LA RÉPARATION
jusqu’ici aucun miracle éclatant. C’est vrai. En revanche les guérisons lentes obtenues par la prière obstinée, les grâces et faveurs de tout genre ne manquent point. Nous en trouvons une preuve certaine dans les remerciements des bénéficiaires du Sacré-Cœur, dans le dévouement croissant des pèlerins au sanctuaire, et aussi, dans les aumônes, modestes mais nombreuses, offertes à l’administration du Pèlerinage.
La poésie à la Réparation.
Mais la Réparation n’est pas seulement un lieu sacré, c’est encore le sanctuaire de la poésie, un bocage qui n’a pas son pareil aux environs de nos villes banales et utilitaires, le refuge qu’affectionnent les amants de la solitude embaumée, où l’âme prie et rêve, oublie et se souvient.
Les fêtes sans doute y sont belles le dimanche, lorsque des 'milliers de pèlerins, chantant des cantiques et récitant des prières, suivent en longues théories, les sentiers sinueux bordés de festons et de drapeaux claquant au vent, sous l’ombre épaisse des grands arbres, prêtant une oreille attentive aux discours passionnés des missionnaires, agenouillés sous la bénédiction du Christ-Roi, maître de céans.
Sans doute le tableau est charmant, dans la semaine, lorsque, en juillet et en août, les volières de nos écoles lâchant leurs oiseaux babillards, ceux-ci se pressent sous l’égide de leurs mères, autour des tables couvertes de gâteaux et de fruits. Car, enfin, si les pique-niques sont interdits à la Réparation, les collations y sont permises, et tout s’arrange.
Mais lorsque le soir à sept heures, les dernières voitures du tramway emportent les traînards, lorsque les dernières machines disparaissent dans le nuage blanc qu’elles soulèvent, alors la Muse des poètes surgit. Elle apparaît sans qu’on la voie. Sa mystérieuse influence se fait sentir sans qu’on analyse ses prestiges. Mais elle vit et palpite autour de nous. Sa robe est un brouillard gris piqué de violettes et de muguets ; son parfum mêle le trèfle au sureau ; sa voix lointaine sonne comme les cloches argentines des rainettes, accompagnées de la basse monocorde des ouciouarons. Il n’est pas jusqu’à son miel sauvage que nous ne croyions goûter.
La nuit tombe, la lune monte, la voûte noire des arbres est tachée de plaques blanches qui trouent le sol. C’est l’heure attendue des lucioles, âmes en peine qui zigzaguent comme autant de feux follets.
L’obscurité opaque nous remplit d’une horreur virgilienne ; nous cherchons vainement à saisir les ténèbres, nous n’étreignons que le vide.
Heure de terreurs délicieuses ! Notre oreille attentive saisit les pas furtifs du chevreuil descendu des Laurentides, du renard en tournée de chasse et des bêtes minuscules.
Une voix tombe, une branche craque, un roseau bruisse, un hibou ulule sinistrement. Puis, silence !
Soudain le vent se lève et, sur nos têtes, suscite la molle et lente lamentation des branches.
Le matin, spectacle nouveau.
A l’aube, les noirs corbeaux accourent affamés, suivis des étourneaux braillards, des grives discrètes et de la plèbe des passereaux.
Les écureuils grincheux surviennent. Tous font la visite des tables, en quête des reliefs de la veille.
Un corbeau soudain prend son vol portant en son bec un biscuit. Les moineaux gourmands lui font la conduite, piaillants, pillant son dos. 11 plonge sans lâcher sa proie. C’est un hourvari.
Un écureuil assassin court les nids, évitant les assauts des mères affolées, et grinçant des dents.
Soudain l’homme apparaît, dangereux compère. On se tait, on se tapit, on fuit.
Puis le soleil souverain, entrant dans sa carrière, inonde le grand bois de ses feux.