NOTRE MISSION COMME PEUPLE
Le dessein général de la Providence, c'est de sauver l'homme.
Cet être, créé à l'image de Dieu, et qui a reçu une intelligence pour comprendre, une volonté pour se déterminer, doit soumettre cette intelligence et cette volonté à Dieu. C'est là son devoir, mais ce devoir lui laisse toute faculté de choisir ; l' homme peut choisir le mal, mais alors, il abuse de sa liberté, d'un don divin qui lui a été donné pour opérer son salut. La liberté appliquée au choix du mal n'est plus la liberté ; c'est la licence, c'est la dépravation, c'est l'égarement, c'est l'erreur.
Un devoir correspond toujours à un droit. Ainsi, débiteur, j'ai un devoir à accomplir envers
mon créancier, j'ai le devoir de le payer ; en retour, créancier, j'ai un droit sur mon débiteur, j'ai le droit d'être payé. De même, l'homme a non seulement le devoir de se sauver ; ce devoir devient un droit pour lui. Il exerce ce droit à l'égard de la société civile, qui doit non-seulement permettre à l'individu d'accomplir le devoir du salut, mais encore l'aider à l'accomplir, le défendre contre toute oppression immorale et anti-religieuse. Car, enfin, si l'essentiel devoir de l'homme est de se sauver, s'il ne peut pas marcher dans une voie opposée aux lois divines sans encourir la damnation éternelle, s'il ne lui est pas permis de pratiquer l'erreur sans perdre son âme, cet essentiel devoir est assurément le droit essentiel de l'homme.
En tous les temps, en tous les lieux, cela a été méconnu par un certain nombre d'hommes. On a vu, et l'on voit encore l'individu oublier son origine et sa fin, et.se jeter à pas perdus dans les sentiers du vice et de l'erreur. On a vu, et l' on voit encore les sociétés civiles agir comme si elles n'avaient à s'occuper uniquement que des intérêts matériels et passagers de l'individu au détriment des intérêts infiniment plus élevés de l' âme immortelle.
Et cependant, la miséricorde divine est toujours venue au secours de l'humanité, par ses leçons, par ses avertissements. Elle a eu pitié de la faiblesse de notre nature, des égarements de notre entendement. Elle a mis dans le monde une voix instructive à laquelle trop d'oreilles sont toujours restées insensibles.
Et voyez d'abord la multitude des descendants
du premier homme, entièrement corrompue.
Une famille seule est demeurée fidèle au culte de Dieu. Noé, le chef de cette famille, est choisi d'en haut pour appeler ses frères au devoir. Il les avertit qu'une humble et sincère pénitence fléchira la colère du Seigneur-Souverain, mais que la résistance à l'invitation divine amènera le déluge sur le monde. Car Dieu veut purifier la terre ; la pénitence est la meilleure purification, elle désarme le courroux du Tout-Puissant dont elle rapproche l'homme en retirant ce dernier des profondeurs du crime. Ilya une autre purification, c' est celle de la colère divine, purification terrible ! Et Noé bâtit l'arche. Il emploie à cette construction cent ans. Cent ans d'avertissements, de menaces ! Mais les hommes résistent aveuglément à l'instruction divine, et le déluge vient les engloutir qui épargne la seule famille de Noé, la seule à l'abri dans l'arche de salut.
Plus tard, la voix inspirée des Prophètes vient relever le courage abattu des Juifs en prédisant l'avènement du Sauveur du monde, et fait entendre de temps à autre au monde les leçons et les menaces divines.
Enfin, le Sauveur naît au monde et fonde l' Église. L' Église n'est pas la religion du seul peuple juif, elle est aussi la religion des gentils. Elle invite à elle toutes les langues, toutes les races, tous les peuples, toutes les nations. C'est l'Église universelle, c'est-à-dire Catholique. Elle reçoit en dépôt les vérités que le Christ lui confie, mais non pas pour les garder ; il faut ' qu'elle les prêche, qu'elle les proclame, qu'elle
les enseigne, qu'elle les explique, qu'elle les fasse entendre et recevoir par tout le monde. Douze hommes, choisis par le Sauveur, sont investis de cette mission, de cet apostolat ; ils sont le commencement de l'Église enseignante, c'està-dire Apostolique. L'un d'eux est la pierre élue, le fondement, la base de l'Église. C'est Simon, le chef visible des Apôtres et de l'Église, surnommé Pierre. Il établit son siège a Eome, et de là Y Église Romaine.
Et depuis dix-huit siècles, cette sainte Église, catholique, apostolique et romaine accomplit la mission que le Christ lui a léguée : celle d'enseigner les vérités du salut aux individus et aux peuples.
L'histoire prouve donc que le dessein général de la Providence est de sauver l'homme.
Or, nous sommes une race Catholique, possédant en conséquence la seule vraie foi, celle que Jésus-Christ est venu apporter luimême au monde pour le guider sûrement dans les voies qui conduisent à la vie éternelle. Notre devoir est donc de la garder pure et intacte, nous soumettant en toute obéissance à la voix du Pontife Infaillible qui règne à Eome, à la direction de nos évêques et de notre clergé qui sont chargés de nous instruire de nos devoirs, et de gouverner nos âmes. C'est là notre devoir, c'est là notre mission : de demeurer catholiques, fidèles aux vues, aux desseins de la Providence qui veut que nous donnions en Amérique cet exemple, rare aujourd'hui dans le monde, d'une race, d'une nation sur laquelle le Christ rèsme socialement.
Si nous sommes aujourd'hui canadiens-français, si nous formons une nationalité distincte, si nous représentons en Amérique des idées et des institutions qui sont les nôtres et nous donnent un caractère exclusif comme peuple, un cachet particulier à notre race, nous le devons avant tout au Catholicisme. Après la conquête anglaise, notre clergé seul nous resta pour nous défendre contre les menées, les ruses, les tentatives oppressives de la tyrannie. Longtemps, il fut le seul chef politique auquel nous pûmes confier la conservation même de nos intérêts civils. C'est lui, c'est le clergé seul qui forma à la défense des saints privilèges de notre nationalité ces hommes énergiques qui surent tenir si ferme le drapeau de nos aspirations. Le clergé fut la seule vraie sauvegarde de la langue française ; car, tandis que nos conquérants cherchaient par tous les moyens à nous imposer leur langue, la proclamant la[( langue officielle dans les cours de justice et dans les assemblées législatives, nos prêtres nous instruisaient des vérités de FEvangile dans la langue de la France, notre mère. D' un autre côté, l'enseignement de la langue française était, après celui de la Religion, l'enseignement fondamental dans les séminaires et les collèges.
Le but constant de l' Église Catholique est de conduire l'homme dans des voies dignes de son origine et de sa fin. L'homme a été créé par Dieu pour Dieu. Aussi l'Église Catholique subordonne- 1- Elle aux devoirs qui découlent de cette origine et qu'impose cette lin, tous les
intérêts temporels et passagers de la terre. Ces derniers n'existent même qu'en vue de 1' Intérêt unique, l'intérêt de l'âme immortelle. C'est ce qui explique pourquoi nous sommes demeurés français et catholiques. L'Église, représentée par notre clergé, nous a considérés comme des hommes possédant la Vérité qui mène dans la vraie Voie, et qui donne la véritable Vie. La possession de la Vérité implique essentiellement le devoir de la garder. C'est pourquoi le clergé canadien-français s'est appliqué constamment à nous conserver catholiques. La tyrannie anglaise d'autre part, tendait à nous faire perdre notre foi. Pour arriver à son but, elle cherchait à nous amener dans une communauté d'idées avec elle. Les idées se communiquent et se mêlent plus facilement entre les hommes qui parlent la même langue. De là, tentative de nos gouvernants pour tuer la langue française. Le clergé canadien- français a déjoué cette tentative par son énergique et vigoureuse résistance. Nous devons donc surtout à l'Église Catholique le maintien de notre race comme nationalité distincte, comme peuple à part sur ce sol d'Amérique.
Eésumons-nous. — Le dessein général de la Providence est de sauver l'homme. A cette lin, Elle a toujours fait entendre au monde une voix pour le rappeler à ses devoirs. Cette voix est aujourd'hui, et sera jusqu'à la fin des siècles, l'Eglise Catholique. Nous devons donc demeurer Catholiques, afin de correspondre à ce dessein de la Providence sur nous.
Mais la vérité que nous possédons est la vérité
Catholique, c'est-à-dire la vérité universelle,
la vérité à laquelle ont droit toutes les langues, toutes les races, tous les peuples, toutes les nations. Nous avons donc le devoir de la conserver, non seulement pour nous, mais aussi pour les autres races qui habitent le nouveau continent, et qui sont plongées dans les ténèbres de l'erreur.
Nous sommes en meilleure position qu'aucune autre race pour répandre la vérité religieuse. Nous formons un peuple dont les membres sont réunis en corps sur un même territoire, s'honorent et se glorifient d'un même passé, parlent la même langue, tendent à un avenir commun. La Province de Québec est véritablement une nouvelle France, petite- fille de l'Eglise, gouvernée en vertu des lois de sa mère, ayant ses institutions propres, et parlant une langue particulière qui lui donne un cachet national distinct. Au contraire, les autres races sont dispersées, disséminées çà et là. On n'en voit pas une qui forme un groupe national gouverné en vertu de ses lois. Les Etats-Unis portent dans leur sein tous les germes de la désunion : il y a là anglais, allemands, norvégiens, irlandais, chinois, français, etc., mêlés ensemble, vivant sur un sol qui ne leur rappelle rien de leur histoire. L'intérêt matériel seul les réunit, mais l'intérêt matériel seul ne forme qu'une union passagère que détruit nécessairement l'antagonisme des races, des langues, des religions, des passés, des aspirations particulières.
Il n'y a pas à en douter : au point de vue même de la Foi, nous sommes appelés à pro-
pager en Amérique la vérité religieuse, la seule véritablement civilisatrice. D'ailleurs, la propagation de la foi a toujours été notre œuvre. Les missionnaires français, venus avec les fondateurs de notre colonie, ont fait entendre les enseignements de l'Evangile, non seulement sur les bords du St. Laurent, mais aussi sur les bords du Mississipi. Actuellement nos séminaires fournissent des apôtres aux missions étrangères, à la Rivière-Rouge et aux Etats-Unis. La Providence, par la protection toute spéciale qu'elle nous a accordée, a donc voulu nous conserver pour être en Amérique l'instrument de son dessein général sur les hommes, dessein qui est de les sauver en leur enseignant les voies de la Vérité.