VÉRITABLE ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ CIVILISÉE
Nos premiers parents, même au milieu des jouissances du Paradis terrestre, n'étaient encore que dans un lieu de passage, et leur bonheur n'était qu'une épreuve faite à leur soumission et à leur foi. En leur donnant la vie, Dieu leur avait commandé cette loi souveraine, imposée p1 depuis à tout homme venant en ce monde, de ijjj1 l'aimer plus que toutes les choses de la vie, de }'â tendre à Lui par tous les désirs, toutes les aspi rations et tous les élans du cœur, et de subordonner tous les intérêts du temps aux seuls I vrais intérêts, qui sont ceux de l'éternité. Le j Créateur avait sanctionné son commandement 1 par la menace d'une punition terrible: — Yousfl êtes libres, mais si vous désobéissez, vousl mourrez [î — Vraisemblablement, la promesse; *^ d'une récompense avait dii, en même temps que
la menace leur prédisait le châtiment contre la révolte, les encourager et les exciter à suivre la voie tracée par l'ordre divin.
Le péché originel eut de prompts et tristes résultats, bien propres à nous éclairer sur la puissance de la volonté humaine en rébellion contre la volonté de Dieu. Nos premiers parents lurent jetés dans un séjour plus éphémère et la mort se produisant tous les jours devant leurs yeux, sous un millier de formes différentes, sur un sol arrosé de leurs sueurs, leur rappela sans cesse la menace redoutable qu'une vie trop heureuse leur avait fait oublier. Et la promesse éternelle subsistant malgré la punition, la misère qui pesait sur eux leur lit trouver bien douce à accomplir la loi divine qu'ils avaient violée ; au milieu de leur repentir et de leurs larmes, il leur fut moins difficile de ne pas s'attacher à une terre ingrate semée de ronces et d'épines ; l'ofdre que le tentateur leur avait montré comme oppressif et orgueilleux leur apparut désormais comme une espérance, et ce rmt être pour eux une consolation à leur immense chagrin de se dire, comme plus tard Saint I Paul aux Hébreux : — Non habemus hic maneniem civitatem, sed futur am inquirimus.
Dès l'origine, l'homme apprit donc que cette terre n'était qu'un lieu d'épreuve, et ne renfermait rien à quoi ses vœux ni son cœur pussent s'attacher définitivement. Sorti du souffle de Dieu, destiné à se reposer pendant toute une éternité sur le sein de ce Dieu, il se sentit de suite étranger à tout ce qui l'entourait ; de suite, mille instincts intimes le poussèrent à des aspi-
rations incapables d'être satisfaites ici-bas, et portèrent son âme dans des régions supérieures incapables d'être contenues entre les bornes de ce monde. Sa propre nature, ses propres sentiments, ses propres tendances, comme un souvenir de la Patrie dont il était l' hôte futur, mais l'exilé actuel, comme qui dirait une pensée encore au moule dans la pensée de Dieu, tout cela évoquait sans cesse en lui une origine à laquelle il était rappelé sans cesse comme à son but, comme à son terme, comme à sa fin dernière.
Cet être étrange, dont les merveilles mêmes du'Paradis terrestre ne pouvaient pas arrêter les aspirations ni les désirs, avait reçu dans son cœur un besoin infini d'amour auquel un Dieu infini seul pouvait satisfaire pleinement. Néanmoins, le Créateur voulut contenter une partie de ce besoin de l'homme, en créant la femme. Adam, voyant cette créature tirée de la meilleure partie de lui-même, s'écria transporté d' am©ur : — " Voilà l'os de mes os, et la chair de ma chair ! " — Ce fut là l'origine de la société. Ainsi, cette dernière naquit au sein du Paradis terrestre, par la co-opération et sous le regard de Dieu, composée de créatures libres et pourtant sujettes aux lois divines, plus éclairées et plus intelligentes qu'aucune de toutes celles qui sont venues après elles dans la suite des temps. C'est de là que date, non pas le prétendu contrat social imaginé par le dix-huitième siècle, ni moins encore la société sauvage, mais la vraie société civilisée telle qu'elle existe dans les pays où les hommes vivent sous des lois qui respectent la loi de Dieu.
La philosophie du dix- huitième siècle, rebelle à tout frein, révoltée contre toute idée de domination, ne savait pas au juste quels étaient les droits de l'homme, et ignorait plus encore quels étaient ses devoirs. Le matérialisme en était le fond. Aussi faisait-elle de l'homme une bête, ayant un peu plus d'insticts qu'une autre bête, mais qui n'avait plus rien à prétendre au delà de cette vie. Et son matérialisme était l' incarnation de l'égoïsme le plus abject. Après nous, le déluge ! La société civilisée était la cause de la corruption des mœurs, prétendait-elle, et cette corruption engendrait parmi les hommes des faiblesses, de:* misères, des maladies, des désordres dont la société civilisée était encore tenue pour la cause directe. Le remède était le retour à la barbarie sauvage.
En examinant de près cette barbarie, elle y aurait pourtant trouvé des croyances repoussées par ses doctrines, une certaine civilisation qui aurait effrayé son matérialisme, et des sentiments de générosité que son ego ïsme n'aurait pas voulu accepter. Le sauvage croyait qu' il avait été mis au monde par un Être suprême ; il croyait à une sorte de providence représentée par une foule de dieux qui se partageaient la tâche de gouverner le monde ; il n'aurait pas voulu croire que les animaux qui le nourrissaient n'eussent pas un sort différent du sien après la mort. Le sauvage gardait avec un scrupuleux respect les traditions du passé ; il s'efforçait de les maintenir intactes, et toute son ambition tendait à en jeter le germe impérissable dans l' avenir. Il avait des chefs auxquels il obéissait, des habi-
tudes, des mœurs et des usages dont il était jaloux ; il formait partie d'une tribu à laquelle il était fier d'appartenir ; il avait des enfants qu'il élevait dans cette fierté, dans ces habitudes, dans ces mœurs, dans ces usages, et dans l'obéissance aux chefs.
La société sauvage n'était donc pas encore la réalisation des rêves de la philosophie du dixhuitième siècle, car ce que voulait celle-ci : c'était l'homme sans passé et sans lendemain, l'homme délivré du joug des traditions, du joug des usages, du joug des lois et de l'homme, et de tous les jougs possibles, même de celui d' enseigner l'avenir. Des hommes assez heureux pour naître à une époque où ils pouvaient rejeter tous les enseignements, ne devaient-ils pas logiquement faire la supposition que le jour qui leur donnait tout-à-coup cette lumière, ne la retirerait pas à leurs descendants ?
Insensés ! ils ne s'apercevaient pas qu'ils étaient le crépuscule d'une nuit affreuse qui s'avançait à grands pas, et allait envelopper dans ses ombres ce qui restait de lumière au monde ! Ils forgeaient les ténèbres dont la débauche et le vice sous toutes les formes profiteraient pour essayer le dernier coup contre Dieu et son Christ, et ils criaient : Fiat lux !
Fiat lux ! Le Créateur l'a faite, cette lumière indélébile à laquelle le monde a bien fermé les yeux, mais qu'il n'a jamais pu empêcher de l'éclairer. Le dix-huitième siècle est mort dans ses ténébreuses orgies, enfantées par l'extravagance de sa philosophie, mais la vraie lumière, celle que Dieu a créée, subsiste encore, et c'est à
ses lueurs bienfaisantes que nous revenons aux sentiers perdus de notre origine.
Fiat lux ! Elle a été faite pour nos premiers parents, et c'est sous l'éclat de cette lumière que la société a reçu la vie, et accepté sa mission, dès le commencement du monde.
N'existant que pour l'homme, et n'existant que par lui, n'étant pas, même à proprement parler, un être distinct puisqu'elle s'efface dès que l'homme disparaît, la société réunit ensemble toutes les forces et toutes les ressources individuelles, et les emploie pour le plus grand bien de tous, sans nuire aux droits ni à la liberté de chacun. Elle répond à ce vaste besoin que l'homme sent au fond de son cœur d'aimer, d'être aimé, de se répandre, de se communiquer, de donner et de recevoir. Elle est donc fondée sur la nature la plus intime le l'homme ; elle est la conséquence, non-seulement logique, mais encore nécessaire de ces nobles sentiments que Dieu a mis dans le cœur humain.
Née avec l'homme, sa mission a commencé de suite. Son devoir principal, c'est d'aider l'individu à atteindre sa fin dernière, c'est de lui préparer la voie, de lui indiquer tout le chemin. L'homme n'est en ce monde que pour aimer Dieu, le servir, et par ce moyen acquérir la vie éternelle. Il ne doit user des richesses, de l'influence de sa position, des honneurs que comme des moyens à employer pour gagner le Ciel. La pauvreté, les abandons, les chagrins, toutes les souffrances doivent le réjouir plutôt que l' abattre et le décourager, car, s' il se consulte, il sent que rien en ce monde ne pourrait encore le laisser
sans regrets, et s'il regarde son devoir, il reconnaît qu'il n'est pas ici-bas pour jouir, et que ses misères ne sont que les accessoires de l'exil. Fait pour être heureux, il souffre ; puisqu'il souffre, il est donc exilé ; puisqu'il est exilé, il n'a donc d'occupation vraiment sérieuse que de retrouver le vrai chemin de la Patrie. Aussi, la société doit-elle le respecter dans cette occupation, et le laisser libre dans cette recherche. La liberté la plus essentielle à l'homme c'est celle de se sauver. La société doit nonseulement permettre cette liberté ; son plus essentiel devoir, c'est de la favoriser, de l'encourager, de lui faire le champ vaste et grand, de la protéger et de la défendre.
Primitivement, une seule famille constitua la société. Bientôt un grand nombre de familles surgirent, et vinrent agrandir la société. Les hommes se multipliant à l'infini,il y eut division, et alors se formèrent les peuples. Un peuple est une société particulière, composée d'un plus ou moins grand nombre d'individus associés ensemble pour vivre sur un même sol, sous un même soleil, à l'ombre des mêmes lois et des mêmes institutions. L'homme y ayant transporté les mêmes droits et les mêmes devoirs, cette société a donc la même mission protectrice à exercer envers lui.
Les hommes, séparés après la confusion des langues, oublièrent les enseignements divins et se jetèrent dans les voies du paganisme. C'est là qu' il faut remonter pour retrouver l'origine de ces fameux empires de l'antiquité, qui donnèrent au monde l'exemple d'une civilisation
qui honore encore le génie de l'homme, mais qui montre en même temps son impuissance à fonder quelque chose de vraiment beau et de vraiment civilisé, sans les lumières de la vraie religion. Là encore, commencèrent ces sociétés d'hommes moins intelligents, préférant l'indépendance d'une vie nomade à l'embarras de faire des lois et de s'y soumettre.
La miséricorde divine vint au secours de l'humanité. Abraham, demeuré fidèle aux traditions du Paradis terrestre, fut appelé à former un peuple qui conserverait le dépôt des vérités que Dieu avait enseignées au monde. Désormais, le peuple juif est né. Lisez son histoire, et dites que les peuples n'ont pas comme les individus, des devoirs à accomplir envers Dieu, et que la Providence ne récompense pas leurs actions bonnes, et ne punit pas leurs actions mauvaises ! Quand il veut châtier son peuple ingrat et rebelle, Dieu fait lever contre lui des milliers d'ennemis, qui l'oppriment après l' avoir vaincu et fait prisonnier. Mais si son peuple se repent et lui adresse de ferventes prières, Dieu alors se laisse toucher. Il pardonne, et Sa Provideuce suscite un autre peuple qui vient le venger du joug tyrannique que le vainqueur des Juifs avait fait peser sur eux. On retrouve des exemples de ce genre à chaque page de l'histoire sainte. Dès les premières lignes presque, on y lit le récit d'un fait qui annonce d'une manière frappante l'intervention de la Providence : les eaux de la mer Rouge ouvrent un passage à pied sec aux enfants d'Israël, mais elles se rejoignent au moment où toute l'armée
de Pharaon est lancée à la poursuite des premiers, et l'engloutissent toute entière.
Nous terminons ici nos considérations générales. Nous pourrions les amplifier davantage, et nous devrions le faire même, afin de rendre notre étude plus complète. Dans les enseignements donnés par l'histoire de l'Eglise, et dans les ouvrages des philosophes catholiques, nous puiserions de nouveaux aperçus très-lumineux sur l'action de la Providence dans le monde. Malheureusement, ni l'espace, ni le temps, ni nos études professionnelles ne nous permettent ce travail. Tout ce que nous avons !pu faire, c'est d'avoir amplifié ces considérations suffisamment au moins pour justifier le point de vue auquel nous allons nous placer dans nos considérations sur le passé, le présent et l' avenir de la race canadienne- française.
SECONDE PAETIE.
C'est donc une thèse établie et démontrée par l'histoire et la philosophie, par le bon sens et la tradition, que les peuples ont, comme les individus, l'obligation de servir Dieu ; qu'ils sont récompensés lorsqu'ils l'accomplissent, et qu'ils sont punis lorsqu'ils la transgressent, sujets ainsi à l'action irrésistible de cette Providence qui gouverne le monde depuis qu'il est créé, et qui fait tout servir aux vues éternelles du Créateur, le montrant sans cesse comme le seul et vrai centre de toute sagesse, de tout ordre, de
toute paix, de toute jouissance et de tout bonheur.
Appliquant à l'histoire particulière de notre patrie nos considérations générales sur la conduite de la Providence à l'égard des peuples, nous posons d'abord cette question :— Dieu a-t-il protégé d'une manière toute spéciale le Canada- Français ? et nous répondons : oui. Or, Dieu n'agissant jamais au hasard et ne faisant rien sans un motif réglé par sa sagesse infinie, il s'ensuit que cette protection divine toute spéciale, visible à toutes les pages de notre histoire, en nous conseillant l'espoir en l'avenir, nous commande de méditer sérieusement nos devoirs présents. La première question résolue, celleci la suivra donc : — Avons-nous une mission providentielle à exercer dans l'avenir ? — à laquelle nous répondrons encore : oui. En ce cas, alors, quels sont nos devoirs actuels ?
Le reste de notre étude se divisera donc en trois points.
Et d'abord : — Dieu a-t-il protégé d'une manière toute spéciale le Canada- Français ?
COUP d'œil sur notre histoire.
Consultons nos poètes, nos historiens, nos orateurs, nos écrivains-journalistes, ce sont autant de voix qui proclament à l'envi que nous sommes ce que Dieu nous a faits. Recueillons ces échos sacrés qui retentissent dans les chaires de nos églises, chaque année, le jour de notre
belle fête nationale, lorsque nous nous pressons en foule au pied des saints autels, pour y faire à Dieu l'offrande de notre foi et de notre patriotisme. Ecoutons ces émotions si douces et si consolantes qui remplissent nos cœurs, lorsque, tout petits enfants encore, nos mères nous parlent du passé national, en nous berçant tendrement sur leurs genoux. Enfin, appelonsen tous à notre propre témoignage.
N'est-ce pas que nous sommes les enfants gâtés du bon Dieu ? que nous sommes vraiment, en Amérique, son peuple de prédilection ?
N'est-ce pas que nous devions irrévocablement périr, sans une assistance toute particulière de la Providence, et que nous sommes aujourd'hui le miracle persistant de la protection divine ?
Aujourd'hui, nos droits sont libres et respectés, nous possédons le présent, et nous tenons le sceptre de l'avenir. Nous commandons en maîtres sur les rives du St. Laurent, et nous faisons entendre au sein d'Ottawa, aux provinces nos rivales, une voix qu'elles honorent quand l'organe qui la fait retentir comprend les devoirs de sa mission.
C'est un homme de notre sang et de notre race, qui représente à nos yeux, la domination de la vieill llbion.
N'est-ce pas que nous sommes grands, fiers, confiants ? ^
Et pourtant, hier encore, nous étions assujettis, tyrannisés, foulés aux pieds par un pouvoir brutal et oppresseur.
On voulait détruire l'idée française en Amé-
rique. Pour cela, de quels moyens n'a-t-on pas essayé ? L'on s'est attaqué surtout à notre foi de catholiques, et pour faire de nous des apostats, l'on a tout tenté pour nous arracher notre langue, nos lois, nos institutions, tout ce que l'on nous avait solennellement promis à Québec, à Mont- • réal et à Paris. Trois traités, parjures !
L'idée française a prévalu et règne aujourd'hui, mais il nous a fallu lutter, combattre, résister de tous nos efforts à une oppression sans scrupule et sans frein.
Vous, nos vétérans politiques, blanchis sous le poids des travaux et de l' âge, qui avez vécu aux jours de notre long martyre, dites donc ce que notre tranquillité présente vous a coûté de colères, d'indignation, de fermeté, de protestations. Dites ce qu'il vous a fallu endurer de mépris, d'outrages, d'injustices ! Plusieurs d'entre-vous n'ont-ils pas vu les prisons de 1837 ? Eh bien ! oui ! hier, il n'y a qu' hier, nos droits les plus chers étaient violés, et l'on voulait nous faire renier notre religion, nos lois, notre langue, nos institutions, et l'on voulait tuer l'idée française, et l'on voulait nous faire mourir comme peuple !
Et nous vivons, et nous sommes français, et nous sommes un peuple !
Mais, remontons plus haut, à cette époque qui n'a plus de représentants vivants parmi nous, aux sombres origines de la conquête.
Le drapeau-français disparu de nos rives, soixante-mille canadiens sont à jamais livrés à la domination anglaise. Les nobles, les personnes influentes, les hommes instruits, tous les
gens capables de retrouver une situation en France désertent un sol foulé par les pas de l'étranger. Nos pères, abandonnés de leurs guides, sont désormais assujettis à des gouvernants anglai , qui n'entendent pas notre langue. A part Murray, ces nouveaux maîtres sont hostiles à notre religion, à nos lois, à nos institu- ' tions.
Un conseil purement militaire d' abord, transformé ensuite en un conseil civil, gouverne les canadiens jusqu'en 1^74.
Jusqu'à cette dernière époque, tout est mis en œurre pour étouffer l'idée française.
L'idée française, c'est cette idée généreuse qui a de tout temps frayé le chemin à l'Evangile et à la civilisation en Europe ; qui a fourni les premiers croisés à la Terre Sainte, qui a donné au monde la nation de Clovis, de Charlemagne, et de Saint Louis, qui s' est faite la protectrice de tous les droits violés, et que l'on a toujours vue accourir victorieuse au secours de la justice opprimée.
Ah! vainqueurs, fils de Luther et d'Henri VIII, vous avez eu un moment de délire, en songeant que vous pouviez vous venger contre nos pères de la persistance de l'idée française à défendre le bon droit, la justice et la vérité.
Un moment, vous avez cru à notre ruine comme français, comme catholiques, comme peuple.
Sachez que nous serions morts aussi avec elle, martyrs de notre liberté et de nos devoirs. Nous naissons, nous vivons et nous mourons avec notre idée. Oh ! non ! vous n'auriez pas eu la joie de compter des apostats dans nos rangs.
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Et de fait, nous étions perdus. L'Angleterre avait une colonie déjà puissante, groupée par branches sur plusieurs points de cette vaste contrée qui forme aujourd'hui les Etats-Unis. Ces colons anglais jouissaient de notre asservissement à des lois et à des maîtres qui nous étaient étrangers. Au besoin, ils auraient fourni à leur métropole la violence nécessaire pour nous obliger à reconnaître la suprématie spirituelle du roi protestant d'Albion, comme nous reconnaissions sa suprématie temporelle.
Etablir le règne spirituel de G-eorge III sur les rives du St. Laurent, voilà quel était aussi le vœu le plus, cher de bien des personnes en Angleterre, et de la plupart de celles qui avaient à administrer ici nos affaires publiques. De part et d'autre c'était un échange de correspondances, et de conseils qui tendaient à persuader au gouvernement anglais à employer contre nous toutes les mesures vexatoires possibles. A Londres, au sein des Chambres, il y avait bien quelques esprits généreux qui invo uaient pour nous la foi des traités, mais en génial l'opinion publique nous était contraire et hostile.
Repoussés, exclus de toute participation à la régie des affaires publiques, gouvernés par des anglais qui avaient accaparé toutes les charges, tous les emplois, tous les pouvoirs, et dont ils avaient à souffrir toutes les injustices et tous les mépris ; voyant sur un sol voisin une colonie nombreuse qui faisait des vœux pour leur perte et prête à y mettre elle-même la main, nos pères durent ressentir bien des angoisses sur le sort de ce bel héritage national qu'ils Voulaient
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transmettre pur et entier aux générations futures. N'importe ! ils ne se^ laissèrent dominer ni par la crainte, ni par les menaces, ni par les promesses Réunis autour du clergé, qui fut toujours notre refuge aux jours de péril, qui est notre sauvegarde dans le présent, et notre espérance dans l' avenir, ils prièrent, ils signèrent des protestations, ils refusèrent de soumettre leurs différends à des juges ignorants et injustes, ils résistèrent avec fermeté aux exigences tyranniques du pouvoir, ils mirent leur confiance en Dieu.
1774 nous sauva. Depuis quelque temps, les colonies anglaises s'animaient de plus en plus de l'esprit de révolte contre la métropole qui les avait mécontentées. Songeant à gagner leur indépendance, elles trouvèrent dans leur intérêt le motif de taire leurs rancunes envers nous ; elles nous tendirent même les bras. L'Angleterre tenait alors beaucoup à conserver ses colonies ; elle aussi trouva dans son intérêt des sentiments de justice que le devoir n'avait pas su lui inspirer. Tout-à-coup, en 1774, après de longs débats, après bien des discussions sur des mesures proposées dont plusieurs nous étaient tout-à-fait ennemies et oppressives, Y Acte de Québec nous fut accordé.
Ici, j'appelle l'attention du lecteur sur les événements, et je lui demande si l'action de la Providence n'y est pas manifeste.
L'insurrection américaine nous délivrait du danger justement redouté jusques-là par nos pères, d'être enveloppés un jour, cernés de toutes parts par les colonies anglaises, et d'être
obligés de succomber au nombre et à la violence. En séparant l'intérêt de ces dernières de l'intérêt de la métropole, elle nous garantissait nécessairement un allié. De quelque part qu'elle viendraît et qu'elle serait acceptée, l'alliance sans doute serait intéressée, mais enfin elle nous sauverait du péril et nous assurerait le libre exercice de tous nos droits.
D'un autre côté, VActe de Québec, accordé par l'Angleterre qui voulait nous attacher à elle, en nous ouvrant les portes du Conseil Législatif nouvellement créé, nous mettait aux mains une arme puissante, la seule dont nous pussions nous servir avec une véritable efficacité pour protéger nos libertés de nouveau reconnues, et pour nous défendre sûrement contre les efforts et les ruses de toute oppression. Dès lors, nous pourrions avoir des représentants au conseil des gouvernants, et toutes les mesures publiques seraient sujettes à nos appréciations et à nos suffrages. L'ère de la tyrannie n'était pas encore terminée, mais il n'était plus permis à personne de nous empêcher de prendre notre part de direction des affaires publiques.
La Providence venait donc manifestement au secours de son peuple. Elle apparaissait tout-àcoup, au milieu du plus grand de nos périls, pour nous arracher à une mort presque certaine, méditée longuement et décrétée par nos ennemis.
Eh ! bon Dieu ! délaisserait-Elle un peuple
lidcle, dont elle arait toujours soutenu l'existence au sein des orages les plus violents, et qu'EUe avait protégé contre tous les vents et toutes les tempêtes ?
Quelques hommes avaient fondé la -colonie française. Ils V avaient fondée à une très-grande distance de leur patrie, sur un sol couvert d'une épaisse forêt où non- seulement de difficiles et pénibles défrichements s'étaient imposés à leurs travaux, mais où ils avaient dû se défendre sans cesse contre les ruses, les perfidies et les attaques d'un ennemi toujours grossissant et que la défaite rendait toujours plus altier et plus intraitable.
En même temps, sur le sol de nos voisins s'était élevée une colonie anglaise envieuse de la nôtre, et qui avait pris à tâche d'animer contre nos pères la haineuse barbarie des Iroquois.
Et quand la fureur de ces sauvages fatigués d'une lutte d'un siècle contre nous s'était c -mée, l'Angleterre qui nous faisait la guerre depuis déjà plusieurs années, avait augmenté ses armements et ses troupes, et poussé jusque sur nos rives ses tentatives ambitieuses.
Faibles, et laissés par la mère-patrie presque à nos seules ressources, nous n'avions eu à opposer à des soldats toujours multipliés que des soldats infiniment moins nombreux, épuisés, souvent à bout de vivres, et mal armés.
Enfin, après avoir remporté de brillantes victoires, il nous avait fallu céder à la persistance des anglais, écrasés que nous étions sous le fardeau de nos triomphes, détruits par notre propre valeur mais non vaincus par l'ennemi.
Oh ! oui ! la Providence nous avait protégés tout spécialement au milieu de tant de difficultés que la nature nous avait offertes, et sous les coups de tant de fureurs indomptables qui s'étaient abattues sur nous. C'était Elle qui avait inspiré à de pauvres français bien éloignés de leur patrie cette énergie généreuse qui les fit s'obstiner à vouloir créer une colonie sur les bords du St. Laurent, malgré les plus grands dangers, les privations les plus pénibles, les plus accablantes fatigues, les attaques les plus sauvages et les moins justifiées. Eux-mêmes avaient compris qu'ils étaient les favorisés du Ciel. Environ un siècle avant la Conquête, la Mère de l'Incarnation avait dit : — " Le Canada " est un pays spécialement gardé par la Proviu dence. Si les épreuves les plus sensibles lui ié sont souvent venues quand il croyait toucher à " des terres prospères, c'est aussi lorsqu'il croit " tout perdu et qu'il se sent rouler d'abîme en " abîme, que la Providence se plait à le relever, " à le maintenir debout et à le diriger, sans u qu' il le sache, vers la véritable prospérité, et " cela d'une manière impénétrable à toutes les " prévisions humaines."
Et ces paroles de la sainte femme étaient une prophétie. En tombant aux mains des Anglais, le Canada avait été arraché à cette France déjà corrompue qu'un philosophisme méchant préparait aux horreurs de la révolution. Il demeurait de ce côté -ci des mers le continuateur de la France catholique et civilisatrice. Nous sommes donc les fils du dix-septième siècle ; nous n'avons pas pris de part aux orgies de 93 ;
pendant que les fils de. Voltaire et de Jean Jacques Rousseau donnaient au monde le spectacle d'une impiété et d'une barbarie sans exemple, nous luttions, nous autres, de tous nos efforts pour la défense de notre foi. Nous pouvons nous glorifier de tout ce que la France a fait de bien et de beau depuis cette époque, car ce qu' elle a fait ainsi est une conséquence d°s traditions des âges catholiques, mais n'ayant pas été les partisans du dix-huitième siècle, nous n'avons ni à nous repentir ni à nous humilier de ses fautes, car elles nous sont étrangères. Et de même, de l'autre côté des mers, en Europe, la vraie France n'a pas fait le siècle philosophique et révolutionnaire ; elle n'en a été que la victime.
L'Acte de Québec, si favorable à nos droits et à notre liberté, mécontenta les anglais établis au Canada. Accoutumés à nous traiter comme des esclaves, à nous gouverner selon leur gré et sans tenir compte en aucune manière de nos réclamations les mieux fondées, ils virent avec colère le Parlement anglais nous accorder le droit d'aller défendre et faire valoir nos privilèges au sein du Conseil Législatif. Ils auraient voulu conserver tout le pouvoir entre leurs mains.
Grâce à l'insurrection américaine, un grand nombre d'anglais voulant demeurer fidèles à leur métropole, s'étaient enfuis des Etats-Unis et fixés dans le Haut-Canada. Ce dernier ne formait pas alors une partie distincte de ce que nous appelons aujourd'hui la Province de Québec. Par cet accroissement, nos ennemis avaient pu espérer de nous asservir plus facilement. Et
c'est à ce moment suprême, où ils avaient fait le plus dépense de ressources pour nous perdre, que la Providence conduisant la plume des hommes politiques de Londres, avait tracé l' acte qui nous permettait de demeurer français et catholiques !
Ils en hurlèrent. Mais leur rage plaida davantage en notre faveur.
L'Angleterre, émue de l'attitude passible que nous avions gardée pendant que les américains révoltés nous appelaient à eux et envahissaient le Canada, touchée aussi de la justice de nos réclamations contre l'odieuse tyrannie de nos compatriotes anglais, nous accorda en 1791 une charte qui, en confirmant les privilèges accordés par Y Acte de 1774, nous mettait dans une position meilleure pour en profiter.
Cette charte divisait la colonie en deux provinces ; elle nous séparait du Haut- Canada, et nous donnait une administration distincte. Nous aurions désormais notre conseil législatif et notre chambre élective à nous. Nous pourrions opposer au parti anglais une majorité écrasante. De même, les anglais étaient en majorité dans le Haut-Canada. La sagesse de Pitt avait cru trouver dans cette charte le vrai moyen d'étouffer les rivalités qui mettaient les deux races en conflit.
Malheureusement, il était resté dans le Bas- Canada un paTti anglais protestant. Malgré notre immense majorité, c'était beaucoup plus qu'il n'en fallait pour que les vues élevées de l'illustre homme d'état n'atteignissent pas leur but. L'élément protestant est essentiellement
oppresseur. Luther et Calvin étaient des ennemis furieux de toute liberté. Les deux souverains qui ont travaillé le plus énergiquement à l'établissement de la religion protestante en Angleterre, Henri VIII et Elizabeth, furent deux monstres de tyrannie. Au congrès de Vienne, en 1815, c'est l'élément protestant qui a fait les parts en Europe ; il a su les arranger de manière à laisser l'élément catholique dans une position tout-à-fait inférieure. Deux royaumes catholiques, la Belgique et la Pologne, furent effacés du rang des nations ; la France, l'Espagne, l'Autriche et l'Italie sortirent du traité de la Sainte- Alliance volées, amputées, humiliées.
Mais il semble que le protestantisme anglais est, plus que tout autre protestantisme, l'outremesure de la tyrannie. Demandez à l'Irlande ! Ou plutôt, regardez ce qui se passe sous nos yeux. Ici, dans la Province de Québec, le protestantisme jouit d'une liberté sans limites. Il a ses églises, ses écoles, ses instituts, ses journaux. Les protestants sont admis comme nous à l'administration de la chose publique ; ils ont des représentants partout où leurs intérêts religieux peuvent être mis en jeu, dans les bureaux publics et jusque dans le bureau de l'Education. Bien que nous soyons plus nombreux qu'ils le sont, nous sommes heureux de les voir travailler avec nous au progrès de notre commune patrie. Est-il rare de voir un comté bas-canadien, catholique en majorité, élire pour son député aux Communes ou à la Chambre locale, un anglais protestant? Les protestants sont-ils exclus de nos conseils-dc- ville, de nos chambres de com-
merce, des charges lucratives et d'aucune des dignités publiques que nous pouvons donner ? Sont- ils troublés dans l'exercice de leur culte ? Sont-ils insultés dans leurs convictions religieuses ? Ne payons -nous pas notre part pour le soutien de leurs propres écoles ?
Et pourtant, quelques-uns de leurs journaux nous insultent quotidiennement. Ces journaux répètent sans cesse que nos évêques et notre clergé sont les suppôts du Pape,tyran de Rome, et qu'ils font peser sur le Canada le règne de la plus lourde oppression. Ils montrent le catholicisme comme un instrument dont les autorités ecclésiastiques se servent pour imposer une orgueilleuse domination. Oui ! les protestants, malgré leur infime minorité, jouissent même, et sans aucune restriction, de la liberté de calomnier notre Roi spirituel, nos évêques et nos prêtres, de mentir encore au sujet des dogmes de notre religion, et de nous injurier de toute autre manière. Ne nous outragent-ils pas jusques dans nos aspirations nationales ?
Eh bien ! pourquoi ce mécontentement d' hommes qui jouissent de tous les droits et de tous les privilèges, qui sont protestants de la manière qu'ils le veulent, sans que la majorité catholique qu'ils froissent continuellement ne fasse rien qui puisse leur permettre un semblant de plainte ? N'est-ce pas parce qu'il est de l'essence du protestantisme de mettre le joug à toute vraie liberté ? Eh ! mon Dieu ! que font donc les protestants au Nouveau-Brunswick où leur nombre leur rend la violence plus facile ?
Nous ne voulons pas soulever des préjugés de
race, ni de religion. Nous reconnaissons bien volontiers que nos compatriotes anglais ont le même droit que les canadiens -français aux libertés politiques et religieuses. Nous serions le premier à protester contre toute mesure illégale qui tendrait à restreindre leur liberté religieuse, parce que nous tenons que la religion du Christ n' est pas une œuvre de guerre, et qu'elle ne doit chercher à s'établir dans les cœurs que par les moyens pacifiques de la persuasion. A nos ennemis, le glaive ; à nous, le martyre et la mort. Mais, d'un autre côté, si nous ne voulons exciter aucune animosité, nous ne voulons pas non plus faire aucun mensonge historique. Messieurs, si vous avez honte de votre passé, pourquoi vos actions et vos discours nous le rappellent- ils encore ?
Nous le répétons donc : la charte bienveillante de 1^91 n'eût pas pour le Bas-Canada le résultat désiré, par la faute de la minorité anglaise protestante qui était fâchée que la métropole nous rendit justice.
La constitution de 1Y91 n'enlevait pas l'administration de la chose publique aux mains des anglais : ces derniers en restaient seuls chargés. De plus, le gouvernement, qui nommait les conseillers législatifs, avait bien soin de ne choisir que des créatures tout-à-fait dévouées. Ce conseil, d'un autre côté, n'avait aucun compte à rendre à l'assemblée législative. Ici, les canadiens-français dominaient, mais il avaient à
lutter contre la mauvaise volonté des administrateurs publics et le fanatisme des conseillers législatifs. Nous n'avions donc pas encore la maîtrise de nos privilèges, ni l'exercice plein de nos droits : à peine nous trouvions-nous dans une situation meilleure qn'auparavant pour protester.
Dès l'ouverture de la chambre, nos compatriotes anglais mirent à nu la haine qu'ils professaient contre notre race. Nous avions cinquante députés, parmi lesquels comptaient seize anglais. Ces derniers avaient été élus par une majorité française ; ce qui ne les empêcha point de proposer la nomination comme président d'un homme de leur race, et la proscription de la langue française des débats parlementaires.
Oui, séparés du Haut-Canada avec lequel nous n'avions plus rien à régler ; oui, malgré notre immense majorité, il nous fallait encore nous voir traiter comme des ilotes, comme des hommes auxquels la vie publique n' était pas permise. Nous formions dans l'assemblée législative un excédant de trente-quatre membres sur le parti anglais, et néanmoins ce parti qui n'existait que parce que nous avions bien voulu l'élire, allait profiter d'une position qu'il nous devait pour nous combattre et nous outrager.
Un canadien-français, M. Panet, fut élu président de la chambre, et bien que notre nombre nous rendit les représailles faciles, tout en décidant que les procédés de la chambre seraient écrits en français, nous n'en fîmes pas une condition exclusive. Les procédés parlementaires durent être rapportés aussi en anglais.
Bientôt, nous eûmes à nous défendre contre un fanatisme plus outré encore. Craig, un vrai tyran, nous fut donné comme gouverneur. Nous voulions alors exclure les juges des rangs de la représentation ; le conseil législatif s'y opposait de toutes ses forces. Pour nous punir de la persistance de nos réclamations, les principaux membres canadiens-français de l'assemblée législative furent destitués comme officiers de la milice. Nos réclamations continuèrent. Un jour, la chambre déclara vacant, par une majorité des trois quarts de ses membres, le siège parlementaire d'un juge. Craig, irrité, cassa le parlement, fit saisir les presses du journal Le Canadien qui proclamait hautement nos droits et nos privilèges, et fit jeter plusieurs canadiens dans les prisons.
La guerre de 1813 mit un entre-acte aux luttes politiques. Un nouveau gouverneur nous était arrivé, Sir G-eorge Prévost. Sage, plein de modération, droit, impartial, il sut se faire aimer. Craig avait voulu empiéter sur les droits de l' église de Rome ; Prévost chercha à se concilier la faveur du clergé. Craig avait ouvert les portes de la prison à nos plus vaillants défenseurs ; Prévost leur donna des honneurs. Aussi, la chambre vota-t-elle de bonne volonté les subsides nécessaires pour la levée des troupes.
Inutile de parler de notre loyauté sur les champs de bataille en 1812, en 1813 et en 1814. L'Angleterre dut à notre valeur de nous conserver comme colonie. Rappelez-vous Salaberry et Châteauguay !
.Mais, une fois la guerre finie, et les américains
repousses, les anglais commencèrent à nous tyranniser. Ils formèrent une sorte d'oligarchie qui voulait nous humilier et nous fquler aux l>ieds. Le contrôle exclusif des subsides, l'indépendance des juges, l'exclusion des employés du gouvernement de la chambre d'assemblée et du conseil législatif, la réforme de ce dernier, les améliorations judiciaires et administratives, la responsabilité du gouvernement envers la législature, enfin foutes les mesures de justice que demandait l'assemblée législative furent obstinément refusées. Dès 1822 même, au milieu de tous les outrages que l'on déversait sur nous, l'on parlait déjà d'unir notre province au Haut- Canada. Ce projet nous mit en éveil, et donna lieu à tjutes nos protestations. Plus nous protestions, plus les haines et les rivalités s'excitaient contre nous.
La tyrannie anglaise opéra la révolution de 183V. Elle sut là, que l'idée française ferait des martyrs plutôt que des esclaves. Ce mouvement insurrectionnel nous fit du bien ; il annonça au monde entier l'opiniâtreté légitime de nos aspirations nationales. Il apprit à qui de droit qu'aucun despotisme ne nous pourrait vaincre.
Enfin, le lion britannique, irrité de notre résistance, exaspéré de ses défaites, voulut tenter un dernier effort, le plus énergique qui fût jamais, pour nous dompter. La charte de 1791 fut révoquée, et l'union de notre province avec le Haut-Canada, décrétée.
La constitution donnée par Pitt, laite pour répondre aux vues d'une justice digne de tous les éloges, avait eu le tort immense de laisser l'administration irresponsable de ses actes, et indépendante du peuple. Dans l'assemblée législative, nous dominions par une majorité écrasante sur le parti anglais ; mais à cette époque de fanatisme où le pouvoir fermait les oreilles lorsqu'il ne se mettait pas en lutte ouverte contre nous, cette assemblée législative n'avait guère d'autre avantage pour nous que d'échauffer notre patriotisme, de nous maintenir unis en corps autour du drapeau national, et de nous exciter davantage à la revendication de nos libertés.
L'avantage était précieux. La tyrannie rencontrait plus d'obstination de notre part, nos réclamations étaient plus vives, la colère nationale était mieux attisée, notre opposition, mieux soutenue, plus habilement conduite et dirigée.
L'Angleterre comprit que notre fermeté allait vaincre. Elle imagina un coup qui devait nous terrasser.
La charte de 1Y91 suspendue, nos vaillants défenseurs mis à la porte du Parlement, l'on s'occupa activement d'arranger l'acte de l'union des deux Canadas.
Cet acte souleva de chaleureuses protestations en notre faveur dans la chambre des Communes, et surtout dans la chambre des Lords. Une voix éteinte, mais dont le souvenir agite encore aujourd'hui l'Irlande et le monde, la voix émue
d'O'Connell nous accorda l'hommage bien cher de ses sympathies. Dans la chambre des Lords, Grosford qui avait gouverné autrefois le Canada, fit valoir notre cause avec énergie. Plusieurs autres hommes droits et justes parlèrent pour nous.
Quant à nous, nous réclamions nos droits avec tout l'accent convaincu d'hommes qui veulent regagner leurs privilèges mille fois dûs et promis, et qu'on s'obstine de plus en plus à leur refuser.
O dérision ! Les anglais, établis ici, travaillaient de toutes leurs forces à persuader aux ministres et au parlement de Londres que les canadiens-français étaient, en grande majorité, favorables à l'union politique projetée. L'on cherchait ainsi à couvrir le bruit de nos protestations. Cependant, l'on ne nous avait point consultés. La suspension de la charte de 1^91 nous avait ôté l'assemblée législative, et ainsi le moyen de faire connaître nos volontés d'une manière officielle. D'un autre côté, le Haut- Canada gouverné encore en vertu de l'acte constitutionnel de 1Y91, voyait son parlement invité à se prononcer au sujet de l'union projetée. Comme tout était bien préparé d'avance pour nous imposer un régime hostile à nos aspirations nationales !
L' acte d'union devint donc un fait accompli ; il reçut la sanction royale le 23 juillet 1840.
Désormais, jusqu'à la Confédération, le Haut- Canada et le Bas- Canada ne formeraient plus tous deux qu'une seule et unique province. Une seule chambre d'assemblée existerait, com-
posée do quarante -deux députés bas-canadiens, et d'un nombre égal de députés haut- canadiens. Et cependant, notre province comptait dans sa population une majorité d'environ trois.-cent mille âmes sur la population du Haut-Canada. Ce n'était pas assez pour nous asservir ; môme ici, dans le Bas-Canada, les divisions électorales étaient arrangées de manière que des cantons très-populeux, habités par des canadiens-français ne formassent qu'un seul comté représenté en conséquence par un représentant unique, tandis que dans le Haut- Canada, plusieurs petites villes ayant peu d'habitants formaient chacune une division électorale, et étaient représentées chacune par un député. Nous empruntons à M. Louis P. Turcotte, l'historien de l'Union, le tableau suivant :
" Pour donner, dit-il, une preuve convain- " cante de l'inégalité de la représentation, telle " que la donnait l'acte d'union, il suffit de com- " parer la population des divisions électorales " suivantes :
Kingston . ...6,292 âmes. Huntingdon ...36,204 âmes.
Oornwall 1,407 " Dorchester 34,817 "
Niagara 2,287 " Berthier 26,859 "
London 2,078 « Deux-Montagnes... 26, 835 "
Bytown 3,000 " Beauharnois 28,746 H
' ' Comme on le voit, ces cinq villes, avec une k' population de 15,064 âmes, avaient le même " nombre de représentants que cinq comtés, qui " comptaient 153,461 halbitants."
Le Haut-Canada trouvait donc son intérêt
dans l'union des deux provinces, et cela à notre détriment. Un avantage immense qui résultait pour lui du nouveau système politique, c'était la répartition de sa dette, une dette de près de six millions de piastres, sur les revenus de notre province qui n'était presque pas endettée.
Une autre mesure de l'acte d'union, mesure indiquant toute la haine qu'on nous portait, c'était celle qui réglait que la langue anglaise serait la seule langue parlementaire.
" En imposant l'union, dit l'historien déjà ' ' cité, le parlement impérial décrétait donc en " réalité l'abaissement de la race française, et la " plaçait dans une infériorité politique vis-à-vis " de l'autre population."
Oui, et cependant, répétons-le, nous sommes demeurés français et catholiques. Nos défenseurs, Lafontaine, Caron, Morin, Cartier, Cauchon, Chauveau et tant d'autres, ont su, quand l'occasion l'a demandé, tenir fermement tête au parti qui voulait nous écraser, et faire valoir la cause de nos droits. L'oppression était furieuse, fermement décidée à ne jamais nous rendre justice, à nous humilier ; elle a accumulé sur nos têtes tous les vents et toutes les tempêtes ; mais grâce aux vaillants athlètes qui avaient juré de défendre le drapeau national, l'oppression a dû se rendre, épuisée et impuissante.
Maintenant, dites que la Providence ne nous a pas protégés d'une façon toute spéciale. Toute notre histoire, depuis le jour où Jacques- Cartier a visité nos rivages pour la première fois, jusqu'à il y a à peine dix ans, est une histoire de luttes continuelles : luttes contre
l'océan, les tempêtes, les sauvages, la distance, les privations, les difficultés sans nombre d'une colonisation presque sans ressources et sans secours, d'abord; ensuite, luttes incessantes contre un despotisme opiniâtre qui voulait nous perdre, et qui a recouru à tous les moyens, à toutes les tactiques pour nous assassiner comme peuple, et nous faire disparaître comme race.
Or, quel a été le but de la Providence en nous conservant sur ce sol d'Amérique? Quel a été son dessein sur nous et sur les autres races qui habitent le nouveau continent ?
TROISIÈME PAETIE.