CHAPITRE VI. — UN VOYAGE AU NORD-OUEST (EN
qui forme actuellement un bloc entier entouré de belles rues et desservi par les tramways, elles ont construit un édifice en briques blanches parfaitement adapté à l’objet de leur vocation. Elles opèrent un bien incalculable dont le public mal informé ne saurait se faire une idée, mais qu’apprécient Dieu, le clergé, les médecins, et les personnes qui ont recours à leur charité.
Pour accroître les ressources nécessaires à leur oeuvre et pour donner un emploi à leur trop vaste établissement, elles ont établi une clinique d’accouchement à l’usage du public qui est fort appréciée des familles les plus honorables. Mais, comme cette source de revenus demeure insuffisante, ces femmes généreuses ne rougissent pas d’aller de porte en porte demander l’aumône pour l’amour de Dieu. Il n’est que juste d’ajouter qu’elles reçoivent généralement un bon accueil des protestants aussi bien que de leurs coreligionnaires.
Mais changeons de sujet.
Un soir que j’étais allé, sur un balcon de l’hôpitaî, respirer l’air frais que la brise naissante apportait, et que mes regards cherchaient vainement à découvrir, derrière le rideau vert des arbres et la vaste enceinte de la cité, quelque échappée sur la campagne, j’évoquai par l’imagination les spectacles du passé.
Il me sembla, tout d’abord, contempler un vaste océan battant de ses vagues les puissantes assises des montagnes Rocheuses, depuis l’Alaska jusqu’au Mexique. Puis, sous la poussée des forces souterraines, les fonds se soulevèrent et les flots précipités s’enfuirent en sens divers, les uns vers les mers du Nord, les autres au Sud par la dépression du Mississipi, d’autres à l’Est par les Grands Lacs et le Saint-Laurent. Ce mouvement n’est point arrêté puisque les lacs innombrables et les marais qui naguère encore couvraient le pays sont en voie rapide de dessèchement.
Combien dura cette époque primitive ? On l’ignore ; mais l’épaisseur des sédiments qui constituent le sol des Prairies et l’uniformité de leur surface indiquent assez son importance. La couche de limon superficiel atteint fréquemment trente et quarante pieds. Un architecte, M. Sénécal, m’assure avoir amené à jour, en forant un puits artésien, un beau coquillage parfaitement conservé, d’un fond de cent quarante-sept pieds.
Lorsque la croûte terrestre se fut affermie, une herbe grossière couvrit l’humus de ses touffes clairsemées, et l’ère des grands ruminants commença. D’immenses troupeaux transhumants passaient leur vie toujours en marche, du golfe du Mexique à la baie d’Hudson, en quête de frais pâturages, labourant le sol de leurs sabots, jonchant la plaine de leurs os. Nos vieux missionnaires, et parmi eux le Père Lacombe qui vit encore, ont connu le temps où, pour employer l’expression biblique, les bisons étaient nombreux au Nord-Ouest « comme les étoiles du ciel et le sable de la mer. »
L’imprévoyance des Sauvages, l’emploi des armes à feu, et surtout les progrès de la colonisation ont anéanti, ou à peu près, ces nobles animaux.
Après les bêtes vinrent les hommes rouges, les Indiens qui durant des siècles vécurent de chasse et de pêche.
Enfin, dans les dernières années du XVIIIe siècle, les blancs firent leur apparition. C’étaient, pour la plupart, des Ecossais et des Canadiens, chasseurs et voyageurs au service des Compagnies de traite. Ces intrépides aventuriers sont demeurés les héros de nos romances et de nos contes. Du mariage de ces hommes avec les Sauvagesses naquirent les Métis.
L’Eglise, mère toujours vigilante, n’abandonna point ses fils vagabonds.
Dès l’aube du siècle dernier, les évêques de Québec prirent l’habitude d’envoyer, chaque printemps, quelques jeunes prêtres faire mission dans cette partie perdue de leur immense diocèse.
En 1818, Monseigneur Provencher fut nommé vicaire apostolique du „ Nord-Ouest, honneur chèrement payé puisqu’il comportait l’engagement de s’exiler au désert. Lord Selkirk, gouverneur de la Compagnie souveraine de la Baie d’Hudson, lui fit, en don de joyeux avènement, un cadeau splendide dont personne alors ne pouvait deviner la future importance. Il concéda à l’Eglise catholique un territoire de quatre milles de façade sur cinq milles de profondeur à quelques arpents de la rivière Rouge et de son affluent l’Assiniboine, non loin du fort Garry.
Or c’est sur ce terrain que s’élève aujourd’hui une partie de la ville de Saint-Boniface et que se prolongeront sous peu d’années les immenses faubourgs de Winnipeg.
La vie de Monseigneur Provencher fut un long et douloureux martyre. Les espoirs qu’il échafaudait obstinément s’écroulaient sans cesse. Les prêtres qu’il faisait venir de Québec se décourageaient presque tous ; les Sauvages étaient forcément abandonnés ; la colonisation jouait de malheur, car chaque année les gelées ou les inondations mettaient les récoltes en péril, si bien que la conviction s’établit fermement au Canada que le Nord- Ouest était incultivable.
Le pauvre évêque comprit alors que l’unique moyen de sauvegarder son œuvre serait de la confier à une congrégation religieuse.
On sait ce qu’il advint, comment il appela les Oblats à son aide, 1845, comment après s’être choisi, 1850, en Monseigneur Taché un coadjuteur digne de lui, il put enfin, 7 juin 1853, mourir en paix.
Les Oblats travaillèrent dans ces immenses régions avec le zèle et le succès que chacun connaît. Ils écrivirent au Nord-Ouest la plus belle page, peut-être, de leur histoire ; et l’Eglise canadienne serait ingrate si elle oubliait jamais ce qu’elle leur doit. La Providence, d’ailleurs, n’a point manqué de les récompenser. Ces apôtres de l’Ouest, ces civilisateurs de
Taché en traîneau a chiens.