‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 126 sur 225 · CHAPITRE V. — UNE PAROISSE CANADIENNE URBAINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — UNE PAROISSE CANADIENNE URBAINE

bourgs s’est fixé en un ciment solide, et ces mêmes hommes qui, jadis, n’avaient que huit bancs dans l’église mère, en achètent, dans l’église bâtie pour eux, cent trente-cinq. Ils s’intéressent à sa vie, ils payent ses dettes, ils lisent avec soin le compte rendu financier qu’on leur distribue chaque année pour étrennes ; et lorsqu’ils constatent que son emprunt s’amortit, ils en éprouvent autant de joie que de prospérité personnelle.

A quoi attribuer ce progrès ? A l’admirable institution de la visite de paroisse. Deux fois par année le prêtre va dans toutes les maisons. Il se présente en père, bénit les enfants et les vieillards, console les malades et les affligés, prend les noms, reçoit les confidences, cicatrise les blessures par sa pitié, soulage les misères par ses aumônes.

C’est alors que l’obole de saint Antoine lui est d’un précieux secours. Mais il doit chercher lui-même les misérables, car son peuple, fier et stoïque, souffre de la faim avant de tendre la main. Il a vu, dans ce Canada glacé, une femme, près de devenir mère, avec ses enfants en haillons, attendre sans pain et sans feu, le retour du mari parti à la poursuite vaine d’un peu de travail. L’apparition du pasteur, dans de tels instants, n’est-elle pas l’apparition même de la Providence ? Ah ! malheur au clergé, quelque bon soit-il, qui a perdu l’usage de la visite de paroisse, et qui ne peut plus répéter la parole du Maître : je connais mes brebis et mes brebis me connaissent !

On se plaint, en France, de l’indifférence du peuple pour ses prêtres. A qui la faute ?

A côté des besoins proprement spirituels auxquels il faut pourvoir, il y a, dans une paroisse, d’autres besoins, que j’appellerai intellectuels, d’une importance souveraine ; nous voulons parler des écoles.

Les écoles de Saint-François ont eu leur ample part dans le progrès. Lorsque, en 1891, la paroisse fut fondée, une petite école en bois où une soixantaine d’enfants recevaient l’éducation d’une jeune fille, représentait tout le système scolaire catholique. Aujourd’hui, outre cette même école, un magnifique édifice en briques a été bâti, en attendant l’heure prochaine d’une nouvelle construction ; une vaste salle a été louée dans un troisième quartier, et trois cents enfants y sont pieusement élevés par cinq religieuses.

Mais, hélas ! si les succès sont éclatants, les dépenses sont écrasantes ; les malheureux contribuables, s’appliquant sans la connaître la parole de Mazarin, crient aussi fort qu’ils payent ; et le pauvre curé prétend que la question des écoles l’empêche souvent de dormir.

Ce n’est point un léger souci que de gérer une paroisse canadienne. Il faut se faire tout à tous : donner des conseils d’affaires, écrire: des lettres, — parfois des lettres au fiancé absent, à l’exemple du bon saint François de Sales, — empêcher les procès, réconcilier les familles, placer les filles en service, les garçons dans les magasins, donner pour le gou-

vernement des lettres de recommandation, avec la crainte parfois de réussir au grand détriment du protégé, enfin tancer les maris ivrognes devant leurs femmes courroucées, et leur administrer la tempérance.

Cette question de tempérance dans la paroisse Saint-François n’est qu’un demi-succès. Sans doute des cartes innombrables sont distribuées, des promesses aussi nombreuses sont données ou arrachées, mais combien peu sont tenues ! Et puis, pour un vieillard arraché au vice par la conversion ou par la mort, deux jeunes gens, parfois, qui s’abandonnent ! Hélas ! l’on peut dire que l’histoire de l’intempérance au Canada est l’histoire de toutes les ruines religieuses, sociales et familiales.

Mais il suffit.

Telle est, ami lecteur, écrite avec franchise, la monographie de la paroisse Saint-François. Elle n’est ni meilleure ni pire que les autres, cette paroisse. Telle quelle, je suppose que Notre-Seigneur Jésus-Christ la regarde avec complaisance, et que maint curé de la vieille France souhaiterait d’en être le pasteur.

1er janvier 1902.

Page 1