‹ Le Canada et les zouaves pontificaux [microforme]Chapitre 69 sur 82 · AIME DIEU ET VA TON CHEMIN · texte numérisé non relu

AIME DIEU ET VA TON CHEMIN

Devise du Canada, inscrite sur le drapeau des Volontaires.

Allez votre chemin, Français du nouveau monde ! Race de nos aïeux tout à coup ranimée

Allez, laissant chez nous une trace féconde,

Offrir un noble sang au Dieu que vous aimez.

De nos jeunes croisés vous êtes deux fois frères,

Marchez aux mêmes cris et dans les mêmes rangs,"

Faisant dire comme eux par vos œuvres guerrières :

Quand Dieu frappe un grand coup, c’est de la main des Francs.

De l’Océan dompté vous connaissez la route ; Vous ne portez le frein d'aucune injuste loi ; Venez donc et montrez à l'Europe qui doute, La jeune liberté servant la vieille foi.

Lorsau’hier, étonnant et charmant notre ville,

Comme chez des amis, joyeux et familiers,

Vous marchiez, jeunes gens au port mâle et tranquille, J'ai recunnu le sang de nos preux chevaliers.

C'était leur franc visage et leur allure franche. Toute l’antique France en un vivant miroir,

Toat : leur sainte devise et leur bannière blanche Et ce noble parler sentant son vieux terroir.

4Jui, c’est le même sang et le même génie Gardés purs et sauvés de nos récents travers. La France d'autrefois alerte et rajeunie

Par la liberté sainte et la vie aux déserts.

Allez votre chemin, celui de nos ancêtres,

Ce chemin des martyrs, qu’ils ont fait tant de fois ; Gardez Rome éternelle au plus clément des maîtres, Image de son Dieu trônant sur une croix.

Allez, comme eux, souffrir, mourir pour la justice, Notre Europe est livrée aux plus sombres hasards ; Au seuil de l’avenir, il faut que l’on choisisse Entre le joug du Christ et celui des Césars.

Tibres soldats, nourris près d’une république, Fils d’une terre où l’homme a toute sa liberté, Vous témoignez, au nom de la jeune Amérique, A la fois pour le Christ et pour la liberté.

Portez au Roi-Pasteur votre sang et nos larmes :

Nos droits sont dans le sien confondus aujourd’hui.

Vous, qui baisez les pieds de ce Vieillard sans armes, . Nul César ne vous voit inclinés devant lui.

Amis, de vos forêts, à travers notre France, Je ne sais quel parfum se répand sur vos pas ; Une clarté vous suit, une fraiche espérance, Un sacré souvenir qui ne périra pas.

Vous nous laissez heureux d’avoir revu des frères, Fiers d’avoir pu serrer votre loyale main,

Dieu vous aime! il fera tomber les vents contraires ; Français du Nouveau-Monde, allez votre chemin !

Lyon, 1 mars 1868. VicTOR DE LAPRADE.

A Marseille, où les Zouaves arrivèrent le vendredi, 6 mars, entre 10 et 11 heures du soir, la réception ne fut pas moins chaleureuse.

Malgré l'heure avancée de la nuit et un formidable mistral, un certain nombre de personnes se portèrent à la gare

ur saluer les nouveaux soldats du Pape. Les Canadiens urent distribués, par bandes de trente ou quarante, dans quatre des meilleurs hôtels de la ville qui avaient été retenus pour eux.

Le lendemain matin, à onze heures, le bourdon de Notre-Dame de la Garde tintait en l'honneur des Canzdiens, qui avaient voulu assister à la messe dans ce sanctuaire vénéré. Leur magnifique Grapeau blanc et sans tache, écrivait un témoin oculaire, comme celui de la vieille France, portant d’un côté les armes et le nom du

avec la devise: Aime Dieu et va ton chemin, de

l’autre, l’'écusson pontifical brodé d’or, flottait au milieu des rangs.

« Ils ont vraiment un air matial, ces jeunes gens, continue le même correspondant; leur tenue est digne sans raideur, fière sans jactance ; ce sont de belles nhysionomies intelligentes; le sang est vif et bien conservé ; on reconnait tout de suite le sang français mêlé chez quelques-uns de sang anglais; ils sont complètement Français, et Français d’un autre siècle par leur politesse et par la pureté de leur-langage. La population Es A ot toujours si sympâthique aux causes qui demandent du dévouement et de l’honneur, regardait avec compiaisance passer ses hôtes ; on leura fait cortège, et quand ils eurent pris place dans le sanctuaire, bien des amis de la Papauté se sont agenouillés auprès d’eux. dJ’ai remarqué dans la nef des officiers de notre armée. La messe a été servie par deux volontaires, et célébrée par un des aumôniers du corps. Les Canadiens ont chanté plusieurs hymnes de l'Eglise, notamment l’Ave Maris Stella.

«A l’élévation, le drapeau, élevé dans le chœnr, s’est incliné devant l'autel A la descente de la colline, l’afiluence des spectateu1s était encore plus considérable. La malveillance aurait difficilement trouvé à se faire Jour: un quidam s’étant avisé de dire tout haut que c’érait une honte pour de si beaux ieunes gens d’aller à la messe, un portefaix s’est vivement retourné, et on a vu le moment où le malencontreux observateur allait recevoir une verte correction. »

Dans l’après-midi, les volontaires canadiers allèrent spontanément offrir leurs devoirs à Monseigneur Place, évêque de Marseille. Monseigneur Place qui n’était pas

révenu, les reçut dans le salon d'honneur de son palais, es bénit et leur adressa des paroles toutes paternelles. Pressant tour à tour, sur son cœur, le commandant, M. Taiïllefer, et le porte-drapeau, il leur donna le baisement de paix et de reconnaissance. Puis Sa Grandeur exprima chaleureusement à tous la joie que faisait ressentir aux catholiques le spectacle de leur dévouement. Les applaudissements ont éclaté, ajoute une correspondance, quand le prélat à dit que si Îes Canadiens, volontaires du Pape, étaient pour Marseille et pour la catholicité un noble spectacle, ils étaient en même temps pour d’autres «un dangereux spectacle,» et les applaudissements redoublèrent quand Monseigneur Place, se tournant vers le portrait de

Pie IX qui orne son salon, ajouta qu’un si brillant drapeau méritait de recevoir le baptème de feu.

C'est le lieu de remarquer que pendant le trajet entre Paris et Marseille, les malles des aumôniers disparurent. Elles renfermaient, non-seulement des valeurs. mais encore, et surtout, les papiers des volontaires, d’autres papiers importants, les pièces pour le procès de canonisation de M. Olier. Cette disparition causa aux aumôniers et à tous les Zouaves de vives inquiétudes, qui ne finirent qu’à Rome, plusieurs jours après leur arrivée. Là, ils apprirent que les malles avaient été retrouvées. On a accusé l'excellente police française de s’en être emparées, pour en faire la visite. Depuis, elles ont été rendues à leurs propriétaires.

Samedi soir, les Canadiens passèrent la soirée au Cercle Religieux, qui avait préparé un concert expressément pour eux. Ils visitèrent avec intérêt les principales salles du ‘Cercle et il leur fut offert de pieux souvenir de leur séjour à Marseille. Les Zouaves Pontificaux, en congé dans cette ville, s'étaient rendus à cette réunion, revêtus de leur uniforme, qui devait bientôt être aussi celui des Canadiens. Pendant la soirée, on tira pour ceux-ci une loterie dont chaque lot rappellera leur passage à Marseille.

Le Cercle Religieux de Marseille qui a voulu, avec une attention si délicate, recevoir dans ses salles les Zouaves Canadiens, est, si 1ous sommes bien informés, une société analogue à l’Union Catholique de Montréal. Placé comme celle-ci sous la direction des RR. PP. Jésuites, ce Cercle a voulu, il y a quelques années, nouer des relations amicales avec sa société sœur du Canada, et il l’a fait avec une générosité et une distinction que celle-ci ne saurait oublier. Aussi ne sommes nous pas étonnés de voir qu’il ait voulu profiter du passage des Canadiens à Marseille, pour leur renouveler les témoifrages de sympathie qu'il avait auparavant donné à ‘Union Catholique, dont plusieurs membres se trouvent dans les rangs des Zouaves Canadiens.

Après la soirée passée au Cercle Religieux, plusieurs notabilités de Marseille, parmi lesquelles on remarquait quelques dames de la plus haute distinction, attendaient les Zouaves à l'hôtel Béauveau, où une partie d'entre eux était logée. L'une de ces dernières, Madame la comtesse Guillaume de Sabran-Pontevés a présenté aux volontaires un magnifique bouquet aux couleurs pontificales, sur .

lequel on lisait, en lettres de fleurs: Vive Pie IX! En leur remettant ce témoignage, Madame la comtesse de Sabran a prononcé quelques mots émus, qui étaient, on peut le dire, l'expression des nobles sentiments des femmes chrétiennes et françaises envers les valeureux champions du siége pontifical :

« Recevez, commandant. ce bouquet aux couleurs si chères, comme témoignage de notre dévouement aux Saint-Père et de notre sympathie pour vous et vos héroiques compagnons. »

Le commandant, M. Taillefer, a répondu avec la fermeté du militaire et le tact de l’homme de bonne compagnie :

«Ce précieux souvenir, dit-il, nous est un second drapeau. Français par le souvenir et par le sang, nous sommes profondément touchés de l'accueil que nous recevons dans notre mère-patrie. Et vous, mesdames, vous nous rappelez nos mères et nos sœurs, qui nous ont bénis et qui nous accompagnent de leurs prières. Nous aimons la paix ; nous désirons la paix ; c’est dans cette paix que nous vous remercions aujourd'hui; mais si elle venait à être troublée, oh ! alors, notre reconnaissance se montrerait sur le champ de bataille.»

Toutes les personnes présentes ont porté ensuite la santé du comité catholique de Marseille.

Le départ était fixé au lendemain, dimanche, 8 mars. A six heures et demi, les Canadiens se réunirent à l'église des Augustins pour assister à la messe, qui fut dite par leur aumônier. Avec un ensemble parfait, ils chantèrent en chœur le saint cantique Que cette voûte retentisse ! puis, avant de quitter l’église, ils entonnèrent l’Ave Maris Stella, invoquant avec confiance la protection de celle que les marins et les soldats ne prient jamais en vain.

L’embarquement devait avoir lieu à huit heures du matin, à bord du vapeur La Ville de Marseille, qui avait été frêté exprès pour eux. A ce moment, les Canadiens se reudirent au port de la Joliette par la Cannebière et la rue Impériale, recevant partout, sur leur passage, les adieux d’une foule sympathique de trois ou quatre mille personnes qui formaient la haie. Cette foule s'était trans-

rtée plus nombreuse aux alentours du port où stationnait le paquebot. Là les manifestations ont redoublé d'éclat. Le vaisseau était au large, et les Zouaves Canadiens s’y rendaient en chaloupe par escouade de dix à douze. Chaque volontaire était salué par de nombreux vivats, lorsqu'il se disposait à gagner le bord. Les cris ont éclaté avec plus

d'énergie encore, à l'instant où le porte-drapeau s’est mis en mouvement. Mais ces manifestations prolongées ont exaspéré quelques garibaldiens égarés dans une foule, avec laquelle ils auraient dû au moins éviter de se confondre, si, malgré leur hostiiité, ils avaient été capables de comprendre ce qu’il y a de grandeur dans le dévouement de la jeunesse par ho Ces étrangers n’ont su ni s'éloigner d’un spectacle qui n’était point fait pour eux, ni contenir leurs sentiments haîneux qe hurlaient de se rencontrer avec l'explosion universelle des sympathies Peppers

. Taillefer était encore à terre, quand trois coups de sifflet partirent au milieu des cris d'enthousiasme des Marseillais et des Canadiens. C'étaient trois Italiens et trois Piémontais qui faisaient ce bruit discordant.

— Que vous avons-nous fait pour que vous nous insulge dit M. Taillefer à l’insolent qui était le plus près de

ui.

— Ce n’est ni vous ni vos compagnons que je sifile, ré pondit l’Italien, c’est votre drapeau.

A ces mots, M. Taillefer se redresse :

— Ah! ditil, c'est notre drapeau que vous insultez. J'aurais pardonné une insulte adressée à moi seul, mais à notre drapeau c’est autre chose ; vous allez faire amende honorable.

En même temps, le capitaiie Tailleter empoigne le Piémrontais au er le soulève à bras tendu comme un gibier qu'on attache à la potence, et le transporte sur la berge du quai où il ie force à s’agenouiller devant le drapeau.

Ce drapeau était déjà à bord, tenu haut, près du drapeau français. Notre Italien, dit un témoin oculaire, était vraiment intéressant à voir dans cette position. Il fallut que le commissaire de police du port vint l’arracher des mains du brave commandant, pour le faire filer Je ne sais où. C’est, remarquait un journal de Marseille, une première victoire remportée sur l’Italie révolutionnaire, qui saura respecter désormais le terrible Tagliaferro et ses hommes.

En même temps, un sergent de la garnison de Marseille, qui était venu avec un bon nombre de soldats français, assister au départ des Canadiens, accostait le deuxième siffleur italien, et lui tenait à peu près ce langage :

— De quel droit accueillez-vous ainsi des étrangers passant à Marseille? S'ils ne vous plaisent pas, prenez un: fusil et allez les attendre en Italie. Quant à moi. le jour

où ils se rencontréront avec vous et les vôtres, je voudrais bien me trouver à côté d’eux pour aider à vous donner une râclée.

L’Italien baissa la tête et se tut. Quand au troisième siffleur, il désavoua sa nationalité qui, cependant, fut bientôt reconnue ; il en fut quitte pour être obligé de déguerpir.

Dans cette circonstance. nous aimons a constater que la police française a bien fait son devoir: Le commissaire du

ort, M. Migeon, qui est resté sur les lieux, depuis

‘heure de l’'embarquement jusqu’à celle du départ, a adressé aux quelques siffleurs des reproches fortement accentués et leur a fait siserver qu'ils avaient manqué grossièrement ay devoir de l'hospitalité. :

«Ce petit incident, écrivait, quelques jours après, le correspondant parisien de la Minerve, a failli devenir une grosse affaire. Quelques journaux ont voulu y voir une atteinte à la liberté de penser, et M. Taïllefer a reçu—de loin—de vertes réprimandes pour avoir aussi irrévencieusement empoigné un compatriote de Garibaldi. . Je crois même que le Courrier Françdis, ou plutôt M. Ad. Royannez, professeur d’athéisme, a parlé de l’imminence d’une rixe sanglante entre les volontaires Canadiens et la population Marseillaise. Rien de plus malicieusement exagéré, rien de plus faux. J’ai reçu beaucoup de renseignements sur cette affaire, et je sais de bonne part que la foule qui accompagnait les Zouaves jusqu’à leur embarquement, n’a pas cessé un seul instant de leur témoigner la plus vive sympathie, et les trois drôies d'Italiens qui ont sifilé étaient si peu soutenus, si bien isolés, qu’on les a tout de suite montrés du doigt et désignés à la pitié plutôt qu’à la haine du public. Non-seulement les militaires, mais tous les hommes d’honneur, sans distinction de croyance ou d'opinion, s'accordent à dire qu’il était bien naturel aux Zouaves de ne pas laisser insulter leur drapeau, lorsqu'ils avaient à soutenir le nom de leur pays et l'honneur de leur cause sur une terre étrangère»

Cependant, Monseigneur de Marseille avait bien voulu rendre aux Canadiens, à bord du navire, la visite qu’il en avait reçu la veille. 11 leur adressa de bonnes paroles d'encouragement jet de félicitation, et leur donna de nouveau sa bénédiction.

En montant sur le paquebot, les Canadiens emportèrent

récieusement avec eux les trois bouquets d'honneur qui eur avaient été offerts à Paris, à £,yoù et à Marseille.

Le départ n'eut lieu qu’à onze heures du matin. Depuis huit heures, la foule se pressait sur les quais ; elle attendit jusqu’au dernier instant, voulant accompagner de ses adieux la marche du paquebot. Le spectacle à ce moment devint grandiose. De toutes parts, les applaudissements, les cris éclataient, les mouchoirs s’agitaient sur les quais, à la passe de la Joliette et à l’extrémité du phare.

Au moment où le navire se mettait en mouvement, le capitaine Taillefer, debout sur la poupe, s’est découvert ‘pour faire entendre encore une fois le cri de Vive la France ! qui a été répété d’une seule voix par tous les volontaires, pendant que le drapeau des Canadiens s’inclinait pour saluer le rivage français.

Pendant ce temps, le navire sortait majestueusement du port; les Canadiens réunis sur la dunette saluaient avec leurs bérets ; au milieu d’eux, et auprès du drapeau français, flottait leur magnifique étendard qui, fidèle à sa devise, les conduisait maintenant sur le chemin de la Ville-Eternelle. « Vivent les Zouaves Pontificaux ! vive le Pontife-Roi! vive le Canada!» leur criait-on. Et ils répondaient avec une voix vibrante, que le bruit des vagues n’empêchait pas de retentir dans les airs: « Vive Pie IX ! vive la France ! vive Marseille ! »

Il est juste de remarquer ici que quoique la ville de Marseille ait été prise au dépourvu par l’arrivée des Zouaves Canadiens, cependant l'accueil qu’on leur a fait a été admirable de bienveillance et de générosité. C’est le Comité des Zouaves de Marseille qui a préparé tous les détails de la réception.

Cette bienveillance, cette générosité, qui ont éclaté en France sur ie passage des Canadiens, ne montrent-ils pas que la mère-patrie a reconnu son sang et sa foi dans ces jeunes gens qui sont allés faire appel à son hospitalité ? Bien plus, n’établissentils pas un lien nouveau d’affection entre nous et cette antique France, dont nous aimons toujours à nous entretenir, dont les gloires sont nosgloires, et avec laquelle nous ne cesserons d’être fiers de relier notre origine !

Page 1