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CHAPITRE VI. — UN VOYAGE AU NORD-OUEST (EN

C’est une corvée mortellement ennuyeuse que ce voyage de deux jours au travers des Laurentides pendant lequel, sauf d’Ottawa jusqu’à Pembroke et dans le Nipissing, l’œil ne rencontre qu’un spectacle de perpétuelle désolation.

Imaginez-vous un désert où manque la terre arable, une chaîne de montagnes sans armature et sans pics, des rochers jetés pêle-mêle, une muraille de granit effondrée, des vallées closes transformées en lacs et en marais, et, sur le sol crevassé, des mousses, des framboisiers, des fougères, des épinettes rachitiques, des bouleaux nains.

Un voyageur venu de Chine comparait le Canada à ces corbeilles suspendues aux bouts d’un bâton que les jardiniers de là-bas portent sur leurs épaules. Les Laurentides sont le bâton.

Quoi d’étonnant de voir les émigrants perdre courage en traversant ces lieux sauvages et se prendre à regretter leur patrie !

Est-ce à dire que rien, sur ce long parcours, ne soit digne d’intérêt ? Non. Les bords des Grands Lacs que l’on suit pendant six heures sont bien faits, au contraire, pour nous ravir d’admiration.

Notre corniche canadienne peut, vraiment, rivaliser en beauté avec la fameuse Corniche de Provence, quoique les aspects de leur beauté varient. Sans doute on ne doit point chercher ici le charme incomparable de la Côte d’Azur, son air tiède, son ciel de feu, sa mer étincelante, ses villas, ses fleurs ; mais quelle sauvage grandeur dans nos falaises de granit, dans les flots d’un bleu intense, dans les îlots noirs de sapins, dans l’infini de la forêt, dans le silence de la nature !

Nulle trace d’humanité ne trouble ces solitudes, si ce n’est de-ci, de-là, la tente d’un chasseur indien, une station isolée entourée de cabanes.

Le malheur est qu’un beau spectacle, quand il est monotone, lasse

vite.

C’est pourquoi lorsqu’on retrouve, en arrivant à Port-Arthur, la poussière des villes, la trompe des automobiles, le timbre des tramways, le sifflet des steamers, on éprouve, je l’avoue en rougissant, une impression de soulagement.

Mais voici que notre train se replonge dans la montagne et que nous cherchons dans le sommeil un remède à l’ennui.

Lorsque, le lendemain, le soleil nous éveilla, nous arrivions à Kenora. Ce nom nouveau est celui d’une charmante petite ville située sur les bords d’un lac d’une beauté merveilleuse, le lac des Bois.

Ce lac est fameux dans l’histoire des Pays d’en Haut ; car c’est là, au Portage du Rat, que les voyageurs canadiens, remontant en canot les Grands Lacs, débouchaient pour se rendre au Fort Garry. Nous aussi nous approchons du Fort Garry. Il est sept heures, et à midi nous entrerons dans Winnipeg.

Déjà l’aspect du pays change. La montagne s’humanise, le roc se

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cache sous l’humus, d’épais et jeunes taillis s’étendent à perte de vue. Puis le sol s’aplanit tout à fait, la forêt s’éclaircit et meurt, la prairie commence morne et marécageuse, l’horizon s’arrondit bas comme sur l’océan ; notre convoi rapide cherche vainement à rompre le cirque qui nous enserre.

Cependant les signes de la présence de l’homme se multiplient. Les champs fumeux tranchent sur la savane, le grain pointe dans les guérets noirs, quelques maisons isolées se dressent, les élévateurs maussades entourent les gares. Il est midi, les colonnes de fumée annoncent Winnipeg.

C’est la grâce spéciale du Canada qu’on soit le bienvenu dans toutes les demeures sacerdotales. J’étais donc assuré de trouver auprès de Monseigneur Langevin le plus cordial et le plus paternel accueil. La maison épiscopale était alors remplie d’hôtes ; car de toutes les parties du diocèse les prêtres accouraient pour la réception de Son Excellence Monseigneur le Délégué Apostolique qu’on attendait le lendemain. Cette heureuse coïncidence me permit, avant de commencer mes retraites, d’assister à de belles manifestations religieuses et d’entrer en contact avec le clergé. Comme les journaux ont raconté ces fêtes avec abondance de détails, je me contenterai de dire ici qu’elles furent vraiment imposantes et qu’elles impressionnèrent favorablement la population pourtant si fanatique de Winnipeg. Pendant cinq jours, Monseigneur Stagni, avec une grande simplicité et une patience inaltérable, se prêta à tout ce qu’on demandait de lui, visita toutes les institutions de la ville et des environs, et fit preuve d’une endurance physique qui me surprit. Mais je m’arrête, car je n’entends rien au métier de flatteur.

Lorsque, le lundi 23 juin, le Délégué, poursuivant le cours de ses visites, prit le train de Regina, d’autres fêtes étaient commencées : la Saint-Jean-Baptiste, le Congrès de la Langue française, auquel Monsieur Henri Bourassa prit une part si brillante, et à la suite duquel des résolutions d’ordre pratique relatives à la colonisation furent votées. Mais le travail pour lequel j’étais appelé m’empêcha, à mon grand regret, d’assister à ces réunions.

J’avais commencé chez les Sœurs de la Miséricorde de Winnipeg une série de retraites qui devait se prolonger pendant deux mois en diverses communautés.

L’hôpital de la Miséricorde est situé dans l’un des plus élégants quartiers de Winnipeg.

Lorsque, il y a quinze ans, les religieuses achetèrent pour quelques milliers de piastres un vaste terrain en pleine campagne, elles se doutaient peu qu elles faisaient là une spéculation des plus heureuses. Sur ce terrain,

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