait connaissance avec les nouveaux, leur faisant part des fruits de leur expérience de trois mois, et surtout s'informant de mille et mill»; choses sur le pays. Je profitai de la circonstance pour donner lecture à nos braves de la lettre que Monseigneur de Montréal leur avait adressée. Vous ne sauriez croire avec (juelle religieuse attention et avec quelles émotions ils écoutèrent ces paroles paternelles, qui leur venaient d'un évêque vénéré et aimé de la patrie : les uns pleuraient, les autres battaient des mains. Ils ont été grandement touchés surtout en entendant Sa Grandeur leur dire que, par ses soins, une lampe brûlait pour eux, depuis leur départ, devant la statue de St. Jean-Baptiste de la Cathédrale, et continuerait à brûler jusqu'à leur retour.
'( Mais il fallait terminer cette séance en zouzous et en zouzous canadiens. On crie : musique ! musique! puis après quelques chansons le bal s'ouvre et la danse commence au son du piano ; car il faut que vous sachiez que cet instrument est un des meubles qui ornent nos salles de réuni'^n
« Ces salles, continue M. Moreau, sont très-vastes, trèsbien aérés, et je pourrais dire très-belles ; outre deux grands appartements, dont l'un pour les jeux et l'autre pour la lecture et l'écriture, il y a deux bons appartements pour votre serviteur (car je voulais demeurer avec mes zouzous), trois autres chambres à louer à ceux des nôtres qui veulent avoir une chambre à eux, deux petites pièces pour recevoir les malles et bardes du bataillon et enfin la salle dite buvette, où on sert à nos jeunes gens, le café, le vin, la bière, les trois boissons favorites de Rome. » «Les choses s'y donnent au prix coûtant, remarquait M. Moreau
dans une autre lettre (l) au Comité. Le vin qui se vend trois sous le verre, ailleurs, ne se vend que deux sous chez nous, celui de deux sous se vend un sou ici. 11 en est de même de la bière et du café. »
Deux pensées avaient engagé le Comité à donner aux Zouaves Canadiens les moyens d'avoir un Cercle à Rome : la première, de conserver chez eux le sentiment national, l'esprit de corps, en leur permettant de se voir et de se réunir souvent ensemble ; la seconde, d'augmenter leur comfort et leur bien être matériels, en leur procurant le vin et les autres objets de consommation en usage à Rome, a\]x prix les plus accessibles à leurs bourses. D'après leslettres reçues au Comité, nous devons reconnaître que ces deux pensées ont été appréciées par les Zouaves, et que le double but que se proposait le Comité a été parfaitement atteint.